‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 5 sur 19 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'Encyclique pontificale "Au milieu des sollicitudes,,

(16 février 1892).

La déclaration des cardinaux n'ayant pas atteint son but, le nonce propose au Saint-Père d'élever lui-même la voix. — Il facilite l'interview du Petit Journal. — L'Encj^clique aux Français du 16 février 1892. — Premières appréciations. — M. de Cassagnac et V Autorité. — Pourquoi la politique du Saint-Siège ne pouvait produire immédiatement tous ses fruits. — Rôle que la droite aurait pu jouer à la Chambre. — Instructions du cardinal Rampolla au lendemain de l'encyclique. — Quelques appréciations et commentaires^des évoques. — La lettre pastorale des évêques de la province d'Avignon. — Entrevue avec M. Ricard et M. Loubet. — Le Saint-Siège me demande un rapport détaillé sur l'attitude de l'épiscopat par rapport aux directions pontificales.

La déclaration des cardinaux, dont nous avons parlé précédemment, n'eut qu'une influence assez médiocre et presque nulle au point de vue politique. Presque tous les journaux en avaient mutilé le sens, et beaucoup de Français en ignoraient la véritable portée. Les cardinaux avaient voulu faire cesser l'équivoque, et les journaux la perpétuaient en abusant de leurs propres paroles. Ij Autorité allait plus loin, et mettait dans la bouche d'un abonné cette phrase outrageante: « Les cardinaux se mettent dans le même cas que les constitutionnels de 1792, qui ne faisaient pas autre chose qu'eux, puisque ils adhéraient simplement à la République » {Atitorité, 25 janvier 1892).

Quant au gouvernement, nous avons vu déjà que la déclaration des cardinaux ne lui avait été rien moins qu'agréable, malgré l'adhésion franche et loyale à la république qu'elle contenait.' Il était donc opportun que le Saint-Père fît entendre lui-même sa voix, pour éclairer l'opinion publique, attirer la faveur de tous les honnêtes gens, mettre un frein à la presse monarchique, supprimer tout malentendu, épargner à l'Eglise de nouvelles attaques, et enfin déterminer un courant général et puissant vers la pacification.

Me trouvant sur place, et par suite en mesure de connaître la- situation, je me permis, dans une lettre confidentielle au cardinal Rampolla, de lui faire cette insinuation. A mon avis, l'acte du Pape aurait pu consister en deux parties principales: dans la première, l'auguste Pontife, dans un-langage élevé et paternel, aurait fait connaître aux Français que, poussé par son amour pour la France, il avait conseillé aux catholiques l'adhésion au gouvernement existant, afin d'écarter les divisions et de réunir tous les citoyens sous un seul drapeau, celui du bien moral et de la prospérité du pays. Il aurait ajouté que l'épiscopat français avait accueilli son conseil avec le respect qui lui était dû, comme le prouvait la déclaration des cinq cardinaux et l'adhésion des autres prélats, et qu'en outre les laïcs catholiques s'étaient en grand nombre placés sur le terrain indiqué.

Dans la seconde partie, le Saint-Père se serait adressé aux pouvoirs publics et leur aurait indiqué ce qu'il attendait en matière religieuse de leur équité et de leur justice; il aurait ensuite fait appel à tous les hommes honnêtes et impartiaux, leur démontrant les immenses avantages que toutes les nations, et spécialement la France, peuvent retirer de la religion dans l'ordre moral, politique et social, et par suite combien il est nécessaire et salutaire de respecter les

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enseignements de la religion et d'éliminer les obstacles qui s'opposent à son pacifique développement. Un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire de la France et sur son influence actuelle à l'étranger, puissamment aidée par la religion, aurait confirmé cette assertion. Le Pape aurait déclaré à la fin qu'il n'était mû, en faisant cet appel, par aucune considération humaine, mais uniquement par le bien des âmes et par son amour spécial pour la France, dont il connaissait les nobles et généreuses initiatives, et la place éminente qu'elle a toujours occupée dans le progrès de la civilisation chrétienne. Il avait la ferme confiance que la nation française, répondant généreusement à ses soins paternels, donnerait à sa vieillesse, déjà avancée, la consolation de la voir reprendre ses nobles traditions et, renonçant aux luttes stériles et nuisibles, rétablirait l'harmonie entre tous les citoyens, l'accord de toutes les forces pour le bien commun et la paix religieuse.

