CH. VIII. - L ENCYCLIQUE PONTIFICALE
C'est pour nous un devoir de loyauté de rendre à chacun ce qui lui appartient.
Plusieurs prélats firent, comme nous l'avons dit plus haut, l'accueil le plus chaleureux à l'encyclique pontificale, insistant sur la nécessité d'accepter franchement et loyalement la république. D'autres, passant rapidement sur ce point, insistèrent davantage sur la nécessité de combattre la législation sectaire. Tous acceptèrent et commentèrent respectueusement l'acte pontifical; mais un œil expert pouvait reconnaître nettement le degré d'enthousiasme que chacun y apportait.
Le bon évêque d'Amiens, quoique malade, me faisait écrire par son vicaire général en ces termes :
« Sa Grandeur l'a lue (l'encyclique) avec une grande admiration et veut adresser à cette occasion une lettre au Saint-Père pour lui exprimer sa joie et sa reconnaissance ».
Le savant évêque d'Autun m'écrivait à la date du 20 mars :
« Le nouvel enseignement du souverain Pontife, si net, si calme, si élevé au-dessus de toutes les querelles et confusions, sera, je n'en doute pas, accueilli par la France catholique avec un souverain respect et une profonde reconnaissance ».
L'archevêque de Lyon, cardinal Foulon, m'écrivait qu'il avait cru de son devoir d'exprimer sa profonde gratitude au Saint-Père dans une lettre transmise en même temps.
L'évêque de Châlons, Mgr. Sourieu, après avoir parlé d'une autre affaire, ajoutait : « Je ne terminerai pas cette lettre sans exprimer à Votre Excellence l'attendrissement, la reconnaissance et l'admiration que m'inspire la dernière lettre encyclique adressée par le Saint-Père aux évêques de France » .
Le cardinal Foulon fit ressortir combien les actes pontificaux étaient honorables pour la France et pour son clergé : « Dérogeant à l'usage constant, dit-il, le Pape a voulu ré-
diger en français ce grave document et nous envoyer de Rome sa parole écrite en notre langage . . . C'est la première fois, nous le croyons, que le Pape fait cette exception, du moins pour une Eglise d'Occident. . . Un autre honneur dont nous sommes particulièrement touché, c'est l'approbation que Sa Sainteté daigne donner à la récente déclaration des cardinaux, déclaration à laquelle l'épiscopat français s'est associé tout entier » .
Mgr. Turinaz adressait le 3 juin à M. Carnot, président de la République, alors en voyage à Nancy, des paroles respectueuses pour l'autorité présidentielle et ajoutait: «Quelles que soient les institutions et les formes politiques, l'évêque de Nanc}^ et son clergé accomplissent à l'égard du gouvernement le devoir de la soumission tel que l'enseigne, avec la doctrine catholique, la raison elle-même. Ils ne veulent toucher en rien aux droits de l'autorité civile, mais ils veulent réaliser dans toute son étendue leur mission religieuse : apôtres et pasteurs de tous, ils appartiennent au parti delà France et de Dieu». Cet excellent prélat, comme on le lit entre les lignes et comme il me l'expliqua de vive voix luimême, n'arrivait pas à l'acceptation de la forme républicaine ; il estimait suffisant, de la part de l'évêque, du clergé et des catholiques, la soumission aux pouvoirs constitués, car ceux-ci n'avaient pas le droit d'en demander davantage.
Mais à Bar-le-Duc Mgr. Pagis, évêque de Verdun, tenait au même président de la République un langage beaucoup plus explicite : « Nous acceptons franchement, loyalement, sans arrière-pensée, disait-il, la forme gouvernementale dont vous avez la garde et que le pays s'est librement donnée » . Mais, conformément aux directions pontificales, il déplorait en même temps les malentendus, les défiances, les conflits qui ont provoqué des rigueurs regrettables ; il exprimait le
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vœu que l'union de tous les citoyens se fît dans la paix et il offrait au gouvernement le concours des forces catholiques en retour des libertés nécessaires.
L'évêque de Perpignan exhortait les catholiques à s'unir à l'ombre de la croix. « A l'ombre de la croix, il faut s'incliner, selon la parole du divin Maître, devant l'autorité établie, quels que soient son nom et sa forme, et sacrifier généreusement, dans la pratique, toutes ses préférences politiques ; mais il n'est pas moins nécessaire de travailler sans relâche à obtenir une législation qui ne soit pas en opposition avec la loi divine et le salut des âmes » .
