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quand fut prise cette décision, mais qu'il aurait exprimé un avis contraire B'ifl. y avait assisté. Il ajouta toutefois qu'il n'attachait pas grande importance à ce procès, qui, d'après ses prévisions,, se terminerait par une simple amende ou une autre solution tout aussi bénigne. A cela je répliquai que j'attendais au contraire un acquittement complet, car aucun juge impartial ne pouvait trouver outrageantes les paroles de l'archevêque d'Aix ; j'étais d'ailleurs confirmé dans cet espoir par l'exemple de Mgr Gotton, évêque de Valence, qui s'était exprimé en termes beaucoup plus vifs et avait été acquitté par la Cour d'appel. A la fin de la conversation, M. Ribot me fit comprendre en termes assez voilés que, si •l'archevêque écrivait une lettre d'explications au ministre des Cultes, l'affaire serait assez simplifiée. Je répliquai que cela eût été possible avant la citation, mais qu'il me paraissait peu vraisemblable que, l'archevêque y consentît, après avoir reçu une citation à comparaître devant le tribunal.
Deux jours après, dans l'une des audiences accoutumées, M. Ribot me dit que la situation se compliquait à raison des lettres publiques que certains prélats, par exemple i'évêque d'Annecy, adressaient au Président de la République. Les radicaux, ajoutait-il, se proposaient de rouvrir la discussion commencée dans la séance du 29 octobre dernier (rapport du 1er novembre, n° 66). Dans !I'audience suivante (rapport du 6 novembre, n° 67), M. Ribot constatait que les nombreuses adhésions des évêques, publiées incessamment, dans les journaux, produisaient, bien que pour des motifs différents, une vive excitation et à droite et à gauche dans la Chambre, ce qui pouvait, à un moment donné, exposer le Cabinet à un grave péril. Je répondis à M. Ribot que le gouvernement avait lui-imême créé cette situation, d'abord par sa circulaire inopportune et ensuite par le procès intenté à l'archevêque d'Aix, prélat vénérable par son âge, par ses vertus, et très aimé de son peuple. M. Ribot ne répliqua point ; mais quatre jours après, il me manifesta explicite- •ment le désir de voir s'arranger l'affaire en empêchant le procès. Le moyen qu'il proposait était le même : une lettre
d'explications du prélat à M. Fallières. Sans prendre aucun engagement, je discutai avec lui les termes de cette lettre, après avoir posé la condition préalable qu'elle ne devait blesser en aucune manière la dignité de l'archevêque. On écarta donc toute formule qui ne parut pas adéquate, et à la fin M. Ribot me dit que l'on pouvait regarder comme suffisante une lettre dans laquelle l'archevêque dirait simplement « qu'il n'avait eu aucune intention d'offenser la délicatesse et l'honneur de M. le Ministre des Cultes et regrettait que certains aient pu donner cette interprétation à ses paroles ».
Cette lettre écrite, M. Fallières, le jour de l'audience, retirerait son action. Cette formule me sembla n'offenser en aucune manière la dignité de l'archevêque ; de plus elle était conforme à la charité chrétienne, comme le fit remarquer un pieux et savant religieux à qui je confiai secrètement la chose. Après tout, devant le tribunal, le vénérable prélat aurait été obligé de faire une déclaration semblable ; il ne s'agissait donc que de l'anticiper de quelques jours. Les cardinaux Richard et Place (ce dernier se trouvant alors à Paris; , étaient d'avis, comme Mgr Freppel, que Mgr Gouthe- Soulard, pour éviter ce procès, écrivît une lettre d'explications à M. Fallières. Ces deux prélats estimèrent aussi que la formule indiquée plus haut ne présentait aucun inconvénient. Comme ils savaient que le cardinal Foulon, archevêque de Lyon, était intimement lié avec ce prélat, ils se servirent de son intermédiaire pour lui faire cette proposition et lui conseiller de s'y conformer.
Le cardinal Foulon accepta cette mission, mais sans aucun résultat. Venu quelques jours après à Paris, il nous raconta de vive voix que Mgr l'archevêque d'Aix n'était point disposé à écrire une lettre d'explications à M. Fallières, car il considérait cette démarche comme contraire à sa dignité et à la fierté qui convenait en pareilles circonstances. C'était une manière comme une autre de concevoir la dignité et la fierté épiscopales ; mais le cardinal Richard ne partageait pas cette manière de voir, et me dit que lorsque l'archevêquo serait arrivé à Paris pour son procès (le cardinal lui
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avait très courtoisement offert l'hospitalité dans son palais), il s'emploierait à le persuader.
