‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 4 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La déclaration des cinq cardinaux.

La politique du Saint-Siège au milieu de ces incidents. — La déclaration des cinq cardinaux. — Le Saint-Siège et la nonciature n'y coopérèrent en aucune manière. — Appréciations diverses. — Entretien avec M. Ribot. — Le gouvernement se décide à déférer la déclaration au conseil d'Etat. — Sur mes observations le gouvernement retire sa plainte. — Attitude de M. Ribot et de M. Bourgeois.

L'incident d'Aix, la condamnation de l'éminent archevêque, l'action des loges, les interpellations rageuses du pasteur Dide et de M. Hubard contre le clergé, la proposition de la séparation de l'Eglise et de l'Etat présentée par M. Goblet, le vote du Sénat « contre la violation flagrante des droits de l'Etat par les manifestations récentes d'une partie du clergé » , l'attitude de faiblesse et en même temps d'acrimonie prise par le gouvernement, tout cela avait augmenté encore chez les catholiques l'irritation contre la république et chez les sectaires l'ardeur à continuer leur odieuse campagne.

Ce fut aussi une période angoissante pour le Saint-Siège et la nonciature. Les faits paraissaient avoir démontré qu'entre l'Eglise et la république tout rapprochement était impossible, et que les idées de Rome, toutes généreuses qu'elles fussent, ne correspondaient point à la réalité des choses. Les monarchistes sentaient bien l'avantage que les événements leur donnaient, et s'en vantaient aussi bien en particulier qu'en public. Plusieurs d'entre eux se rendirent à la nonciature à cette époque, et me demandèrent, comme en se frottant

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les mains, si le Saint-Siège et moi-même nous persistions encore dans nos idées.

Ma réponse était toujours la même ; les faits auxquels ils faisaient allusion me prouvaient chaque jour davantage que la politique que nous avions adoptée était la bonne. Les radicaux, faisais-je remarquer, ne montreraient point tant de fureur si notre politique était mauvaise. L'on ne pouvait juger toute une direction politique par un simple incident; il fallait pour cela attendre le moment où l'opinion publique en comprendrait l'élévation et l'utilité pour la France ; l'on ne pouvait imputer à la politique du Saint-Siège une agitation à laquelle avaient beaucoup contribué les mêmes monarchistes qui en tiraient aujourd'hui argument contre elle ; d'ailleurs, si le gouvernement et les radicaux répondent à notre politique par une aggravation de la persécution, nous nous trouverons plus forts pour résister, nous étant placés sur le terrain légal ; enfin, l'opinion publique de France et d'Europe finira par se prononcer en notre faveur, ce qui obligera nos adversaires à s'arrêter.

Ce langage n'était pas pour moi une simple défense oratoire contre les observations malicieuses des monarchistes, mais le fruit d'une conviction intime et profonde. A Rome on pensait de même. Aussi notre programme en ces pénibles circonstances était tout tracé: continuer fermement la même politique, signaler aux catholiques de bonne foi les traquenards dans lesquels les radicaux et les monarchistes voulaient les faire tomber, modérer leurs gestes, pas toujours prudents, prouver au gouvernement la loyauté et la constance de notre politique et raffermir sur cette nouvelle route les catholiques, malgré les obstacles qui surgissaient à chaque pas. Cette attitude eût été nécessaire dans tous les pays, mais en France elle était absolument indispensable. Hésiter

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un instant, c'eût été détruire en un moment tout notre plan. Il fallait certes faire de sérieux efforts sur soi-même pour rester extérieurement calme et comme impassible devant cette fermentation de si grandes passions opposées; mais montrer de la préoccupation ou de l'hésitation aurait eu pour effet de diminuer le courage de ces catholiques, alors peu nombreux, qui avaient adhéré à la politique pontificale, et accroître les espérances de ceux qui comptaient sur un changement de la part du Saint-Siège.

C'est en ces circonstances que les cinq cardinaux français, archevêques de Toulouse, de Reims, de Rennes, de Paris et de Lyon, s'étant concertés entre eux, crurent le moment venu de faire connaître, dans un acte clair et décisif, au gouvernement les sentiments de l'épiscopat, et aux fidèles la véritable ligne de conduite à suivre. Cet acte, daté du Ifi janvier 1892, ne fut publié que le 20 du même mois.

Les cardinaux, faisant d'abord allusion au discours prononcé au Sénat par M. de Freycinet, en contestaient l'exactitude par rapport à la conduite du gouvernement dans les affaires religieuses. «... On a dit du haut de la tribune française, au nom du gouvernement : la République est pleine d'égard pour la religion. Aucun gouvernement républicain n'a eu la pensée de froisser, en quoi que ce soit, la religion ou de restreindre l'exercice du culte. Or, depuis douze ans, le gouvernement de la République a été la personnification d'une doctrine et d'un programme en opposition absolue avec la foi catholique, et il a appliqué cette doctrine, réalisé ce programme de telle sorte qu'il n'est rien aujourd'hui, ni personnes, ni institutions, ni intérêts, qui n'ait été méthodiquement frappé, amoindri et autant que possible détruit » . Pour prouver cette assertion, les cardinaux faisaient une Ion-

gue énumération des lois et des dispositions hostiles à l'Eglise ; cette énumération était un véritable réquisitoire contre ceux qui avaient gouverné la France en ces dernières années : « Abrogation des lois sur les prières publiques et le repos dominical ; proscription du crucifix de l'école ; interdiction à la ti'oupe de prendre part aux cérémonies religieuses ; restriction à la liberté des évêques dans leurs relations nécessaires avec E,ome, et dans les nominations ecclésiastiques; jurisprudence nouvelle autorisant le mariage du prêtre ; suppression du traitement des chanoines et du plus grand nombre des vicaires ; réduction progressive du budget des cultes ; pénalités arbitraires frappant le clergé dans la pauvre rétribution qui lui appartient ; administration civile ruineuse des menses épiscopales, durant la vacance des sièges ; expulsion des religieux ; lois fiscales tendant à l'extinction des communautés, lesquelles, outre l'impôt de mainmorte qui les met dans le droit commun, sont frappées de deux charges d'exception, un impôt sur un revenu qui n'existe pas, et, à la mort de leurs membres, un droit d'accroissement pour une mutation qui n'existe pas davantage et qui fait double emploi avec le droit de mainmorte, destiné à racheter la mutation absente ; radiation de la religion dans les programmes universitaires ; laïcisation des écoles primaires, où le prêtre n'est plus admis, ni le catéchisme enseigné ; mesures de toute sorte contre la liberté de l'enseignement libre, secondaire et sujjérieur; suppression des bourses d'études ecclésiastiques; enrôlement des séminaristes; abrogation de la loi sur l'aumônerie militaire; rétablissement du divorce; laïcisation des hôpitaux ; assujettissement des conseils de fabrique aux conseils municipaux ; retrait de la personnification civile des diocèses ; <lifficultés croissantes élevées contre les libéralités au profit d "œuvres pieuses » .

Après cette énumératioii des griefs, les cardinaux, pour bien faire comprendre qu'ils n'avaient en vue que les intérêts de la religion, donnaient des conseils pratiques, diamétralement opposés aux visées des monarchistes. Voici ce programme politico-religieux :

« Faire trêve aux dissentiments politiques et, en se plaçant résolument sur le terrain constitutionnel, se proposer avant tout la défense de leur foi menacée » . En conséquence, « respect des lois du pays, hors du cas où elles se heurtent aux exigences de la conscience ; respect des représentants du pouvoir: acceptation franche et loj^ale des institutions politiques; mais, en même temps, résistance ferme aux empiétements de la puissance séculière sur le domaine spirituel : dévouement actif et généreux aux œuvres qui ont pour objet de fournir à la société chrétienne les éléments de sa vie propre, notamment aux œuvres d'enseignement, d'apostolat et de charité ; enfin fidélité au devoir électoral, dont l'accomplissement par tous les gens de bien assurerait une représentation nationale capable d'opérer dans la législation les réformes nécessaires à la paix publique » .

On a dit en ce temps-là que cette déclaration avait été émise d'accord avec le Saint-Siège. Ce n'est pas exact. Le Saint-Siège et la nonciature désiraient que l'épiscopat émît un acte qui servît à éclairer les fidèles et pût assurer en même temps l'unité de vue et d'action parmi tous les évêques ; mais ni le Saint-Siège, ni la nonciature ne prirent aucune part à la déclaration des cinq cardinaux. Ce qui le prouve, pour la nonciature, c'est la lettre que m'adressa le 20 janvier 1892 le cardinal archevêque de Paris, par laquelle il m'avertissait que le soir même (la lettre m'avait été remise dans les premières heures de l'après-midi) les journaux publieraient une déclaration des cinq cardinaux: il ne m'en

avait pas donné connaissance, ajoutait-il, par un sentiment de délicatesse, et afin que la responsabilité de cet acte ne pût retomber en aucune manière sur le représentant du Saint- Siège, raison qui ne me parut pas du tout convaincante. Le cardinal Richard déclarait en outre ;

« Nos vénérables collègues dans l'épiscopat nous ont pressé de parler, et nous sentons que si nous ne prenons pas la direction morale des catholiques, nous sommes exposés à voir^ les hommes violents jeter le trouble parmi nous et en particulier dans le clergé » . A l'égard du Saint-Siège, on se servit du même procédé. L'agent du diocèse de Paris présenta au cardinal Rampolla le texte de la déclaration accompagné d'une lettre du cardinal Richard dans la soirée du 20 janvier, à l'heure où les journaux la publiaient en France. Il n'était donc nullement conforme à la vérité de soutenir, comme l'ont fait certains, que la déclaration avait été revue et même corrigée à Rome sur quelques points de détail. Le cardinal Rampolla se plaignit d'ailleurs de ce qu'on attribuait au Saint-Siège un document auquel il n'avait coopéré en aucune manière ; ce procédé ne lui paraissait ni très loyal ni correct.

Sur la déclaration elle-même, on pouvait faire et on fit en effet différentes observations. Elle était précieuse et importante pour divers motifs. Le langage était calme et digne ; l'énumération des griefs dont souffrait l'Eglise était opportune et même nécessaire pour éviter les critiques faites autrefois au toast d'Alger, où certains avaient voulu voir une adhésion à la république sans aucune réserve^ Mais son principal mérite était d'avoir proclamé et inculqué « l'acceptation franche et loyale des institutions politiques » , conseil qui, avant l'Encyclique du Saint Père, était très courageux et lui préparait les voies. D'autre part, on fit observer, non

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sans raison, que prendre directement à partie le président du conseil, M. de Freycinet, en donnant un démenti aux paroles qu'il avait prononcées au Sénat, c'était rapetisser l'acte en lui donnant presque un caractère personnel. En second lieu, l'énumération des griefs fut jugée trop prolixe et trop minutiense, et par suite manquant de cette force et de cette concision qui frappent et produisent une profonde impression: cinq ou six parmi les principaux, dont on aurait fait ressortir la gravité et l'importance sur les destinées morales et religieuses d'un peuple, en se contentant de mentionner les autres en bloc, auraient produit plus grand effet. On fit remarquer encore que l'ensemble était froid et ressemblait plutôt à un réquisitoire qu'à un document de pacification.

Si les cardinaux, faisait-on remarquer, s'étaient élevés, avant ou après l'exposé des griefs, à des considérations d'ordre supérieur, montrant l'importance suprême et vitale de la religion pour une nation et spécialement pour la France, dans l'ordre politique, moral et social, ils auraient mieux atteint leur but; ils auraient pu spécialement se concilier les faveurs de ceux qui, incrédules ou peu croyants, par bon sens, par sentiment d'impartialité, par esprit de conservation sociale, ou même par raison politique, désirent voir respecter les libertés religieuses. Les évêques du Brésil, après la chute de l'empire et la fondation de la république, rendirent ainsi par un acte élevé, noble, à idées larges et patriotiques, un immense service à la religion et à leur pays. L'acte des cardinaux français avait un antre inconvénient.

L'énumération froide, longue, sévère de tous les torts de la république semblait constituer une espèce de contradiction avec l'acceptation franche et loyale de cette forme de

Fr.RRATA, Mémoires - Tom. II. ^^

gouvernement, coupable de tant de fautes. L'on aurait souhaité entre les deux parties un lien qui n'était pas difficile à trouver : il suffisait de mettre en relief les grands avantages de la pacification et de l'union de tous les citoyens, et les intérêts supérieurs de la France et de la religion. Il ne faut donc pas s'étonner si cet important document fut interprété de manières si différentes. D'aucuns y virent une déclaration de paix, d'autres une déclaration de guerre.

Dans l'épiscopat, il fut accueilli respectueusement. Dans l'espace d'un mois, soixante-cinq évêques y adhérèrent; et le cardinal Lavigerie lui-même s'unit presque aussitôt à ses collègues, en sorte que la déclaration des cinq cardinaux devint la déclaration des six.

Les journaux exclusivement catholiques se montrèrent satisfaits, car ils y voyaient les deux points essentiels, l'acceptation de la forme républicaine et l'opposition nette et vigoureuse aux lois antireligieuses.

Mais les journaux monarchistes, parmi lesquels V Autorité, prirent occasion de la première partie du document, la belliqueuse, comme ou l'appela, pour la tourner contre le gouvernement de la république, puis passèrent sous silence, ou atténuèrent, ou réduisirent à rien la seconde partie, la pacifique. M. de Lamarzelle, dans une réunion monarchique à Nîmes, applaudit à « cette énergique déclaration des cardinaux français qui nous commande de lutter sans trêve ni relâche tant qu'on n'aura pas fait droit aux revendications des consciences catholiques. Nous avons entendu enfin sortir ce cri d'indépendence chrétienne qui n'a cessé de retentir à toutes les époques de notre histoire » . Mais pour éluder la seconde partie, il fit remarquer avec une incompréhensible subtilité que les cardinaux avaient conseillé d'adhérer à la république et non pas de l'accepter ; il partait de ce prétendu conseil pour affermir

ses auditeurs dans leur attachement à la monarchie, seule capable, selon lui, de sauver la religion.