L'évêque d'Autun s'employa de toutes manières à répandre, expliquer et justifier les directions politiques du Saint-Siège. Le 10 juin, dans une lettre à son clergé, il mit en évidence l'idée-mère de l'encyclique, le salut de la religion, méconnue et outragée par les sectaires. « Voilà bien et uniquement pourquoi le Pape adjure tous les Français attachés à la religion de leurs ancêtres, soucieux de la prospérité nationale, de faire généreusement abnégation de leurs préférences politiques, afin de pouvoir résister avec ensemble et succès à la violence de ceux qui voudraient déchristianiser la France » .
Après un voyage fait à Eome, l'excellent prélat s'exprima ainsi dans une assemblée de prêtres et de laïcs venus pour le féliciter : « Jusqu'à une époque très récente, la tactique habilement hypocrite des ennemis et oppresseurs de la; religion, parmi nous, a consisté d'abord à se donner comme seuls capables de faire subsister les institutions politiques préférées par une nation éprise de démocratie ; puis à représenter le clergé et les catholiques comme les adversaires nés, les incorrigibles et irréconciliables ennemis de ces institutions et de ces aspirations. Il fallait qu'une main vigou-
reuse enlevât à ces menteurs le masque dont ils se couvraient. Il était temps qu'une parole autorisée, souveraine, indépendante, mît fin à une équivoque déjà trop exploitée contre les droits les plus sacrés et les intérêts les plus évidents des^catholiques français. C'est ce que Léon XIII vient de faire avec une simplicité, une énergie, une loyauté dont il nous demande de nous inspirer nous-mêmes, dans nos relations avec le gouvernement de notre pays et dans l'accomplissement de nos devoirs civiques » .
Il est juste aussi que je mentionne une lettre collective adressée le 30 juin 1892 au Saint-Père par 17 archevêques et évêques reunis à Rouen, sur l'invitation de Mgr. Thomas, pour l'inauguration du monument de Jeanne d'Arc. Les prélats attestaient au Pape leur « soumission aux enseignements et aux directions pratiques de ses deux lettres récentes si pleines d'amour pour la France » .
Il serait trop long de rapporter tout ce qui à cette époque fut écrit ou dit par les évêques français pour expliquer et commenter l'encyclique. Mais je ne puis passer sous silence la lettre pastorale des cinq évêques de la province d'Avignon, qui souleva les colères furieuses des radicaux.
Elle fut déférée ôomme d'abus au conseil d'Etat par la coupable faiblesse habituelle du gouvernement, et les cinq prélats eurent leur traitement suspendu.
En des temps plus tranquilles, cette lettre aurait peut-être passé à peu près inaperçue ; mais en cette période d'excitation des passions, et à si peu de distance de la circulaire de l'évêque de Mende qui avait procuré un triomphe d'anticléricalisme à M. Ricard, la lettre des cinq évêques ne pouvait avoir d'autre effet que de jeter de l'huile sur le feu. L'évêque de Mende dans sa lettre à ses curés avait dit : « Vous devez
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demander à chacun des candidats (poar les élections municipales) l'engagement de soutenir en tout, dans le conseil, les intérêts de la religion ; si le candidat ne s'y engage pas nettement, vous êtes tenus en conscience à lui refuser votre vote » .
Les évoques de la province d'Avignon donnèrent identiquement la même note quelques jours avant les élections municipales, au moment où les passions enlèvent à beaucoup le calme et la sérénité du jugement.
Après avoir établi que les catholiques, tout en respectant loyalement la constitution, ont le droit et le devoir de réprouver les actes hostiles à la religion, et par conséquent, de parler, d'écrire, d'agir contre de pareils actes, ils ajoutaient: « Mais les paroles et les écrits servent de peu, si l'on n'arrive à obtenir le pouvoir lui-même et à en user, pour enlever aux lois le caractère d'hostilité religieuse que la passion sectaire leur a fait prendre. Or la possession du pouvoir s'acquiert aujourd'hui par les élections. Amener, par conséquent, dans tous les corps élus, des hommes qui partagent et soutiennent les croyances catholiques, ou qui du moins sachent les respecter et les ménager, voilà le devoir rigoureux et universel, si important et si sacré, que c'est à lui seul et à l'obligation d'en rendre possible l'accomplissement, que les partis politiques sont pressés et conjurés de subordonner actuellement leur action et leurs efforts » .