Quelques semaines après l'envoi de cette lettre, M. Lorin, que je connaissais de longue date, me demanda si j'accepterais de recevoir M. Judet, rédacteur politique du Petit Journal, qui aurait voulu me communiquer un projet et me demander mon appui. Je consentis bien volontiers.

M. Judet m'exposa qu'il désirait vivement se rendre à Rome, obtenir une audience du Saint-Père, et apprendre de sa propre bouche la véritable portée de la nouvelle direction politique du Saint-Siège par rapport à la France. Il aurait recueilli fidèlement les paroles du Pape et les aurait reproduites dans le Petit Journal, qui tire à un million deux cent mille exemplaires, les répandant ainsi à travers toute la France. Il me demandait d'écrire au cardinal Rampolla pour qu'on lui accordât cette audience avec la permission

d'en publier le compte-rendu dans son journal. De son côté, il s'obligeait à ne rien imprimer qui n'eût été revu et au besoin corrigé par le cardinal Rampolla.

Avant de donner une réponse définitive, je réfléchis sérieusement. Il était évident, d'une part, que ce que demandait au Saint-Pèr€ M. Judet, rédacteur d'un journal qui ne passe pas précisément pour catholique, était ce qu'on appelle, en terme de journaliste, une interview, chose tout à fait extraordinaire et bien peu conforme à. la suprême dignité pontificale. Mais, d'autre part, la grande et exceptionnelle publicité de ce périodique, qui pour la première fois allait se faire Torgane de la pensée du Saint-Père, était un avantage considérable pour notre cause. D'ailleurs, la parfaite honorabilité de M. Judet était une garantie suffisante que l'on ne publierait rien qui ne fût revu et par suite complètement exact.

Je pris la décision d'appuyer cette nouveauté apparemment hardie, dans une lettre au cardinal Rampolla, dans laquelle je fis valoir tous les motifs qui, à mon avis, pouvaient déterminer le Saint-Père à accorder l'audience désirée.

M. Judet partit pour Rome, accompagné de M. Lorin, et se conduisit en tout comme il l'avait promis. Le Saint-Père accorda l'audience et le rédacteur du Petit Journal se présenta à lui comme représentant du «journal le plus lu du monde entier, véritable expression de l'immense majorité du peuple français», libre de toute attache confessionnelle, « mais organe de tous les citoyens indépendants et raisonnables » . Après ces préambules, M. Judet exposa en ces termes l'objet de sa mission : « Il serait heureux de savoir si l'action continue et suivie du Saint-Siège J)our calmer nos querelles constitutionnelles a quelque rapport avec ses vues sur le rôle extérieur de notre pays, si elle doit concourir au

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but qui est celui de tous les patriotes, le relèvement de nos forces dans la paix » .

Le Saint-Père donna une réponse inspirée par la plus profonde prudence et par la plus grande sagesse, réponse dont le journaliste put garantir l'authenticité absolue, pour la forme et pour la substance, car, avant d'être publiée, elle fut mise sous les yeux du cardinal Secrétaire d'Etat.

Elle parut dans le Petit Journal du 17 février 1892 et produisit une grande impression sur le public français. Le fait même qu'un grand journal de si grande influence se chargeait de répandre les idées du Saint-Siège fut considéré dans le monde républicain comme des plus importants. Les radicaux en furent très mécontents; mais les républicains modérés en prirent courage, comprenant bien que, si les idées pontificales n'avaient pas été en harmonie avec les aspirations du pays, un périodique comme le Petit Journal ne se serait point préoccupé de s'en faire le propagateur. Le jour même où parut l'interview, M. Judet, déjà de retour à Paris, fut appelé par MM. de Freycinet, Ribot et Constans, le? trois ministres les plus influents, qui voulurent s'informer du but de l'article et de toutes les particularités qui s'y rapportaient.

Chez un petit nombre de catholiques rigides, la nouveauté du -fait produisit une légère surprise; mais la grande majorité trouva que le souverain Pontife avait agi habilement et sagement et en témoigna sa satisfaction.

M. Louis Joubert (M. de Lacombe), dans le Correspondant du 25 février 1892, signala en ces termes la portée de cette audience pontificale: « Au temps des Apôtres, comme au jour des Croisades, l'Eglise parlait aux foules. Léon XIII a voulu s'adresser aux masses. Il a voulu que par les moyens appropriés aux conditions nouvelles des sociétés, sa pensée,

dégagée des calomnies et des préjugés qui la défigurent, pénétrât jusqu'au moindre de nos villages, et c'est ainsi que le plus répandu des journaux de France, le Petit Journal, a été admis à l'honneur de porter partout la parole du Pape, franchissant le seuil de ceux-là mêmes qui peut-être n'ont jamais mis le pied chez leur curé».