Les journaux républicains modérés, comme les Débats, le Temps, la Paix et autres, firent des observations sur la forme et la substance de cette déclaration et ne s'en montrèrent pas trop satisfaits, manifestant la crainte qu'au lieu de promouvoir la pacification, elle ne contribuât à la troubler et à la rendre plus difficile. Ils ne manquèrent pas toutefois de constater que les cardinaux s'étaient placés nettement et officiellement sur le terrain constitutionnel, et à ce point de vue, ils témoignèrent plutôt de la joie. Ils réclamèrent avec insistance la publication de la lettre pontificale que certains journaux, télégrammes et correspondances de Rome disaient avoir été adressée au cardinal archevêque de Paris (ce qui était inexact), et qu'ils espéraient animée de sentiments plus modérés, plus pacifiques, plus conciliants.

Quant aux journaux radicaux, ils jetèrent feu et flammes, prétendant que l'acte des cardinaux était une provocation, une déclaration de guerre, et que le gouvernement devait prendre des mesures énergiques contre les prétendus rebelles, bien plus, accélérer la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ces criailleries des radicaux ne me parurent point de bon augure, et je soupçonnai immédiatement que l'impression produite sur le gouvernement n'avait pas été favorable, ou, si elle l'avait été, qu'il n'oserait la manifester, par crainte des radicaux.

Une invitation que m'envoya M. Ribot à un entretien extraordinaire pour le 22 janvier, me confirma dans ce soupçon, qui devint une certitude dès les premiers mots de la conversation. Le ministre se montra très surpris de l'acte des cardinaux, auquel il ne s'attendait nullement, surtout depuis que le comte Lefebvre de Béhaine lui avait assuré que

le Saint-Siège, par des instructions opportunes, avait empêché de nouvelles manifestations de l'épiscopat, soit collectives soit isolées. Il ajouta que l'acte des cardinaux revêtait le caractère d'une réplique au président du conseil, pris personnellement à partie, et mettait M. de Freycinet dans une position délicate vis à vis des Chambres. Il releva ensuite la longue et excessive énumération des griefs, qui aurait pour effet, selon lui, d'irriter même les républicains modérés et d'accréditer l'opinion qu'il n'j' avait pas possibilité d'accord entre l'Eglise et l'Etat. Il me demanda ensuite si le Saint- Père avait eu connaissance préalable de l'acte des cardinaux et l'avait approuvé ; je lui répondis que je n'étais en mesure de lui donner aucune réponse, n'ayant reçu aucune communication du Saint-Siège à ce sujet.

Pour le fond même de la question, je répliquai à M. Ribot que ses observations m'étonnaient beaucoup, car je supposais au contraire qu'il aurait été satisfait d'un document dans lequel on exprimait nettement une pleine adhésion aux institutions républicaines. Je mis ensuite de nouveau en relief les avantages que le gouvernement pouvait recueillir à l'intérieur et à l'étranger de l'adhésion des catholiques au régime existant, avantages qui n'échappaient; pas aux ennemis de la France, puisqu'ils en faisaient de continuels et amers reproches au Saint-Siège. C'était là le point de vue supérieur que le gouvernement devait envisager en premier lieu. Je notai ensuite que les cardinaux, en prenant la direction du mouvement catholique, empêchaient les violents, les imprudents et les ennemis de la forme républicaine de prendre le dessus, évitant ainsi dans l'avenir les excès et les imprudences dont s'était tant plaint le gouvernement. Quant au document lui-même, je fis observer au ministre que la forme en était calme et correcte. L'énumération des griefs était

nécessaire et opportune: car s'ils n'avaient d'abord bien établi que l'adhésion à la république n'impliquait pas l'acceptation des lois hostiles à l'Eglise (sur lesquelles la conscience ne pouvait transiger;, les cardinaux n'auraient pu amener les catholiques à adhérer à la république. L'une des principales critiques faites au toast d'Alger et dont on voulait détruire l'effet, était précisément de n'avoir pas indiqué clairement les réserves nécessaires par rapport aux dites lois. L'énumération des griefs était longue, mais malheureusement trop vraie; on ne pouvait donc en attribuer la responsabilité aux cardinaux : d'ailleurs elle avait été faite bien d'autres fois, notamment par le cardinal Guibert, peu de temps avant sa mort, dans une lettre adressée au Président de la République M. Grévy.

Elevant ensuite la discussion, je déclarai au ministre que pour les évêques c'était un droit et un devoir de signaler les maux dont souffrait l'Eglise, et qu'ils n'avaient jamais agi autrement à toutes les époques et dans toutes les nations. Je lui prouvai en outre que la défense de la religion était une œuvre de salut social, de patriotisme véritable et bien compris et de grandeur morale pour les nations. Le ministre répliqua qu'il n'entendait pas contester la valeur de ces observations, mais qu'elles étaient un peu trop philosophiques pour être appréciées par le gouvernement constitutionnel ; que celui-ci doit tenir compte de la réalité des choses, c'est à dire des dispositions des députés et des sénateurs qui constituent la majorité gouvernementale. Même à ce point de vue, lui répondis-je, la déclaration des cardinaux ne me paraissait pas désavantageuse pour le gouvernement; car sous l'impulsion qu'elle produirait, un certain nombre de députés et de sénateurs catholiques renonceraient à leur opposition systématique à la forme du gouvernement et for-

nieraient un groupe conservateur constitutionnel sur lequel le gouvernement pourrait s'appuyer à l'occasion. Il sera ainsi plus libre vis à vis des radicaux, et s'il veut suivre une politique sage et modérée, il trouvera ailleurs l'appui qu'il prétend être forcé de chercher près de la fraction radicale.

Le ministre ne répondit pas directement à ces réflexions ; il me fit seulement remarquer que dane le document cité les évêques paraissaient s'accommoder facilement à l'idée de l'abrogation du concordat, dans le vain espoir que l'Eglise jouirait dans la suite d'une liberté complète ; il craignait que cette question ne fût prise par les catholiques et les radicaux comme programme dans les élections de 1893. Je répliquai que les cardinaux paraissaient se résigner à cette éventualité dans le cas où le concordat se réduirait à n'être dans les mains du gouvernement qu'un instrument d'oppression, mais non dans celui où il serait appliqué avec sincérité et selon l'idée pacifique qui l'avait inspiré.

Ainsi finit cet entretien avec M. Ribot.

J'en fis connaître aussitôt la teiieur au Saint-Siège par un télégramme du même jour, 22 janvier, et par mon rapport détaillé du 25 (n. 97). Dans ce rapport j'ajoutai, relativement au concordat, que plusieurs personnes, et même des évêques, n'avaient pas été satisfaits du passage de la déclaration des cardinaux relatif à cette question; il semblait qu'on eût voulu y donner une indication et un enseignement non seulement au gouvernement, mais aussi au Saint-Siège. C'était là un des dangers de la situation; car d'assez nombreux catholiques, et spécialement les monarchistes, s'étaient mis dans l'idée que le concordat était un obstacle à la liberté de l'Eglise, et qu'il serait préférable de le voir dis paraître. Je rapportais en outre l'opinion de Mgr. Thomas,

cil. Vil. - LA DÉCLARATION DES ClNy CAUDLNALX 1')!

archevêque de Rouen ; ce prélat m'avait dit en eôet, le jour précédent, qu'il croyait utile que le Saint-Père, pour couper court à ces dangereuses tendances, prononçât au moment opportun quelques paroles nettes et décisives sur cette matière. Mais la déclaration des cardinaux, malgré les réponses que j'avais données à M. Ribot, devait susciter un nouvel incident.

Le parti radical poursuivait sa campagne haineuse, et dépeignait ce document sous les couleurs les plus noires, le représentant comme un acte provocateur, et excitant le gouvernement à ne pas le laisser impuni. La presse républicaine modérée, comme je l'ai dit plus haut, n'en goûtait pas trop la forme; quant au fond, elle se bornait à en défendre mollement la seconde partie, l'adhésion à la forme du gouvernement; tandis que les journaux monarchistes, en la passant sous silence, continuaient une âpre polémique contre la république. En outre, le 2ô janvier, le Figaro publiait un long article signé : « Un ultramontain » , dans lequel on insinuait ouvertement que la déclaration des cardinaux avait été faite à l'insu du Saint-Siège et du nonce. Cet article produisit une grande impression, d'autant plus qu'au même moment le Courrier de Bruxelles publiait une correspondance de Rome dans laquelle on donnait un résumé d'une prétendue lettre pontificale, qui paraissait accréditer en partie les nouvelles données par le Figaro. L'opinion se répandait de plus en plus, parmi les républicains modérés, que les cardinaux avaient voulu publier leur déx:;laration avant la lettre pontificale en question, pour empêcher "qu'en ce moment se fît entendre une parole trop modérée et conciliante du Saint-Siège. Constatant le peu de faveur qu'avait recueilli le document cardinalice, poussé d'autre part par le pai'ti radical auquel il résistait bien rarement, le gouver-

nement résolut d'agir contre les cardinaux auteurs de la déclaration.

Le soir du 26 janvier, M. Crozier, chef de Cabinet de M. Ribot, vint à la nonciature' m'annoncer de la part du ministre, que le gouvernement avait pris la décision de déférer au conseil d'Etat, comme d'abu8, la déclaration des cardinaux à cause de sa forme collective, défendue par tous les gouvernements passés en raison des articles organiques, et pour ne point laisser s'établir un précédent dont Tépiscopat aurait pu se prévaloir dans l'avenir. Il ajouta qu'en ce même moment un fonctionnaire du gouvernement se rendait auprès du cardinal Richard pour le prévenir de cette décision gouvernementale.

Bien que M. Crozier, homme de grande éducation et de grande courtoisie, m'eût annoncé cette nouvelle le plus délicatement possible, elle produisit sur moi la plus vive et la plus pénible impression.

Je ne m'effrayai pas, naturellement, de la mesure en ellemême, dont chacun en France sait comprendre le peu d'im-' portauce, mais je me représentai immédiatement l'affront qu'elle ferait aux cinq cardinaux, l'agitation créée autour de cet incident, alors que celle qu'avait causé le procès d'Aix était loin d'être calmée ; la peine qu'en ressentirait le Saint- Père, les cardinaux faisant partie de son Sénat : le-triste effet que cet acte produirait en Europe; la difficulté de continuer une politique de pacification vis à vis d'un gouvernement qui en témoignait si peu de reconnaissance ; le grand profit qu'allaient en retirer les radicaux et les monarchistes pour exaspérer les catholiques et rendre vaine la politique du Saint- Siège. Je répondis donc à M. Crozier, en termes vifs et animés, que le gouvernement, en mettant à exécution cette nou-

velle mesure, précipiterait de lui-même les choses et rendrait impossible la continuation des bons rapports avec le Saint- Siège, qui avait donné tant de preuves, trop peut être, de longanimité et de bienveillance. L'opinion publique et l'histoire jugeraient impartialement sur qui retomberaient les graves responsabilités de ce conflit. N'était-ce pas une chose énorme et en même temps ridicule, qu'un acte destiné à conseiller aux catholiques l'adhésion franche et loyale à la république fût déclaré par celle-ci comme abusif? On en tirerait la conclusion qu'il faut prêcher l'opposition contre elle pour être traité avec-égard. Les grands services rendus par le Saint- Siège au gouvernement républicain tant à l'intérieur qu'à l'étranger recevraient assurément une belle récompense î Quel prétexte mesquin que celui que l'on tirait de la forme collective de l'acte ! D'ailleurs les articles organiques eux-mêjjies, contre lesquels le Saint-Siège a toujours protesté, défendent uniquement aux évêques de tenir un concile ou une assemblée délibérante sans la permission du gouvernement, mais n'interdisent pas un acte collectif de quatre, cinq personnes ou plus : la jurisprudence contraire introduite par le conseil d'Etat est totalement arbitraire et illogique. Dans toutes les nations du monde, même concordataires, les évêques sont libres de parler, séparément ou collectivement. N'est-ce pas un contre-sens, une ironie, qu'il leur soit défendu de parler dans le seul pays qui se vante d'avoir affranchi le monde en inaugurant les grands principes de liberté? La mission de paix que m'a confiée le Saint-Siège et à laquelle j'ai consacré toutes mes forces et tout mon temps sera compromise : il ne me restera plus qu'à prendre une attitude passive, à regarder les événements et à me confier à la Providence ; mais j'entends décliner toute responsabilité de ce qui pourra arriver.

M. Crozier fut. profondément ému de ces considérations et du ton avec lequel je les avais formulées; il tenta quelques observations pour en atténuer la valeur; mais s'apercevant que c'était peine inutile, il me dit qu'il retournerait immédiatement au quai d'Orsay pour rapporter notre conversation à M. Ribot. Une heure après, il revint à la nonciature me dire que le ministre, malgré la détermination déjà prise par le gouvernement, se proposait d'entretenir de nouveau ses collègues de cette affaire, et qu'il me priait en attendant d'avertir au plutôt le cardinal Richard de vouloir Inen tenir secrète la communication qu'il avait reçue.

Ce message de M. Ribot me fit concevoir quelque espérance, et le même soir, bien que l'heure fût déjà avancée, j'envoyai mon auditeur près du cardinal. Celui-ci avait déjà reçu la communication gouvernementale, et s'était borné à répondre sèchement à la personne qui en avait été chargée: « Tant pis pour vous ! » .

Le lendemain, 27 janvier, je vis moi-même personnellement M. Ribot à qui je développai plus largement encore les considérations énoncées plus haut. Il se montra convaincu ; mais il me dit qu'il ne pourrait toutefois faire prévaloir son opinion au conseil des ministres que s'il était certain que les évêques ne continueraient point à faire des actes semblables et à se mettre à la tête d'un parti politique. Il croyait en effet que tel avait été le but réel de l'acte des cardinaux. Les laïques, ajoutat-il, avaient le droit de faire pacifiquement et légalement ce qu'ils croyaient le plus utile et le plus opportun pour la défense des droits de l'Eglise; mais les évêques ne pouvaient descendre dans l'arène électorale et politique sans s'attirer de graves représailles et compromettre leur propre cause.

Le conseil des ministres eut lieu le lendemain, et le soir, à un dîner de l'Elysée où j'étais invité avec le corps diplomatique, je rencontrai M. Ribot qui me dit, tout joyeux, qu'il avait réussi à faire ajourner indéfiniment la décision prise, M. Constans me communiqua la même nouvelle.