Venant ensuite à l'application pratique, pour mieux guider les catholiques dans le choix des candidats, ils disaient : « Partout où il 3' a des comités créés pour la défense des intérêts religieux et politiques du pays, c'est à ces comités qu'il faut demander conseil et direction. Là où les comités n'existent point, nous invitons les catholiques à en créer, dans un esprit de sage et large tolérance, sollicitant et acceptant
Ferràta, îlémoirei - Tom. II. 15
avec loj^auté le concours de tous ceux qui veulent travailler au maintien de la foi chrétienne et de toutes les libertés religieuses, à la défense de la religion et de la patrie » .
Concernant les directions politiques du Saint-Siège, les évêques de la province d'Avignon s'exprimaient ainsi : « Nous ne craindrons pas de dire aux catholiques qu'ils ne sont pas mis en demeure, par le chef de l'Eglise, de rompre, dans le secret de leurs pensées et de leur cœur, avec l'attachement intime par lequel beaucoup d'entre eux tiennent aux souvenirs du passé. Il ne s'agit que du domaine et des devoirs de la vie publique et des actes qui s'^y rapportent».
Cette interprétation de l'encyclique pontificale fat regardée par quelques-uns comme peu exacte ; car le Saint-Père avait dit que « dans l'ordre d'idées spéculatif, les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l'autre » ; mais in concrefo « lorsque les nouveaux, gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir sont constitués, les accepter n'est pas seulement permis, mais réclamé, voire imposé par la nécessité du bien social qui les a fait et les maintient » ,
Il est certain qu'il y a une nuance entre le véritable sens de l'encyclique et celui de la lettre pastorale des prélats, lesquels, comme le dit Mgr. Vigne à un rédacteur du Gaulois, s'étaient décidés principalement à parler « poui' aller au devant du découragement qui menaçait, après l'interprétation fallacieuse de l'encyclique, de se généraliser parmi les catholiques les plus fervents » . En d'autres termes, ils s'étaient préoccupés avant tout de tranquilliser les monarchistes, s'inspirant un peu trop des tendances politiques du prélat distingué qui fut le principal inspirateur de l'acte, Mgr. de Cabrières, évêque de Montpellier et suffragant de la province d'Avignon.
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En réalité, cette lettre pastorale, bien que calme et digne, ne paraissait correspondre exactement ni aux vues du Saint- Siège, que nous avons indiquées plus haut, ni à la situation délicate du moment. La circulaire de l'évêque de Mende concernant les élections avait provoqué la concentration de toutes les fractions de la gauche, une espèce d'apothéose du provocant discours du ministre des cultes, la décision gouvernementale de déférer ce document au conseil d'Etat, la suppression du traitement de l'évêque, et, ce qui était autrement important, la défaite éclatante du parti conservateur dans les élections municipales du diocèse de Mende, défaite à laquelle cette intervention de l'évêque en matière électorale ne fut certainement pas étrangère.
Dans de pareilles conditions, et devant les graves dangers auxquels l'Eglise pouvait être exposée en ces moments d'excitation, en présence aussi des efforts généreux et constants faits par le Saint-Siège pour calmer les esprits et promouvoir la paix religieuse, beaucoup de catholiques et même beaucoup d'évêques pensèrent que les prélats de la province d'Avignon auraient agi plus prudemment en s'abstenant de cet acte ou en le remettant à une époque plus opportune. La nécessité de rappeler aux fidèles leurs devoirs électoraux ne semblait pas un motif suffisant de rompre le silence ; car la parole des évêques sur cette matière, consignée dans un document à lire du haut de la chaire, peu de jours avant les élections et dans des moments d'effervescence, ne pouvait produire de résultats favorables.
Ces prélats n'avaient pu davantage estimer nécessaire et urgent de revenir sur les lois hostiles à l'Eglise, puisque la récente déclaration des cinq cardinaux, à laquelle eux-mêmes avaient adhéré, avait rappelé un à un tous les griefs dont avait à se plaindre l'Eglise catholique en France.
Beaucoup de catholiques ne saisissant pas bien le motif pour lequel ces excellents prélats avaient voulu faire un acte particulier pour leur province, ont cru qu'ils avaient eu l'intention de faire de l'encyclique une explication atténuée à l'usage des monarchistes.
