LIVRE IV
XOXCIATURB DE FRANCE
qu'elle n'eût en vue en même temps que le changement de la législation le changement des législateurs, comme l'insinuaient les monarchistes et aussi les catholiques, soit enfin parce que la moindre faveur qu'il témoignait pour la politique du Saint-Siège l'exposait aux coups des radicaux toujours prêts à lui reprocher une prétendue coalition avec le cléri calisme ou une prétendue servitude vis à vis du Saint-Siège. Telle est l'arme puissante que manièrent les radicaux, tant à la Chambre qu'au Sénat, pour pousser le gouvernement à des actes inconsidérés, ou à des déclarations peu mesurées. Ceci explique comment des hommes calmes et sensés, tels que MM. Loubet, Dupuy, Casimir Perier, et même Ribot, qui, en particulier, rendaient hommage à la politique du Saint-Siège, et se proposaient sincèrement, je le crois, de la favoriser tout au moins pour le bien de la France, se montrèrent timorés devant les Chambres, et firent plus d'une fois des actes et des déclarations favorables aux radicaux.
Ceci n'empêcha pas toutefois que la politique du Saint- Siège n'obtînt les plus grands résultats, comme on le verra mieux par la suite. Qu'il nous suffise de dire, pour le moment, qu'elle arracha de vive force les catholiques des sentiers étroits sur lesquels ils se confinaient depuis de longues années, pour les placer sur une voie large et plus féconde ; qu'elle donna un coup mortel à la concentration républicaine, en séparant les républicains modérés des sectaires; qu'elle diminua dans les esprits les rancunes et les préjugés, en modifiant l'opinion publique et en faisant de l'anticléricalisme, autrefois si puissant, une arme vieillote et de moins en moins efficace.
Mais combien plus remarquables eussent été les fruits de la politique du Saint-Siège, si les catholiques et les monarchistes, au lieu de l'attaquer avec tant d'âpreté, comme
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le firent un trop grand nombre d'entre eux, l'avaient aussitôt suivie et favorisée loyalement comme ils auraient dû le faire! Comment peuvent-ils parler de l'insuccès de la politique pontificale, alors que leur principal souci a toujours été d'en paralyser les effets? Il me semble que le silence de leur part serait plus convenable.
Je ne veux pas justifier le gouvernement qui fut faible, et souvent mal disposé et injuste ; mais je suis persuadé que si la droite parlementaire tout entière s'était placée franchement et sincèrement sur le terrain constitutionnel et, renonçant à tout dissentiment politique, avait présenté un noyau de députés compact, bien discipliné et bien dirigé, les ministères républicains modérés auraient accepté son appui et se seraient détachés peu à peu du parti radical et socialiste. Dès lors, la persécution religieuse eût été impossible, car le gouvernement, obligé de compter avec la droite, aurait dû subir ses conditions. Mais celle-ci, au contraire, resta à moitié monarchiste, flottante, sans chef, sans unité et sans programme bien défini, incapable par suite de donner un appui sérieux au gouvernement, et celui-ci ne put davantage le lui demander, et encore moins lui en savoir gré.
Ce que je dis ici n'est pas une simple supposition. Plus d'une fois, l'un ou l'autre président du Conseil m'avoua que si la droite avait adhéré loyalement à la république, selon les instructions du Saint-Siège, et avait eu un chef avec qui traiter, le gouvernement n'aurait eu aucune difficulté à s'entendre avec elle.
Que l'on ne dise pas qu'autrefois déjà le gouvernement s'était abouché avec la droite, mais n'avait pas tenu ses promesses ; car la situation n'était plus la même, pour deux motifs : le premier, c'est qu'autrefois la droite étant monar-
ckiste, aucun gouvernement républicain ne pouvait conclure avec elle un véritable pacte sans se compromettre sérieusement vis à vis de son propre parti ; le second, c'est que la concentration républicaine étant faite, le gouvernement n'avait pas un véritable besoin de la droite; tandis que maintenant, étant donnée la scission du parti républicain en deux fractions presque égales, un gouvernement modéré aurait été obligé de s'appuyer sur la droite. En réalité, c'est elle qui sauva plusieurs fois le cabinet Méline.
Mais revenons à l'encyclique pontificale.
Nous raconterons rapidement les efforts du Saint-Siège et de la nonciature pour en obtenir de bons résultats, ainsi que les adhésions et les oppositions qu'elle rencontra dans le monde politique et religieux de France. Ce fut une époque importante dans l'histoire religieuse de ce pays; qu'on me permette donc d'en donner un rapide aperçu.
Quelques jours après la publication de l'acte pontifical, le cardinal Rampolla, par dépêche du 11 mars 1892, n, 5976, me faisait connaître quelles étaient les vues et les espéran-, ces du Saint-Père concernant les fruits à retirer de l'encyclique. Ces instructions faisaient comprendre que la situation de la France était bien connue à Rome, contrairement à ce qu'affirmaient les monarchistes, disant que le Saint-Père était inexactement et incomplètement informé. Elles étaient inspirées par le bon sens pratique et conformes aux règles de prudence et de sagesse si nécessaires pour atteindre le but noble et élevé que s'était proposé le Saint-Siège. C'est pour cela sans doute qu'elles furent si peu exactement suivies par certains, bien qu'inculquées à maintes reprises par le Saint-Siège et par la nonciature, tandis qu'elles furent ouvertement violées par d'autres.