Après le dîner, j'eus l'occasion de parler à M. Carnot, Président de la République, et de lui recommander vivement de promouvoir de toute son influence l'œuvre de la pacification religieuse dont je lui démontrai l'utilité et l'urgence. Je lui fis remarquer aussi que, pour arriver à ce but, il était nécessaire de mettre fin à d'injustes et mesquines vexations, de renoncer à de nouvelles lois hostiles à l'Eglise et de réformer graduellement celles qui existaient. M. Carnot écouta mes paroles avec intérêt et me répondit très gracieusement qu'il désirait sincèrement la pacification et qu'il reconnaissait lui aussi que certaines lois n'étaient réellement point parfaites.

Cependant, le motif pour lequel le gouvernement renonça à sa détermination de déférer l'acte des cardinaux au conseil d'Etat, je ne le connus avec certitude que cinq ans après. Le 4 juillet 1896, jour où je me rendis à l'Elysée pour recevoir des mains de M. Félix Faure, alors Président de la République, la barrette cardinalice, je me trouvai seul à seul avec M. Crozier, qui était à cette époque introducteur des ambassadeurs. M. Crozier, dont je me rappelle toujours le souvenir avec plaisir à cause de sa modération et de sa courtoisie, me parla de ma nonciature qui touchait à son terme, et des péripéties qu'elle avait traversées. Il me rappela alors l'épisode de la déclaration des cinq cardinaux, la commission pénible, dont M. Ribot l'avait chargé, de m'annoncer la décision du gouvernement au sujet de l'appel comme d'abus, dont le dossier avait été déjà communiqué

au conseil d'Etat, et l'impression profonde que ma conversation avait produite sur lui et sur M. Ribot. Ceci n'était point pour moi une révélation ; mais il ajouta deux circonstances importantes que j'estime utiles de rapporter. La première est tout à l'honneur de M. Ribot, l'autre à celui de M. Bourgeois. M. Ribot déclara à M. Crozier que, puisque le nonce voyait dans cette détermination du gouvernement le principe d'un conflit avec le Saint-Siège, il aurait fait tout ce qu'il pouvait pour faire reculer ses collègues, et n'aurait pas hésité, s'il avait échoué, à donner sa démission, ne voulant point partager la responsabilité d'une rupture avec le Vatican. Voici l'autre circonstance : le ministre qui fit pencher la balance fut M. Bourgeois qui, au conseil des ministres, fit en substance cette déclaration : « Je représente dans le Cabinet l'opinion avancée, mais je n'hésite pas à dire que, si le conseil est persuadé, après les paroles du nonce, que l'appel comme d'abus contre les cinq cardinaux peut amener une rupture avec le Saint-Siège, il doit s'abstenir de prendre cette résolution » .

Mon attitude, grâce à Dieu, produisit donc un heureux' résultat, épargnant un afifront aux cardinaux, et une nouvelle agitation au détriment de la paix religieuse. Le Saint-Siège s'en réjouit grandement, comme le montre la dépêche n. 5547 du 6 février 1892, dans laquelle le cardinal Rampolla me dit: « L'attitude que vous avez tenue après la communication de M. Crozier est pleinement conforme aux vues du Saint-Père et aux miennes. Je vous présente donc les louanges qui vous sont dues; et considérant . que l'on ne peut désirer un plus grand zèle et une plus grande intelligence que celle dont vous faites preuve dans toutes les circonstances qui s'oifrent pour la défense des intérêts religieux, je ne puis qu'exprimer la ferme confiance que vous persévérerez constamment dans

cette œuvre, afin d'améliorer toujours la situation et d'assurer de plus en plus le triomphe de la politique du Saint Siège qui, comme vous le savez bien, a pour but la pacification de l'Eglise et de l'Etat. Je vous accuse ici réception de vos rapports, n. 95, 97. Ils ont été lus avec très vif intérêt: ils témoignent une fois de plus de votre perspicacité et de votre habileté à démontrer, même lorsque vous êtes pris au dépourvu, le bien fondé de vos observations, comme vous m'annoncez l'avoir fait à M. Ribot dans les dits rapports».

(novembre 1891).

Un monarchiste met le feu aux poudres en dénonçant au Sénat les suppléments catéchistiques. — M. Ribot fait connaître au nonce les préoccupations du gouvernement. — Le nonce refusant d'intervenir, le gouvernement demande l'intervention du Saint-Siège. — Ce dernier me demande mon avis. — Entretien avec le cardinal Richard: exposé complet de la question et avis du cardinal. — Le Saint-Père charge le cardinal Richard de conseiller aux évêques de suspendre l'enseignement des suppléments catéchistiques. — Discussion avec M. Ribot: vagues promesses du gouvernement. — Hésitations du cardinal Richard. — Le vote de la loi des fabriques et un nouveau projet de loi hostile aggravent les difficultés d'intervention. — Le cardinal Richard accepte la mission, mais ne se résout pas à l'accomplir. — Le Saint-Siège finit par s'occuper lui-même directement de cette question. — Note du cardinal RicharH à M. Ribot. — Deux faits retardent la solution de la question. — L'évêque de Grenoble retire son supplément sur les instances du Saint-Siège. — Chute du ministère Fre3'cinet : M. LouVjet choisit pour ministre des cultes M. Ricard. — Attitude hostile du ministère dans l'aiFaire de l'évêque de Mende. — Article de VOsservatore Romano. -7- Le gouvernement défère cinq évêques au conseil d'Etat. — Les prélats retirent leurs suppléments.

Les difficultés et les embarras ne faisaient que se multiplier en ce moment d'effervescence et de passions politiques. Le procès contre Mgr. l'archevêque d'Aix se trouvait dans sa période la plus aiguë quand, le 17 novembre 1891, se déroula au Sénat une interpellation sur une matière du caractère le plus délicat. Cette fois, ce n'étaient plus les radicaux qui s'efforçaient d'empêcher la pacification religieuse en suscitant des questions dangereuses, c'étaient les catholiques

CH. VII. - LES SlT'PLI^iMKNTS DE CATÉCHISME 159

monarchistes qui s'efforçaient d'apporter de nouveaux combustibles pour alimenter le feu des passions antireligieuses.

Le marquis de l'Angle-Beaumauoir, sénateur de la Bretagne, qui dans un trait d'esprit d'un goût par trop douteux avait déjà dit à la tribune que le cardinal Lavigerie était venu « offrir à la république l'hommage de son dévouement ambulant», crut opportun de soulever une interpellation sur l'enseignement religieux donné dans quelques écoles gouvernementales en Bretagne. Voici le cas.

Quelques instituteurs et institutrices du gouvernement, pour se conformer à l'esprit profondément religieux des populations bretonnes et pour attirer un plus grand nombre d'élèves dans leurs écoles presque désertes, avaient adopté le système de joindre à leurs autres leçons l'enseignement du catéchisme. Le dit sénateur vit en cela un danger pour les écoles catholiques et un piège du gouvernement ; dans une interpellation au Sénat, il demanda que l'on supprimât cet enseignement religieux dans les écoles de l'Etat, au nom de la neutralité scolaire. Jusque-là cette interpellation, bien qu'assez étrange, pouvait à la rigueur s'expliquer ; mais où le marquis dépassa les limites et montra que son but principal était d'exciter les passions des républicains, ce fut lorsqu'il ajouta un dernier argument qui semblait n'avoir d'autre but que d'exaspérer les esprits et de soulever un nouveau conflit entre le gouvernement et l'épiscopat.

En effet, prenant un ton ironique, et citant le catéchisme de Rennes, il appela l'attention sur certains suppléments qu'on y avait introduits récemment, concernant les devoirs électoraux des catholiques et la fréquentation des écoles de l'Etat; il défia le gouvernement de faire enseigner ces suppléments dans ses établissements scolaires. Il disait à peu près ceci : dans ces suppléments, l'on prescrit aux catho-

liques, comme un devoir de conscience, de voter pour des hommes probes, honnêtes, disposés à protéger les intérêts de la religion ; donc l'on prescrit en substance de voter contre vous, qui ne possédez point ces titres. L'on prescrit en outre de fréquenter les écoles qui présentent des garanties certaines de moralité et de religion : donc l'on prescrit d'éviter vos écoles. Nous verrons bien si vous oserez enseigner de pareilles maximes dans vos écoles. — M. de l'Angle- Beaumanoir atteignit complètement son but.

Les sénateurs de gauche, qui jusqu'alors ne connaissaient pas ces suppléments, éprouvèrent un mouvement de surprise et d'indignation, persuadés que ces adjonctions avaient un caractère politique et constituaient un danger pour les candidats républicains et pour les écoles gouvernementales. Dès lors, ils se mirent à exercer la plus vive pression sur le gouvernement pour faire éliminer ces adjonctions des catéchismes diocésains. D'où une nouvelle difficulté, d'autant plus délicate qu'elle se rattachait à l'enseignement du catéchisme. Cette question prit de longs développements dont le public ne connut qu'une partie; je crois opportun d'en parler ici brièvement.

Le 18 novembre, le lendemain même de l'interpellation de M. de l'Angle-Beaumanoir, M. Ribot, à la demande aussi du ministre de l'instruction publique, me parla de cette interpellation ; et après avoir signalé au vol combien il était étrange de voir un catholique vouloir supprimer l'enseignement religieux dans les écoles gouvernementales, il m'entretint de ces suppléments récemment ajoutés aux catéchismes de quelques diocèses et cités à la tribune du Sénat par l'auteur de l'interpellation. Le ministre prétendit que, se servir du catéchisme pour tracer les devoirs des citoyens en matière électorale, c'était confondre la religion avec la politique, et faire servir l'une à l'autre ; de même qu'insérer dans

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le catéchisme la prohibition de fréquenter les écoles neutres, c'est à dire gouvernementales, c'était se mettre en opposition directe avec une loi de l'Etat ; ce que les évêques s'étaient abstenus de faire jusqu'à présent.

A ce sujet, M. Ribot trouvait naturel et légitime que les catholiques préférassent aux écoles du gouvernement leurs propres écoles, dans lesquelles ils avaient les garanties voulues pour l'instruction religieuse de leurs enfants: mais il estimait que les évêques outrepassaient les justes limites et se départaient de la prudence nécessaire quand ils se servaient du catéchisme pour faire déserter les écoles olïîcielles. Il ajouta que ce nouveau procédé, dès qu'il aurait été dénoncé à la Chambre des députés, soulèverait un débat passionné et violent dont on ne pouvait prévoir l'issue ; d'autant plus que même au Sénat des hommes plutôt conciliants s'étaient montrés très irrités, et s'étaient exprimés avec grande énergie contre ces innovations catéchistiques. Il me pria enfin d'examiner attentivement la question et de voir s'il n'y aurait pas un moyen d'éliminer cette nouvelle cause de dissension, qui venait troubler la pacification religieuse.

Je répondis à M. Ribot que je n'avais pas l'intention de prouver la justesse des principes énoncés dans les suppléments catéchistiques, c'était chose par trop évidente et que lui-même paraissait reconnaître ; mais je ne pouvais admettre en aucune façon, que les additions concernant les devoirs électoraux pussent être considérées comme chose politique ; car on ne disait pas aux catholiques de voter pour les candidats d'un parti plutôt que d'un autre, mais uniquement pour ceux qui promettaient de défendre les intérêts de la religion et de la société ; de ce nombre n'étaient exchts que les hommes irréligieux et les fauteurs de désordres sociaux. La matière était donc purement morale, religieuse, sociale

Ferrata, Mémoires • Tom. II. 11

et nullement politique. Par rapport à l'adjonction conoernant les écoles, je fis remarquer que le catéchisme du diocèse de Rennes, celui qui fut précisément cité au Sénat par le marquis de l'Angle-Beaumanoir, mentionne spécialement les écoles dans lesquelles les enfants seraient en danger de perdre la foi et les mœurs ; que s'il y avait quelques écoles gouvernementales dans ce cas, les évêques avaient non seulement le droit, mais le devoir de défendre aux catholiques de les fréquenter, parce qu'il sont responsables des âmes confiées à leurs soins.

Donnant ensuite une plus grande ampleur à ma défense, je fis observer à M. Ribot que depuis plusieurs années déjà on restreignait et on comprimait en France par des efforts combinés et constants la liberté et l'influence de l'Eglise ; il ne fallait donc pas s'étonner si les évêques, usant des moyens qui sont à leur disposition, recommandaient vivement aux fidèles de choisir comme députés des hommes sages et disposés à respecter les intérêts de la religion auxquels sont intimement liés ceux de la société. Concernant les écoles, j'ajoutai que, de fait, de nombreux maîtres étaient irréligieux; que, de plus, les autorités locales exerçaient toute sorte de pressions pour forcer les familles à envoyer leurs enfants aux écoles de l'Etat; il était donc naturel que, de leur côté, les évêques, soucieux du salut des âmes, prémunissent les parents contre les dangers auxquels étaient exposés leurs enfants. Si le gouvernement faisait cesser cet abus chez ses instituteurs, les évêques n'auraient plus besoin de donner aux catholiques de pareils avertissements. Quant à la paix religieuse, le Saint-Siège la désirait ardemment et le montrait bien par les faits, en suivant une politique que d'aucuns jugeaient même trop bienveillante et partiale ; mais il fallait, pour la continuer, que le gouvernement commençât

de son côté à donner quelque juste satisfaction aux catholiques, en empêchant de nouveaux attentats, ou tout au moins en modifiant quelques-unes des lois les plus nuisibles aux intérêts religieux ; sans cela de nouveaux conflits étaient inévitables, non toutefois par la faute du Saint-Siège et des catholiques, qui jamais ne pourront se résigner à assister impassibles à la ruine de la religion.

Enfin, sur la question immédiate, c'est à dire sur les moyens d'empêcher les suppléments aux catéchismes, je fis comprendre que je n'en voyais aucun ; que toute cette matière étant trop délicate et au-dessus de mes attributions, je devais me tenir à l'écart, me bornant purement et simplement à informer le Saint-Siège.

M. Ribot constata sans peine ma froideur et l'accueil très réservé que je faisais à ses ouvertures ; il n'insista pas davantage. Dans la suite, cependant, il revint plusieurs fois à la charge, mais je lui donnai toujours des réponses évasives.

Je ne manquai point d'informer exactement le Saint-Siège ; ce fut l'objet de mon rapport du 21 novembre, n. 73.

Cependant, la presse commençait à s'emparer de la question, et naturellement cette polémique pouvait devenir irritante. On avait appelé ces suppléments des « catéchismes électoraux » , et ce thème fournissait aux journaux radicaux une ample matière à des récriminations et à des attaques contre les évêques et le clergé.

