CHAPITRE IX
Lettre pontificale
C3 mai 1892).
Résumé de la lettre pontificale du 3 mai 1892. — Accueil fait par les radicaux et les monarchistes. — 'L^ Union de la France chrétienne.
— Lettre du cardinal Rampolla à Mgr. Richard, président de l'Union.
— Dissolution de l'Union. — L'opposition des monarchistes: la déclaration de la droite monarchique. — Les objections de M. Emile OUivier. — Lettre de Léon XIII à l'évêque de Grenoble. — Impression qu'elle produit sur les monarchistes, les juifs, les radicaux, les républicains modérés. — Entretien avec M. de Rothschild, M. Brisson, M. Carnot, président de la République.
Mais si l'épiscopat adhéra en général, avec plus ou moins de spontanéité, aux directions pontificales, il n'en fut pas de même des catholiques laïcs, inféodés aux anciens partis monarchiques.
L'encyclique du \% février était claire et lumineuse; mais l'esprit de parti et les illusions de ceux qui cherchaient à concilier la parole du Pape avec leurs préférences politiques, avaient accumulé autour de ce document des obscurités, des doutes et des distinctions sans fin. D'autres, plus audacieux et imbus d'esprit gallican, comme nous l'avons indiqué plus haut, s'étaient appliqués à contester au Saint- Père le droit de s'ingérer dans ces questions, qu'ils déclaraient être purement politiques et de leur compétence exclusive.
Devant ces confusions et ces attaques, le Saint-Père résolut d'élever de nouveau la voix. Une adresse de l'épiscopat avait
apporté à Sa Sainteté l'adhésion de l'Eglise de France aux doctrines de l'encyclique. Léon XIII en prit occasion pour compléter ses enseignements, en adressant, le 3 mai 1892, aux six cardinaux français, la lettre : « Notre consolation a été grande » . Ce nouveau document, comme l'encyclique, était, contrairement aux usages de Rome, écrit en français ; le Saint-Père voulait que sa voix fût entendue de tous et ne fût altérée par aucune traduction.
L'auguste Pontife affirme que son encyclique « a fait déjà beaucoup de bien et en fera, il l'espère, davantage encore » , mais il n'ignore pas les* attaques dont elle a été l'objet: « les attaques, nous les avions prévues. Partout où l'agitation des partis politiques remue profondément les esprits, comme il arrive maintenant en France, il est difficile que tous rendent de suite à la vérité cette pleine justice qui est pourtant son droit. Mais fallait-il pour cela nous taire ? Quoi ! La France souffre et nous n'aurions pas ressenti jusqu'au fond de l'âme les douleurs de cette fille aînée de l'Eglise!». Il avait vu que les divisions politiques paralysaient les efforts des hommes de bien et c'est pour cela qu'il avait dit : « Plus de partis entre vous; au contraire, union complète pour soutenir de concert ce qui prime tout avantage terrestre : la religion, la cause de Jésus Christ.
» En ce point comme en tout, cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. Cette idée-mère, qui domine toute notre encyclique, n'a pas échappé aux ennemis de la religion catholique. Nous pourrions dire qu'ils ont été les plus clairvoyants à en saisir le sens, à en mesurer la portée pratique » .
Et comme preuve de cette clairvoyance, le Pape cite l'acharnement redoublé de ces hommes hostiles à l'Eglise. Il relève qu'en cet état de choses son silence aurait été cou-
pable en face de Dieu et en face des hommes, laissant supposer qu'il contemplait d'un œil impassible les souffrances de ses fils, qu'il jugeait dignes d'approbation ou pour le moins de tolérance les ruines religieuses, morales et civiles accumulées par les sectes antichrétiennes, qu'il laissait les fidèles et spécialement le clergé sans direction ni appui. De plus, le Pape doit affirmer son droit divin d'enseigner « en face de ceux qui, sous prétexte de distinction entre la religion et la politique, prétendraient en circonscrire l'universalité » .
Après cela il fait appel, comme il l'a fait -déjà dans son encyclique, non seulement aux catholiques, mais « à tous les hommes de sens et de droiture, afin que tous se hâtent d'arrêter la France sur la pente qui mène aux abîmes » . Il continue en confirmant ses directions politiques d'une façon claire et catégorique. « Nous l'avons également expliqué et nous tenons à le redire, pour que personne ne se méprenne sur notre enseignement : un des moyens d'amener l'union nécessaire au salut de la religion et de la France est d'accepter sans arrière-pensée, avec cette loyauté qui convient au chrétien, le pouvoir civil dans la forme où, de fait,' il existe. Ainsi fut accepté en France le premier Empire, au lendemain d'une effroyable et sanglante anarchie ; ainsi furent acceptés les autres pouvoirs, soit monarchiques soit républicains, qui se succédèrent jusqu'à nos jours».
Et répétant ce qu'il avait dit dans l'encyclique sur le motif principal de cette acceptation, il poursuit: « Lors donc que, dans une société, il existe un pouvoir constitué et mis à l'œuvre, l'intérêt commun se trouve lié à ce pouvoir, et l'on doit pour cette raison l'accepter tel qu'il est. C'est pour ces motifs et dans ce sens que nous avons dit aux catholiques français : Acceptez la république, c'est à dire le pouvoir
constitué et existant parmi vous, respectez-le, soyez-lui soumis comme représentant le pouvoir venu de Dieu».