L' Univers du 18 février attestait de son côté « la tenue que le Petit Journal sait garder ordinairement quand il s'agit de la papauté et des grands intérêts du paj'^s » .

Mais le comte Melchior de Vogué rendit plus explicitement encore hommage à l'initiative pontificale :

« Ceux qui se voilent la face devant l'interview du Pape, devraient d'abord se demander comment agiraient aujourd'hui un Hildebrand, un Innocent III, un Sixte Quint. Comme ce successeur qui devient leur égal, ils prendraient les armes du temps, ils descendraient sur la place publique pour plaider leur cause, gagner des âmes, servir l'humanité. En laissant publier sa conversation, Léon XIII cro3^ait sincèrement qu'il travaillait à la pacification de notre paj's».

Toutefois cette audience, tout importante qu'elle était, ne pouvait avoir une valeur décisive. Elle préparait le terrain, éveillait l'attention et l'intérêt du public français, mais la situation réclamait un acte du Pape direct et définitif.

Cet acte était prêt.

Le soir du 18 février, M. Ernest Denormandie, de retour de Rome, me remettait un paquet que lui avait confié le cardinal Rampolla et contenant plusieurs exemplaires imprimés de l'Encyclique « Au milieu des sollicitudes » , Inter innumeras sollicitudines (en date du 16 février), adressée en français à tous les évêques catholiques de France, avec une version en latin pour l'Eglise universelle.

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Je parcourus rapidement et anxieusement ce document qui devait constituer l'un des événements importants de ce siècle. Je le trouvai admirable de clarté et de précision, et dans ses deux principaux points net et précis. La censure de la législation hostile à l'Eglise était vigoureuse et sévère, mais l'appel fait aux catholiques d'accepter la forme républicaine était pressant et catégorique. Ces deux points étaient intimement cofiinexes. Le mal religieux et moral causé par le gouvernement républicain étant l'un des motifs principaux qui amenaient le Pape à parler, il convenait de le dépeindre dans toute sa réalité pour déterminer les catholiques à accepter la forme républicaine.

x4.ux monarchistes qui avaient trouvé d'habiles subterfuges pour éluder les paroles du toast d'Alger, de la lettre du cardinal Rampolla et de la déclaration des cinq cardinaux, il convenait de tenir un langage net, précis, impérieux.

L'encyclique du Saint-Père parut en France à un moment très important. Le jour même (18 février) où elle m'était remise par M. Denormandie, avait lieu à la Chambre une discussion orageuse sur la question religieuse, et le ministère Freycinet était renversé : M. . de Freycinet, dans la question relative au projet de loi sur les associations, n'ayant pas pris une attitude nette, n'arriva pas à satisfaire les appétits des radicaux et s'aliéna la droite et une partie du centre.

Pour plaire aux catholiques, il exposa (comme le fit remarquer le comte de Mun) « toute une théorie de modération envers l'Eglise, de conciliation dans ses rapports avec elle; il protesta de son respect pour ses droits et ses libertés, il parla en très bons termes du souverain Pontife et de son désir de s'entendre avec lui pour arriver à cette conciliation nécessaire » . Mais pour s'attirer les sympathies des radicaux,

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il iit bien comprendre d'autre part que la loi sur les associations était dirigée contre les congrégations religieuses, il s'engagea à maintenir les lois hostiles à l'Eglise faites par la république depuis 12 ans, et accepta que l'on votât d'urgence le projet de loi sur les associations, sans toutefois lui donner la signification de projet préparatoire à la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Divers orateurs avaient pris la parole en cette séance. M. de Cassagnac s'efforça d'exaspérer les passions antireligieuses et de pousser à la lutte à outrance ; le jeune radical Pichon attaqua la d4claration des cardinaux et démontra l'incompatibilité absolue entre les principes de l'Eglise et ceux de la république; M. de Freycinet développa la thèse contraire, mais avec des réticences, des subtilités et de la confusion dans les idées ; M. de Mun releva les contradictions de M. de Freycinet; finalement. M. Clemenceau, chef de la gauche, décrivit en termes élevés la puissance, la grandeur et la supériorité de l'Eglise catholique, non pas pour lui rendre hommage, mais pour prouver que la république, si elle ne voulait pas être écrasée par cette grande institution, n'avait d'autre moyen que de se séparer d'elle au plus vite'.