Le gouvernement, craignant d'avoir un jour ou l'autre, à la Chambre, une interpellation passionnée et périlleuse, résolut de réclamer l'intervention du Saint-Siège, par le moyen de son ambassadeur. On ne saurait le blâmer de cette détermination, puisqu'il s'adressait à la seule autorité compétente en la matière. II aurait dû, il est vrai, prendre une

attitude plus énergique vis à vis du parti républicain, lui faire comprendre que les suppléments catéchistiques n'avaient rien de politique et de censurable, et que par suite, il ne pouvait ni n'entendait prendre aucune initiative pour les faire supprimer. Mais étant donné sa faiblesse, ou son manque de courage, il faut reconnaître qu'il avait choisi, pour atteindre son but, un moyen parfaitement régulier. Il me parut y apporter les plus vives instances, car le 18 décembre, par dépêche chiffrée, le cardinal Eampolla m'avertissait que le comte Lefebvre de Béhaine lui avait montré un télégramme pressant de M. Ribot, dans lequel on annonçait un conflit imminent sur la question des catéchismes et qu'à cette fin, vu l'urgence, on sollicitait l'intervention du Saint-Siège. Le cardinal qui avait été mis au courant de la question par mon long rapport indiqué plus haut, avait répondu que la doctrine des suppléments était irréprochable: l'on ne pouvait discuter que leur opportunité; or c'était là une question de prudence et qui ne pouvait se résoudre par l'intervention officielle du gouvernement.

Le cardinal m'invitait ensuite dans le même télégramme « à manifester mon avis motivé concernant la situation et cette instance du gouvernement » . Il ne m'ét9,it pas difficile d'exprimer un avis sur la situation politico- religieuse en France, puisque me trouvant sur les lieux et en rapports continuels avec les ministres, avec les évêques et les catholiques de toutes les opinions, j'étais en mesure d'informer le Saint-Siège avec quelque compétence : mais il était beaucoup plus difficile de manifester un avis sur l'instance du gouvernement, c'est à dire d'indiquer au Saint-Siège si et dans quelle mesure il convenait d'intervenir dans cette question.

Pour bien saisir l'importance et la gravité de l'affaire, il faut dire d'abord que les diocèses dans lesquels on avait in-

en. VII. - LES SHPI'LÉMENT.S DE CATÉCHISME 165

troduit des suppléments étaient, d'après ce qu'on m'avait affirmé, au nombre de treize, à savoir: Saint-Jean de Maurienne, Aix, Grenoble, Orléans, Vannes, Annecy, Luçon, Rennes *, Cliâlons, Quimper, Saint-Claude, Coutances, Saint-Brieuc. Il y avait en outre six diocèses dans lesquels on faisait une nouvelle édition du catéchisme, avec des suppléments : Troyes, Montpellier, Séez, Auch, Nevers, Perpignan.

Il y avait donc une vingtaine de diocèses dans lesquels ces additions figuraient déjà dans le catéchisme ou étaient sous presse. Pour cette dernière catégorie il était facile d'y remédier ; il aurait suffi de conseiller aux évoques de les omettre ; leur dignité et leur amour-propre n'auraient pas été compromis. Mais la chose était beaucoup plus délicate pour la première catégorie, car ces adjonctions étaient déjà connues dans les diocèses cités ; et il pouvait être réellement pénible et même humiliant pour ces évêques de les retirer ou d'en suspendre simplement l'enseignement. Il faut noter qu'à cette époque le Saint-Siège était déjà intervenu en France pour indiquer la ligne politique à suivre; plus récem-

' Voici un extrait des deux leçons de Rennes, rédigées par le cardinal Place; elles suffiront à donner une idée des autres :

« D. Qu'entend-on par écoles mauvaises?

» R. On entend par écoles mauvaises celles où les enfants seraient en danger de perdre la foi ou les mœurs.

» D. Comment obtiendrons-nous d'être gouvernés chrétiennement ?

» R. Nous obtiendrons d'être gouvernés chrétiennement, en votant aux élections pour des hommes résolus à défendre les intérêts de la religion et de la société.

» D. Est-ce un devoir de voter aux élections ?

» R. Oui, c'est un devoir de voter aux élections.

» D. Est-ce un péché de mal voter aux élections?

y R. Oui, c'est un péché de mal voter aux élections.

» D. Qu'est ce que mal voter aux élections ?

» R. Mal voter aux élections c'est voter pour des hommes qui ne seraient pas résolus à défendre les intérêts de la religion et de la société * .

166 LIVUÎ? IV. - NOXCIATURE DE FRANCE

ment encore, après la condamnation de Mgr. l'archevêque d'Aix, pour conseiller aux évêques de s'abstenir d'envoyer d'autres adhésions à ce prélat; il semblait plus opportun de se tenir sur la réserve et de ne point trop multiplier de pareilles interventions, auxquelles on ne doit recourir que très rarement.

Il fallait en outre examiner deux autres aspects de la question :

Les suppléments ajoutés par les évêques à leur catéchisme étaient-ils irréprochables au point de vue de la doctrine?

Et, s'ils l'étaient, était-il opportun, sage et prudent de faire figurer cet enseignement dans le catéchisme diocésain ?

Sur le premier point, il ne pouvait y avoir, en théorie, aucun doute. Que les catholiques soient obligés de donner leurs votes à des citoyens honnêtes et disposés à défendre les intérêts de la religion ; qu'ils soient tenus également d'éviter les écoles dans lesquelles leurs enfants peuvent perdre la foi et les mœurs, ce sont deux vérités morales qui n'ont besoin d'aucune démonstration. Mais, sur le second point, on ne pourrait donner une réponse identique. Il faut remarquer avant tout que les adjonctions du diocèse de Rennes avaient été rédigées par le cardinal Place, homme très avisé et pî-udent, tandis que dans d'autres diocèses les expressions n'avaient pas été toujours également mesurées. Il est en outre nécessaire de se rappeler que le catéchisme doit contenir les vérités fondamentales de notre sainte religion, vérités éternelles, immuables, s'étendant à tous et ne pouvant recevoir des interprétations variables selon les lieux, les temps, les personnes et les circonstances. Or un chapitre sur les devoirs électoraux paraît, de sa nature, chose moins conforme au catéchisme lui-même. Le droit de voter peut comporter en fait des applications diverses; car les catholiques, en présence

en. vu. - LIOS .sriM'LÉMKNTS DK CATÉCHlSMK 1G7

de deux candidats laissant à désirer, peuvent croire utile, et non à tort, de voter pour le moins mauvais. De plus, une théorie, bien que correcte, sur la matière électorale, si elle doit être enseignée dans les écoles et dans les églises en même temps que le catéchisme, peut susciter, au moment de l'effervescence des luttes électorales, mille commentaires, récriminations et polémiques.

Quant aux écoles, il devient difficile de déterminer en pratique celles qu'il faut éviter absolument et celles que l'on peut tolérer. Par le fait même que l'école fut rendue neutre, c'est à dire sans enseignement du catéchisme, elle fut considérée par l'épiscopat belge comme absolument mauvaise, et il fut prescrit à tous les maîtres, même bons et chrétiens, de les abandonner ; il fut défendu aux enfants de les fréquenter sous peine de refus de la première communion ; et aux parents d'y envoyer leurs enfants sous peine de refus d'absolution. L'épiscopat français fut moins rigoureux et se contenta d'ouvrir des écoles catholiques.

Dans certains pays, comme en Irlande, le Saint-Siège toléra un moment, conseilla même aux catholiques la fréquentation des écoles neutres, parce qu'ils se trouvaient en face du gouvernement anglais qui voulait obliger les catholiques à fréquenter les écoles d'Etat où l'on enseignait le catéchisme protestant. Entre le protestantisme et la neutralité, la neutralité était naturellement préférable. De tout ceci, l'on peut déduire que, si les principes exposés dans les suppléments étaient irréprochables en théorie, en pratique ils n'étaient pas tellement fixes, tellement certains, tellement immuables, qu'on pût les faire figurer dans lé catéchisme. C'est pourquoi la grande majorité de l'épiscopat, n'estimant pas opportunes de pareilles additions, s'était abstenue de les faire.

La question avait été à peine posée au Sénat (17 nov.) que j'avais interpellé à ce sujet plusieurs des prélats venus à Paris pour la réunion annuelle de l'Institut catholique, et tous, y compris le cardinal Richard, m'avaient répondu qu'à leur avis le catéchisme diocésain ne devait s'occuper ni des élections ni des écoles. Mgr. Bourret, évêque de Rodez, fut l'un des plus explicites à ce sujet. Il me dit qu'en pratique il ne croyait pas possible de faire enseigner dans les églises, où il y a parfois des curés plus zélés "que prudents, la doctrine relative aux devoirs électoraux et aux écoles neutres, sans s'exposer à des mécontentements et à des protestations et compromettre l'enseignement même du catéchisme. Les libéraux, les incrédules, et en général tous ceux qui se sentiraient atteints par les principes ainsi exposés, ne permettraient plus à leurs enfants de fréquenter les réunions catéchistiques.

Un autre avis qui me fit grande impression fut celui du très digne supérieur de Saint-Sulpice, M. Icard. Il me dit qu'il considérait les adjonctions faites comme tout à fait inopportunes. Comme il serait très fâcheux de voir ces catéchismes déférés au conseil d'Etat, il croyait utile d'inviter les évoques à ne pas faire de suppléments, et de conseiller à ceux qui en avaient déjà rédigés, de prévenir leurs curés que la partie concernant les élections et les écoles n'était pas destinée à être enseignée aux enfauts. Au sujet des écoles, il ne pouvait d'ailleurs plus y avoir de doute, car le Saint-Siège, avant que cette question ne fût soulevée, avait déjà fait connaître sa pensée.

En effet, en avril 1891, peu de temps avant mon arrivée en France, Mgr. Rosset, évêque de Saint-Jean de Maurienne, s'était adressé à mon prédécesseur Mgr. Rotelli, et celui-ci au Saint-Siège, pour savoir s'il était opportun d'insérer dans

les catéchismes un chapitre sur les écoles neutres. Le cardinal Eampolla, par dépêche du 24 du même mois, n. 1528, avait répondu « que, quelle que fût la justesse des principes, le Saint-Siège ne croyait pas opportun que ce point fût traité dans le catéchisme ; l'évêque demeurant libre de l'enseigner aux fidèles d'une autre manière » . Cette réponse était relative aux écoles neutres, mais pouvait s'étendre, peut-être à plus forte raison, aux devoirs électoraux, matière plus délicate encore et plus susceptible d'exciter les passions.

Mon regretté prédécesseur dut, sans aucune doute, communiquer cette réponse à Mgr. Rosset ; mais il ne me paraît pas qu'il l'ait fait connaître aux autres évêques ; car il est à présumer qu'ils en auraient tenu compte et n'auraient pas fait les dites additions. Pour procéder avec toute la prudence voulue, avant de répondre au télégramme du 28 décembre, par lequel le cardinal Rampolla m'invitait à donner mon avis concernant l'instance faite par le gouvernement, je crus opportun de consulter le cardinal Richard, pour lequel j'eus toujours la plus haute estime et la vénération la plus profonde en raison de sa grande piété, de la sûreté de sa doctrine et de son ardent amour pour l'Eglise. L'archevêque, à qui je communiquai le télégramme du cardinal Rampolla, après m'avoir déclaré que la doctrine contenue dans les suppléments lui paraissait irréprochable, me fit remarquer qu'une bonne partie du public avait jugé peu opportune son insertion dans le catéchisme, et qu'il s'était abstenu, pour ce motif, de l'insérer dans celui du diocèse de Paris.

Ayant appris ensuite que le gouvernement, si l'affaire ne s'arrangeait pas par une intervention du Saint-Siège, se proposait de déférer les dits catéchismes au conseil d'Etat, le cardinal ne se dissimulait pas les inconvénients qui en résulteraient, surtout celui d'exciter à nouveau les passions, très

éveillées encore par le procès d'Aix. Il était par suite d'avis que le Saint-Siège pouvait user de quelque condescendance envers le gouvernement, en exigeant des compensations adéquates. Cette condescendance pouvait consister en ceci: 1° aux évêques qui n'avaient pas fait de suppléments (et c'était la très grande majorité), conseiller de s'en abstenir en raison des difficultés qui en résulteraient inévitablement; 2° aux prélats qui les avaient faites, recommander de tenir compte des inconvénients possibles et de considérer dans leur prudence et sagesse s'il n'était pas plus opportun d'en suspendre l'enseignement et d'omettre ces additions dans les éditions futures.

L'on pourrait en revanche demander comme échange au gouvernement, et peut-être par une note diplomatique : 1° de s'opposer efficacement au projet, déjà voté par la Chambre et qui devait être sous peu discuté au Sénat, tendant à soumettre les fabriques à la comptabilité des établissements publics; 2" de modifier en substance la loi fiscale dite d'accroissement, contre les congrégations religieuses ; 3° de ne pas toucher à la loi de 1850 et de renoncer au projet annoncé par le ministre de l'instruction publique, tendant à augmenter le contrôle du gouvernement sur les institutions d'enseignement secondaire libre et à exiger des professeurs de ces institutions de plus sérieuses garanties de capacité ; 4° de ne proposer aucun projet de loi sur la liberté d'association, ou tout au moins d'empêcher efficacement qu'on ne lésât en aucune façon les droites des congrégations religieuses.

Telles furent en substance les idées que m'exposa le cardinal au cours de cette longue conversation; elles étaient aussi les miennes bien auparavant. Mais l'intervention du Saint-Siège auprès de Tépiscopat était chose très délicate ;

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elle pouvait irriter la susceptibilité des évêques, et risquait d'être taxée par les fidèles de condescendance excessive envers le gouvernement, surtout en ces moments où les esprits, excités par les radicaux et les monarchistes, étaient plus disposés à la lutte qu'à de prudentes transactions. Il convenait donc de demander eu échange des garanties expresses de paix et des concessions adéquates. Mgr. Bourret, qui se trouvait alors à Paris, et que je consultai également, exprima, sans la connaître cependant, la même opinion que le cardinal Richard.

Par un télégramme du 30 décembre, et par un long rapport du 31, je fis connaître en détail tout ce qui précède au cardinal RampoUa.