De mon côté, je ne renonçai (point a itout espoir de réussir, .et je fis un nouveau pas pour simplifier la chose et la rendre plus facile. Dans la, conversation que j'eus le 18 novembre avec M. RibO't, je lui proposai, pour empêcher le procès, un autre moyen terme : l'archevêque ferait devant le tribunal la déclaration de n'avoir eu aucune intention d'offenser la personne du ministre, et celui-ci, séance tenante, retirerait son action. M. Ribot se montra favorable à ce projet et me dit qu'il en parlerait à son collègue dans la journée et me donnerait une réponse le lendemain.
Mais cette tentative ne devait pas réussir davantage.
Quelques heures après ma conversation avec M. Ribot, paraissait dans les journaux une lettre adressée à Mgr Turinaz évêque de Nancy, dans laquelle Mgr Gouthe-Soulard parlait en termes peu courtois et même assez ironiques, de M. Fallières, qu'il disait ne connaître ni d'Eve ni d'Adam, et « n'avoir pas songé à lui, ayant à s'occuper d'autre chose... ». Le bon archevêque, sous l'impression flatteuse de tant de lettres de félicitations, avait perdu son calme et oublié que M. Fallières, en tant que ministre des Cultes, ne pouvait, sous le régime concordataire, être ignoré de lui et traité de cette façon. Le lendemain, M. Ribot envoyait à la nonciature M. Crozier, chef de son cabinet, pour me dire qu'après cette lettre dans laquelle Mgr Gouthe-Soulard avait ainsi pris position, raccommodement que j'avais proposé, et pour lequel M. Fallières s'était montré bien disposé, ne pouvait plus avoir lieu.
Le procès allait donc suivre son cours et personne ne pouvait prévoir quet en serait le résultat. Les articles passionnés des journaux avadeait ^enflammé les imaginations ; et la franc-maçonnerie, qui voyait avec plaisir cet état de choses bien fait pour amener le gouvernement à de nouvelles mesures contre la religion, activait le feu par le moyen de ses organes à elle. Les évêques, poussés par leurs instincts généreux et excités par la presse monarchiste, se solida-
risaient avec leur collègue persécuté et écrivaient des lettres qui manquaient parfois de calme et de mesure.
Le 24 novembre était le jour fixé pour l'audience du tribunal ; j'avoue que le danger de voir compromettre la politique du Saint-Siège dès son début me causait une certaine agitation. Un réquisitoire trop violent du procureur général de la République contre l'archevêque d'Aix et contre le clergé, et une sentence trop sévère contre ce prélat, auraient pu rallumer la lutte religieuse et exposer très probablement les catholiques, encore divisés, faibles, désorganisés, à de nouveaux coups. Je priai donc et fis prier pour que Dieu éloignât ce malheur de son Eglise.
Je me rendis le 22 chez M. Ribot pour faire de nouvelles instances en faveur de Mgr l'archevêque d'Aix. Je lui représentai combien la situation était devenue délicate et périlleuse des deux col es, et comment une nouvelle étincelle pouvait déterminer un incendie, les catholiques étant fatigués de ces longues persécutions et désirant ardemment un conflit décisif plutôt que de vivre en cet état. Je le priai donc d'employer toute son influence pour que le réquisitoire du procureur de la République fût correct et mesuré, et pour que le tribunal trouvât un expédient et s'abstint de condamner.
M. Ribot se montra enclin vers une solution mesurée ; mais il me déclara en même temps que la situation s'aggraverait beaucoup si les évêques, après la sentence du tribunal, envoyaient de nouvelles lettres à l'archevêque d'Aix. Il ajouta que le ministre des Cultes était exaspéré et ne présentait plus de candidat aux sièges vacants, pour témoigner son mécontentement envers l'épiscopat et même envers le Saint-Siège, qui n'avait pas empêché les lettres d'adhésion à Mgr Geuthe- Soulard. Je répondis à M. Ribot que le tort retombait au contraire tout entier sur le gouvernement lui-même, qui avait créé si imprudemment cette situation. Les lettres des évêques étaient une conséquence naturelle du procès, car l'épiscopat ne forme qu'un seul corps, et quand un membre est attaqué, les autres doivent naturellement en souffrir et témoigner de leur solidarité. Ces lettres étaient d'ailleurs
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entièrement légitimes, puisque M. Fallières ayant porté l'affaire devant les tribunaux, chacun était libre de montrer sa sympathie pour l'un ou pour l'autre. Quant au retard apporté à la présentation des candidats aux sièges vacants, je fis remarquer que ce seraient de mesquines représailles, auxquelles M. Fallières n'était nullement en droit de recourir, parce que la présentation des candidats était une chose réglée par le concordat, touchait à des intérêts majeur?, et, n'avait aucun rapport avec la question présente.