Et pour qu'il ne restât aucune obscurité dans l'esprit des catholiques, il explique comme une suite des vicissitudes humaines la chute des pouvoirs et leur remplacement par d'autres régimes. « Les changements sont loin d'être toujours légitimes à l'origine ; il est même difificile qu'ils le soient. Pourtant, le critérium suprême du bien commun et de la tranquillité publique impose l'acceptation de ces nouveaux gouvernements établis en fait à la place des gouvernements antérieurs qui, en fait, ne sont plus. Ainsi se trouvent suspendues les règles ordinaires de la transmission des pouvoirs, et il peut se faire même qu'avec le temps elles se trouvent abolies » .
La lettre insiste ensuite sur la distinction entre les pouvoirs constitués et la législation, et déclare que personne ne peut trouver déraisonnable que les catholiques usent de leur activité et de leur influence « pour amener les gouvernements à changer en bien des lois iniques ou dépourvues de sagesse... Sur le terrain religieux ainsi compris, les divers partis politiques conservateurs peuvent et doivent se trouver d'accord. Mais les hommes qui subordonneraient tout au triomphe préalable de leur parti respectif, fût-ce sous le prétexte qu'il leur paraît le plus apte à la défense religieuse, seraient dès lors convaincus de faire passer, en fait, par un funeste renversement des idées, la politique qui divise avant la religion qui unit. Et ce serait leur faute si nos ennemis, exploitant leurs divisions comme ils ne l'ont que trop fait, parvenaient finalement à les écraser tous » .
Cette lettre excluait désormais toute équivoque : il fallait l'accepter ou se déclarer rebelle à la parole du Pape. L'impression générale fut que le Saint-Père avait voulu précisément par cet acte, suivant à peu de distance l'encyclique
JFiRRATA, Mémoires - Tom. II. 16
du 16 février, établir Ja doctrine catholique avec une telle netteté et une telle fermeté que personne désormais ne pût de bonne foi s'abstenir de la suivre, en prétextant des doutes, des équivoques, des malentendus, ou en espérant que le Saint-Père reculerait devant les difficultés et les résistances.
Aussi cette lettre produisit-elle un effet plus profond et plus définitif que l'encyclique elle-même. Mis dans l'impossibilité d'équivoquer, les partis prirent par rapport à elle une attitude plus tranchée. Les radicaux se montrèrent plus violents, plus grossiers que de coutume, et spécialement la Lanterne et la Justice.
Les journaux monarchistes, les uns d'une manière plus acerbe, les autres d'une façon plus délicate, se placèrent tous en opposition ouverte contre les enseignements du Saint-Père.
Le Saint-Père ne s'effraya pas de ces accès de radicalisme et de gallicanisme réunis. Son plan avait été arrêté avec trop de maturité et dérivait d'un point de vue trop élevé pour qu'il se laissât arrêter par ces résistances. Laissant de côté les radicaux sur lesquels il ne pouvait avoir aucune influence directe, et dont les fureurs ne pouvaient que le confirmer dans ses décisions, il mit tous ses soins à agir sur les catholiques.
Nous avons déjà parlé de V Union de la France chre'tienne^ qui, composée presque exclusivement de monarchistes, sous la présidence du cardinal Richard, servait à couvrir une organisation monarchique. A l'apparition de l'encyclique du 16 février, une circulaire de cette association avait dit: « Nous retrouvons dans l'encyclique du souverain Pontife le programme même de notre œuvre. L' Union de la France
chrétienne, par ses déclarations aussi bien que par ses actes, a déjà montré qu'elle marchait dans cette voie » .
Mais ces paroles renfermaient une équivoque ; elles n'avaient en vue que l'union des catholiques, et passaient sous silence que cette union, selon les instructions du Pape, devait se faire sur le terrain constitutionnel. Cette équivoque n'échappa point à quelques membres distingués de l'Union qui, plus dociles à la voix du Pape, se retirèrent de l'association, après cette circulaire. MM. Albert de Mun, Thellier de Poncheville, de Roquefeuille et Raoul Ancel donnèrent leur démission pour suivre plus fidèlement les instructions du Pape. M. Eugène Veuillot se retira pour le même motif et donna à V Univers une direction conforme aux vues du Saint-Siège. A l'apparition de la première lettre de Léon XIII, il avait dit justement :
« L'encyclique ne se borne pas à commander aux catholiques de s'unir; elle leur commande aussi d'agir et dit dans quelles conditions politiques l'action doit se faire. Ce n'est pas là un détail négligeable. Nous sommes convaincus qu'il faut suivre toutes les prescriptions de ce grand acte, c'est à dire accepter loyalement, en vue de la lutte religieuse, la forme gouvernementale que la France s'est donnée ».
Mais les autres membres de l'Union s'obstinèrent dans leur ancien programme. Plusieurs fois j'avais demandé à l'archevêque si à la suite des .actes pontificaux ces Messieurs avaient modifié leurs idées ; mais le cardinal avait dû me répondre qu'ils n'avaient point changé.
Cette situation ne pouvait plus durer sans de graves inconvénients ; elle causait en effet une déplorable confusion d'idées parmi les catholiques qui voyaient le cardinal Richard patronner une association qui, après les actes
du souverain Pontife, était restée monarchique comme auparavant, et reconnue comme telle par les monarchistes eux-mêmes.
Deux jours après la lettre du Saint-Père aux cardinaux français, le cardinal Rampolla me donnait communication d'une lettre qu'il avait adressée au cardinal Richard sur ce sujet. En voici la teneur:
« Dans son récent voyage à Rome, Votre Eminence a pu constater quelles sont les intentions précises du Saint-Père concernant la conduite à suivre par les catholiques, dans la situation actuelle en France, dans le but d'unir les forces conservatrices et de défendre avec efficacité les intérêts religieux qui sont intimement liés aux intérêts de la nation elle-même.
