‹ Mémoires du baron de BesenvalChapitre 18 sur 34 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

g8 DÉTAILS

Un homme qui vient de rendre un aussi grand

service devrait naturellement s'attendre qu'on lui

en témoignera de la reconnaissance : M. deCastries éprouva tout le contraire. On lui donna ^ d'assez mauvaise grâce, le cordon bleu, c'est-à-dire la certitude detre reçu lorsqu'il aurait l'âge, car il n'avait encore que trente-trois ans.

Quelques personnes prétendirent alors que M. de Choiseul, ministre des affaires étrangères, et dans ce moment lié avec le maréchal de Broglie , s'unit à lui pour rabaisser l'éclat de la victoire de Clostercamp aux yeux de la cour.

On réussit peut-être, dans les premiers instans, à diminuer la gloire de M. de Castries ; mais, quel-* que effort que puisse faire l'envie , la vérité triomphe toujours à la longue, et la journée de Clostercamp illustrera à jamais son nom. ^

HISTORIQUES . gg

^ Anecdotes sur le roi de Portugal , père du roi

régnant aujourd'hui.

' Ecrit en 1771.

On aurait dit d*un. particulier qui aurait ressemblé au roi dé Portugal , qu'il était fou ; on ne se permettait que de le trouver extraordinaire. Il faut pourtant convenir qu'au milieu de ses extravagances il avait des choses originales.

Il vivait publiquement avec une religieuse ; et lorsqu'il allait chez elle , c'e'tail toujours avec son confesseur et son médecin. Le médecin tàtait le pouls de Sa Majesté ; et quand il le trouvait dans un état convenable , le roi passait la nuit avec la religieuse. Si, au contraire, le pouls n'était pas propre à la circonstance , le roi se faisait donner l'absolution par son confesseur, et revenait chez lui.

Une nuit que ce prince était avec sa religieuse , elle saisit , pour lui demander une grâce , un de ces niomens où les amans , d'ordinaire , ne refusent rien. Voyant qu'il ne lui l'épondaît pas : Comment y dit-elle , pouvez-vous différer à m' accorder quelque chose que je désire ardemment ; et seriez-vous capable de me refuser? — Non y répondit-il, je vous promets que demain j'en parlerai au roi.

Ce prince assistait fréquemment à matines, chez

les Dominicains > ayant à la main un bâton de deux à trois pieds; et lorsqu'il apercevait quelque moine endormi , il lui jetait son bâton à la tète ; et dans le moment , un frère lai partait , qui le ramassait ^ et le remettait à Sa Majesté.

Il parait que Tesprit avait de Tattrait pour lui. Le marquis de Pontéliraa , homme de la première qualité de Portugal , se tira , par une saillie fort plaisante, d'une conversation vis-à-vis de ce prince , qui devenait assez embarrassante pour le marquis y d'autant que le roi con^raepçait à se fâcher. 11 s'agissait du pouvoir que les rois oqt sur leurs sujets : le marquis prétendait qu'il a des bornes; et ce prince , n'en voulant admettre aucune , lui dit avec emportement : Si je vous ordonnais de vous Jeter dans la mer ^ vous devriez y sans hésiter^ y sauter ^ la tête la première. Le marquis, au liçu de répliquer, se retourna brusquement, prit le chemin de la porte. Le roi lui demanda avec étQnneme^t où il allait : Apprendre à nager ^^ Sire y lui répondit- il. Le roi se mit à rire, et la conversation finit.

Il n'entretenait , ni ne payait la sol^e à ses troupes; mais, en revanchcj^ \\ leur avait donné la permission de de^iander Taumône : ^usisi étaientelles en si mauvais état , que très-souveqt sa garde était couverte de haillons et nu-pied^. Lorsqu'il rencontrait de ses soldais, il les appelait les pauvres disgraciés.

HISTORIQUES. 10 ï

Jlnècdpte sur mon père.

Les gens modestes sont agréables aux autres ; mais souvent ils sont la dupe de leur retenue. Mon père en est une preuve . Tout le monde a fait hon-* neur au cardinal Alberoni , ou au baron de Goertz ^ du projet qu'eut Charles XII d'aller détrôner le roi d'Angleterre; je le croyais comme tout le monde : cependant il est de mon père y et j'en dois la preuve à M. de Rulhière qui , à portée de faire des recherches dans le dépôt des affaires étrangère^ y a découvert cette anecdote ^ et m'en a communiqué la preuve , en m'envoydnt la copie de la dépêche de mon père au maréchal d'U&elles y où il lui fait l'ouverture de ce grand desâein.

Mon père fut envoyé , en 1707 ^ en Saxe , avec le caractère de ministre , pour offrir à Charles XII la médiation entre la France et ses ennemis. Le cz^ Pierre s'adressa aussitôt à lui pour demander la paix , et Auguste y roi détrôné de Pologne y eii fit autant y pour obtenir y en qualité d'électeur de Saxe , la protection de ce même roi qui l'aVait détrôné. C'est pend JM le cours de toutes ces longues négociations^ que mon père envoya la dépêché suivante au maréchal d'Uxelles. M. de Rulhière l'a copiée mot à mot sur l'original , dans les recueils

des affaires étrangères, au titre Pologne y 17 16, première partie.

Dépêche du baron de Besenval au maréchal d'Uxelles , datée de

Varsovie , le 26 février 1716.

(c Monseigneur,

» Je reçois un honneur infini par la permission qu'il vous a plu riie donner, dans votre lettre du 1 5 •janvier, de vous entretenir indifféremment sur les matières qui auront rapport aux affaires générales, aussi-bien que de celles qui regardent mon emploi. Je profiterai. Monseigneur, de cette liberté , aux occasions qui pourront me rendre digne de votre estime.