Après avoir fait cette démarche près du gouvernement, il me parut urgent que le Saint-Siège mît fin aux lettres épiscopales d'adhésion, qui ne pouvaient désormais avoir d'autre résultat que d'aggraver de plus en plus la situation sans aucun avantage pour l'Eglisei. Elles duraient depuis un mois environ et avaient prouvé plus que suffisamment l'esprit de fraternité et le zèle des évêques. Recommencer après le procès eût été forcer la note et, pour une question personnelle, tout importante qu'elle fût, compromettre gravement les intérêts de l'Eglise. C'était aussi l'avis des quatre •cardinaux archevêques .de Paris, Reims, Rouen et Lyon, et de tous les évêques protecteurs de l'Institut Catholique de Paris, lesquels, réunis le 18 novembre, avaient décidé qu'il fallait désormais agir avec beaucoup de circonspection et s'abstenir de nouvelles lettres d'adhésion à Mgr Gouthe-Soulard.
Après mon entretien avec M. Ribot, j'envoyai donc au cardinal Secrétaire d'Etat le télégramme suivant :
« Le ministre des Affaires Etrangères m'a signifié que de nouvelles lettres de l'Episcopat adressées à l'archevêque d'Aix après le procès augmenteraient l'irritation et pourraient avoir ■de. graves conséquences. Je sais que les quatre cardinaux et les évêques, réunis mercredi dernier à Paris pour l'Institut Catholique, ont résolu de s'abstenir de nouvelles adhésions. Mais je ne sais ce que vont faire les autres. Votre Eminence verra s'il n'est pas nécessaire de leur conseiller directement ou indirectement la même attitude. Le cas est urgent. »
Le cardinal Rampolla me télégraphiait le lendemain de recommander aux évêques la modération et le calme, « sans
compromettre le Saint-Siège >■. Cette dernière -phrase rendait mon action peu efficace, comme chacun peut le comprendre : car ne pouvant user de l'autorité du Saint-Siège, j'aurais dû me borner à un simple avis personnel, oe qui n'aurait pu suffire dans de pareilles circonstances d'effervescence. Je pris donc la résolution de m'en tenir là pour le moment et d'observer la situation.
Mais lorsque, après la sentence du tribunal, les adhésions épiscopales reprirent de plus belle, à commencer par celles des évêques d'Annecy et de Montpellier, je télégraphiai plus nettement au cardinal Rampolla en disant : « Je crois nécessaire que le Saint-Siège recommande promptement le calme et le silence aux évêques, sinon il en résultera des conséquences graves ». Le cardinal Rampolla une répondit le lendemain en ces termes précis : « Recommandez le calme et le silence aux évêques au nom du Saint-Siège ». Je ne perdis pas de temps, et le lendemain matin j'envoyai aux métropolitains une lettre confidentielle, dont voici la teneur : « Plusieurs membres de l'épiscopat français avaient exprimé l'avis de ne faire aucune manifestation ou adhésion publique à la suite du récent procès de Mgr l'archevêque d'Aix. Le Saint- Siège a trouvé cet avis sage et répondant aux circonstances présentes ; aussi désire-t-il le voir suivi, d'une manière uniforme, par tous les évêques. Je suis autorisé à faire cette communication à Votre Grandeur en la priant d'en faire part confidentiellement et aussi promptement que possible à tous ses suffragants ».
Reaùcoup de métropolitains, en r. l'accusant réception de cette lettre, déclarèrent qu'ils avaient trouvé éminemment sage le désir exprimé par le Saint-Père. Ma circulaire n'arriva cependant pas à temps pour empêcher une lettre très vive de Mgr Trégaro, adressée au ministre des GuCtes, et qui, d'après ce que me dit M. de Freycinet, détermina les radicaux à faire de nouvelles interpellations à la Chambre et au Sénat; mais tous les autres évêques gardèrent le silence.