» Cette attitude, chaudement recommandée aux Français dans l'encj^clique du 16 février de cette année, inspirée par une conviction profonde et par le vif désir du bien, vient d'être confirmée et plus accentuée encore par le Saint-Père dans sa lettre en réponse à l'adresse d'adhésion que Votre Eminence lui a fait parvenir en même temps que les auti'es cardinaux ses collègues dans l'épiscopat, lettre qui doit déjà vous être parvenue. Comme conséquence de ce nouvel acte pontifical, il convient que j'appelle l'attention de Votre Eminence sur une circonstance qui a une relation spéciale avec votre respectable personne.
» Le Saint-Père connaît et apprécie la droiture d'intentions et le zèle que Votre Eminence a employés à fonder V Union de la France chrétienne, et, bien qu'il eût désiré dès le début que cette association, composée à vrai dire d'hommes remarquables et distingués, eût une base plus large, capable d'empêcher par le fait toute supposition défavorable, il n'a pas cru devoir vous adresser d'observations à ce sujet.
» Mais après les événements qui se sont succédés, et les derniers actes si explicites du Saint-Siège, il en est résulté que V Union de la France chrétienne, tout en ayant pour but la défense de la religion, donne lieu à des malentendus et à des équivoques, contient le germe de la division des forces catholiques, et ne se trouve pas non plus sur le terrain voulu par le Saint-Père, qui est le terrain légal et constitutionnel. Ce n'est plus le moment de maintenir des situations ambiguës ; les catholiques doivent se placer nettement sur la route tracée par le Saint-Siège, afin que tous comprennent que ceux qui réclament le respect de la religion et la liberté de l'Eglise ne sont point des ennemis occultes des institutions de la patrie et des pouvoirs constitués. Le Saint-Père est donc d'avis que Votre Eminence fasse connaître à ces très dignes Messieurs, de la manière paternelle qui lui est propre, les motifs exposés ci-dessus: il convient en outre qu'elle-même s'abstienne de prendre part aux travaux de cette association et de témoigner quelque autre solidarité avec elle.
» Dans la confiance que Votre Eminence secondera pleinement les vues du Saint-Père . . . » .
En d'autres termes, cette lettre avait pour but d'enlever à l'Union l'autorité morale qui lui venait de la présidence du cardinal Richard, afin que l'Eglise ne fût compromise en aucune manière, et pour cela on invitait l'archevêque à s'abstenir de prendre part aux travaux de cette association et de lui témoigner aucune solidarité.
Je ne sais si le cardinal Richard donna communication de cette lettre aux membres de l'Union : mais, quoi qu'il en soit, elle reçut presque aussitôt après un autre coup, direct cette fois, qui détermina sa dissolution. A cette époque eut lieu l'assemblée des catholiques de Paris sous la direction de V Union de la France chrétienne; selon la coutume, le
comité envoya au Saint-Père une adresse dans laquelle il gardait le silence le plus absolu sur les directions politiques du Saint-Siège, qui cependant formaient la grande question du moment.
Le cardinal Rampolla répondit par le télégramme suivant du 12 mai : « Le Saint-Père a accueilli avec satisfaction les protestations d'absolu dévouement des catholiques français, étroitement unis pour la défense de la liberté religieuse, et dans la ferme confiance qu'ils suivront à cet effet la conduite tracée dans ses dernières lettres pontificales, en se plaçant sur le terrain constitutionnel, il leur envoie avec une paternelle affection la bénédiction apostolique » .
Ce télégramme arriva le 13 au matin entre les mains du sénateur Chesnelong, président de l'Union. Dans l'après-midi, je fis une visite à cet excellent catholique pour lui remettre un exemplaire de la seconde lettre pontificale, que le Saint- Père désirait voir distribuée à quelques personnages importants et à diverses notabilités du parti monarchique. Je le trouvai affligé et abattu par ce télégramme. Il en avait bien saisi la signification; et en homme loyal qu'il était, il comprenait parfaitement qu'il fallait prendre une décision nette et franche : ou dissoudre l'Union, ou accepter avec franchise les directions pontificales du Saint-Siège.
Je fis tout ce que je pus pour qu'il adoptât ce second parti, faisant appel aux sentiments d'obéissance filiale envers le Saint-Siège qu'il avait témoignés en toute occasion. Mais l'excellent sénateur, tout en me déclarant formellement qu'il restait toujours catholique dévoué et respectueux envers le Pape, qu'il continuerait à défendre, comme par le passé, les intérêts de l'Eglise, s'attacha à me démontrer qu'il ne pouvait adhérer à la république sans mentir à toute sa vie politique ; que, même s'il le faisait, cette adhésion ne serait
crue sincère par personne, et nuirait aux directions politiques du Saint-Siège beaucoup plus qu'elle ne les aiderait.
Je n'insistai pas davantage, reconnaissant qu'il y avait une grande part de vérité dans les considérations de M. Chesnelong. Le 17 mai paraissait dans les journaux une note du comité démissionnaire de V Union de la France chrétienne, ainsi conçue : « L'Union s'était fondée sur un terrain de neutralité politique, pour grouper autour de la défense religieuse tous les honnêtes gens, quelles que fussent leurs opinions. Ce terrain ne paraissant pas répondre aux désirs exprimés par le Saint-Père, le comité de l'Union, dont la défense religieuse était l'unique objet, croit remplir un devoir en se séparant ».