» 11 est vrai que le roi ne saurait se dispenser de s'intéresser au sort du roi de Suède , à cause des obligations contractées par les garanties des traités de Westpbalie et d'Oliva; mais il est en même temps nécessaire que le roi de Suède écoute ses amis , et ne les mette pas hors d'état de lui rendre service, par des partis opposés à la possibilité. 11 doit de plus considérer la nature des services que la situation de ses amis leur permet de lui rendre ; et ne voulant pas s'y assujettir, les amis sont en quelque faç#n disculpés.

» Je ne sais si la pensée dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir , de laquelle je parle au roi dans ma lettre d'aujourd'hui , sera dû goût du roi de Suède. Peut-être que celles tendantes à lui procurer les moyens de manier plus long-temps les

armes lui plairont davantage ; et je ne comprends pas comment, après, a voir fondé si long-temps ses espérances sur l'assistance des Turcs , au péril de perdre ses Etats , comme il en a en effet perdu une bonne partie en poursuivant ses projets à la Porte , il n'a pas encore songé à se mêler des affaires d'Angleterre. Elles lui offrent de tout autres ressources : il pourrait contribuer au succès de l'entreprise du chevalier de Saint-George. Peul-e tue que peu d'aide emporterait la balance de ce colé-là , et avant que d'autres puissances eussent le loisir d'y remédier. Le roi de la Grande-Bretagne est d'autant plus ennemi de celui de Suède, qu'il s'est déclaré tel , sans en avoir eu le moindre sujet. Par conséquent , le dessein de s'en venger est juste ; mais le moyen de l'exécuter difficile. Toutefois les partis extrêmes , outre qu'ils ne déplaisent point au roi de Suède , sont d'usage dans la situation où il se trouve. Il pourrait, sous prétexte de faire une descente en Zélande , armer une escadre , y embarquer trois ou quatre mille hommes de ses meilleures troupes ; les munir, à l'aide des puissances intéressées à soutenir le Prétendant , de toutes les choses dont celui-ci a besoin, et proûter d'un bon vent pour l'aller joindre dans le temps où les Suédois seraient attendus aux portes de Copenhague. Une campagne doit décider des affaires d'Angleterre. La présence du roi de Suède , et les secours qu'il y amènerait , sans qu'ils puissent donner de l'ombrage pour l'avenir aux Anglais qui es**

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timent ce prince et aiment left Suédois , détermi- i neraient l'entreprise en faveur du chevalier de i Saint-George , si elle peut réussir ; et le roi de Suède , qui seul est capable de former un pareil projet, n'y risquerait pas tant qu'il a risqué dans ceux qu'il a formés en Turquie. »

Dans la lettre que m'écrit M, de Rulhière , en m'envoyant la copie de la dépêche de mon père, il ajoute : « D'après cette dépêche , on voit com- » bien il y a a réformer dans ce que M . de Vol- » taire dit à ce sujet , à la fin de son histoire de » Charles XII. » Le premier qui décom^rit ces intrigues^ écrit M. de Voltaire ^Jut le duc d Orléans , régent de France ; il assoit des espions dans toutes les cours de V Europe : ce genre d'hommes y dont le métier est de vendre le secret de leurs amis , etc.... Le duc d Orléans , lié avec le roi d' Angleterre par des engagemens personnels , lui découvrit les menées qid se tramaient contre lui. « Il devient évî- » dent, continue M. de Rulhière, que M. le ré- » gent n'eut pas besoin de découvrir ce projet par » des espions,- il l'avait lui-même suggéré au roi » de Suède, d'après les idées de M. de Besenval : )) et quand il s'allia ensuite avec le roi d'Anglej> terre, il lui révéla ce que lui-même avait tramé. >» Mais Charles XII n'en resta pas moins attaché » à ce projet , qui eût fait de si grands change- » mens en Europe , et dont il s'occupait quand » il fut tué. »

HISTORIQUES, It)5

Intrigue de M. le duc de Richelieu avec mademoi-^ selle de Charolais et mademoiselle de P^alois.

Ecrit en 1777.

Madame de Segur (i), contemporaine et amie de mademoiselle de Charolais et de mademoiselle de Valois, m'a conté toute l'histoire suivante, quelle tenait de ces deux princesses.

Le duc de Richelieu, depuis maréchal de France, joigaait, dans sa jeunesse , à une figure charmante, infiniment d'esprit et de séduction. Il était audacieux, et peu scrupuleux en amour. En voilà plus qu'il n'en fallait pour avoir et tromper toutes les femmes, dans un temps où la galanterie faisait l'unique occupation de la cour et de la ville. Il était parvenu à plaire à mademoiselle de Charolais , conquête aussi flatteuse pour l'amour-propre que pour le sentiment. Mademoiselle de Charolais était alors dans sa première jeunesse , et , entre mille perfections que la nature lui avait prodiguées, elle avait des yeux d'une si grande beauté ,iqu'au bal ils perçaient sous le masque et la faisaient toujours reconnaifcre .

Il y avait déjà quelque temps que cette intrigue

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(1) Mère du maréchal de Ségur.

durait , lorsque madame la duchesse de Lorraine , grand mère de l'empereur d'aujourd'hui, vint à Paris. M. le duc d'Orléans, alors régent duroyaume, employa tous les moyens possibles pour la bien recevoir ; et dans les fêtes qu'il s'empressa de lui donner , mademoiselle de Valois sa fille parut, pour la première fois, en public.