Nous n'avons pas à rapporter ici les particularités du procès contre Mgr l'archevêque d'Aix. Le courageux prélat montra devant In Cour d'appol une très grande dignité, fit
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une noble et vigoureuse déclaration, se mettant très catégoriquement sur le terrain politique désigné par le Saint-Siège.
« Pour avoir un prétexte de inous faire la guerre, dit-il, et rester seuls à la tête des affaires de la France, les ennemis de l'Eglise nous représentent comme des irréconciliables systématiques ; ils savent qu'ils nous calomnient. Au nom de l'enseignement catholique de tous les siècles, renouvelé vingt fois dans les immortelles encycliques de Léon XIII, très grand théologien et très grand philosophe, je leur répète que l'Eglise catholique, constituée en vue des destinées éternelles de l'homme, ne poursuit aucun gouvernement de son antipathie systématique, pas plus qu'elle ne s'inféode à aucun ».
Il établit ensuite nettement la 'distinction nécessaire entre la forme de gouvernement et ses actes.
« Est-ce que vous croyez que nous serions Testés muets devant un roi ou un empereur, -qui nous aurait laïcisés, expulsés, casernes sans profit pour le pays, écrasés par des impôts injustes, qui sont la mont à brève échéance et sans bruit ? »
Il proclama finalement son désir de pacification, mais d'une pacification conforme à l'équité et à la justice.
« Soumis en bons citoyens à la Constitution de notre pays, nous souhaitons un apaisement loyal, nous nous en montrerons reconnaissants et nous y travaillerons de tout notre cœur. Mais l'apaisement dont on nous entretient est d'une nature toute particulière ; il consiste à ce que 'nous acceptions, souriants et satisfaits, les coups que depuis longtemps on nous prodigue et ceux qu'on nous promet. Cet apaisement serait notre 'avilissement : nous ne permettrons pas qu'on 'nous avilisse et on sera forcé de nous persécuter en face, ouvertement, 'non plus à la Julien l'apostat ».
L'archevêque d'Aix, dans cette défense, comme le dit M. Ganderax (Revue bleue, du 28 novembre 1891), avait peut-être déployé un peu plus que « toute la vigueur permise » ; mais on ne pouvait nier qaie son accent fût celui d'un prélat courageux, franc et profondément convaincu. Sa déclaration avait un autre précieux avantage. La religion y
avait été détachée de la politique et placée sur son véritable terrain légal, inattaquable. Ainsi cette importante et désagréable affaire apportait avec elle cette chose tout à faitinattendue, la séparation de la religion d'avec la .politique : un premier triomphe, par conséquent, de la parole d'Alger et de Rome. Et de fait, aucun évêq,ue ne prit occasion do cet incident pour attaquer la forme républicaine, et l'es journaux monarchistes qui espéraient prouver «que le clergé ne pouvait -plus désormais adhérer à la République, éprouvèrent une complète désillusion.
Mgr Gouthe-Soulard fut condamné à 3.000 francs -d'amende, ce qui en réalité constituait plutôt un échec pour le gouvernement. Le Figaro ouvrit immédiatement une souscription pour recueillir les 5.000 francs que nécessitaient l'amende et les frais du procès, afin que les œuvres de charité de l'archevêque n'eussent point à en souffrir. Ses diocésains firent davantage encore et lui apportèrent des sommes considérables. A peine sorti du tribunal, Mgr Gouthe-Soulard envoya au cardinal Rampolla un télégramme plutôt emphatique ainsi conçu : « Eminence, veuillez dire au Saint-Père qu'aujourd'hui, devant les juges, Jésus-Christ, la papauté, les libertés de l'Eglise ont été victorieusement défendues. J'ai eu l'honneur d'être condamné à une amende ». Le Saint-Siège ne lui fit aucune réponse et cette attitude réservée du Saint-Siège fut d'un .grand poids dans les discussions ardues qui furent soulevées peu de temps après à la Chambre et au Sénat.
Le 25 novembre l'archevêque d'Aix vint à la nonciature avec trois prêtres qui l'avaient accompagné à Paris. Il était très content de l'issue du procès qu'il considérait comme un triomphe, et se trouvait encore sous l'impression un peu nerveuse éprouvée le jour précédent; aussi me bornai- je à le féliciter, sans entrer dans aucune discussion.