L'ordre du jour accepté par le gouvernement fut repoussé par 92 voix de majorité.

La crise ministérielle suspendait les séances de la Chambre et je ne fus pas mécontent que l'encj^clique arrivât en ce moment. Je la distribuai, le matin du 19 février, aux journaux catholiques pour qu'ils la publiassent, et le soir, grâce à eux, elle était connue de la France entière.

L'impression produite par le document pontifical fut immense. Chacun comprit que le Pape entrait à fond dans la question, qu'il y entrait avec toute l'autorité de la doctrine catholique, et que par suite le pas était irrévocable. Mais

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quel fruit allait produire, sur le terrain pratique, cette intervention pontificale ? C'est ce que l'on devrait constater moins par les premières impressions sur le public français que par le chemin que ferait peu à peu la parole du Pape dans les diverses classes et dans tous les partis de la nation.

Mais, avant d'examiner cette question, je crois utile de signaler les points principaux de l'encyclique.

Le Pape commence par rappeler son grand amour pour la France, déclarant que cet amour l'a précisément tenu « sans cesse attentif à suivre du regard, puis à repasser en esprit l'ensemble des faits tantôt tristes tantôt consolants qui, depuis plusieurs années, se sont déroulés en ce pays » . Il constate ensuite qu'il s'est formé un complot pour la destruction du christianisme en France, et que ce complot s'exécute sans aucun égard pour le sentiment de la majorité de la nation, pour la justice, pour les droits de l'Eglise et même pour les intérêts politiques bien compris. Il indique d'autre part les consolations et les marques de déférence qu'il a reçues des Français, et annonce qu'il élève aujourd'hui la voix pour inviter non seulement les catholiques, mais tous les Français honnêtes et sensés, à mettre de côté leurs divisions, pour arriver, par le concours de tous, à la pacification religieuse. Mais la première base de la paix et de la stabilité sociale, c'est la religion, et le Pape démontre lumineusement cette thèse par la raison et par l'histoire de la France.

Il s'occupe ensuite des divergences politiques des Français, et de la conduite à tenir vis à vis de la république actuelle. Il établit en principe que toutes les formes de gouvernement sont bonnes, pourvu qu'elles tendent au bien commun, et qu'une forme peut mieux convenir qu'une autre « au caractère et aux mœurs de telle ou telle nation ; dans cet

ordre d'idées spéculatif, les catholiques, comme tous les citoyens, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à une autre, précisément parce qu'aucune de ces formes sociales ne s'oppose par elle-même aux données de la saine raison, ni aux maximes de la doctrine chrétienne».

Puis, descendant sur le terrain des faits, après avoir exposé lumineusement que la société ne peut exister sans gou- Yernement, il conclut que « lorsque les nouveaux gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir sont constitués, les accepter n'est pas seulement permis, mais réclamé, voire imposé par la nécessité du bien social qui les a faits et les maintient ».

Il réfute ensuite l'objection, tant de fois répétée par les monarchistes, tirée du caractère antichrétien de la république actuelle, en faisant remarquer la distinction qui existe entre « les pouvoirs constitués et la législation. On eût évité, dit-il, de regrettables divergences si l'on avait su tenir soigneusement compte de la distinction considérable qu'il y a entre pouvoirs constitués et législation. La législation diffère à tel point des pouvoirs politiques et de leur forme que sous le régime dont la forme est la plus excellente, la législation peut être détestable ; tandis qu'à l'opposé, sous le régime dont la forme est la plus imparfaite, peut se rencontrer une excellente législation. Prouver, l'histoire à la main, cette vérité, serait chose facile ; mais à quoi bon ? Tous en sont convaincus » . Cette distinction si simple, mais si lumineuse, éclairait toute la matière. Les catholiques devaient accepter la constitution républicaine, mais, quant à la législation, ils devaient s'appliquer à la modifier en envoyant au parlement des hommes plus modérés et plus sages.

Ensuite le Saint-Père réservait explicitement la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et celle du concordat,

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faisant comprendre qu'il était du domaine unique et exclusif du Saint-Siège de s'occuper de ces sujets.

En terminant, le Saint-Père exprimait l'espoir que cette démarche « dissiperait les préjugés de plusieurs hommes de bonne foi, faciliterait la pacification des esprits, et par elle l'union de tous les catholiques, pour soutenir la grande cause du Christ qui aime les Francs ».