Tout le monde fut ébloui de sa beauté , et M. de Richelieu ne fut pas des derniers à en être frappé. Tout autre que lui aurait regardé comme chimérique le projet de lui plaire , par la diiEcpIté de réussir. Qu'on se représente une jeune princesse au sortir de l'enfance , fille du régent , du maître de la France , logée au Palais-Royal , ayant une vieille madame Desroches pour gouvernante , argus suranné qui ne la quittait pas, ni jour, ni nuit^Ce qui aurait rebuté tout autre , ne servit qu'à exciter davantage M. de Richelieu ; il mit en œuvre toutes les ressources et les moyens qu'une grande adresse et beaucoup d'expérience purent lui suggérer pour instruire et convaincre mademoiselle de Valois de sa passion; et il parvint enfin à s'en faire aimer.

Si les assemblées publiques, plus fréquentes dans ce temps li <fK!k l'instant où j'écris , lai facilitaient les moyens de faire parler le langage, des yeux , de dire un mot en passant , ces moyens ne pouvaient satisfaire ni ses désirs, ni la fin qu'il se proposait. Pour se rapprocher de mademoiselle de Valois , il employait toute sorte de déguisemens : c'était l'ap-

parence d'un marchand , d'un garçon de boutique , dun homme de peine , d'un galé]:ien demandant du pain , qui lui fournissait la liberté d'exprimer par cpielques mots la peinture du tourment qu'il endurait; mais^ en amour ^ ces ressources ne sont que des palliatifs y des soulagemens passagers qui ne font qu'irriter les désirs.

M. de Richelieu imagina de gagner une Angélique , fille de garde-robe de mademoiselle de Valois^ dont la haute taille ressemblait à la sienne. Sous ses habits ^ il hasarda ses fonctions y qui étaient de porter tous les soirs, dans un cabinet particulier où la princesse se déshabillait , ce qu'il fallait pour la coucher. Tous les yeux et surtout ceux de madame Desroches , qui d'ailleurs n'y voyait pas fort clair , furent trompés à ce déguisement. Mademoiselle de Valois seule reconnut son amant. On croit bien qu'elle ne tarda pas à passer dans son cabinet -pour faire sa toilette , et qu'elle ne négligea pas ae dire à madame Desroches qu'elle avait quelques lettres importantes à écrire avant de se coucher, ce qui fut pris pour bon ; mais l'écriture se prolongeant outre mesure , madame Desroches que le sommeil gagnait criait de temps en temps : Allons y princesse y couchez-vous donc; vous achèi^erez demain matin. A quoi la princesse répondit : Cela ne se peut^ ma bonne; encore quelques instanSy et je crois que j'aurai fini.

Plus M. de Richelieu avait été heureux sous la forme d'Angélique, plus il sentait de privation de

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ne pouvoir plus la prendre. L'amour est ingénieux et fécond on ressources : rappartement de mademoiselle de Valois^ au Palais-Royal, aboutissait sur la rUe de Richelieu, à une maison voisine dont le mur était mitoyen. M. de Richelieu loua cette maison , fit percer le mur qui répondait au cabinet me mademoiselle de Yalois , et se procura une porte qui était couverte par une grande armoire où la princesse serrait des confitures. Maître de se rapprocher ainsi de mademoiselle de Valois , je laisse à juger s'il ne mit pas à profit tous les instans.

Quelque cachée que fut cette intrigue, les yeux de la jalousie surent la pénétrer. Mademoiselle de Charolais , sur des indices assez forts qui lui firent naître des soupçons , voulut les approfondir ; ce qui mit M. de Richelieu dans le cas d'éprouver des questions embarrassantes , des reproches et des scènes. Il donnait la préférence , dans son cœur, à mademoiselle de Valois , qui devait l'avoir ,* comme defnière en date; cependant il'ne voulait pas perdre mademoiselle de Charolais; les conserver toutes leé deux , au point où en étaient les choses, deveriài^ extrêmement difficile. Il enfortaa le projet, et voici comme il s'y prît pour réussir.

11 fit le malade pendant quelque temps ; et s'étarit affublé de tout ce qui annonce un homme victime d'une jouissance indiscrète, ainsi équipé, il alla à un rendez-vous de mademoiselle de Charolais. Là , lui prodiguant toutes les démonstrations de la tendresse la plus vive, il lui ajouta quil se repro-

HISTORIQUES. lOQ

chait de lui avoir fait mystère de ce qui se passs^it entre madeiqoiselle de Valois et lui ; d'autant q^e nialbeureusemeut il était dans un état qui ôtait tout soupçon d'infidélité ; qu'il convenait que mademoi-» selle de Valois avait pris du goût pour lui ^ et que ^ de son côté y il s'était prêté à cette intrigue^ dans la vue de profiter du crédit qu'elle avait sur M, le régent son père ^ pour avancer sa fortune; que U princesse était si vive et si audacieuse que , ne s'en souciant point du tout y et seuleq^ent pour l'éprou** ver, il lui avait proposé de louer une maison mitoyenne y et d'y percer une porte qui donnerait dans son appartement ; qu'à son grand étonnement elle y avait consenti, et que très-souvent, par ce moyeil, il allait la voir , la uuit , sans qu'il se p^ssà^ autrç chose que de lui dire l^eaucoup de galanteries qu'i\ entremêlait de comiuissiou^ pow obteuif ^e M. W régent ce qu'il pouvait désirer.