Cette note produisit dans le public une certaine impression et, comme il arrive en de pareilles circonstances, les commentaires furent favorables ou contraires, selon les partis d'où ils provenaient.
J'appris que la séance où cette décision fut prise avait été calme, et l'attitude des membres respectueuse envers le Pape. Malheureusement l'Union ne se sépara pas complètement, et continua à publier un journal hebdomadaire, imprimé rue de Grenelle, et destiné à circuler dans le monde monarchiste. Ce périodique combattait indirectement plus ou moins, comme la Vérité, la politique du Saint-Siège et, plus d'une fois, le cardinal Richard eut à lui faire, comme il me le déclara lui-même, d'opportunes remarques. Moi aussi j'eus à supporter quelques légères attaques de ce journal.
Mais si les membres de l'Union tinrent une attitude respectueuse à l'égard des directions du Saint-Siège, mettant en fin de compte leur foi religieuse au-dessus de leurs convictions politiques, il se produisit d'autre part un mouvement ouvertement royaliste et gallican, parmi un groupe de con-
servateurs monarchistes. Mgr. T' Serclaes, dans son ouvrage Le Pape Léon XIIL (chap. 38, p. 461 suiv.), a résumé avec exactitude cette résistance sous toutes ses formes, y compris la déclaration de la droite monarchique, que l'on peut appeler l'expression la plus raffinée de toutes les erreurs gallicanes sur cette matière.
Dans les commencements cette résistance revêtit une forme discrète, et le mot d'ordre fut d'affirmer, afin de confondre les idées, que l'encyclique du Pape ne contrariait en rien la politique monarchique. La Gazette de France se distingua en cette gymnastique difficile, déclarant avec un enthousiasme simulé que tout, dans les instructions de Léon XIII, convergeait vers le triomphe de la monarchie; ce dont elle remerciait avec effusion le Saint-Pere. La Corresiiondance Nationale, organe du comte de Paris, s'inclinait devant l'encyclique, mais déclarait nettement que « tout en continuant comme par le passé à prendre la défense des intérêts catholiques au nom de la liberté, les monarchistes restent un parti politique et demeurent unis autour du prince qui est leur chef et du principe qu'il représente».
Le marquis de Lur Saluées avait dit le 13 février, donc' après la déclaration des cardinaux, devant le comité monarchique de la Gironde : « Comme catholiques nous nous inclinerons constamment devant la doctrine infaillible du souverain Pontife, mais comme citoj'ens français, nous appartenons à un parti politique qui a ses traditions, dans lesquelles la défense des droits de l'Eglise a toujours été au premier rang » . Il refusait donc « d'entrer dans aucune combinaison électorale dont la base serait l'adhésion à la république ». Et deux jours auparavant, au bancjuet monarchique de Bordeaux, il avait versé ouvertement dans le gallicanisme en disant: « Il est bien entendu que la politique française
reste exclusivement française et en dehors de toute influence étrangère, quelque respectable qu'elle puisse être » .
Cette formule trouva son application définitive dans la fameuse déclaration des députés de la droite monarchique, dont l'auteur principal fut, à ce que l'on dit alors, M. de Cazenove de Pradines. Ces députés, dont on ne peut savoir avec précision ni le nom, ni le nombre, établirent une distinction entre le catholique et le citoyen. « Comme catholiques, ils s'inclinent avec respect devant l'autorité infaillible du Saint- Père en matière de foi » , mais, « comme citoyens, ils revendiquent le droit qu'ont tous les peuples de se prononcer en liberté sur toutes les questions qui intéressent l'avenir et la grandeur du pays » .
La conclusion de cette déclaration était identique aux précédentes et tendait à revendiquer « cette indépendance des citoyens que la France exige de tous ses enfants » .
Cet acte, publié dans l' Univers du 10 juin, produisit une douloureuse impression parmi les populations catholiques habituées à considérer les hommes de la droite monarchique comme dévoués et soumis à la suprême autorité du Saint- Siège. Elle eut pour effet de rendre plus obstinée l'opposition d'une partie de l'aristocratie française, et en effet, dans les salons du faubourg Saint- Germain, on approuva et on loua cette déclaration, en blâmant de plus en plus âprement la politique du souverain Pontife. D'autre part, les hommes calmes et modérés furent immédiatement d'avis que ce document n'avait pas grande importance au point de vue politique, d'autant plus que la droite du Sénat, bien que sollicitée, refusa d'imiter l'exemple du groupe monarchique de la Chambre.
De plus, un député de droite me dit avoir appris de source certaine qu'à la réunion des députés monarchistes les assistants étaient en très petit nombre, que plusieurs s'étaient
abstenus ou avaient voté contre la déclaration, de sorte que le nombre de ceux qui l'avaient approuvée s'élevait tout au plus à une douzaine. Tel est le principal motif pour lequel cette déclaration parut sans signature, et sous forme d'un simple avis verbal. L'an des députés présents appela cet acte le testament de la droite monarchique; un autre, un acte mortuaire. En réalité, par cet acte irréfléchi et excessif, le parti monarchique se fit tort à lui-même plus qu'à la politique du Saint-Siège ; car certains députés qui faisaient partie de ce groupe se retirèrent, et ceux qui continuèrent d'en faire partie perdirent force et prestige devant le clergé et les vrais catholiques de la nation.
Cett-e manifestation donna à la politique de Rome un caractère de plus grande sincérité et réduisit au silence les radicaux qui proclamaient ne voir en elle qu'une simple tactique et une ruse de guerre.