Cette encyclique pontificale fut pour quelques uns comme un coup de foudre, et pour d'autres un rayon de lumière qui illumine tout l'horizon. Dès le 21 février je crus utile de donner par télégramme au Secrétaire d'Etat un rapide aperçu de ces différentes impressions :

« L'acte pontifical, disais-je, bien que survenu en pleine crise ministérielle, attire l'attention de tous. Les journaux catholiques l'accueillent avec satisfaction, les républicains modérés en relèvent la sagesse politique, les monarchistes et spécialement V Autorité la tirent dans leur sens et en font une arme d'opposition et de lutte, les radicaux en déduisent une incompatibilité absolue entre l'Eglise et la république qui, selon eux, ne peut être que radicale » .

Deux jours après, je revenais sur ce sujet en donnant au Saint-Siège de nouvelles informatious (rapport du 23 février, n. 110) : « L'encyclique est apparue comme un document d'importance capitale au milieu de la situation, causant dans tous les partis une vive impression. Ce qui a le plus frappé, c'est la fermeté avec laquelle ont été énoncés les principes de l'Eglise sur l'origine et la légitimité des pouvoirs constitués et la netteté des conclusions déduites logiquement de ces mêmes principes. L'épiscopat français, autant que je puis le relever par les premières informations, a accueilli la parole du Pape non seulement avec le respect qui lui est dû, mais avec reconnaissance ».

Quant à la presse, je faisais en substance la récapitulation que voici. Les journaux catholiques admirent et louent l'encyclique ; les républicains modérés, et surtout le Temps et les Débats, en parlent avec respect et même avec éloge. Quelques journaux radicaux même ont laissé échapper au premier moment une parole d'éloge sur un point ou un autre de l'encyclique. Les journaux monarchistes sont, en général, plutôt réservés et calmes ; mais il faut excepter V Autorité de M. de Cassagnac. Bien qu'il ait feint au commencement de recevoir avec respect la parole du Pape, disant qu'il en était « ravi, satisfait » . et que l'encyclique lui plaisait « en tout et pour tout », il a déjà commencé une campagne pour en paralyser les effets salutaires. Hier et ce matin, en deux articles sur ce sujet, il n'a pas fait de difficulté pour affirmer « que le Saint-Père n'eût pas écrit sa lettre encyclique s'il eût été exactement renseigné » . Cette campagne de M. de Cassagnac, que je signalais alors, au lieu de cesser, devint plus active et plus accentuée avec le temps.

Il commença d'abord par scinder l'encyclique, n'acceptant que ce qui convenait à son point de vue particulier. Pour lui tout le document pontifical consistait en ces paroles du Pape : « les gens de bien doivent s'unir comme un seul homme pour combattre, par tous les mo3'ens légaux et honnêtes, ces abus progressifs de la législation » . Il omettait tout le reste et jusqu'aux premières paroles de cette même phrase: «tout dissentiment j^olitique mis à part».

De plus, selon M. de Cassagnac, l'encyclique laissait les catholiques complètement libres par rapport au gouvernement existant : « Seulement le gouvernement de la république ne s'attendait pas à ce que la lettre encyclique nous laissât non seulement notre liberté complète au point de vue de nos préférences politiques, mais nous commandât de combattre

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résolument et la législation actuelle qui est hostile à Dieu, et les législateurs qui doivent être déclarés responsables de la législation » {Autorité, 6 mars 1892). Le Pape avait établi « la distinction considérable qu'il y a entre pouvoirs constitués et législation », mais M. de Cassagnac déclarait que cette distinction était impossible. « Les deux (la constitution et les lois et institutions athées) sont liées de telle façon que la casuistique la mieux affilée ne saurait passer la lame entre elles de façon à les diviser. Et qu'on le veuille ou non, se rallier à la forme c'est se rallier au fond ; accepter le pouvoir légal, c'est accepter ses lois. Vouloir être républicain sans accepter ces iniquités, c'est impossible. C'est pourquoi nous avons la prétention d'être logiques, nous qui ne voulons pas du fond, c'est à dire de ces lois odieuses et scélérates, en repoussant la forme. C'est pourquoi, également, nous refusons notre adhésion à la forme prétendue légale, et nous rejetons à la boîte aux ordures et le fond et la forme, et le mot et la chose, l'un valant aussi peu que l'autre. Les naïfs, les benêts, ou les traîtres, car il n'y a entre eux qu'une différence, celle de l'intelligence, tout à l'avantage des traîtres, ne sauraient accepter la forme républicaine, le mot, qu'en acceptant la chose ».