Mademoiselle de Charolais , trompée p^r les ap^ parençes., crut aisément le iqalheur dftns lequel M. de Richelieu disait être tombé. Elle lui- en fit les reproches qu'elle était en droit dç se permettre ; mais, çi^ç^apt jusqu'où les liçimiuesi pou^^^i^ipt 1^

fatuité dans ce tçmpi^-là, elle ue voulut ppipt ftjaut^r

foi à l^ fs^çilité de QigdemQiselle de Valoir, à n^piu^ d'en être cQuyaiueue par ses yeux,, M. de Rict^lieu

y cuusentit j et il fu^ firrwgé qu elle Rétablirait d^ns

la maison en fa.ce de cellç qu'?^v*^t loiiee M, de Riche^eu , d'où ellp Iç yeç rail; eijif r^ piour péuétrey ensuite dans l'appfirtemeut d^ în^deuioiseUe de Va-

no DETAILS

lois. En effet, elle se rendit dans cette maison, à rheure convenue, avec madame de Cézane, toutes les deux déguisées, et elles virent la porte de la maison qu'avait indiquée M. de Richelieu, s'ouvrir à son arrivée , et se refermer dès qu'il fut entré.

Mademoiselle de Charolais ne fut point encore persuadée. Dans sa première entrevue avec M. de Richelieu, elle lui dit que si les apparences étaient poiir lui, rien ne prouvait que la maison où il était entré communiquât avec l'appartement de mademoiselle de Valois ; que pour qu'elle le crut , il fallait qu'elle fût dans la maison , dans la chambre où était la porte de communication ; qu'elle la vit s'ouvrir; qu'elle le vit entrer pour pénétrer chez mademoiselle de Valois ; qu'alors , il ne lui resterait aucun doute. M. de Richelieu y consentit encore^ en exigeant toutefois de mademoiselle de Charolais les réserves nécessaires pour ne la point compromettre, ni lui, ni mademoiselle de Valois; ce qu'elle promit. /

D'après la convention, a quelques jours de là, ils s'embarquèrent tous deux dans un carrosse; et mademoiselle de Charolais fut forcée de revenir de son incrédulité, toutes choses s'étant passées comme l'avait annoncé M. de Richelieu.

En convenant que l'intrigue et la fausseté conduisent toujours à la haine , au mépris , il faut avouer aussi qu'elles produisent souvent des momens bien pîquans. Qu'on se représente ce qui devait se

passer dans l'ame de M. de Richelieu^ trompant tous les yeux, allant trouver une princesse de dixsept ans, fille du maître de la France, gardée, soignée comme tel , dont la beauté faisait ladmiration de tout le monde, et ayant pour confident une autre princesse à peu près du même âge, dont les cbarmes ne cédaient en rien à la première, et dont il était également adoré. On ne peut que s'écrier : Pourquoi le mal a-t-il tant d attraits? Cette pensée n'est pas neuve , mais sa justesse oblige de la répéter à tout moment.

Tandis que mademoiselle de Valois prodiguait des nuits aussi délicieuses à M. de Richelieu, on traitait de son mariage avec le roi de Sardaigne; et la chose était assez avancée , lorsqu'il arriva une catastrophe aisée à prévoir. Le mystère de la porte de communication se découvrit; et, malgré les précautions de M. le régent , cet événement fit un si grand bruit qu'il alla jusqu'en Piémont , où Madame, mère de M. le régent, eut la bêtise d'en écrire ; ce qui rompit totalement la négociation du mariage.

A peu près dans ce temps-là , la Fillon , célèbre appareilleuse , découvrit une conjuration contre M. le régent, par l'indiscrétion d un secrétaire de l'ambassad^^ur d'Espagne , qui faisait un souper de débauche chez elle. Le plan de la conjuration était d'ôter la régence à M. le duc d'Orléans pour la donner au roi d'Espagne qui devait venir en France. Madame la duchesse du Maine était à la lé te de l'in-

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trigue^ et beaucoup de gens de distinction y étaient entrés , surtout des militaires qui avaient promis le secours de leurs régimens. M. de Richelieu était du nombre de ces derniers, A la première nouvelle qu'en eut M. le régent ^ il fît mettre à la Bastille tous les gen$ impliqués dans cette affaire^ et M. de Richelieu y alla comme les autres,

M. le duc d'Orléans avait trop de génie pour ne pas sentir que ^ du moment que la conjuration était découverte, tout danger était passé. Son caractère doux réloignait également de toute vengeance , à pliiis forte raison de faire couler du sang. Cependant il mit cet événement à profit pour se défaire de ipademoiaelle de Valois , dont il était fort em^ barr^^çé^ 4^pui$ 1 éclat de la porte de communication.

M, le duc de Modèue , moins délicat cpie le roi de Sardaigoe , s'était proposé pour l'épouser : mais, constante. da¥^ ses sentimens pour M. de Richelieu, et trouvait trop de disj^roportion d'un roi à M. de Modène j d'ailleurs peu fait pour plaire , elle résistait à la volonté de son père qui désirait terminer ce inariage, Lorsqu'elle sut que M. de Richelieu était à la Bastille y eUa alla se jeter aux pieds de M. le rçgent^ pour lui demander sa gr&ce. Il la reçut ayeç eette sévérité qui ea in^pose toujours dans la persouae qui a toute l'autorité ^ à plus forte raison quand U y joint la qualité de père. -11 lui répondit durement 9 ^n^ M. eh Bichetieu s^ était mis dans le cas de perdre ia iéîe, et quHl la perdrait/ que ce-

HISTORIQUES. ' Il3

pendant il lui promettait sa grâce, à condition (juelle épouserait M. de Modène.

Ua jeune cœui', bien épris, sans expérience , n'hésite point à se sacrifier pour sauver son amant. Mademoiselle de Valois promit : mais bientôt, revepue de l'enthousiasme du moment, elle se livra à la douleur la plus profonde; et le jour qu'elle fut épousée par procuration , elle avait plus l'air d'une victime qu'on traîne au sacrifice , que d'une princesse qui marche aux autels de l'hymen. Tous les spectateurs étaient attendris de son sort. 11 n'y eut que M. de Richelieu, à qui Ton avait rendu la liberté, qui, à l'inconséquence de se trouver à cette cérémonie , joignit celle de parler sans cesse à l'oreille de mademoiselle de Cbarolais, en regardant mademoiselle de Valois; ce qui révolta tout le inonde.