De fait les monarchistes en furent très satisfaits et, par leurs interprétations intempérées, ils finirent par donner à cet acte une signification plus politique que religieuse, qui certainement n'était nullement dans l'intention de ses auteurs. M. de Cassagnac en particulier ne laissa pas échapper cette bonne occasion d'exaspérer les choses, et s'efifbrça" de représenter cette lettre pastorale comme une aggravation de la circulaire de l'évêque de Mende et une déclaration de guerre contre le gouvernement. Son intention visible était de pousser celui-ci à sévir durement contre ces prélats. Et sur ce point M. de Cassagnac se trouvait, comme à l'ordinaire, d'accord avec la Lanterne, qui ne demandait rien moins que leur bannissement.
M. Ricard, le ministre des cultes, vit sans déplaisir se présenter une nouvelle circonstance qui lui permettrait de faire montre de son anticléricalisme ; les lauriers qu'il . avait cueillis dans le débat à la Chambre sur la circulaire de Mgr. Baptifolier étaient encore frais. Il m'informa donc que la lettre pastorale des cinq évêques de la province d'Avignon serait déférée, le 5 mai, au conseil d'Etat, et qu'à la suite de la déclaration d'abus, leur traitement serait suspendu. J'eus avec lui une conversation qui dura environ deux heures ; mais il resta insensible aux considérations et aux réflexions que je lui soumis, estimant que ses arguments étaient inébranlables. Il fut toujours courtois dans les formes : mais son sourire quelque peu sardonique laissait apercevoir que son parti était bien pris, et qu'au fond, il était satisfait de pouvoir donner une leçon aux évêques.
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Dans cette longue conversation, il prétendit prouver :
1° Qu'un acte collectif des évêques était défendu par les fameux articles organiques ; 2° que la lettre pastorale de ces prélats contenait une âpre censure de quelques lois de l'Etat ce qui était défendu par les dispositions du code criminel ; 3° que cette lettre constituait en outre un acte politique, accompli par les évêques en tant qu'évêques, à lire du liaut de la chaire dans toutes les églises, et dirigé évidemment contre le gouvernement. Pour prouver ce troisième point, le ministre cita le passage de la lettre pastorale, dans lequel les évêques exhortaient les catholiques à conquérir le pouvoir en chassant ceux qui l'occupaient actuellement, et celui dans lequel on conseillait aux fidèles de s'adresser, pour toutes les questions électorales et politiques, aux comités catholiques locaux.
Je réfutai ces assertions en faisant remarquer, comme je l'avais fait en d'autres circonstances:
1° Que les articles organiques n'ont jamais été reconnus par l'Eglise, qui protesta toujours contre eux; "2" que les évêques ont le droit et même le devoir d'élever la voix contre les lois de l'Etat quand elles sont en opposition avec les droits de la religion et de la conscience; que l'Eglise a toujours usé de ce droit, et qu"en France particulièrement ce n'est pas la première fois que l'épiscopat réclame justement contre certaines lois de l'Etat ; 3° que cette lettre ne peut être regardée comme un acte politique, mais comme un simple enseignement doctrinal, car les cinq évêques s'étaient bornés à recommander aux fidèles de voter pour des hommes probes et disposés à favoriser les intérêts de la religion, sans faire aucune distinction de partis, et que les républicains qui se trouvaient dans cette catégorie pouvaient bénéficier comme les autres de la parole des évêques ; -i° que faire de cela un
chef d'accusation contre les évêques c'était adopter une politique injuste et arbitraire ; et si on y ajoutait la suspension de traitement, ce serait une double injustice et une violation directe du concordat.
Le ministre persista dans ses idées.
Je fis alors valoir les intérêts généraux de la France si intimement liés à la pacification religieuse, les périls même pour la république d'une lutte religieuse, les dommages qu'en ressentirait le pays. Je perdis mon temps et ma peine. M. Ricard ne contesta pas la gravité des conséquences, mais prétendit toujours que les choses iraient autrement si les évêques agissaient avec plus de prudence et ne s'occupaient pas de politique. Il ajouta que non seulement tous les républicains, même les modérés, mais encore un certain nombre de catholiques blâmaient cette manière d'agir de certains évêques.