La réfutation la plus serrée fut faite (qui le croirait?) dans la Libre Parole par Drumont, qui eut en cette circonstance un trait de lumière et de bon sens. Nous aimons à reproduire ses paroles qui, sans être en tous points d'une parfaite exactitude, contiennent beaucoup de vérité : « Il fallait voir à la Chambre, dans les couloirs, lorsqu'on a remis aux informateurs parlementaires le papier suspect endossé par M. le duc de Doudeauville, la tête épanouie des francs-maçons. Tout ce qui a dans les os de la moelle maçonnique, tout ce qui se réclame de l'acacia pour reconstruire le temple de Salomon, exultait d'une joie secrète à peine contenue, comme aux jours trop nombreux où la droite, par son insondable sottise, a tant de fois remis aux mains chancelantes de la gauche les atouts prêts à s'en échapper . . .
» Sur les quarante signataires (nous avons vu plus haut qu'ils ne furent qu'une douzaine) en trouverait-on seulement
cinq ayant franchement déclaré à leurs électeurs qu'ils voulaient la monarchie? Tous, ou jDresque tous, au contraire, à chaque élection, ont fait, avec force périphrases, l'acte d'adhésion que le Pape leur conseille et contre lequel ils protestent. Que les députés de la droite apportent donc leur profession de foi ; qu'ils mettent, en regard des mercuriales adressées au chef de la catholicité, les misérables circonlocutions républicaines à l'aide desquelles ils ont maintes fois essayé de faire « gober » leurs candidatures aux électeurs ouvriers!
» Que l'étranger n'intervienne pas dans nos affaires intérieures, cela va de soi ; mais qu'il soit interdit au chef religieux d'indiquer aux fidèles une direction d'esprit conforme à l'intérêt même de la religion, voilà qui passe un peu la mesure.
» Que M. le duc de Doudeauville n'accepte pas les conseils du Pape, c'est affaire à lui; mais c'est affaire également aux électeurs catholiques de savoir s'ils doivent désormais voter pour M. le duc de Doudeauville. Ce sont de ces choses qui se sentent plus qu'elles ne se raisonnent. Les électeurs catholiques en sont arrivés à ce point de lumière qu'ils comprennent maintenant la tactique maçonnique. Pour les francsmaçons, et par conséquent pour les juifs, et par conséquent pour les opportunistes, le danger n'est pas le roi ni les ro3'alistes. Ils s'en moquent comme d'une guigne et sont prêts à les subventionner à vie, tant cela les sert. Le danger pour eux, c'est un pape socialiste et une Eglise républicaine (sic), parce que cela les désarme, les démolit et les expulse de l'esprit des masses. Léon XIII gêne horriblement, par l'adhésion même de l'Eglise à la république, tous les petits jouisseurs bourgeois, tous les petits « enrichissez-vous » qui se sont faufilés et installés dans la forme républicaine pour
2ol' LlVRi: IV. - NONCIATURE DE FRANCE
y exploiter le pauvre monde, lui briser ses quatre illusions et lui manger ses quatre sous».
La politique du Pape eut à cette époque un autre contradicteur acharné, M. Emile Ollivier, ancien ministre de Napoléon III.
Se plaçant sur le terrain doctrinal, il prétendit, dans un article publié par le Figaro, établir une contradiction de principe entre Pie IX et Léon XIII. Après avoir dit que Pie IX avait condamné la maxime suivante, « que dans l'ordre politique les faits accomplis, par cela même qu'ils sont accom- 'plis, ont valeur de droit {Si/Uabiis, art. 69 et 61), il pose ainsi la question : « D'après Pie IX, le fait accompli n'a aucune valeur, s'il n'est conforme au droit ; d'après Léon XIII, dès qu'il est constitué et qu'il fonctionne, il s'identifie au droit et on lui doit en conscience et en honneur le même respect. La force créait déjà le droit dans les relations internationales, désormais elle le créera aussi dans l'origine de la constitution des Etats . . . En attendant que l'avenir prononce entre Pie IX et. Léon XIII, le choix est libre entre les deux opinions, car l'on peut dire comme nos anciens:' non de fide, ce n'est pas de foi » .
Avant tout M. Emile Ollivier aurait dû démontrer que l'empire dont il fut le ministre fut plus légitime que la république. Le premier s'éleva sur les ruines de la monarchie, et la seconde sur celles de l'empire, tombé sous le poids de ses erreurs et de ses fautes.
M. Ollivier aurait dû rappeler en outre que l'empire avait proclamé comme base de la légitimité le plébiscite (autre maxime condamnée par le Syllahus) et que la république eut également en sa faveur le plébiscite de la nation. Il n'était donc pas en droit de contester la légitimité de la
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république. Mais s'il avait été ministre de celle-ci, peut-être aurait-il été moins rigoureux dans l'application de pareils principes de droit public.
Une réponse doctrinale et complète lui fut donnée dans un article de V Os.servatore Romano. Le journal commençait par faire observer que la phrase attribuée à Léon XIII ne se trouvait pas textuellement dans l'encyclique, mais avait été composée en groupant différentes incises tirées de phrases disparates, moyen facile de se préparer une riposte victorieuse. Puis le journal romain ajoutait que le fait accompli, œuvire de l'injustice, de la fraude et de la violence, est éternellement injuste, inique et ne pourra jamais être le droit.