Plusieurs années après , madame de Modène étant revenue en France , et s'étant rapprochée de mademoiselle de Charolais, ces deux princesses se confièrent mutuellement tous les détails qui regardaient M. de Richelieu, et conçurent pour lui une égale haine , qu'elles ont conservée jusqu'à la mort.

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Il4 ' DETAILS

As^enture singulière.

M. DE HoQUEFEDiLLK y qul u'est ni aimable ni plaisant, pas même bon maria ^ quoique son métier fut de letre, ma cont^ une aventure fort singulière, qu'il dit tenir de M. de Vaugelas^ lieutenant-colonel du régiment de Penthièvre.

Deux officiers de ce régiment y dont M. de Vaugelas a tu les noms , vivaient intimement; ils étaient dans une garnison qu il n'a pas nommée non plus, et ils allaient fort souvent chez un vieux gentilhomme, veuf, qui n'ayait qu'une fîUe âgée de i8 ans , très-jolie , et bon parti pour une garnison.. Au bout de quelque temps , cette demoiselje devint grosse ; le père , furieux , lui fît la question ordinaire , et lui demanda de qui était lenfant ? Sans s'émouvoir , elle lui répondit qu'il était de M. un tel , à moins qu'il ne fut de monsieur un tel, et nomma les deux amis en questioi^. Le père suivit encore l'usage usité en pareil cas;, il manda ces deux messieurs ; et , leur ayant fait part de la situation de sa fille , il leur dit qu'ils vissent entre eux deux qui voudrait l'épouser ; sans quoi il avait encore assez de force pour tirer vengeance de l'un et de l'autre. Ces officiers , revenus de leur surprise de se trouver rivaux, sans s'en être jamais doutés,, n'hésitèrent point sur le parti qu'ils avaient à prendre, et chacun voulut

HISTORIQUES. IjS

être le mari ^ arec tant d'tcharnement ^ que jamais le vieux gentilhomme ne put obtenir qu'ils se cédassent la demoiseUe l'un à l'autre. Dans cet embarras y le père proposa de laisser la chose au choix de sa fille , qui répondit y lorsqu'on l'instruisit de cette convention , que jamais elle ne prononcerait entre ces deux messieurs; qu'elle les aimait également , et qu'elle l'avait prouvé de reste ; que par conséquent elle ne sacrifierait pas l'un à lautre; qu'on n'avait qu'à arranger cette affaire comme on voudrait , qu'elle se soumettrait à tout, et que c'était assez faire pour elle. Nouvel embarras. Pour finir , on adopta le seul moyen à prendre, c'est-àdire que les officiers tireraient au sort , et que celui qui aurait le bîUet noir épouserait ; à quoi ils ajoutèrent une convention , qu'on ne dit pas au père ; c'est que celui qui ne serait pas mari demeurerait amant , sans que Tépoux pût jamais , sous aucun prétexte, y trouver à redire. Le traité fut exécuté avec une fidélité et un bonheur , pour tous les trois , que rien ne put troubler. Quelques années après , le mari étant mort , celui qui était resté amant épousa la veuve ; ils vécurent fort long-temps ensemble , et n'éprouvèrent d'amertume que celle de la perte d'un ami , dont ils ne se consolèrent jamais.

Ce qui me fçrait douter de la vérité de cette histoire , c'est qu'il est difficile de croire que le hasard ait rassemblé trois personnes d'un sens aussi

droit, aussi profondes dans la connaissance de la

juste valeur des choses^ et si fort dégagées des préjugés . Messieurs et mesdames , si vous vouliez mettre la raison à la place des bienséances , la justice à celle de l'amoar-propre y et le bon sens a celle de tout votre espri^^ il ferait meilleur vivre parmi vous.

HISTORIQUES. Iiy

Anecdote de Louis XI K avec M. de JVangis et

M. le duc d* Orléans.

Ecrit en 1773. 41

On a dît avec raison y de Louis XIV y que jamais aacun prince n'a su faire le roi comme lui. Il mettait à profit^ pour sa considération, les moindres choses y auxquelles même tout autre n'aurait peutêtre pas pensé ; il en avait si bien .contracté l'habitude y que tout naturellement il ne laissait échapper aucune çccasion d'en imposer, et il y avait si bien réussi qu'aucune cour n a été plus asservie que la sienne.

Je tiens de M. d'Estissac, que M. de Nangis y son frère de mère , pour qui Louis XIV avait beaucoup de bontés y lui ayant demandé un jour la permission de le suivre lorsqu'il allait tirer y ce prince lui répondit avec emphase : Mais ^ Nangis ,, sax^z-^ vous bien ce que vous me demandez ?M.. de Nangis , en courtisan habile y se confondit en excuses sur la liberté qu'il prenait y exagérant son audace de prétendre à une si ^grande faveur ; mais il persista à obtenir une grâce qu'il osait espérer de son attachement y et qui le comblerait de gloire aux yeux de la cour. Le roi , après avoir réfléchi quelques instans y lui dit qu'il y consentait y mais à une coi^dition y c'est qu'il n'en dirait mot. M. de INan-*