M. Loubet, président da conseil, avait la réputation d'être un homme modéré. Dans la récente déclaration ministérielle se trouvait une phrase qui semblait indiquer son caractère : il avait en effet promis de gouverner le pays avec un « large esprit de sagesse et de tolérance et de donner chaque jour davantage le sentiment que la république est pour tous une garantie de sécurité et de liberté ».
Je résolus de lui faire nne visite pour l'amener à empêcher cette injuste mesure qui allait de nouveau troubler la pacification religieuse. M. Loubet m'accueillit avec grande courtoisie, et, étant donné la loyauté et la sincérité de son langage, la conversation prit dès le commencement une tournure d'intimité et de confiance réciproque. Je lui exposai ma conversation avec M. Ricard et lui demandai si lui, homme sage et modéré, n'entendait pas renoncer à ces mesquines vexations qui étaient plus nuisibles à l'Etat qu'à l'Eglise ;
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je lui fis remarquer aussi combien elles étaient injustifiées dans le cas actuel, et combien elles répondaient mal à la noble et généreuse politique du Saint-Siège ; comment enfin, dans une oeuvre de pacification, il était nécessaire que le gouvernement suivît une ligne de conduite élevée et ne descendît point à des tracasseries qui ne pouvaient avoir aucune utilité si ce n'est d'être agréables aux partis extrêmes.
M. Loubet se montra affligé de l'état des choses et déplora d'être aussi contraint de prendre des mesures contre les prélats, et spécialement contre Mgr. Vigne, archevêque d'Avignon, qui avait été autrefois son maître et qu'il estimait et vénérait. Il ajouta que la lettre de ces prélats aurait passé sans difficulté en d'autres temps; mais qu'en ces moments d'effervescence, avec une Chambre comme celle-ci, avec deux partis de droite et de gauche qui profitaient de tous les incidents et dont les passians étaient constamment surexcitées, le gouvernement ne pouvait laisser passer ce document sans être brisé comme verre par la Chambre, La séance récente relative à l'évêque de Mende en était la preuve évidente. « Pour moi personnellement, reprit-il, je ne désire pas le pouvoir et le quitterais sans aucun déplaisir; mais n'importe qui, en y arrivant, ne se trouvera-t-il pas dans des conditions identiques ? » .
Je lui fis observer que, si le gouvernement, au lieu de procéder toujours timidement et en hésitant, tenait une bonne fois devant le parlement un langage énergique et décidé, et proclamait des principes de vraie liberté et de respect pour la religion, il obtiendrait la faveur des Chambres et du J)ays. « Dans la période agitée où nous nous trouvons et dans un débat provoqué par les actes des évêques, tous les efforts du gouvernement seraient stériles et impuissants», répondit
M. Loubet. Il ajouta cependant que lorsqu'on serait parvenu à rétablir un peu de calme autour de la question religieuse, on pourrait tenter l'épreuve que j'indiquais. Pour me faire comprendre ses sentiments personnels, il me déclara qu'il désirait sincèrement la paix religieuse, et qu'il souhaitait ardemment que la religion catholique fût respectée.
Il m'avoua aussi que les radicaux faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour accentuer le conflit, dans l'intention spécialement d'arriver au pouvoir et de préparer eux-mêmes les futures élections; tandis que, d'un autre côté, les monarchistes et surtout Cassagnac, pour d'autres fins, alimentaient le feu. Il déplora l'incident de l'archevêque d'Aix et des autres qui avaient troublé l'œuvre de pacification si bien commencée, disait-il, et qui continuée, aurait produit d'excellents résultats pour l'Eglise et pour l'Etat. Mais à cause de ces incidents, l'idée de la séparation entre l'Eglise et l'Etat avait fait un grand pas. Plutôt que d'y contribuer, il aurait donné sa démission; mais il était indispensable, si on né voulait pas voir les événements se précipiter, que le clergé fût avisé et prudent. A la fin, s'apercevant que ses prévisions étaient) sombres, il conclut en disant que malgré tout il espérait dans le bon sens des Erançais : quand ils se sont trop avancés sur un chemin périlleux, ils savent revenir en arrière avec une égale rapidité.
Je voulus ramener la conversation sur la lettre pastorale des évêques, et lui montrai de nouveau combien la mesure projetée serait injuste et impolitique, mais il me répondit que le gouvernement ne pouvait revenir sur la détermination prise ; il me fit seulement comprendre que, si les circonstances le permettaient, il examinerait de nouveau la question de la suspension de traitement pour voir s'il n'était pas possible d'éviter cette mesure.