L'incident s'était terminé certainement beaucoup mieux qu'on ne pouvait l'espérer; mais beaucoup d'hommes sensés estimaient toujours que, tout bien considéré, il eût été préférable que Mgr l'Archevêque d'Aix se fût prêté à un accommodement; car si d'un côté il est bon de montrer de
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la fermeté et de l'énergie, il est ■d'autre part nécessaire d'éviter des imprudences de langage et de conserver constamment une attitude calme et modérée. Cet incident, ajoutaient-ils, devait rester isolé, et les évêques, après avoir payé un .'tribut de fraternité à Mgr Gouthe-Soulard, devaient rester /tranquilles et. 'silencieux. Mgr Bourret, alors à Paris, formulait le même avis.
Mais l'opinion de quelques hommes importants de la droite parlementaire fut encore .plus nette. M. Jacques Piou, avec lequel j'eus un long entretien le 4 décembre, estimait que les évêques s'étaient laissé un peu trop entraîner par les excitations des monarchistes, en écrivant tant de lettres et parfois si peu mesurées. Il blâmait sévèrement, bien entendu, la circulaire du gouvernement et le procès, mais il relevait aussi le manquement aux formes commis par Mgr Gouthe-Soulard dans sa réponse à M. Fallières et dans sa lettre à l'évêque de Nancy. Il constatait en outre avec déiplaisir que le parti républicain modéré, qui s'était montré enclin à une politique de pacification, avait modifié sa tendance par suite de l'attitude de l'archevêque et de l'êpiscopat; il ajoutait que l'unique raison qui retenait encore ce parti était la sagesse et la prudence qu'avait témoignées le Saint-Siège, spécialement en s'abstenant de répondre au télégramme de Mgr Gouthe-Soulard, sans quoi on aurait pu s'attendre à des conséquences graves. Le comte de Mun, qui vint me voir le 6 décembre, était d'un avis encore plus accentué. Si les évêques, me dit-il explicitement, veulent arriver à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ils ont été logiques dans leur manière d'agir; mais si telle n'a ipas été leur intention, ils ont eu tort de se conduire comme ils l'ont fait. Il déclarait par suite que la responsabilité des événements ne retomberait pas sur les catholiques laïcs, mais sur le clergé. Pour comprendre les appréciations un peu sévères et pessimistes de ces deux messieurs, il est bon de rappeler que les radicaux avaient décidé le 2 décembre d'interpeller le gouvernement « sur les récentes (manifestations ult.ramontaines des évêques de France et spécialement sur la lettre pastorale de Mgr l'Archevêque de Bordeaux », rela-
tive à la question romaine. Plus de vingt orateurs, la plupart de gauche, s'étaient fait inscrire à la Chambre pour prendre la parole à l'occasion de cette interpellation fixée au 11 décembre. Une autre interpellation devait avoir lieu au Sénat le 9. L'intention des radicaux, auxquels s'étaient joints un certain nombre d'opportunistes, était évidente : ils voulaient amener le gouvernement à des mesures violentes dans le but 'd'exciter les catholiques, d'arrêter tout mouvement depacification, d'entraîner dans la lutte même les républicains modérés, de raviver enfin l'antiq.ue anticléricalisme sectaire. Les catholiques, ne comprenant pas suffisamment la malice de cette tactique, paraissaient eux aussi désireux de se lancer dans la lutte, excités sans répit par les journaux monarchistes. Ceux-ci à cette époque dépassèrent toute limite, attaquant les évêques obéissants au Saint-Siège, poussant le jeune clergé à la rébellion, semant habilement la zizanie parmi les fidèles. Déjà, lau mois de septembre précédent, M. Paul de Cassagnac avait dit : « A de précieuses exceptions près, les évêques de France sont les complices de la persécution » (Autorité, 1er septembre 1391). Peu de jours après, il les traitait de « courtiers électoraux des candidats .révolutionnaires, thuriféraires de ce ridicule et odieux Carnot ». Et s'encourageant lui-même à ce genre de polémique, il ajoutait : « Nous serons impitoyables pour les évêques qui capitulent » [Autorité, 5 septembre 1891). Pour lui, l'épiscopat, sauf de rares exceptions, était composé d'évêques « assermentés et constitutionnels, loués ou vendus aux pires ennemis de leur foi et de leur Dieu ». A l'époque dont nous parions, il renforçait encore son langage pour exciter les catholiques et les éloigner de l'a politique du Saint- Siège.
s/ Ses articles, reproduits par les journaux de province, proclamaient sur tous les tons que le gouvernement de la République était essentiellement persécuteur, sectaire, indéformable; qu'il avait déjà en grarjde partie détruit l'édifice religieux et s'apprêtait à lui donner le dernier coup ; que les évêques, en adhérant à la République, trahissaient imprudemment les intérêts de 'l'Eglise ; qu'il n'y avait plus
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d'espérance que dans le jeune clergé qui, avec sa nature généreuse, allait tenir tête aux ennemis et forcer les évêques à faire leur devoir.