ï 1 8 Détails

gis luî représenta qu'il était bien difËcile de garder le secret sur une chose dont il y aurait tant de témoins : Faites cotnme vous voudrez ^ lui répliqua le roi; mais je ne veux pas que cela soit su. Peu de temps après , Louis XIV étant allé tirer , M. de Nihgis profita de sa permission; ce prince le voyant venir de loin dans la plaine y demanda y avec chagrin ; à M. de La Rochefoucauld, et à deux ou trois favoris intimes <juî étaient à sa suite , quel était cet homme qui s'avançait? Ces messieurs, quoiqu'ils eussent reconnu M. de Nangis , lui répondirent qu'ils n'en savaient rien ; et ayant couru au-devant de lui , comme pour le reconnaître , ils le conjurèrent de s'en aller , s'il ne voulait se perdre , le roi ayant montré du mécontentement de voir un homme assez audacieux pour s'approcher. M. de Nangis , sûr de son fait , sans leur répondre positivement, s'avança toujours; et lorsqull fut tout auprès du roi, les courtisans furent bien surpris d'entendre ce prince lui dire avec familiarité : Regardez , Nangis , si vous avez jamais vu une chienne arrêter plus ferme que celle-là !

Quoique Louis XIV fut certainement l'bbmme le plus vain qui ait jamais existé , cependant c'était encore plus par calcul que par ostentation qu'il marquait chaque jour, par des traits, ou semblables à celui que je viens de rapporter, ou capables d'accréditer les faveurs ou les récompenses qu'il accordait 'povlr exciter le mérite. TJn jour qu'un ofiBcier lui présentait un placet pour

avoir la croix àe Saint-Louis , le roi lui répondit qu'il lui donnait une pension. L'officier lui répliqua qu'il aimerait mieux la croix. P^raiment ! Je le crois bien y s'écria ce prince y en passant son chemin. M. le duc d'Oçléans , depuis régent du royaume y en entendant l'exclamation du roi , se mit à rire. Ce prince , rentré dans son cabinet , l'appela et lui dit : Mon nes^eu , quand je dis de ces choseslà , je vous prie de ne pas rire : ce qui prouve qu'il sentait la valeur des choses ^ et par4à se sauvait du ridicule de l'exagération.

Manie de M. le duc d'Orléans, Jils du Régent y appelé rf^Orléans de Sainte-Geneviève.

M. LE DUC d'Orléans, fils du régent, avait débuté dans le monde comme tous les jeunes gens, en se livrant aux passions qu'inspire la jeunesse ; il avait entretenu une fille de la comédie. Mais, revenant de ses égaremens, il se jeta dans la dévotion, qu'il poussa si loin qu'il remit au roi la charge de colonel-général de rinfanterie , et abandonna les places qu'il occupait dans les conseils , pour se retirer à Sainte -Geneviève où il pratiquait les exercices les plus austères de la piété ; il cherchait a s'instruire de la religion jusque dans les sources , en ' puisant dans les textes hébreux , langue qu'il avait apprise à cette intention.

Quoiqu'il eût tourné toutes ses pensées vers le ciel , cependant ayant naturellement le cœur fendre, sans transgresser les règles de la pudeur, il a eu jusqu'à sa mort des atlachemens auxquels il se laissait aller avec d'autant plus de facilité , qu'ils n'attaquaient en rien ses principes de vertu , de continence , et que peut-être il ne se doutait pas des progrès que l'amour faisait dans son cœur.

Mademoiselle d'A*'*''*' fut celle qui lui inspira la passion la plus forte. Elle alla si loin , qu'afîn d'accorder ses principes et ses désirs , il prit la résolution de l'épouser. S'étant rendu chez elle pour lui

ea^faire la proposition ^ il la trouva dans sa garderobe ; et dans l'intervalle qu elle mit pour repasser daas sa chambre pour le recevoir , la' ceinture de sa culotte cassa. M. le duc d'Orléans prît cet accident pour un avertissement du ciel qui n'approuvait pas cette union ; et ^ de cet instant ^ il y renonça y sans pourtant rompre avec mademoiselle d'A'^'^'*'.

Cette anecdote montre , de reste , q«e l'esprit de ce prince , altéré par les macérations et par des dispositions naturelles 9 n'était paâ dans un état fort sain : la suite le prouva encore mieux. A quelque temps de là , mademoiselle d' A*** élant morte , il ne voulut jamais le croire , disant que le roi l'avait fait soustraire , pour l'empêcher de l'épouser.

Cet événement lui frappa tellement l'imagination y qu'ainsi que je l'ai dé|à dit y il ne voulut plus croire qu'on mourût. Son altesse royale sa mère ayant perdu la reine d'Espagne sa fille , et par conséquent sœur de M. le duc d'Orléans, morte aux Carmélites de la rue de Grenelle où elle s'était retirée , envoya ce prince pour se convaincre par ses yeux de cet événement; et ce ne*fut qu'après avoir touché et retourné plusieurs fois le corps de sa sœur, qu'il fut persuadé qu'en effet elle ne vivait plus.

Après avoir perdu mademoiselle d'A'*'*'*', M. le duc d'Orléans , qui avait pris du goût pour madame de G'*''*^'*', ne voulut jamais ajouter foi à la mort de cette dame. M# d' Argenson, son chancelier, fut toujours obligé de porter dans ses comptes la pension que ce prince lui faisait , quoiqu'elle ne vécût plus.

1 2 d DÉTAILS

M. le duc d'Orléans entra dans une colère violente , lorsque M. d'Argenson lui annonça qu'elle venait d expirer; il refusa même de se rendre à la démarche que fit la maréchale de G**'^ de le mener sur le tombeau de madame de G^^^ sa fille ; il persista toujours à dire que cela ne pouvait être , et qu'on le trompait.