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Je quittai le salon de M. Loubet persuadé que le président, bien qu'honnête et modéré par nature, n'oserait pas s'opposer à la suspension des traitements, sous la pression des radicaux, en sorte que la paix religieuse allait être troublée par ce nouvel incident.
D'un autre côté, je fus convaincu de plus en plus de la nécessité qui s'imposait au clergé de tenir compte des difficultés de la situation, de conserver toujours une attitude calme et digne, de s'abstenir, à moins d'y être obligé par quelque grave devoir, de tous actes publics sur les matières délicates, qui avaient pour effet d'exciter les passions au bénéfice exclusif des radicaux et au détriment des intérêts de l'Eglise.
C'est pourquoi le Saint-Siège et la nonciature ne cessaient point de conseiller aux évêques et au clergé d'éviter de nouveaux incidents et de ne point fournir de prétextes ou d'occasions de conflits, susceptibles de provoquer des débats aux Chambres. Mais tous les prélats ne comprirent point cette bonne stratégie. Presque aussitôt après mon entretien avec M. Loubet, les journaux conservateurs publiaient une lettre pastorale de l'archevêque d'Aix dans laquelle il prescrivait aux curés de lire dans toutes les églises et chapelles la partie du catéchisme diocésain qui concernait les devoirs électoraux. Le même jour paraissait un appel adressé par Mgr. Turinaz, évêque de Nancy, aux catholiques de France. On pouvait y lire que le clergé et les fidèles tenaient bien peu à la conservation du concordat, opinion qui malheureusement gagnait du terrain parmi les catholiques, sous l'impulsion de quelques monarchistes et aussi d'un membre d'une congrégation religieuse trop fougueux et trop militant.
Ces deux actes, joints à d'autres du même genre, servirent à attiser le feu ; et le gouvernement, par la peur habituelle d'une interpellation, exécuta les deux mesures projetées
contre les prélats. Le cerbère radical fut satisfait mais non rassassié.
Ces douloureux incidents et d'autres encore apportaient de grands obstacles à la politique du Saint-Siège, mais n'empêchaient pas qu'elle ne suivît son cours à l'intérieur de la nation. Beaucoup de catholiques et même un certain nombre de républicains commençaient à en reconnaître la sagesse, mais surtout l'épiscopat, en grande majorité, y adhérait peu à peu avec pleine conviction.
Toutefois l'on exprima à cette époque quelques doutes sur l'obéissance de certains prélats aux instructions de Rome ; de nombreuses requêtes furent même adressées au Saint-Père sur l'attitude de plusieurs évêques, en sorte que le cardinal Secrétaire d'Etat me demanda, au nom de Sa Sainteté, de lui faire connaître la conduite de l'épiscopat en face des directions politiques du Saint-Siège, et de lui indiquer les évêques qui lui étaient ouvertement favorables, ceux qui l'accueillaient avec froideur et ceux qui lui étaient opposés.
Je répondis sur ce sujet délicat dans mon rapport dyi 23 juin 1892, qu'il me plaît de faire connaître afin que l'on sache l'opinion que j'avais de l'épiscopat. J'annonçais d'abord que, pour avoir des informations détaillées et précises sur la question, je m'étais adressé à un distingué et sage personnage (Mgr. Bourret, évêque de Rodez), qui connaissait à fond l'épiscopat français et dont la parfaite impartialité pouvait m'assurer un jugement exact. Il me répondit par les paroles suivantes :
« Les derniers écrits du Saint-Siège et la direction donnée par le Saint-Père ont trouvé dans l'épiscopat et le clergé français une complète adhésion. Il peut bien y avoir -quelques regrets parmi certains prêtres et certains évêques un.
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peu plus attachés par leur éducation, ou leur tradition de famille, aux anciens régimes; mais, outre que ces personnes sont peu nombreuses, soyez persuadé que l'esprit de soumission et d'obéissance, qui est complet chez nous, mettra facilement au second rang ces regrets de ces vieux attachements. Il y aurait plutôt à craindre quelque mécontentement intérieur parmi les membres du clergé et des congrégations religieuses, plus ardents par caractère, en face de la condescendance du Pape vis à vis d'un gouvernement qui ne se montre guère reconnaissant de ces avances. La vivacité du tempérament, un zèle moins mesuré, un caractère militant, la conviction qu'une résistance aurait amené de meilleurs effets, et surtout l'irresponsabilité des résolutions à prendre et de la bataille à conduire, peuvent bien parfois produire chez certaines natures quelques divergences d'opinion et quelques appréciations plus ou moins raisonnées sur la politique suivie par le Saint-Siège; mais là encore il n'y a aucun danger. L'obéissance sera complète et l'adhésion du cœur et de l'esprit aussi » .