Dans un pays aussi inflammable que la France, ces articles quotidiens .produisaient une exaltation dangereuse. M. Paul de Cassagnac, qui s'en était rendu compte, n'en devint que plus audacieux et porta plus haut ses coups. Il commença par attaquer le nonce. Le 26 décembre 1891, il publiait une note dans laquelle M affirmait que plusieurs évêques s'étaient adressés ou allaient s'adresser au Saint- Siège pour se plaindre de ce que les informations transmises par le nonce fussent inexactes, et insinuait même qu'il serait rappelé. Le lendemain, le Monde relevait la 'méchanceté de cette note et mettait M. de Cassagnac au défi de prouver ce qu'il avançait. Le Figaro, et même des radicaux, comme Ranc dans le Paris, blâmèrent cette manière d'agir de Cassagnac. Mais ^celui-ci alla plus loin encore et chercha à atteindre l'autorité même du Pape.
En effet, voici comment il s'exprima : « La politique intérieure de la France est une de ces questions sur lesquelles nous avons le droit de ne pas abdiquer notre libre arbitre. Et le nonce, qui est un Italien, et qui ne peut examiner la politique intérieure de notre pays au même point de vue que nous, ne saurait nous en vouloir si nous n'entendons pas recevoir de lui des leçons de patriotisme ou des conseils sur la politique. C'est à Rome que nous allons chercher les lumières qui doivent éclairer notre vie spirituelle. C'est en France seulement, rien qu'en France, qu'il nous convient de inous concerter et de prendre les déterminations nécessaires pour assurer l'avenir et le bonheur de notre pays. Catholiques à Rome, Français en France. Telle est la formule exacte et qu'aucun nonce ne parviendra jamais à fausser. S'ils insistent contre la résistance 'qu'on leur opposera, ils s'y briseront sans profit et sans honneur » (Autorité, 27 décembre 1891). " "
Cette fois M. de Cassagnac avait dépassé la mesure, et son article provoqua un mouvement de réprobation et de dégoût chez la grande majorité des catholiques français.
Le Gaulois lui-même, bien que monarchiste, ne fit aucune difficulté pour reproduire quelques considérations que j'avais exposées à l'un de ses rédacteurs et s'exprima dans les termes suivants [Gaulois, 28 décembre 1891; : « Le Souverain Pontife désire avant tout l'apaisement des esprits... Il apprécie les événements plus sainement que ne sauraient le faire les hommes dont le jugement ne peut qu'être obscurci par des préoccupations essentiellement politiques ».
En d'autres termes, cela voulait dire : deux personnages se disputent la direction du clergé français : l'un s'appelle Léon XIII et l'autre de Cassagnac : ce n'est certes pas ce dernier qui a plus de liberté d'esprit pour imprimer au clergé une bonne direction.
Quant à la question de droit, l'on disait : « Quel «est le but unique du Pape? Assurer le triomphe de l'Eglise. Or, il est le seu'l j-uge -des moyens à employer pour atteindre ce but, et le premier devoir des catholiques est de reconnaître, sur ce point, comme sur tous, son autorité suprême ».
Quant à l'attitude du nonce, on ajoutait : « Ce serait se faire une singulière idée de la (mission d'un nonce apostolique que de le considérer comme chargé de combattre le gouvernement auprès duquel il est accrédité, et de favoriser les intérêts de -,el ou tel parti ».
L'auteur, déjà plusieurs fois cité, du livre remarquable, Du toast à VEncy clique, ajoute au récit de cette interview le? considérations suivantes (p. 158) : « Cette interview était un lumineux témoignage des dispositions et des idées de la nonciature. Les nonces voient avec une extrême perspicacité qoie tant qu'il faud-ra compter avec ces catholiques des anciens partis, qui n'ont aucune prise sur le peuple, dont la nation ne veut plus, on ne pourra rien changer en France à cette fâcheuse législation qui opprime les catholiques, et que la seule politique à pratiquer est cette politique de conciliation au jour le jour, qu'on leur reproche si aigrement. Oh ! certes, si les catholiques français, j'entends ceux qui sont catholiques même en France, étaient définitivement et irrévocablement débarrassés -de M. de Cassagnac et de ses amis, l'action diplomatique des nonces, qui alors pourrait
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être efficace, deviendrait du jour au lendemain plus énergique dans sa prudence ».