M. de Silhouette , l'un des successeurs de M. d'Argenson dans la. chaîne de chancelier de M. le duc d'Orléans y ayant choqué ^ par un oubli assez simple y la faiblesse de son maitre y que cependant il n'ignorait pas y se tira d'affaire assez plaisamment. Dans un compte qu'il rendait à ce prince y de quelques prétentions pécuniaires que la maison d'Orléans avait à former sur l'Espagne y il cita le feu roi d'Espagne. A cette expression ^ M. le duc d'Orléans fronça le sourcil et lui dit avec colère : Monsieur ^ qu'est-ce que c'est que feu? Le roi d'JEspagne n'est pas mort. Certainement ^ répondit M. de Silhouette sans se déconcerter; mais c'est un titre que les rois d'Espagne prennent. La diose passa , ce qui est d'autant plus extraordinaire y que M. le duc d'Orléans était lui prince instruit.

Sa manie ne se bornait pas à croire qu'on ne mourut point ; elle s'étendait aussi sur les naissances y auxquelles il n'ajoutait pas plus de foi. Jamais il ne fut possible de lui persuader que madame la duchesse de Gunrtres (i)> sa belle-fille ^ était accOH-

( 1 ) Mademoisdle de Oonti , qui avait ëpousë M. le dilc de Churtres.

chée dua fils; ce qui obligea M. le duc de C]iartres de demander au roi que M. Jôly dô^Fleury, procureur-général ^ assistât juridiquement aux secondes couches de madame la duchesse de Chartres , qui, pour c^e fois, eut une fille (i), et d'en dresser un procès- verbal authentique, qui parât dans la suite aux inconvéniens qu'aurait pu faire Daitre l'incrédulité de M. le duc d'Orléans. Il la porta jusqu'au tombeau ; car étant au lit de la mort ^ son confesseur exigea qu'il reconnut ses petits-enfans , lui refusant le viatique , à moins qu'il ne se soumit à cette condition. Ce prince , malgré sa piété , ne le voulut pas , et la tête s'étant embarrassée , il mourut sans être administré. Les dévots ont fort blâmé la conduite de ce confesseur. Je laisse aux théologiens à décider cette question.

'i) Mariée , dans la suite , à M. le duc de Bourbon.

ia4 DETAILS

Mariage de M. le duc de Chartres as>ec mode--

moiselle de Petiihihre.

Écrit en 1771. ,

Les biens immenses dont Louis XIV avait accable M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse , étaient au moment de se réunir sur la tête de M. de Lamballe et de mademoiselle de Peuthièvre , seuls enfans qui restassent à M. le duc de Penthièvre , fils imique de M. le comte de Toulouse et de mademoiselle de Modène y morte à la fleur de son âge. M. le prince de Dombes^ fils de M. le duc du Maine y était mort sans s'être marié y et il ne restait plus que M. le comte d'Eu son frere^ qui de même avait gardé le célibat y et dont l'âge avancé annonçait une fin qui ne pouvait pas être éloignée.

Les choses étaient dans cette position en 1768; et mademoiselle de Penthièvre ayant atteint l'âge d'être mariée , ceux qui pouvaient y prétendre se mirent sur les rangs.

L'abbé de Breteuil, chancelier de M. le duc d'Orléans y désirait fort de 1^ faire épouser à M. le duc de Chartres ; et la réputation de l'abbé y qui n'avait pas toujours été sans tache^ fit dire dans le public que M. de Penthièvre lui avait promis beaucoup d'argent pour faire réussir ce mariage ; ce qui

était faux. L'abbé trouva la plus grande résistance de la part de M. le duc d'Orléans^ élevé dans l'horreur pour les bâtards ^ que les princes voient toujours avec chagrin jouir du même rang qu'eux^ et marcher presque leurs égaux. Il trouvait d'ailleurs que le bien de mademoiselle de Penthièvre n'était pas assez fort pour surmonter sa répugnance ; car il est reçu y en France y que les opinions et les préjugés sur les mariages doivent toujours céder à une certaine, proportion d'argent; et la somme plus ou moins forte détermine le blâme ou l'approbation publique.

L'abbé de Breteuil^ quoique persistant dans son opinion^ ne serait jamais venu à bout de déterminer M. le duc d'Orléans, sans un événement qui ébranla ce prince. M. de Lamballe tomba dans une maladie fâcheuse y suite du libertinage auquel il s'était livré ; bientôt il fallut en venir à une opération dangereuse ; et fort peu de temps après , les chirurgiens annoncèrent qu'il j avait tout à craindre pour sa vie. La mort de M. de Lamballe laissait mademoiselle de Penthièvre héritière de près de trois millions de rente après M. de Penthièvre ^ en j comptant la succession de M. le comte d'Eu, qu'elle devait recueiUir. M. le duc d'Orléans ne résista point à cet appât y qui triompha de ses préjugés et de sa répugnance; et^ déterminé à la demander pour son fils y il en parla à M. le duc de Choiseul^ pour le prier de conduire cette affaire. Ce ministre était plus à portée que qui que ce fut de la me-

126 vtrkits

ner à bien. Indépendamment de la considération dont jouit toujours le ministre en faveur^ il était des amis particuliers de M. de Penthièvre qui avait beaucoup de confiance en lui.

M. de Choiseul avait de l'attachement pour M. le duc d'Orléans ; mais , connaissant sa faiblesse qui le faisait souvent agir d'après la façon de penser de ceux qui lui parlaient les derniers y il lui demanda en grâce de faire ses réflexions^ avant de l'engager dans des démarchées qui le compromettraient infiniment^ si jamais il venait à changer d'avis. Il lui fit envisager tout ce qu'il y avait pour et contre cette affaire ; et , le trouvant affermi dans son dessein ^ il ne songea plus qu'a se conduire en conséquence.