La réprobation formulée par Pie IX le fut également par Léon XIII, qui dit expressément: «Ces changements sont loin d'être toujours légitimes à l'origine ; il est même difficile qu'ils le soient». Mais le fait accompli doit aussi être considéré par rapport à l'état social auquel l'homme est destiné par Dieu lui-même et qui exige nécessairement une autorité sociale comme principe de conservation et de vie. Si donc celui qui est investi de cette autorité se trouve, en fait, dans l'impossibilité de l'exercer, il faudra ou que la société périsse ou qu'il y. ait un autre représentant de l'autorité sociale. L'on aura alors un gouvernement de fait auquel est due, tous les jurisconsultes le reconnaissent, de l'aveu de M. Ollivier lui-même, l'obéissance imposée par le bien commun et par la conservation sociale. Le principe dont dérive ce droit est aussi différent du fait accompli que la faute de l'homme est différente de la disposition de Dieu. Dieu dispose et ordonne qu'il y ait une autorité sociale, et en ce sens, toute autorité est de droit divin ; mais le fait qui détermine la personne qui est revêtue de cette autorité sociale est un fait humain, lequel peut être légitime dans
son origine, ou illégitime. Dans le premier cas, ce fait est sous la protection des lois de la morale et de la justice; dans le second, étant subordonné à la conservation sociale, s'il entre en collision avec elle, c'est cette dernière qui doit prévaloir.
U Osservatore distingue ensuite trois périodes qui se succèdent dans la révolution politique. La première est celle de la perturbation sociale, durant laquelle la résistance est licite et obligatoire, résistance cependant qui doit en général cesser quand elle est devenue inutile et ne servirait qu'à accumuler des ruines. La seconde période est celle de la conservation sociale, pendant laquelle le gouvernement, malgré le vice de son origine, correspond à la fin à laquelle est ordonné le pouvoir social. Les citoj^ens peuvent et doivent alors aider ce gouvernement à atteindre cette fin, quand bien même en agissant ainsi ils devraient le consolider et rendre difiîcile ou même impossible un retour au passé ; parce que le bien social est un bien supérieur.
Enfin, la troisième période est celle de la transformation sociale, pendant laquelle le pouvoir nouveau, ayant atteint une perfection ordinaire, répond aux exigences de ce bonheur temporel qui est la fin immédiate et prochaine de toute société humaine. Détruire cet état de choses, pour rétablir le pouvoir ancien, ce serait mettre un intérêt privé au-dessus de l'intérêt public. Jj Osservatore Romano fait remarquer que Léon XIII réclame da,ns son encyclique les devoirs qui incombent aux citoyens dans la période de conservation sociale. D'où il résulte que le Pape ne déclare pas si, de fait, la République française est un pouvoir légitime en soi, bien qu'il n'empêche pas les catholiques de soutenir cette opinion.
L'exposition de cette doctrine, de tout point inattaquable, détruisait complètement les sophismes de l'ancien ministre
de Napoléon III ; mais il ne se tint pas pour vaincu et entreprit avec le Moniteur de Rome une polémique, dont nous ferons grâce à nos lecteurs.
Le groupe monarchiste goûta beaucoup les articles de M. Ollivier, qui, lus avidemment dans les salons du Faubourg et dans les châteaux de province, fournirent à ce public d'agréables arguments de récrimination et de polémique.
Mais le Saint-Siège, bien que voyant avec déplaisir cette opposition qui outrepassait les limites permises et déterrait les vieilles erreurs gallicanes, ne se laissa pas ébranler par cette irritation, du reste très superficielle et restreinte à un groupe respectable quoique peu nombreux par rapport aux masses de la nation. Il crut opportun de parler de nouveau, de réfuter les objections des monarchistes, d'accentuer et d'élargir, avec grande sagesse, son appel non seulement aux catholiques, mais à tous les Français de bonne volonté, y compris ceux qui n'ont pas la foi.
Le 22 juin 1892, le Saint-Père, répondant à Mgr. Fava, évêque de Grenoble, qui lui avait rendu compte des résolutions prises au congrès catholique de la Jeunesse française tenu dans cette ville, louait en ces termes la soumission des membres du congrès aux enseignements du Saint-Siège: « Ces hommes ont donné par là un public et salutaire exemple qui venait à son heure. Il en est d'autres, nous regrettons de le constater, qui, tout en protestant de leur catholicisme, se croient en droit de se montrer réfractaires à la direction imprimée par le chef de l'Eglise, sous prétexte qu'il s'agit d'une direction politique. Eh bien ! devant ces prétentions erronées, nous maintenons, dans toute leur intégrité, chacun des actes précédemment émanés de nous, et nous disons encore : Non, sans doute, nous ne cherchons pas à faire de
la politique, mais quand la politique se trouve étroitement liée aux intérêts religieux, comme il arrive actuellement en France, si quelqu'un a mission, pour déterminer la conduite qui peut efficacement sauvegarder les intérêts religieux dans lesquels consiste la fin suprême des choses, c'est le Pontife Romain » .