Quant à la politique de longanimité du Saint-Siège, cet éminent personnage ajoutait qu'elle était la seule bonne en ce moment: «Mon opinion la plus formelle est que, malgré tout, il faut patienter, se défendre pied à pied avec une fermeté douce, et éviter, coûte que coûte, une rupture » .
Après avoir communiqué au cardinal Secrétaire d'Etat les appréciations et les renseignements de ce personnage, j'ajoutais de mon côté que les évoques français, en adhérant à la déclaration des cinq cardinaux dans laquelle était exprimée « l'adhésion franche et loyale aux institutions du pays » , avaient donné une preuve manifeste de leur soumission aux directions pontificales. Eu outre, appartenant en grande majorité et presque en totalité à la bourgeoisie ou à
la démocratie du pays, ils ne pouvaient avoir en principe aucune préférence spéciale pour la forme monarchique et par suite aucune répugnance pour la forme républicaine. Si quelques-uns ont eu, ou ont encore, des préférences pour la monarchie, il faut l'attribuer au fait que le clergé a vécu pendant des siècles sous ce régime, et que la république n'a point donné jusqu'à présent des preuves suffisantes de sagesse et de respect envers la religion.
Faut-il dire cependant que tous les évêques soient également partisans de la politique du Saint-Siège et également persuadés qu'elle est bonne et utile pour les intérêts de la religion en France?
A cette question je répondais que non.
Il y a des évêques qui vivent dans des régions (comme la Bretagne et la Vendée) où les tendances monarchistes sont répandues et tenaces, et les évêques placés dans ces milieux ne sont personnellement point attirés vers la république, et ne ^ pourraient point même le paraître devant le public. Il y en a d'autres, bien que peu nombreux (et ici j'en citais deux ou trois), qui, par éducation et par tradition de famille, sont liés aux anciens régimes.
Je puis dire aussi avec quelque fondement que, par rapport à la plus ou moins grande propension à suivre les directions du Saint-Siège, les évêques peuvent se partager en deux groupes principaux : ceux des diocèses du Nord et ceux des diocèses du Midi. Les évêques du Nord, se trouvant au milieu de populations moins attachées aux anciens régimes, se sont prononcés avec plus grande franchise pour l'acceptation de la forme républicaine ; ceux du Midi au contraire, où les passions politiques sont plus ardentes et les partis plus nettement tranchés, ont usé de plus de précautions et de réserve. Les uns aussi bien que les autres, mais spécia-
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lement les seconds, ont soin, dans cette période de transition, de ne point trop s'aliéner les monarchistes, qui fournis sent une bonne partie des ressources nécessaires aux œuvres pies et qui forment, en grande partie, la classe élevée de leurs diocèses respectifs.
A mesure que le mouvement s'étendra et que le temps ramènera le calme et la réflexion, ou tout au moins la résignation chez les monarchistes, aujourd'hui réfractaires, les évoques deviendront plus explicites. Etant donné les clameurs de la presse et des salons monarchistes, il serait difficile d'obtenir des évêques une action plus énergique ou plus ouverte en faveur de la politique du Saint-Siège. Telle fut la teneur de mon rapport.
J'aurais pu fournir des indications plus précises sur l'un ou l'autre prélat: j'aurais pu signaler surtout l'attitude de certains prêtres, et spécialement d'un membre d'une congrégation religieuse qui non seulement n'adhérait pas, mais faisait obstacle secrètement et parfois ouvertement aux directions pontificales ; mais je crus chose trop délicate et inutile pour le Saint-Siège d'entrer dans les détails personnels. J'ai toujours eu pour système de n'accueillir qu'après un contrôle sévère et précis les renseignements qui m'étaient fournis sur la conduite d'une personne ou d'une autre, sachant bien que dans ces temps d'excitations des passions, les relations sont rarement impartiales.