Mon télégramme suffit à motiver la décision du Saint- Père. Le cardinal Rampolla m'informa en effet, par une dépêche du l*^" janvier 1892 (n. 4965), que Sa Sainteté lui avait ordonné d'écrire au cardinal Richard, pour le charger de donner aux évêques le conseil de suspendre l'enseignement des suppléments catéchistiques. Le cardinal me donnait en même temps les instructions suivantes : « Avant que vous remettiez la lettre adressée à l'archevêque de Paris, il sera nécessaire que vous en montriez la copie à M. Ribot, ministre des affaires étrangères et que vous lui fassiez connaître que cette démarche du Saint-Père met le gouvernement dans la nécessité (s'il veut obtenir le but bienfaisant qu'il se propose) de renoncer aux lois et aux projets hostiles à l'Eglise et préjudiciables à ses intérêts. Il vous sera facile de les indiquer, mais insistez spécialement sur la loi sur les associations et les suppressions des traitements. Si le ministre fait quelques difficultés, par crainte d'une interpellation possible, vous pouvez suggérer que le gouvernement a un moyen fa-

cile de se garder en disant qu'il traite en ce moment la question des catéchismes avec le Saint-Siège».

Quant à la lettre du cardinal Rampolla du 1*'' janvier 1892, n. 4965, adressée au cardinal Richard, en voici la partie la plus importante : « Pour atteindre ce noble but de pacification et éviter toute conséquence funeste, le Saint-Père est disposé, par condescendance, à conseiller aux évêques français de s'abstenir de faire les adjonctions que Votre Eminence connaît, et de recommander aux prélats qui les ont déjà faites de tenir compte des inconvénients possibles et d'examiner dans leur sagesse s'il n'est pas opportun d'en suspendre l'enseignement. Si Votre Eminence, qui connaît la situation par sa présence sur les lieux, trouve à propos l'exécution de ce projet, le Saint-Père l'invite par mon intermédiaire à écrire en ce sens, en son auguste nom, aux autres archevêques de France en les priant de faire connaître ces idées de Sa Sainteté aux évêques leurs suffragants.

» Dans la certitude que Votre Eminence, ainsi que les autres respectables membres de l'épiscopat français, apprécieront justement les intentions bienveillantes du Saint-Père, je me réjouis de leur confirmer les sentiments avec lesquels » , etc.

Aussitôt que j'eus reçu cette communication du cardinal Secrétaire d'Etat, j'allai voir M. Ribot. Je lui fis connaître l'esprit conciliant du Saint-Père ; mais je lui dis en toute franchise que la situation exigeait la cessation de toutes mesures hostiles ; sinon le Saint-Siège, en intervenant dans l'affaire des catéchismes, compromettrait sa dignité, et la politique de pacification deviendrait un contresens. J'insistai en outre sur les -&inq points indiqués plus haut, et lui demandai des déclarations explicites, ajoutant qu'il importait désormais de savoir si le gouvernement entendait suivre réellement une politique de pacification, ou non. Le Saint-Siège

et la nonciature, lui dis-je, se trouveraient, vis à vis des catholiques, dans une position impossible; leurs conseils de paix et de prudence seraient inefficaces et presque ridicules, si le gouvernement continuait à faire la guerre à l'Eglise. J'attendais donc de lui une réponse claire et précise.

M. Ribot eut des paroles de satisfaction pour le bon accueil fait par le Saint-Père à sa demande, et rendit hommage à l'esprit conciliant et bienveillant de Sa Sainteté ; quant aux points sur lesquels je lui demandais une réponse formelle, il me dit qu'il ne pouvait se prononcer sans en avoir d'abord conféré avec ses collègues. Ceci était très juste. Nous nous donnâmes donc rendez-vous à quelques jours de là.

Dans l'intervalle, je crus opportun de remettre la lettre du cardinal Secrétaire d'Etat à Mgr. Richard, mais en le priant d'examiner les choses et de ne rien faire avant mon second entretien avec M. Ribot. Le cardinal me dit bientôt qu'il avait examiné avec soin le contenu de la lettre, mais qu'il ne pouvait me dissimuler dès à présent que la charge qui lui était confiée de transmettre à l'épiscopat français ces instructions du Saint-Siège le mettait vis à vis de ses collègues dans une situation difficile et très délicate.

Dans le second entretien, M. Ribot me fit d'expresses déclarations sur le vif désir qu'avait le gouvernement de contribuer à la pacification religieuse, et d'empêcher de nouvelles mesures hostiles à l'Eglise ; mais, pour les points indiqués, bien que le gouvernement fût disposé à tenir compte, dans la mesure du possible, des demandes du Saint-Siège, il ne pouvait prendre aucun engagement formel sans se mettre dans une position impossible devant les Chambres.

Au cours de la conversation, le ministre me déclara en outre que la loi fiscale sur les congrégations religieuses allait

l'ïi LIVRE IV. - NONCIATURE DE FRANCE

être modifiée dans un sens plus équitable, et que la loi sur les associations ne s'occuperait pas d'une manière spéciale des congrégations religieuses, et n'envisagerait que les associations en général. Toutefois il se borna à des généralités, si bien que naturellement je lui demandai des déclarations plus explicites sur chaque point, trouvant ses paroles beaucoup trop vagues ; mais il insista toujours sur l'impossibilité de prendre un engagement formel. Il ajouta ensuite, en manière de considération générale, qu'un accommodement sur l'affaire des catéchismes devait être regardé comme non moins utile à l'Eglise qu'à l'Etat, et peut être plus encore à la première qu'au second ; que, jDar suite, le gouvernement français, en traitant de cette question avec le Saint-Siège, croyait rendre un service égal à celui qu'il recevait, d'autant plus qu'un grand nombre de républicains le blâmeraient du seul fait de s'être adressé au Saint-Siège.

Je répondis que cette manière de considérer la question ne me semblait pas du tout exacte ; car le gouvernement ne rendait aucun service au Saint-Siège, tandis que, par son intervention, le Saint-Siège en rendait un très précieux au gouvernement qu'il débarrassait à bon compte d'une question très délicate qui échappait entièrement à la compétence de l'Etat. Mais laissant de côté cette considération, je fis remarquer au ministre que la question des catéchismes, dans l'état présent des choses, en impliquait une autre très importante, à savoir si le Saint-Père pouvait intervenir dans cette affaire salva dignitate, sans être assuré d'une manière positive que le gouvernement entendait mettre fin à toutes les mesures hostiles. C'était là le véritable nœud de la question. Or tout homme impartial devait convenir que, sans cette assurance, le Saint-Siège pouvait voir son autorité morale compromise, et être taxé de faire une politique d'une

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ingénuité par trop excessive et de concessions sans aucune contre-partie.

Le ministre ne contesta point la valeur de ces réflexions, mais se borna à confirmer ses déclarations précédentes.

Ce que promettait M. Ribot était bien peu. Et ce peu, l'on pouvait même craindre que le cabinet, lié aux radicaux, ne pût le tenir. Mais, d'autre part, il ne fallait pas perdre de vue que les suppléments catéchistiques n'étaient guère soutenables pour ce qui regardait leur opportunité, et que l'opinion publique n'aurait point favorisé une résistance tenace à leur sujet ; c'était en outre toujours un bien que d'éviter une condamnation comme d'abus par l'autorité civile, et une nouvelle excitation des passions.

Le même jour je rapportai très exactement au cardinal Richard ma conversation avec M. Ribot. Le cardinal me manifesta de nouveau ses appréhensions concernant l'accomplissement de la charge qui venait de lui être confiée, et son peu de confiance dans les promesses du ministre. Il était devenu plus perplexe et plus hésitant après une entrevue avec M. Fallières, ministre des cultes, qui ne l'avait point du tout satisfait. Il conclut donc que, plus il réfléchissait, plus il trouvait délicat pour lui de communiquer aux évêques les intentions du Saint-Siège. Il ne voyait pas de difficulté à recommander aux évêques qui n'avaient pas encore fait les adjonctions susdites de s'en abstenir ; mais quant à donner aux prélats qui les avaient déjà insérées dans leurs catéchismes, le conseil, même sous la forme la plus discrète, d'en suspendre l'enseignement, cela lui paraissait- peu conforme aux égards délicats dont il devait user avec ses collègues. De toute manière, ajouta-t-il, je réfléchirai encore un peu, puis je ferai connaître ma résolution au cardinal Secrétaire d'Etat.

Je ne voulus faire aucune pression sur le cardinal, reconnaissant que ses raisons étaient sérieusement fondées. Je le priai seulement bien de vouloir prendre au plus tôt une décision définitive; il me semblait que trop temporiser nous aurait fait perdre tous les avantages, car le gouvernement, qui désirait une prompte solution par crainte d'une interpellation, n'aurait plus fait de concessions dans la suite et ne nous aurait témoigné aucune gratitude.

C'est pourquoi le 14 janvier, dans mon rapport détaillé n. 89, je rapportai le tout au cardinal Rampolla et me permis d'ajouter: «Au cas où le cardinal Richard déclinerait la charge et que le Saint-Siège persisterait dans l'intention d'intervenir, Votre Eminence verra s'il n'est pas plus opportun que le Saint-Siège, par une lettre privée et confidentielle, fasse lui-même aux évêques directement la communication indiquée. Venant du Saint-Siège, elle serait accueillie avec plus grande déférence, le secret serait plus facilement gardé, et l'on éviterait d'autres inconvénients, spécialement ceux que l'on rencontrerait certainement si la communication venait de la nonciature».

J'ajoutais qu'il était utile et nécessaire que la communication éventuelle du Saint-Siège coïncidât avec le dépôt, de la part du gouvernement, d'un projet destiné à modifier substantiellement l'injuste loi fiscale contre les congrégations religieuses, et aussi avec la présentation de bons candidats pour les diocèses vacants, auxquels venait de s'adjoindre récemment le siège très important de Cambrai. Il me semblait juste que l'épiscopat, devant recevoir un conseil sur les catéchismes, pût constater par les faits, que le Saint- Siège avait obtenu du gouvernement quelques avantages. Le Saint-Siège parut entrer immédiatement dans cet ordre

d'idées, puisque le cardinal Rampolla, le 22 janvier (dépêche n. 6284), me répondit en ces termes : « Je me réjouis donc de constater pour votre encouragement que Sa Sainteté a été très satisfaite de l'activité extraordinaire que vous avez déployée ces jours-ci, soit pour remplir auprès du cardinal Richard la mission qu'elle vous avait confiée, soit en cherchant à persuader aux ministres qui s'occupent des questions religieuses la nécessité de mettre enfin un terme aux mesures vexatoires contre l'Eglise, et de mettre le Saint- Siège en mesure d'intervenir, salva dignitate, et avec un utile résultat, entre l'épiscopat et le gouvernement».

Le gouvernement commença par témoigner quelque bon mouvement pour faciliter la tâche du Saint-Siège. La nomination des candidats aux diocèses vacants fut combinée entre moi et le ministre des cultes à la satisfaction du Saint-Siège. En outre, les congrégations religieuses obtinrent un réel succès près de la Chambre des requêtes, à la cour de cassation ; celle-ci, en effet, relativement à la loi fiscale d'accroissement, rejeta les prétentions du fisc, qui voulait aggraver la taxe par la déclaration dite « multiple » , dont on parlera en son lieu. M. Ribot m'envoya immédiatement son chef de cabinet, M. Crozier, pour me communiquer la nouvelle.

Mais d'autre part, presque en même temps, était votée au Sénat, avec le plein assentiment du ministre des cultes, l'injuste loi qui soumettait les fabriques paroissiales à la comptabilité des établissements publics, et paraissait dans les journaux un projet de loi gouvernemental sur la liberté des associations, projet antilibéral et évidemment dirigé contre les congrégations religieuses. Il est vrai de dire que ce projet était présenté par le cabinet actuel, comme par les cabinets précédents, plutôt pour faire une démonstration

Ferrât A, Mémoires - Tom. II. 12

extérieure qu'avec l'intention de la faire voter, et M. Ribot me le fit comprendre clairement, ajoutant qu'il ne croyait pas que le projet fût discuté durant cette législature; il n'en est pas moins vrai qu'il contribuait à alarmer les catholiques, et à les irriter à juste titre contre le gouvernement, rendant plus que jamais difficile l'intervention du Saint- Siège dans la question des catéchismes. Je ne manquai pas de le faire remarquer à M. Ribot, et je me plaignis vivement près de lui de l'attitude du gouvernement, faisant les protestations les plus énergiques contre ses actes récents. M. Ribot comprit et laissa passer plusieurs jours avant de revenir me parler de la question, se rendant bien compte qu'il ne pouvait plus me demander une faveur en présence de ces nouveaux griefs. Le gouvernement avait déjà violé ses promesses.

Malheuresement, un nouveau fait vint aigrir la question. Mgr. Trégaro, évêque de Seez, qui connaissait cependant, puisqu'elle était répandue dans le public, la controverse pendante, publia une nouvelle édition de son catéchisme, avec des additions plus accentuées que celles du diocèse de Rennes. On était au commencement de février, et la session des Chambres devait s'ouvrir le 16 du même mois. M. Ribot, devenu plus préoccupé et plus nerveux, revint me parler de la question ; mais je me montrai très réservé et très froid, d'autant plus que le cardinal de Paris, après un mois, n'avait pris encore aucune résolution, tantôt disposé à agir, puis revenant en arrière, selon les circonstances si variables dans ce pays.

Après la déclaration des cardinaux qui avaient énuméré tous leurs griefs contre le gouvernement, il me dit qu'il se sentait plus disposé à exécuter les instructions du Saint-Siège.

CH. Vil. - LES SUPPLÉMENTS DE CATÉCHISME 179

Il déclara même sa résolution directement à M. Ribot et à M. Fallières, avec lesquels il eut un échange d'idées sur ce point et sur plusieurs autres, et me promit à moi-même qu'il s'occuperait sans retard de l'affaire des catéchismes. Il procéda toutefois avec grande lenteur et beaucoup d'hésitation, comme un homme qui se résout enfin à marcher, mais à contre-cœur. Il me dit un jour qu'il était sur le point d'écrire à l'archevêque de Rennes pour lui communiquer la pensée du Saint-Siège, mais avec cette addition que, si le prélat ne croyait pas opportun de suspendre l'enseignement de ces suppléments, il lui remît une note affirmant que ni lui, ni ses suffragants n'avaient eu d'arrière-pensée électorale et politique.