Tel était l'accueil fait à la parole du Pape par M. de Cassagnac.

Malheureusement, beaucoup d'autres monarchistes suivirent son pernicieux exemple. Au fond, l'encyclique rencontrait les mêmes adversaires qu'avait rencontré le toast du cardinal Lavigerie : la fureur radicale et l'exaspération monarchique se coalisèrent de nouveau contre les directions pontificales. Mais cette fois ce n'était plus l'archevêque d'Alger qu'il fallait prendre comme point de mire, mais l'auguste Chef

de l'Eglise lui-même. Cette tâche était relativement facile pour les radicaux, mais très ardue et même dangereuse pour les monarchistes^ habitués à se présenter devant le public comme des catholiques fervents et dévoués au Saint-Siège. Le cardinal Lavigerie, qui avait été rassasié d'opprobres et d'insultes, eut la consolation, avant de descendre dans la ^ tombe, de voir dans l'encyclique la confirmation de son célèbre toast. De là vient que, malgré l'état d'infirmité et d'impuissance auquel il était réduit (Baunard, p. 595), il voulut communiquer l'encyclique à ses diocésains, pour le carême de 1892. Sa lettre pastorale rappelait les diverses phases de cette très importante affaire, la part qu'il y avait prise et les grandes souffrances qu'elle lui avait coûtées. « Il n'y a point d'injustices, écrivait-il, ni presque de calomnies que je n'aie eu à subir depuis ce moment. Mes très chers frères, vous avez vu quelle a été mon attitude. A l'exemple de saint Cyprien, j'ai cru devoir paraître tout ignorer, j'ai tout pardonné, me souvenant simplement de mon caractère d'évêque, laissant au souverain Pontife le soin d'attendre et de choisir le moment où il lui conviendrait de parler. Vous venez de le* voir: le moment lui a semblé enfin venu. Les pensées, les paroles que je vous avais dites en son nom, il a daigné les rappeler dans cette encyclique, qui fera désormais, par la fidélité que nous mettrons à la suivre, l'objet de nos espérances, non seulement pour la patrie du temps, mais encore pour l'Eglise qui est celle de l'éternité! ».

L'archevêque d'Alger en ces dernières paroles avait indiqué le véritable objectif de l'encyclique, le bien de la France et le bien de l'Eglise, et le moyen de l'atteindre, la fidélité à suivre les enseignements pontificaux. Malheureusement, cette fidélité laissa beaucoup à désirer, et durant tout mon séjour

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en France, ce fut une lutte continuelle entre le Saint-Siège et la nonciature d'un côté, et les radicaux, les monarchistes et le gouvernement de l'autre. Ce fut un vrai labeur de Sisyphe, et si notre politique ne succomba pas sous les attaques et les obstacles sans cesse renaissants, on le doit à la grâce de Dieu, à un effort incessant de patience, et à la largeur d'idées avec laquelle le Saint-Siège examina toujours la situation en France. Eome ne se laissa pas impressionner, bien moins encore arrêter par des incidents secondaires, bien que regrettables, ni par les relations de certains catholiques, qui, incapables d'embrasser l'horizon en entier ou trop préoccupés de quelques questions de détail, employaient tous leurs soins à démontrer la prétendue stérilité de notre politique.

Quelques-uns se laissèrent aller à un découragement prématuré, parce qu'ils avaient cru ou espéré que l'intervention généreuse et bienveillante du Saint-Siège en faveur de la forme républicaine allait désarmer immédiatement les anciens adversaires et amener le gouvernement, tout au moins par un sentiment de gratitude, à assurer sérieusement la pacification religieuse.

Ceux-là ne songeaient pas assez que l'encyclique rencontrait des préjugés invétérés, accumulés par les siècles, contre le clergé et soigneusement maintenus par la presse radicale ; ils oubliaient qu'une grande partie des républicains étaient nés et avaient vécu dans les idées de combat et de lutte contre l'épiscopat et le clergé, qu'ils considéraient comme solidaires des partis monarchiques ; ils oubliaient que les populations françaises sont en grande partie indifférentes en matière religieuse; ils ne réfléchissaient pas enfin que le gouvernement regardait avec défiance et suspicion la politique du Saint-Siège, soit parce qu'il n'en voyait pas clairement les conséquences pratiques, soit mêûie parce qu'il craignait

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