M. le duc d'Orléans n'était pas le seul qui pensât à mademoiselle de Penthièvre. M. le prince de Condé la désirait ardemment pour M. le duc de Bourbon son fils^ et il s'adressa de même à M. de Choiseul 9 pour la lui faire obtenir. Ce ministre ne lui cacha point les engagemens qu'il avait avec M. le duc d'Orléans , et qu'étant d'ailleurs serviteur de M. de Penthièvre > il ne pouvait s'empêcher de lui conseiller de la donnet plutôt au premier prince du sang ^ qu'au second. Quoique M. le prince de Condé fût extrêmement piqué de ce refus^ ainsi qu'il l'a Men montré depuis y pour lors il dissimula son ressentiment ; personae ne connaissant mieux ce grand principe y que y pour réussir y il ne faut jamais désespérer d'une affairé , ni Fabandotmer qu'elle ne soit totalement terminée *

Ëncooséquence de rengagement que M. de Choiseul avait pri$ avec M. le duc d'Orléans ^ il fut trouver M. de Penthièvre> qu'il n'eut pas de peine à déterminer^ et qui y s'abandonnant totalement à lui ^ lui remit un état exact de tous ses biens. Il alla même jusqu'à lui confier son testament , pour que tous ses papiers fussent examinés par les gens d affaires de M. le duc d'Orléans. Ce prince fut moins touché d^ette façon noble et franche de procéder^ que de la modicité de la dot que M. de Penthièvre donnait à sa fille , qu'il ne fut jamais possible* de lui faire porter au-delà de cinquante mille écus de rente ^ pour le moment y la faisant d'ailleurs jouir de tous ses droits sur sa succession. Cependant M. le duc d'Orléans aurait passé sur cet article^ toujours dans l'espoir de la mort de M. de^ Lamballe y qui paraissait certaine .

L'affaire était en bon train , et semblait devoir ne pas tarder à s'arranger. Il ne s'agissait que d'avoir le consentement du roi ; ce fut le plus difficile . Les souverains y qui son*t dans leurs États si supérieurs aux autres y devraient naturellement être à l'abri de la jalousie y puisque y d'un seul mot y ils peuvent abaisser tout ce qui leur fait ombrage : cependant y il n'y^n a point qui ne soient offusqués y ou de l'excessive opulence y ou de la trop grande considération à laquelle leurs sujets parviennent quelquefois y surtout lorsque ces sujets se rapprochent du trône. Au mouvement de jalousie que le roi était disposé à avoir contre M. le duc d'Orléans^ se joi-^

gnait encore l'idée qu un jour M. le duc de Chartres réunirait aux biens de la maison d'Orléans y ceux que lui procurerait le mariage qu'il allait contracter : cela devait s'élever à plus de six millions de rente ; fortune que n'auraient jamais^ ni M. le comte de Provence, ni M. le comte d'Artois, ses petits-fils. Son amour-propre se trouvant blessé par plusieurs objets, M. de Clioiseul eut une peine infinie à lui arracher un consentenfentqu'il ne donna qu'à regret; et même, pour le déterminer, ce ministre fut obligé d'aller jusqu'à lui dire qu'il n'était pas en droit d'empêcher M. de Penthièvre de donner sa fille à M. le duc de Chartres.

Le consentement du roi obtenu, il ne restait plus aucun -obstacle . Cependant il en survint un auquel on ne devait pas s'attendre^ et qui rompit tout. M. de Lamballe eut un mieux considérable dans son état ; et les gens que M. le duc d'Orléans avait apostés pour lui rendre compte exactement de sa situation , lui rapportèrent qu'on pouvait le regarder comme sauvé. Il n'en fallut pas davantage à ce prince pour le faire changer. Il ne voulait de mademoiselle de Penthièvre qu'au casque M. de Lamballe mourut ; et , prenant la modicité de la dot pour prétexte, il exigea qu'on n'en parlât plus. Cependant, embarrassé de son changement, il le laissa attribuer par le public ( qui ne lui accordait guère de penser par lui-même ) à M. le comte de Pons Saint-Maurice, son premier gentilhomme de

la chambre , qui ^ en effet , avait toujours montré uû grand e'ioignement pour -ce mariage;

On peut aisément juger de l'indignation de M. de Penthièvre , auquel on faisait éj^ouver le traitement qu'on emploie ordinairement avec les gens à argent ^ et qui d'ailleurs n'avait pas à se louper des honnêtetés et des prévenances de M. le duc d'Orléans, pendant le cours de cette affaire. Mais rien n'égala la colère de M. de Choiseul, qui se voyait également compromis vis-à-vis de M. de Penthièvre et vis-â-vis du roi. Il fit les reproches les plus amers à M. le duc d'Orléans , et lui promît que de sa vie il ne se mêlerait de ses affaires. 11 fut trouver le roi pour lui proposer de faire épouser madetnoiselle de Penthièvre k M. le comte d'Artois (i). 11 y avait beaucoup de bonnes raisons à alléguer en faveur de ce mariage; M. de Choiseul n'en,. omit aucune, mais inutilement. La vanité du roi l'emporta constamment sur tout ce qu'il put lui dire , et ce prince demeura ferme dans l'opinion que ce serait mésallier un petit-fils de France , que de lui faire épouser pour de l'argent une fille de race bâtarde.

M, le prince de Condé était trop attentif à ses intérêts, pour ne pas profiter de la circonstance. Il renouvela, dans cet instant, ses sollicitations au-

(i) Ce ministre était mieux informé que M. le duc d'Orléans de

la sit^tion de M. de Lamballe , et savait bien qu'il n'en pouvait

pas revenir.

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