Je me permis de faire observer au cardinal que même si l'archevêque de Rennes envoyait un document de ce genre, la question ne serait point résolue pour cela, car le gouvernement, selon toute probabilité, ne s'en serait point contenté, et que d'ailleurs cette manière de faire ne correspondait point exactement aux instructions du Saint-Siège.

A peu près à la même époque, cependant, le cardinal Richard fit connaître ces instructions à Mgr. Baptifolier, évêque de Mende, de passage à Paris. C'était un des prélats qui avaient édité un supplément. Le cardinal se décida ensuite à écrire à Mgr. Fallières évêque de Saint-Brieuc, suffragant de Rennes, pour l'inviter à un entretien à Paris; mais ce prélat, voyant par la lettre même du cardinal qu'il s'agissait des additions catéchistiques, déclina l'invitation, alléguant des raisons de santé.

Dans sa réponse, Mgr. Fallières faisait remarquer que les suppléments, qui n'avaient aucun but politique, se trouvaient depuis plus d'un an entre les mains de tous, et qu'en suspendre l'enseignement serait faire un pas en arrière, au grave dommage de l'autorité morale de l'évêque. Peut-être, ajou-

tait-il, il y aurait une solution, qui serait d'adopter pour toute la catholicité, ou du moins pour la France, un catéchisme unique, comme on avait projeté de le faire au concile du Vatican ; toutefois ce catéchisme ne pouvait être prêt avant plusieurs années. C'était là un excellent remède.

Cette réponse de Mgr. Fallières non seulement augmenta les ■ hésitations du cardinal Richard, mais le convainquit presque complètement que cette affaire ne pouvait s'arranger pour le moment. Il ne méconnaissait pas les avantages d'un accommodement pacifique par l'autorité légitime, mais il croyait que les inconvénients que l'on rencontrerait seraient plus grands encore. La crainte de voir déférer les catéchismes au conseil d'Etat ne l'effrayait plus beaucoup: le gouvernement, selon lui, en retirerait plus de dommage qu9 d'utilité.

Cette opinion était très respectable, et je ne fis rien pour la combattre. Elle n'avait qu'un seul tort: celui d'être formulée par le cardinal après six semaines d'hésitations et après la promesse faite par lui au gouvernement qu'il se serait occupé de la question sans retard, en communiquant aux évoques les instructions de Rome. Je le priai donc vivement de sortir de cet état d'incertitude qui impatientait le gouvernement et paralysait le Saint-Siège, et de donner à l'un et à l'autre une réponse catégorique.

Le gouvernement, en effet, se plaignait continuellement de ce retard auprès de la nonciature et du Saint-Siège, et paraissait considérer la lenteur du cardinal comme un jeu combiné pour faire perdre du temps. Cela m'était très désagréable, car dans toutes les situations j'avais pour habitude d'agir loyalement et franchement, et il me pesait beaucoup d'être soupçonné du contraire.

Je crus donc de mon devoir de faire connaître au Saint- Siège en toute exactitude et impartialité (rapport du 8 fé-

vrier 1892, n. 102) les sentiments certainement dignes de considération du cardinal de Paris, mais je conclus avec une égale franchise en disant au cardinal Secrétaire d'Etat: «Il me semble difficile que le Saint-Siège puisse compter sur les bons offices du cardinal pour arranger cette affaire, quand il le jugera opportun. Ce retard pouvait être utile pendant quelques semaines, mais maintenant les Chambres vont s'ouvrir et le gouvernement demandera sans aucun doute une réponse définitive et précise » .

Quant à la nature de la réponse à donner, je ne crus pas opportun de peser le moins du monde sur le Saint-Siège, c'est pourquoi j'ajoutais: «Il est certain d'une part que le Saint-Siège, en se montrant disposé à un accommodement par l'intermédiaire du cardinal Richard, a donné une preuve de sa bonne volonté. Peut-il aller plus loin, et par une communication adressée aux dix ou douze évêques auteurs des suppléments, ou par une déclaration d'une congrégation romaine, faire connaître la réponse donnée cette année même à l'évêque de Saint-Jean de Maurienne (dépêche n. 1528), qu'il n'est pas opportun d'insérer ces suppléments dans le catéchisme ? La chose serait très délicate et pourrait produire chez les évêques et les catholiques militants un très grand déplaisir et un vif mécontentement. D'autre part, si le gouvernement n'obtient pas du Saint-Siège le tempérament qu'il demande, il déférera les catéchismes au conseil d'Etat comme d'abus, ce qui a aussi ses inconvénients ».

Ayant fait ces réflexions, je laissais, sans me prononcer, à la sagesse du Saint-Siège de prendre la détermination qu'il croirait la plus opportune.

Mais avant même que ce rapport n'arrivât à Rome, le Saint-Siège avait pris une décision, pressé par l'ambassadeur M. Lefebvre de Béhaine, qui se plaignait amèrement

de la lenteur du cardinal Richard et me blâmait aussi de ne pas assez presser l'archevêque d'exécuter les instructions du Saint-Siège.

Le cardinal Rampolla me faisait savoir (dépêche n. 5548) que la réouverture des Chambres approchant, et dans la crainte que le gouvernement, provoqué par les radicaux, ne fût amené à faire des déclarations capables de ranimer la lutte religieuse et de blesser les susceptibilités de l'épiscopat et du clergé, le Saint-Père désirait que le gouvernement, aux interpellations qui pourraient surgir concernant la question des suppléments catéchistiques, se contentât d'opposer cette simple déclaration, à savoir: le gouvernement, considérant combien cette question était délicate, et pleinement confiant dans l'esprit de paix et dans la sagesse du Saint-Père, avait jugé expédient de s'adresser directement au Saint- Siège, et de traiter cette affaire à Rome, et qu'il avait des motifs de penser que la question serait résolue à son entière satisfaction.

Ces paroles du Saint-Siège contenaient implicitement la promesse d'ane solution satisfaisante, et je crus opportun de ne point les communiquer au gouvernement avant que 'ne fût parvenu à Rome mon dernier rapport, qui contenait de récentes informations utiles à connaître. Je prévins le cardinal Rampolla par un télégramme du 9 février.

Le lendemain je reçus télégraphiquement la réponse suivante : « Reçu télégramme du 9 courant. Lisistez près du gouvernement pour qu'il déclare aux Chambres, sans autres explications, qu'il traitera directement avec le Saint-Siège la question des catéchismes avec la confiance d'une solution satisfaisante. Dites que le Saint-Siège assume de régler l'affaire avec les évêques » . Ces expressions indiquaient clairement que le Saint-Siège, lassé du long retard du cardinal

de Paris, révoquait implicitement le mandat qu'il lui avait confié et rappelait l'affaire à Rome.

Je fis donc le lendemain à M. Ribot la communication du cardinal Rampolla et m'attachai à lui faire bien comprendre (|ue, du moment que le Saint-Siège assumait de régler une affaire aussi délicate, même au risque de susciter un vif mécontentement, il était nécessaire que le gouvernement empêchât sérieusement toute autre mesure nuisible aux intérêts religieux; il fallait également qu'il s'abstînt, dans les prochaines discussions à la Chambre, de toute parole déplaisante pour le clergé, et surtout qu'il ne fît aucune allusion à l'attitude de l'archevêque de Paris, attitude que le gouvernement jugeait très sévèrement.

Presque au même moment, le cardinal Richard se rendait près de M. Ribot et lui remettait personnellement une note relative à la question des catéchismes.

Dans cette note, l'archevêque établissait que les évêques, en éditant les suppléments catéchistiques, n'avaient eu aucun but politique, mais uniquement l'intention d'éclairer les fidèles sur les devoirs qui leur incombent en matière électorale et scolaire. Les évêques ne sont donc pas sortis de la sphère de leurs attributions et de leurs obligations. « On ne saurait condamner d'une manière générale les additions faites aux catéchismes sans empiéter sur le domaine spirituel », ajoutait le cardinal. Il se déclarait toutefois prêt à examiner la question au point de vue pratique, et ajoutait: «Ce que l'on peut admettre, c'est que, si les questions supplémentaires ajoutées aux catéchismes ont, dans quelques diocèses, soulevé des conflits politiques, il y a lieu d'examiner ce que la prudence peut conseiller aux évêques pour faire cesser les difficultés, soit en suspendant l'enseignement de ces additions,

soit en les modifiant. C'est une question d'opportunité et de prudence » .

Puis il terminait en ces termes: «Telle est la conclusion pratique qui me parait s'imposer, si l'on veut maintenir la bonne harmonie entre l'autorité civile et l'autorité religieuse. Une suppression directe par l'autorité civile des additions catéchistiques serait une immixtion dans le domaine religieux. Le gouvernement l'a compris en s'adressant au Saint- Siège pour résoudre la question. L'examen de chaque cas en particulier permettra seul d'écarter ce qui pourrait servir d'occasion ou de prétexte à des confiits, en respectant le droit des évêques pour l'enseignement religieux».

Mais cette note venait trop tard, puisque le Saint-Siège avait désormais évoqué à lui l'examen de la question. En outre, elle ajournait encore la solution, puisque le cardinal admettait seulement « que, si les questions supplémentaires ajoutées aux catéchismes ont, dans quelques diocèses, soulevé des conflits politiques, il y a lieu d'examiner ce que la prudence peut conseiller aux évêques pour faire cesser les difficultés, soit en suspendant l'enseignement de ces additions, soit en les modifiant » .

M. Ribot, du reste, accueillit cette note comme un simple document académique, sachant désormais que la solution de la question ne se trouvait pkxs à l'archevêché de Paris, mais à Rome, et qu'à Rome on pouvait espérer une réponse satisfaisante. Et cette réponse de Rome il la désirait très rapide, car il prévoyait que d'un moment à l'autre les radicaux auraient provoqué à la Chambre un débat sur la question religieuse, et que le gouvernement aurait été exposé à de graves dangers. Il aurait voulu dans cette circonstance pouvoir annoncer une solution définitive, et ne pas seulement se borner à déclarer qu'après avoir eu recours à Rome on

CH. Vil. - LES SUPPLÉMENTS DE CATÉCHISME 185

espérait une solution satisfaisante. Aussi en deux entretiens, dont je rendis compte au cardinal Secrétaire d'Etat dans mon rapport n. 118, du 18 mars, M. Ribot me pria vivement de faire de fortes instances près du Saint-Siège pour obtenir une solution rapide.

Deux faits empêchèrent à cette époque le Saint-Siège d'agir avec toute la rapidité désirée.

D'abord M. Ribot donna à la Chambre communication d'une lettre de l'ambassadeur de France près du Saint-Siège, dans laquelle on laissait entendre que le Saint-Père et la nonciature n'avaient pas approuvé l'attitude de certains évoques dans l'incident de Mgr. l'archevêque d'Aix. Les paroles de M. Ribot, que nous avons déjà rapportées dans un autre chapitre, produisirent une émotion pénible chez une certaine partie des catholiques et mirent le Saint-Siège dans la nécessité d'agir avec une plus grande prudence. M. Ribot avait usé d'un procédé peu délicat en mettant ainsi le Saint-Siège et la nonciature en opposition avec l'épiscopat français ; de plus, il avait émis une proposition inexacte et incomplète, car si le Saint-Siège et la nonciature avaient pu reconnaître que certaines paroles de Mgr. l'archevêque d'Aix et certaines adhésions épiscopales avaient été trop vives dans la forme, ils s'étaient cependant exprimés très sévèrement sur l'attitude du gouvernement en ces circonstances.

Outre cela, à la fin de mars, le ministre de l'instruction publique avait envoyé aux proviseurs des lycées et aux principaux des collèges de l'Etat une circulaire, leur enjoignant de faire disparaître des catéchismes les chapitres relatifs aux devoirs électoraux ou d'y substituer des exemplaires des anciennes éditions qui ne contenaient pas ces additions. Devant cette mesure, Mgr. Couillé, évêque d'Orléans, demanda

au Saint-Siège s'il ne devait pas retirer les aumôniers des lycées du gouvernement, mais le Saint-Siège lui conseilla, pour le bien des âmes, de s'abstenir de cet acte de rigueur. Ce n'en était pas moins, de la part du gouvernement, un acte arbitraire et unilatéral, qui, ajouté à la déclaration de M. Ribot, mettait un grave empêchement à l'action directe du Saint-Siège.

Je ne manquai pas de faire à M. Ribot les observations nécessaires ; en même temps je prévins le cardinal Rampolla de ce nouvel acte du gouvernement, qui laissait bien comprendre sa volonté d'agir seul, si le Saint-Siège n'intervenait rapidement pour résoudre la question. Le cardinal Secrétaire d'Etat comprit que les difficultés augmentaient et, par télégramme du 23 mars, il me fit savoir que le Saint-Père se préoccupait beaucoup de la question ,et se disposait déjà à intervenir directement, mais qu'après la communication indiscrète de M. Ribot à la Chambre, la solution était devenue plus difficile et plus embarrassante. Il ajoutait cependant: « C'est pourquoi, dans l'état actuel des choses, le Saint-Siège .se borne maintenant, par la voie de conseils opportuns, à faire en sorte que les additions dénoncées ne se reproduisent point dans les catéchismes des autres diocèses. Si cette mesure est adoptée, M. Ribot devrait s'en tenir pour satisfait » . Et dans un autre télégramme du 6 avril, après avoir constaté que la dernière circulaire du ministre de l'instruction publique accroissait pour le Saint-Père la difficulté d'intervenir, le cardinal Rampolla ajoutait:

« Le Saint-Père ne retire pas l'intervention promise, mais il réclame la liberté complète qui lui est nécessaire pour agir avec dignité ; il désire en outre que le gouvernement ne fasse plus aux Chambres de nouvelles communications

semblables aux précédentes (il faisait allusion à la lettre lue par M. Ribot). Par le moyen du cardinal Foulon, il a suggéré à l'évêque de Grenoble de retirer les additions, et il s'occupe de faire la même chose pour l'évêque d'Annecy, et successivement pour d'autres encore».

Comme on le voit, le Saint-Siège, malgré les embarras créés par le gouvernement, avait fait un pas considérable en avant; il avait même pleinement décidé la question en conseillant à l'évêque de Grenoble de retirer les suppléments catéchistiques. Il ne restait plus qu'à faire parvenir aux autres évêques le même conseil, et la tâche du Saint-Siège aurait été accomplie.