Cette remarque est un peu dure, mais contient un fond de vérité incontestable; car, en réalité, l'action des catholiques s'est toujours bornée à des déclamations fougueuses et à de fières résolutions; mais le résultat en a été nul et le plus souvent pernicieux. Nous parlons bien entendu des catholiques du genre de Cassagnac, car nous sommes les premiers à rendre hommage à beaucoup d'autres qui donnèrent des preuves nombreuses de leur générosité et de leur zèle pour les intérêts de l'Eglise, soutenant les œuvres, propageant les bons principes, faisant partout le bien.
Mais l'audace de M. de Cassagnac méritait une réprobation plus autorisée, ©ans la personne du nonce, il avait osé frapper le Saint-Siège, et il convenait q.ue celui-ci lui rappelât son devoir. Déjà, dans mon rapport du 1er décembre (n° 77), j'avais informé le cardinal Rampolla que M. de Cassagnac avait entrepris »une campagne excessivement dangereuse en poussant le clergé et les laïques contre les évêques et en brisant ainsi la discipline de l'Eglise. Plus tard, dans une lettre confidentiel!? je l'avertissais des attaques du journaliste contre la nonciature et 4e Saint-Siège, et je concluais qu'à mon avis il serait utile de lui donner une bonne leçon, soit par un communiqué inséré dans YOsservatore Romano, soit de toute autre manière.
Je signalais en outre au cardinal un autre danger, v Plusieurs laïcs catholiques, disais-je, et même des prêtres, n'ayant pu ou su empêcher aucune mesure hostile à la religion, et ne voulant peint en attribuer la faute à leurs propres erreurs et à leurs propres divisions, s'en prennent au concordat, lequel, selon eux, rend l'Eglise esclave et paralyse son énergie. Ce sont là, ajoutais-je, des appréciations ineptes, car le concordat, qu'il ne faut pas confondre avec les articles organiques, fut et reste en lui-même une œuvre bienfaisante, plaçant la religion au rang élevé auquel elle a droit, et Lui procurant les iressources matérielles dont elle a besoin. Son abolition ne servirait en rien la liberté de la
religion, mais serait une perte sans aucune compensation. On publie cependant des brochures et des articles dans lesquels on considère la dénonciation du concordat et la séparation de l'Eglise et de l'Etat comme grandement avantageuses, presque comme l'unique remède aux maux présents. Ceci est irrespectueux pour le Saint-Siège, à qui seul il appartient de juger cette question, et facilite la tache des radicaux, qui, voulant atteindre le 'même résultat, se persuaderont de pouvoir l'obtenir sans 'aucun risque du moment que l'es catholiques s'en montrent aussi désireux. Il sera donc nécessaire, disais-je en concluant, que le Saint-Siège, en la manière qui lui paraîtra la plus opportune, arrête à un moment donné ces discussions dangereuses ou pour le moins totalement inutiles ».
Ces avertissements que je transmis au Saint-Siège ne restèrent pas sans effet. M. de Cassagnac reçut deux sérieux avertissements. Le 'premier lui fut donné par le Moniteur de Rome, qui s'exprimia en ces termes : « 'Certains groupes impérialistes ont ouvert à Paris une campagne d'intimidation contre le Saint-Siège et Mgr Ferrata, le nonce apostolique. Le Moniteur de Rome a eu sa part d'injures, dont il est d'autant plus fier que nous n'ignorons point la provenance de ces attaques. Ces détracteurs de la politique pontificale ne réussiront point dans leur tactique. Ce n'est point par des insultes qu'on fait reculer une institution morale comme la papauté. Ces grands politiques reprochent au nonce son servilisme à l'égard du gouvernement, parce qu'il aurait donné des conseils de tact et de prudence. Il nous semble qu'en présence des courants qui ont suivi l'épisode d'Aix, quand des passions égoïstes ont exploité de part et d'autre cette parenthèse pour dénoncer le concordat, et surtout pour rompre avec la politique pontificale, le représentant de Rome avait le devoir de prêcher la sagesse et la modération. Il a rendu par là un service de premier ordre au pays et à l'Eglise de France. Ce n'est point du servilisme, c'est le langage de la raison. Les partis peuvent regretter -cette politique avisée qui dérange leurs projets ; ils ne feront point croire que Rome énerve pour cela l'action catholique et l'épiscopat. Ce
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n'est point l'heure de semer les ruines et de faire la lutte pour la lutte; c'est le moment où la politique de recueillement et d'union s'impose comme un devoir religieux et patriotique. On a voulu intimider Rome ; Rome n'accepte pas ces procédés. Guarda e -passa ! ».