La seconde partie de cette lettre a une largeur particulière et mérite d'être rapportée en entier. Le Pape, pour l'œuvre de la régénération de la France, demande le concours de ceux aussi qui ne partagent pas nos saintes croyances et il en indique la raison : « Le progrès de la vie religieuse dans les peuples, dit-il, est une œuvre éminemment sociale, vu l'étroite connexion entre les vérités qui sont l'âme de la vie religieuse et celles qui régissent la vie civile ; il résulte de là une règle pratique qu'il ne faut pas perdre de vue, et qui donne aux catholiques une largeur d'esprit toute caractéristique. Nous voulons dire que, tout en se tenant ferme dans l'affirmation des dogmes, et pur de tout compromis avec l'erreur, il est de la prudence chrétienne de ne pas repousser, disons mieux, de savoir se concilier dans la poursuite du bien, soit individuel, soit surtout social, le concours de tous les hommes honnêtes,
» La grande majorité des Français est catholique. Mais parmi ceux-là même qui n'ont pas ce bonheur, beaucoup conseryent malgré tout un fond de bon sens, une certaine rectitude que l'on peut appeler le sentiment d'une âme naturellement chrétienne; or, ce sentiment élevé leur donne, avec l'attrait du bien, l'aptitude à le réaliser, et plus d'une fois ces dispositions intimes, ce concours généreux leur servent de préparation pour apprécier et professer la vérité chrétienne. Aussi n'avons-nous pas négligé dans nos derniers actes, de demander à ces hommes leur coopération pour
triompher de la persécution sectaire, désormais démasquée et sans frein, qui a conjuré la ruine religieuse et morale de la France. Quand tous, s'élevant au-dessus des partis, concerteront dans ce but leurs efforts, les honnêtes gens avec leur sens juste et leur cœur droif, les croyants avec leur sagesse, les jeunes gens avec leur esprit d'initiative, les familles de haute condition avec leurs saints exemples : alors le peuple finira par comprendre de quel côté sont ses vrais amis et sur quelles bases durables doit reposer le bonheur dont il a soif; alors il s'ébranlera vers le bien et, dès qu'il mettra dans la balance des choses sa volonté puissante, on verra la société transformée tenir à honneur de s'incliner elle-même devant Dieu pour contribuer à un si beau et si patriotique résultat » .
Ces dernières paroles indiquent clairement le but suprême auquel tendait la politique du Saint-Siège : le bien de la religion et de la France; mais ce qui parut le plus nouveau et le plus sage dans cet acte, ce fut l'extension donnée aux forces conservatrices. Dans les siècles passés, l'Eglise et le clergé parurent un peu trop liés à la monarchie et à l'aristocratie, forces considérables, mais non uniques de la nation. Dans cette lettre, au contraire, le Pape fait appel à tous les éléments sains du pays, même s'ils n'appartiennent pas à la religion catholique, et les invite à un double effort : opposer une barrière solide aux conspirations sectaires, et conduire par leurs actes, par leur parole, par leurs exemples, les multitudes vers le bien, afin que la société ainsi transformée s'incline devant Dieu et respecte ses saintes et salutaires lois.
Cet appel du Pape fut considéré par quelques-uns comme le produit d'une généreuse illusion: les anciens chefs du mouvement catholique étaient habitués à croire qu'en dehors d'eux et du noyau respectable des catholiques militants, il
Febrata, Mémoires - Tom. II. 17
n'y avait pas en France d'autres éléments sur lesquels on pût foncièrement compter pour la défense et le triomphe de la cause catholique. Pour eux, dans le parti républicain, sauf de rares exceptions, il n'y avait que des ennemis à combattre. Cette persuasion, qui inspirait pratiquement toute leur conduite, avait pour effet de restreindre toujours plus l'armée conservatrice et de creuser un fossé toujours plus profond entre eux et le reste du pays. La conséquence inévitable était leur isolement progressif et leurs défaites de plus en plus nombreuses.
Le Saint-Père rompit d'un seul coup ces limites étroites, appelant sous la bannière de la religion, de la liberté et de l'ordre tous les hommes honnêtes, toutes les forces vives du pays, à quelque parti, à quelque religion qu'ils appartinssent, conformément à la grande et traditionnelle mission de l'Eglise.
Divers républicains modérés furent vivement frappés de cette paternelle et large invitation du Pontife, et comprirent mieux encore que l'on pouvait être à la fois catholique et républicain ; les protestants non sectaires reconnurent que le Pape, loin de rappeler les anciennes luttes, leur offrait la paix et n'avait en vue que l'émulation du bien commun; les juifs enfin, je parle toujours des non sectaires, apprirent avec plaisir que le Saint-Père ne les excluait pas de la catégorie des honnêtes gens et leur adressait aussi son appel.
Par rapport aux juifs, la lettre pontificale parut survenir à un moment particulièrement opportun. Le fameux duel entre le capitaine Meyer, Israélite, et le marquis de Mores, catholique, qui avait eu lieu ces jours-là et s'était terminé par la mort du premier, avait ravivé les ressentiments et les heurts entre les juifs et les chrétiens. La parole du Pape fat saluée comme une parole de paix et de conciliation.
Le baron Alphonse de Rothschild, chef de la famille, vint personnellement à la nonciature exprimer sa vive satisfaction pour l'acte pontifical, dont il avait apprécié la haute et noble portée, et me prier de vouloir bien transmettre au Saint Père ses vifs et respectueux remerciements et ceux de sa famille.
Je profitai de cette conversation avec M. de Rothschild pour lui faire comprendre que si le Saint-Père, par sa noble et généreuse initiative, avait invité tous les hommes honnêtes, j compris les juifs, à former une seule armée du bien pour combattre les attentats contre la religion et contre la société, il attendait en retour que les fils d'Israël, qui ne sont pas très nombreux en France mais qui sont très puissants, cessassent d'appuyer la franc-maçonnerie et les sectaires conjurés contre l'Eglise catholique. Je lui fis bien remarquer que je n'entendais pas incriminer tous les juifs, mais que j'étais forcé de constater qu'il j en avait toujours un fort noyau aux premiers rangs, quand il s'agissait de promouvoir ou d'encourager des attaques et des vexations contre le clergé, contre les congrégations et contre les intérêts religieux. Cette attitude ne pouvait que susciter parmi les catholiques des ressentiments qu'il était ensuite difficile de calmer, sinon au^ profit unique des incrédules et des socialistes, lesquels en dernière analyse finiraient par se retourner contre les croyances et beaucoup plus encore contre les richesses des juifs.