Mais cette bonne volonté ne devait être aucunement récompensée par le gouvernement français. Celui-ci, depuis quelques jours, était de plus en plus attiré vers les radicaux. Le cabinet Freycinet avait été renversé dans la séance du 18 février, à la suite d'une des coalitions ordinaires de la droite et de la gauche, provoquée en partie par le langage ondoyant du ministère, que les catholiques avaient trouvé peu correct, et les radicaux trop faible.

A M. de Freycinet avait succédé M. Loubet, homme d'un caractère modéré, mais faible vis à vis des radicaux. Il avait en effet choisi pour ministre des cultes M. Ricard, au sujet duquel les journaux donnaient des renseignements qui n'avaient rien de rassurant et dont l'anticléricalisme était, d'ailleurs, bien connu. Dans la séance du 18 février 1892, "il avait voté l'ordre du jour du radical Pichon, repoussé par la majorité de la Chambre et ainsi conçu : « La Chambre, convaincue de la nécessité de poursuivre la lutte du pouvoir civil contre le parti clérical, prononce l'urgence sur le projet du gouvernement relatif aux associations » .

Avec un pareil ministre des cultes, ma mission de nonce devenait très épineuse. Je dirai dans la suite quelles difficultés je rencontrai, spécialement pour la nomination des évêques. Tous le comprirent, et de nombreux évêques, ainsi que des catholiques, compatirent sincèrement à mon sort. Le cardinal Desprez, archevêque de Toulouse, ni'écrivait le 2 mars : « Depuis le concordat, jamais Rome ne s'est trouvée dans une pareille situation. Je prie et fais prier beaucoup».

La déclaration ministérielle lue aux Chambres le 3 mars fit bien comprendre que le gouvernement dirigeait ses voiles surtout vers la gauche.

La question des catéchismes entra donc dans une phase nouvelle. Le nouveau cabinet, et spécialement le ministre des cultes, préférèrent cueillir sur ce terrain des lauriers d'anticléricalisme ; et, comme leurs actes le prouvent, ils donnèrent tous leurs soins à retirer la question de sa sphère légale en la soustrayant à l'autorité du Saint-Siège, à laquelle le ministère précédent l'avait déférée. Nous avons parlé plus haut de la circulaire du ministre de l'instraction publique. Le l*"" avril, M. Ribot, qui était resté ministre des affaires étrangères, me fit une autre communication que je transmis par télégramme au cardinal Rampolla. Il me dit que le gouvernement avait chargé le ministre des cultes d'écrire aux évêques, dont les additions catéchistiques avaient été les plus incriminées, pour les inviter à les retirer. Je fis remarquer à M. Ribot combien ce procédé du gouvernement était incorrect, spécialement après que la question avait été portée par lui devant le Saint-Siège. Il ne pouvait moins faire que de reconnaître la justesse de mes observations, et me promit de faire tout son possible pour que l'envoi des lettres aux évêques fût différé de quelques jours.

Mais si M. Ribot conservait encore une certaine propension à une solution modérée et pacifique, il n'en était pas de même de son collègue des cultes qui, pressé d'obtenir la faveur des radicaux par le moyen de l'anticléricalisme, rompit toutes les digues dans la séance du 9 avril.

Au député Jourdant, qui avait interpellé le gouvernement sur une circulaire récente de l'évêque de Mende relative aux devoirs électoraux, M. Eicard répondit par un discours violemment anticlérical. Employant les arguments ordinaires tirés des menées politiques du clergé et de son esprit de domination, il promit que l'Etat jaloux de ses droits (personne n'a jamais eu l'intention de les attaquer) saurait agir avec énergie et les faire pleinement respecter. Il annonça ensuite que non seulement la circulaire de Mgr. Baptifolier serait déférée comme d'abus au conseil d'Etat, mais que l'auteur, coupable d'un pareil délit, aurait son traitement suspendu. Par ces mesures, non seulement il apaisa les grandes colères des radicaux, mais il obtint un vote de la Chambre ordonnant que son discours fût affiché dans toutes les communes de France, honneur qui coûta au trésor cinquante mille francs environ, mais qui eut le grand avantage de faire savoir au pays que le gouvernement républicain était toujours là, ferme et vigilant, pour le protéger contre les terribles conspirations du clergé.

N'empêche pourtant que l'évêque de Mende, en rédigeant sa circulaire sur les devoirs électoraux, matière si inflammable, et en en ordonnant la lecture dans toutes les chaires paroissiales, n'avait pas observé toutes les règles que conseillait la prudence en ces circonstances critiques; d'autant plus qu'il savait que la question des catéchismes électoraux était pendante auprès du Saint-Siège, et que celui-ci était aux prises avec de graves et délicates difficultés pour la ré-

soudre. Je sais que ce bon prélat a affirmé que sa circulaire avait été approuvée par le Saint-Père, à qui il l'avait communiquée lors de son dernier voyage à Rome; mais supposé même que le Pape en eût fait ou pu faire un exa,men suffisant au cours d'une audience, l'évêque aurait dû songer que, à ce moment, la question des catéchismes électoraux ou ne s'était pas encore posée ou n'était pas arrivée au degré d'acuité qu'elle atteignit par la suite. Ce qui pouvait être inoffensif alors, pouvait ne plus l'être en ce moment, au milieu de l'effervescence des passions.

Il ne me restait donc plus qu'à faire à M. Ribot les remontrances méritées par l'attitude du gouvernement, tâche ingrate, le plus souvent stérile et inefficace, mais nécessaire pour la défense de nos droits. Je fis donc observer à M. Ribot que le discours de M. Ricard et l'attitude du gouvernement étaient injustifiables, spécialement en regard de l'attitude si conciliante du Saint-Siège. Tout d'abord, le gouvernement avait témoigné de l'irritation, parce que les principes sur les devoirs électoraux étaient exposés dans le catéchisme ; maintenant, au contraire, obéissant aux injonctions des radicaux, il frappait aussi les évêques qui enseignaient ces mêmes principes hors du catéchisme ! La circulaire de l'évêque de Mende ne faisait aucune distinction entre les personnes et les partis ; elle recommandait seulement de voter pour les citoyens qui prenaient l'engagement de défendre les intérêts de la religion; cet appel était d'ailleurs adressé aux catholiques, que l'évêque a le droit et le devoir d'éclairer sur ces matières. N'était-ce pas chose souverainement arbitraire et injuste qu'un évêque fût condamné sans être entendu et jugé, qu'il se vit supprimer son traitement avant même que le conseil d'Etat ait émis son avis concernant la circulaire? Au surplus, le traitement des évêques fait partie des stipulations du Concordat,

CH. Vil. - LES SUPPLÉMENTS DE CATÉCHISME 191

et le supprimer, sans une entente préalable avec l'autre partie contractante, était une violation flagrante du Concordat luimême. La mesure prise contre l'évêque de Mende était rendue plus odieuse encore par le discours anticlérical de M. Ricard et par l'affichage de ce discours dans toutes les communes de France. Ainsi le ministre des cultes n'était plus le défenseur des évêques, l'intermédiaire juste et équitable entre eux et le gouvernement : il devenait leur censeur, leur accusateur, leur persécuteur! Son devoir n'était plus de calmer les passions, mais de les exciter ! Il n'avait plus à promouvoir la paix et la concorde religieuse, mais à exciter et exaspérer la lutte !

M. Ribot répondit d'une manière générale, s'efforçant de démontrer que c'était une chose imprudente et inhabile pour un évêque de descendre dans l'arène électorale et de faire pression sur les consciences en abusant de l'autorité morale dont il était investi. Le ministre sentait parfaitement que la thèse qu'il défendait n'était pas juste, et il me fut facile de lai faire remarquer combien ses observations étaient exagérées et sans proportion avec le fait en question.

Il n'eu est pas moins vrai que ces matières électorales sont très délicates, spécialement en France, et que les évêques doivent user de grande prudence et de grande circonspection, s'ils ne veulent pas aboutir à un résultat tout différent de celui qu'ils se proposent. En fait, dans le plus grand nombre des départements, l'intervention directe et publique des évêques en matière d'élections, non seulement n'est pas utile à la cause conservatrice, mais lui est plutôt nuisible. Tous les catholiques sensés sont de cet avis, et l'expérience le confirme.

Dans mon rapport au cardinal Secrétaire d'Etat du 12 avril (n. 138), après avoir reproduit ma conversation avec M. Ribot,

je n'omis pas cette considération. Un peu plus tard j'aurais pu ajouter que, dans le diocèse de Mende, malgré la dite circulaire épiscopale, peut être même à cause d'elle, les élections législatives furent mauvaises pour les catholiques '.

Outre l'incident de l'évêque de Mende, un nouveau fait vint compliquer la question des catéchismes, pousser le gouvernement à agir de son côté, et rendre plus difficile l'action du Saint Siège.

Les journaux annoncèrent la publication de nouvelles additions catéchistiques, dans les diocèses de Périgueux et d'Orléans, les donnant comme récentes, alors ■ qu'en réalité elles dataient de plusieurs mois, ce que l'on n'apprit que plus tard.

Le gouvernement profita immédiatement de cet incident pour se libérer des négociations avec Rome. Le 14 avril, M, E,ibot me dit que, par loyauté, il avait fait déclarer au Saint-Siège, par M. de Monbel, chargé d'affaires, que le gouvernement, pouvant se trouver dans la nécessité de résoudre sans retard la question des catéchismes, entendait reprendre sa liberté d'action. Aux observations que je lui fis à ce sujet, il me répondit qu'il se rendait compte des difficultés rencontrées par le Saint-Siège ; mais qu'il devait constater que la question était pendante à Rome depuis déjà quatre mois sans avoir fait un seul pas, ce qui lui créait, à lui personnellement qui avait pris l'initiative de recourir au Saint-Siège,

* La circulaire de Mgr. Baptifolier fut déférée au conseil d'Etat, qui la déclara abusive, de même qu'il déclara abusif V Imprimatur donné par Mgr. Baptifolier à deux opuscules, dans lesquels on traitait des écoles neutres.

Le jugement du conseil d'Etat fut rendu le 26 avril 1892, le jour même où une criminelle explosion de dynamite au restaurant Véry produisait une vive émotion dans toute la ville de Paris. Les citoj^ens furent épouvantés du danger que courait la société devant cette hardiesse des anarchistes. Pendant ce temps, le gouvernement employait son temps à condamner une circulaire d'un évêque !

une position difficile et embarrassante à l'égard de ses collègues du cabinet et de la Chambre, d'autant plus que le parti radical lui faisait un grief d'avoir sollicité l'intervention du Saint-Siège. Il me laissa comprendre que le gouvernement avait l'intention de déférer au conseil d'Etat quelques additions catéchistiques et de provoquer ainsi une déclaration de principe qui serait appliquée ensuite à tous les cas similaires.

Dans mon rapport du 16 avril, n. 141, j'informai de tout cela le cardinal Secrétaire d'Etat. Celui-ci me répondit (dépêche du 20 avril, n. 6459) que les déclarations du ministre des affaires étrangères avaient causé un vif déplaisir au Saint- Père; et qu'il m'engageait par suite à m'employer de mon mieux pour faire revenir le gouvernement sur les mauvaises dispositions qu'il avait manifestées.

Le jour même, je revis donc M. Ribot pour le persuader de différer la mesure projetée, et j'obtins que le gouvernement ne s'occuperait plus de cette question jusqu'à la fin de mai. M. Ribot paraissait même disposé, à la suite de mes réflexions, à ajourner la chose jusqu'à la fin de la session parlementaire, qui se terminait vers le milieu de juillet, afin de- gagner l'époque des vacances et ensuite la session de novembre; mais, à ce que j'appris dans la suite, quelquesuns de ses collègues, et spécialement M. Ricard, s'opposèrent à ce retard, et leur avis prévalut dans le conseil.

Le 25 mai, quelques journaux officieux, comme le Temps, annoncèrent que le gouvernement avait décidé de déférer les suppléments au conseil d'Etat. Je transmis immédiatement la nouvelle au cardinal Secrétaire d'Etat (rapport n. 152 du 26 mai); mais je crus opportun d'y ajouter les paroles suivantes: «Il est certain qu'au point où en sont les choses, il serait très difficile au Saint-Siège d'intervenir en cette dé-

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licate controverse sans exciter du mécontentement, ou tout au moins de la surprise dans l'épiscopat et chez les fidèles » . Il me semblait, en eifet, que, du moment que la décision arbitraire du gouver-nement avait été notifiée au public, le Saint-Siège ne pouvait plus intervenir sans compromettre sa dignité. Il aurait eu l'air d'être poussé par la crainte de la mesure gouvernementale, et aurait pu être taxé, par quelque malveillant, de connivence avec le gouvernement pour condamner les suppléments.

Le cardinal Eampolla me répondit par un télégramme chiffré du l*"" juin ainsi conçu: «Reçu dépêche n, 152. L'attitude du gouvernement par rapport aux suppléments catéchistiques paralyse l'efficacité de l'action modératrice du Saint-Siège, donnera lieu à des conséquences déplorables et ne produira pratiquement aucun résultat utile. Essaj^ez d'amener M. le ministre Ribot à surseoir à ces mesures dont on no us menace, s'il ne veut pas faire retomber sur le gouvernement toute la responsabilité vis à vis de l'opinion publique».

De ce télégramme il ressortait clairement que le Saint- Siège aurait voulu empêcher que le gouvernement ne s'ingérât dans cette question ; mais on ne voyait pas s'il persistait, ou non, dans son dessein d'intervenir lui-même auprès des évêques pour leur conseiller de retirer les suppléments. Sa pensée m'apparut plus clairement quelques jours après; il n'estimait pas opportun d'intervenir directement, tout en faisant comprendre suffisamment aux évêques quelle était sa manière de voir. En effet, le B juin 1892, VOsservatore Romano publiait un long article dans lequel on résumait la question et on indiquait les principes suivis par le Saint- Siège. Cet article était une réponse à V Autorité de M. P. de Cassagnac, mais c'était en même temps une indication et un conseil aux évêques. U' Autorité avait publié une prétendue

correspondance de Périgueux dans laquelle on attaquait le Saint-Siège et la nonciature au sujet de l'intervention pontificale dans la question des catéchismes.