L'autre avertissement lui fut donné par YOsservalore Romano, journal officieux du Saint-Siège, qui publia ce grave communiqué :
« En vérité, on ne peut considérer comme un zèie de bon aloi celui qui pousse un homme, qui veut prendre l'altitude de défenseur de la foi et de l'Eglise, à faire une amère censure de la conduite du Saint-Siège et de ses représentants en ce qui regarde les intérêts religieux, à déverser des injures et du discrédit sur les prélats (respectables qui ne font pas tout ce que voudrait le journaliste et à pousser les fidèles à la révolie contre la légitime autorité ecclésiastique.
» M. de Cassagnac devrait se rappeler que ceux qui veulent défendre avec l'esprit du catholique sincère la religion, ne peuvent ni ne doivent mêler les intérêts religieux avec ceux de leur parti. ïls -ne doivent pas, par conséquent, se servir de la religion pour faire une opposition systématique au gouvernement existant. Du reste, les vrais catholiques savent déjà que, dans cet ordre d'idées, ils doivent obéissance et soumission complète au Souverain Pontife et à ses représentants, surtout en ce qui sert à déterminer les rapports entre l'Eglise et l'Etat, qui, en France, sont réglés par le concordat. Aucun vrai catholique ne doit douter que cette matière ne soit uniquement réservée au Pontife qui en a fixé les bases et y a apposé son auguste signature avec celle du chef do l'Etat.
» Nous voulons espérer que M. de Cassagnac voudra réfléchir aux funestes conséquences de sa manière d'écrire et se persuader qu'en semant le scandaile et le schisme, il rend service non à la religion qu'il dit défendre, mais à la cause de ses ennemis ».
Ces deux avertissements, comme aussi la nouvelle répandue en ces jours-là crue la Congrégation de l'Index pourrait s'occupe-r de Y Autorité, produisirent une certaine impression
sur le fougueux bonapartiste. Après un article intitulé Pro donw, tissu de contradictions, dans lequel il cherchait à justifier sa conduite, il déclara mettre fin à cette polémique : finis. Mais ce n'était là qu'une tactique. Le même jour, après L'article finis, il publiait une longue lettre politique signée : « Un de vos lecteurs », dans laquelle on prétendait établir théologiquement (!) que l'adhésion à la Constitution républicaine était impossible. Dans la suite il répéta plus de millefois les mêmes sophismes, le même genre d'attaques toujours ineptes et grossières qui finirent par fatiguer le public.
Revenons maintenant aux interpellations qui devaient avoir lieu à la Chambre et au Sénat. Les radicaux espéraient grandement amener le gouvernement à des actes hostiles envers l'Eglise, ou tout au moins à des déclarations qui auraient pu aggraver la lutte et rendre vaine la pacification religieuse. Comme je l'ai dit plus haut, l'effervescence était grande dans les deux camps; et si l'on songe que dans les deux Chambres du Parlement français aucune affaire ne soulève tant les passions que les questions religieuses, t'en comprendra qu'on ne fût point rassuré sur le résultat de ces interpellations. Il faut avoijr 'assisté à quelques séances de la Chambre pour juger à quel degré de surexcitation, parfois un peu artificielle, en arrivent ces députés quand on discute les questions concernant le clergé. Il semble qu'ils voient rouge comme des taureaux dans l'arène, et ils iVélancent centre ce spectre avec une fureur aveugle, habitués qu'ils sont depuis tant d'années à considérer le cléricalisme comme leur principal et formidable ennemi. C'est l'alpha et l'oméga de la politique radicale et sectaire, et un orateur qui fait vibrer cette corde est assuré d'un vrai triomphe. Le lendemain, les députés s'aperçoivent qu'au fond ils n'ont combattu qu'une ombre; mais peu importe; ils quittent le Palais-Bourbon satisfaits quand pendant "une séance entière ils ont vociféré contre les « empiétements et la rébellion du clergé », et ont sauvé d'un danger imaginaire les prétendus droits de l'Etat.