Le baron ne contesta pas qu'un certain nombre de juifs méritaient les remarques que j'avais faites; mais il m'affirma à plusieurs reprises que ceux-là Qe représentaient pas les sentiments de la majorité des israélites français. Ceux-là, ajouta-t-il, sont rebelles à toute direction ou discipline de leurs chefs, comme certains catholiques qui se révoltent contre
l'autorité et les croj'ances de l'Eglise. Comme je faisais remarquer que la maison Rothschild avait de nombreux moyens d'influence pour agir sur tous les Israélites, il m'assura avec des paroles très courtoises qu'il ne manquerait pas de s'employer dans le sens des instructions du Saint-Père, dont il reconnaissait l'opportunité et la profonde sagesse.
Avant de terminer ce chapitre, je dois noter que devant cette lettre pontificale à l'évêque de Grenoble les monarchistes montrèrent une attitude un peu plus correcte, non qu'ils fussent plus convaincus de la justesse des idées qu'elle contenait, mais après leur emportement, auquel le parti catholique avait fait un accueil assez froid, ils comprirent qu'il convenait de modérer leur attitude et leur langage.
Dans le camp radical et même opportuniste, la lettre du Saint-Père ne fit qu'augmenter les appréhensions et les craintes. Ils comprenaient que le Pape choisissait un terrain large et solide ; qu'il ne se limitait plus aux seuls catholiques, mais tendait à attirer à lui toute la partie saine et modérée du pays, cherchant à isoler uniquement les intolérants, les révolutionnaires et les sectaires. Ils prévoiraient de là la formation de deux partis nettement distincts et opposés, d'où la scission de l'armée républicaine en deux fractions, et enfin le grave danger pour les radicaux de^- devenir une minorité et de ne plus avoir la force nécessaire pour pousser le pays et spécialement la Chambre et le Sénat dans la lutte religieuse.
M. Brisson était l'un des hommes les plus marquants parmi les radicaux. Je l'avais déjà rencontré lors de la nonciature de Mgr. Czacki ; je le revis à un dîner chez le ministre de l'instruction publique le 2 juillet 1892. Il ne s'exprima pas très nettement sur cette lettre du Pape ; mais il me fit comprendre en général que l'importance et le but
des actes pontificaux ne lui avaient point échappé Je lui fis observer que le Pape n'avait d'autre dessein que la paix religieuse et le bien de la France, et que par suite les Français devaient lui en être reconnaissants, M. Brisson me répondit d'une manière très polie, mais non sans une certaine pointe d'ironie, qu'en France tous ne comprenaient pas cette bienveillance spéciale de Léon XIII, et que quelques-uns continuaient d'en douter, après que Sa Sainteté avait conseillé aux catholiques d'Allemagne d'approuver le fameux septennat militaire demandé par Bismarck, et dirigé en réalité contre la France. Je lui expliquai naturellement que Bismarck avait formulé un dilemme: ou l'approbation du septennat, ou la guerre immédiate contre la France, afin que celle-ci n'eût pas le temps d'augmenter ses forces; que par suite le Pape, en conseillant l'approbation du septennat, avait pour but d'empêcher la guerre. Mais M. Brisson ne parut pas très convaincu de ma réponse.
D'autres hommes politiques de ce même parti, avec lesquels j'eus l'occasion de me rencontrer à cette époque, avaient remarqué, non sans une certaine appréhension, les nouvelles directions du Saint-Siège. Je m'efforçai de démontrer à tous que le Pape, en France, pas plus qu'ailleurs, ne faisait pas de questions de personne; qu'il ne se préoccupait point des partis, mais uniquement de mettre fin à la lutte religieuse ; que chacun pouvait prendre pour son propre compte l'appel pontifical, du moment qu'il voulait y apporter bonne intention ; enfin que le désir du Pape n'avait rien que de légitime et de raisonnable.
Mais si les radicaux s'inquiétaient de la politique du Saint-Siège, les républicains modérés en étaient au fond satisfaits. Se plaçant au-dessus des anciens préjugés, ils voyaient dans cette direction du Saint-Siège la consolidation de la
république, l'union des citoyens, et la fin des vexations religieuses, soulevées par les radicaux et dont ils étaient plutôt fatigués.
Le 21 et le 28 mai, dans deux soirées, l'une à l'ambassade d'Autriche, et l'autre à l'ambassade de Eussie, j'eus l'occasion de rencontrer M. Carnot, président de la République, et de lui parler de la nécessité de travailler à la pacification religieuse et de ne point la compromettre par des mesures inutiles et injustifiées. Le président me répondit dans les termes les plus courtois, exprimant son vif désir de la paix religieuse, ainsi que sa grande estime et son respect pour le Saint-Père. Il me parla aussi de la suspension de traitement de quelques évêques, mesure qui en ces jours-là avait grandement exaspéré les catholiques. Le gouvernement, m'affirma-t-il, se contenterait volontiers de la déclaration comme d'abus du conseil d'Etat, quand il y avait quelque chose d'excessif dans les actes épiscopaux ; mais les catholiques attachaient si peu d'importance à pareille déclaration, que le gouvernement se trouvait contraint devant l'opinion publique d'ajouter quelquefois la suppression de traitement. Il exprima enfin l'espoir, quand ces petites difficultés auraient disparu, qu'on arriverait à une situation normale et tranquille, ce qu'il désirait sincèrement dans l'intérêt de l'Eglise et de l'Etat.