Nous croyons opportun de donner ici l'article de VOsservatore Romano, qui fut reproduit par les journaux français, car il peut servir à éclairer cette controverse :

« Les lecteurs de V Autorité ne peuvent ignorer les phases qu'a subies en France cette question des catéchismes électoraux. En raison de la persécution croissante contre l'Eglise, quelques prélats français ont cru opportun (dans les meilleures intentions assurément) d'insérer, dans le catéchisme de leurs diocèses respectifs, des suppléments, afin de mieux instruire les fidèles des devoirs qui leur incombent dans le choix des députés à l'Ass.emblée nationale. Ces suppléments sont absolument inattaquables, si on les considère in abstracto, comme l'affirmation doctrinale d'un principe moral, à savoir que les catholiques sont obligés en conscience de choisir, pour la confection de bonnes lois, des hommes honnêtes qui ne soient pas ennemis de la religion; aussi le Saint-Siège non seulement n'a jamais censuré ni ne pouvait censurer une pareille doctrine, mais il l'avait enseignée déjà et d'une façon plus solennelle par des encycliques pontificales.

» Toutefois, ces suppléments peuvent aussi être considérés in concreto, soit par rapport aux circonstances locales et à la disposition des esprits, soit comme moyen d'instruire les fidèles. Il est évident que l'insertion du chapitre sur les devoirs électoraux dans le catéchisme, qui n'est qu'un résumé des dogmes fondamentaux et des préceptes généraux de la religion catholique est, en fait, une chose accessoire dont on pourrait même contester l'opportunité. Il semble, en fait, que la grande majorité de l'épiscopat français en ait jugé ainsi, puisque, à l'exception d'une douzaine de prélats, les évêques

n'ont pas cru opportun de recourir aux catéchismes pour avertir les fidèles de leurs devoirs électoraux, estimant qu'il ne manquait pas d'autres moj^ens qui échappaient à ces inconvénients. Néanmoins, le Saint-Siège n'a fait aucune observation aux quelques évêques qui ont cru devoir se servir à cette fin de l'enseignement catéchistique.

» Tout d'abord, ces innovations passèrent à peu près inaperçues ; mais lorsque la presse eut appelé sur ce sujet l'attention des ennemis de l'Eglise, une véritable tempête fut soulevée contre ces catéchismes électoraux, et fit craindre à bon droit des représailles contre l'Eglise. Le Saint-Père qui, en traitant des affaires de la religion, ne peut subordonner à des fins secondaires les très hauts intérêts de Dieu, et qui a le devoir de les protéger de la manière la plus efficace, voyant ces intérêts compromis par l'excitation des passions politiques, s'efforça de retirer des mains de ces adversaires cette nouvelle arme de persécution et à rétablir dans les esprits le calme troublé par une question absolument secondaire.

» Or, pendant que la bienfaisante influence du souverain Pontife s'exerçait par des conseils opportuns de manière à apaiser la tempête, ce qui était suffisamment connu, voici que furent publiés les suppléments catéchistiques électoraux de Mgr. l'évêque de Périgueux, propres à raviver les passions et à paralyser l'action modératrice du souverain Pontife \

^ Mgr. Ressès, vicaire général de Périgueux, par lettre du 12 juin à V Osservatore Eomano, protesta que le susdit supplément avait été ajouté au catéchisme à la fin de décembre 1891.

Il est certain qu'à cette date la question des catéchismes, à cause de l'interpellation au Sénat du marquis de l'Angle-Beaumanoir, du 17 novembre 1891, était déjà soulevée ; il est certain aussi que le supplément de Périgueux ne fut signalé au public qu'à la fin d'avril 1892. Mais ce sont là des détails secondaires, et qui n'enlèvent rien à la portée de l'article de V Osservatore.

» C'est alors que le Saint-Père, par l'intermédiaire de son Secrétaire d'Etat, fit part à cet excellent évêque, dans les termes les plus bienveillants et les plus paternels, de la préoccupation que lui causait la question des catéchismes en France ; sans méconnaître le droit qu'ont les évêques d'enseigner aux fidèles qui leur sont confiés toutes les parties du dogme et de la morale clirétienne; et dans l'unique but de ne pas fournir l'occasion à une recrudescence de persécution contre la religion, il lui indiquait la nécessité de ne pas toucher dans les catéchismes diocésains à certains points qui, malheureusement, risquaient d'exaspérer les esprits des ennemis de l'Eglise, sous le prétexte que l'on mêlait la politique à la religion. Ensuite il exprimait au même prélat son désir de lui voir apporter à la situation le remède opportun.

» Telle est la vérité au sujet de l'intervention du Saint- Siège dans la querelle des catéchismes, vérité qui ne craint aucune espèce de démenti.

» Cela dit, comment ne pas stigmatiser la déloyauté et la malignité de V Autorité dans l'exposé du fait de Périgueux, qu'elle travestit en l'exagérant, et à propos duquel elle se répand en injures contre le chef de l'Eglise et les fidèles exécuteurs de ses volontés, dans l'inqualifiable dessein d'exciter des fils à la rébellion contre leur Père et leur Pasteur suprême ? x4.insi, l'on affirme dans ce journal que Mgr. l'évêque de Périgueux a reçu du Saint-Siège un blâme amer pour avoir enseigné que les catholiques ont le devoir de ne jamais voter pour les ennemis de la religion.

» C'est là un mensonge impudent, et les absurdes conséquences qu'on en tire sont d'indignes calomnies... Finalement l'écrivain, dans l'intention manifeste de frapper plus haut, met la diplomatie pontificale en opposition avec le Pape,

pour accuser celle-ci de trahison et représenter le souverain Pontife comme une facile victime de cette duperie. Ce qui est le comble de l'indignité et du cynisme ».

Cet article de VOsservatore Romano fit comprendre clairement au j)ublic français le véritable état de la question et la pensée du Saint-Siège.

Ce n'était pas une solution accréditée ; mais l'article, ayant toutes les allures d'un communiqué du Vatican, tranchait virtuellement la question. Les évêques parurent toutefois hésiter encore sur la résolution à prendre : un article de VOsservatore Romano, bien qu'évidemment inspiré, et la menace d'an appel comme d'abus de la part du gouvernement, ne leur parurent pas des motifs suffisants pour les autoriser devant les fidèles à retirer les dits suppléments.

Je m'employai à retenir le gouvernement pendant quelques semaines encore, et ainsi passa tout le mois de juin. Mais M. Ribot me déclara plusieurs fois que le gouvernement ne pouvait attendre plus longtemps la solution d'une controverse qui durait maintenant depuis environ six mois. Il ajouta que le gouvernement pourrait surseoir encore quelques semaines s'il était assuré, d'une manière positive, que le Saint-Siège interviendrait lui-même à bref délai ; sinon, il ne pouvait faire autrement que d'adopter l'unique moyen qu'il avait à sa disposition.

M. Ricard, à qui je démontrai que l'Etat n'avait nullement le droit d'intervenir dans cette matière et à qui je prouvai la justesse des principes exposés dans les suppléments catéchistiques, me tint le même langage que M. Ribot. Pour le ministre des cultes, toute raison était secondaire devant les nécessités parlementaires. D'un autre côté, le Saint- Siège, pour les motifs que j'avais moi-même indiqués au cardinal Rampolla, ne voulait pas en ces circonstances inter-

cil. vu. - LES SUPPLÉMENTS DE CATÉCHISME 199

venir directement auprès des évêques et leur donner un ordre, ou même un conseil formel et catégorique.

C'était par un sentiment de délicatesse et aussi pour ne point susciter des froissements et des polémiques irritantes dans les journaux.

Au commencement de juillet 1892, le gouvernement déféra au conseil d'Etat les suppléments catéchistiques de cinq prélats, l'archevêque de Rennes et les évêques de Luçon, Séez, Saint-Jean de Maurienne et Grenoble.

L'évêque de Grenoble retira son supplément par lettre adressée au ministre des cultes, et l'évêque de Saint-Jean de Maurienne en ût autant. Ce dernier m'avait écrit le 3 juillet pour me dire qu'il se résoudrait, bien qu'avec peine, à supprimer les additions, si je jugeais qu'il pouvait le faire sans manquer à son devoir et à sa dignité épiscopale. Il ajoutait que, si on lui supprimait son traitement, il serait contraint de se démettre, son diocèse étant très pauvre et lui-même sans fortune. Pour ne pas exposer la nonciature à des attaques passionnées, je donnai à ce bon prélat une réponse courtoise, mais évasive; je crois qu'il s'adressa alors directement au Saint-Siège, que je prévins immédiatement.

Il n'était pas douteux que le conseil d'Etat n'émît une déclaration d'abus, mais quelle attitude prendraient les prélats à la suite de cette déclaration ? Persister à faire enseigner les suppléments dans les écoles catholiques pouvait être chose dangereuse ; car le gouvernement, comme l'annonçaient les journaux, aurait pu ordonner la fermeture de ces écoles. En outre, après tout ce que le public connaissait maintenant sur l'affaire, les trois prélats, s'ils voulaient faire une résistance trop énergique, ne pourraient guère compter sur la faveur générale, pas même des catholiques. D'un autre côté,

200 LIVRE IV. - XOXCIATURE DE FRAXCE

accepter une déclaration de l'autorité civile en matière d'enseignement catéchistique me paraissait constituer une grave lésion de nos principes. Je soumis cette question au Saint- Siège (rapport n. 167 du 4 juillet) et je me permis d'ajouter:

« Peut-être les prélats pourraient-ils choisir un moyen terme, c'est à dire affirmer la justesse des principes contenus dans les suppléments, protester avec vigueur contre l'ingérence illégitime du conseil d'Etat, et déclarer qu'ils ne cèdent qu'à la force et à la menace d'un plus grand mal » .

Le cardinal Secrétaire d'Etat, par dépêche du 8 juillet, n. 7490, répondit. qu'il avait trouvé mon rapport spécialement important et était frappé des considérations qu'il contenait. Quant à la solution projetée, il ajoutait : « Il convient donc d'empêcher ces douloureuses éventualités. A cette fin manifestez avec réserve aux quatre prélats (déférés au conseil d'Etat, l'évêque de Saint-Jean de Maurienne n'avait pas encore retiré son supplément) que le désir du Saint-Père est que. sauvegardant les principes et leur dignité, ils retirent leurs additions catéchistiques. Ils atteindront ce but soit en se conformant à la conduite suivie par l'évêque de Grenoble, soit; en émettant en termes convenables la protestation dont il est question dans le dernier paragraphe de votre rapport. Je veux espérer que de cette manière l'on évitera à Sa Sainteté les chagrins de nouvelles condamnations et de nouveaux malheurs pour la religion en ce paj's » . Cette réponse n'indiquait pas clairement si les évêques devaient retirer les suppléments avant la condamnation par le "conseil d'Etat, ou attendre que cette condamnation fût prononcée.

Il semblait toutefois que le Saint-Siège penchait plutôt pour le premier parti, car à l'évêque de Grenoble, qui notifia au ministre des cultes, sans attendre la décision du con seil d'Etat, qu'il retirait son supplément, le cardinal Ram-

polla écrivit que le Saint-Père avait appris avec satisfaction « la sage démarche » faite par le prélat. Mais les trois évoques mentionnés plus haut me firent savoir qu'ils préféraient attendre la déclaration du conseil d'Etat, afin de mieux justifier leur conduite devant leurs populations catholiques. Ils estimaient plus convenable à leur dignité d'attendre la condamnation et d'émettre ensuite la protestation que j'avais indiquée. Ils étaient également d'avis qu'il fallait retirer les suppléments pour n'exposer à aucun danger leurs écoles catholiques si nombreuses et si florissantes.

Je crus opportun de faire connaître au Saint-Siège leur manière de voir, et j'en reçus par télégramme la réponse suivante :

« Le but de la dépêche n. 7490 est d'éviter les funestes conséquences qui pourraient résulter de la résistance des évê" ques. Quant à l'opportunité de retirer les additions catéchistiques avant ou après la condamnation, on s'en remet au sage jugement de Votre Excellence et des évêques en question » .

Ceux-ci adoptèrent la seconde manière. Le conseil d'Etat prononça la condamnation ordinaire d'abus, et les évêques retirèrent les suppléments après avoir adressé au ministre des cultes la protestation indiquée.

Ainsi se termina cette délicate et importante question.

Le gouvernement outrepassa certainement les limites en s'ingérant illégitimement dans cette question ; tous comprirent que les évêques, en retirant les additions, n'avaient pas obéi au gouvernement, mais à l'autorité légitime du Pape.

Les partis monarchistes s'attachèrent à critiquer cette fois encore l'attitude du Saint-Siège, et nous avons vu plus haut, dans l'article de VOsservatore Romano, avec quelle loyauté et quelle bonne foi ; mais devant l'attitude des évêques qui

acceptèrent de bonne grâce les indications et les conseils du Saint-Siège, leurs critiques ne trouvèrent point d'écho dans le paj'^s, et ils se turent. En particulier, la lettre que Mgr. Fava, évêque de Grenoble, adressa au Grenoblois pour expliquer les motifs de sa conduite, enleva aux réfractaires toute envie de continuer la polémique.

Le vaillant prélat ne pouvait être taxé par personne de tiédeur; son courage apostolique vis à vis de la franc-maçonnerie et du gouvernement était suffisamment connu. Voici ce qu'il écrivait à ce journal :

«J'ignorais les attaques dont je suis l'objet à propos du retrait de mon catéchisme électoral ; votre journal me les apprend et votre lettre m'arrive. La question est bien simple.

» Le Saint-Père a vu que la franc-maçonnerie, qui opprime le pouvoir en France, veut absolument et radicalement y détruire le christianisme et que la secte prend occasion de tout pour forcer la main à nos ministres et les contraindre à frapper sur le clergé. Les catéchismes électoraux ont paru au Saint-Père devoir être une de ces occasions pour les projets de la secte, et il m'a fait savoir indirectement et verbalement son désir de me voir retirer le dit catéchisme. J'ai obéi.

» Comme il n'est pas nécessaire que je mette cette leçon dans mon catéchisme et que je puis, en temps opportun, la placer dans la Semaine religieuse, ou ailleurs, au point de vue du bien, il n'y a pas de sacrifice, et cela paciiie.

» D'ailleurs, la majorité de l'épiscopat français s'est abstenue de nous suivre, et a montré par là sa manière de voir ; elle est celle du Pape » .

Ce noble et sage langage imposa silence à tous.

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