TOME ï. ^O
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Les choses demeurèrent à peu près dans cet état ^ jusqu'au 9 au soir^ qu on crut que le roi ne passerait pas la nuit^ et qu'on lui donna rextrême-onction* On se parlait à l'oreille, de pourpre et de gangrène y et l'infection dans sa chambre était affreuse ; ce qui y joint à tant d'autres motifs , et surtout au peu d'intérêt qu'on prenait à sa personne , faisait qu'on désirait ardemment que cela finit. Je tiens du duc de Liancourt , que y voyant un valet de garde-robe répandre des larmes, il lui dit : « Eh » bien I vous pleurez votre maître ? » A quoi ce valet avait répondu tout haut : w Oh ! pour cela » non ; si je pleure , c'est sur mon paus^re comayy rade , qui n'a jamais eu la petite-vérole , qui va » la gagner y et qui en mourra. »
Le roi passa encore la nuit. Il se répandit même un bruit , le 10 au matin, qu'il y avait eu une évacuation , et qu'il allait mieux. Mais les médecins^ qui le faisaient vivre depuis plusieurs jours , à force d'art et de choses vivifiantes , ne purent le soutenir plus loin que le 10 mai , à deux heures après-midi, qu'il expira. Dès qu'il fut mort , chacun s'enfuit de Versailles. 11 n'y resta que le duc d'Ayen , survivancier de son père , capitaine des Ecossais , dont le droit est de garder le roi mort ; le duc d'Aumont , premier gentilhomme de la chambre , d'année ; le grand -aumônier, et M. de Dreux , grand-maitre des cérémonies. On se dépêcha d'enfermer le corps ^ans deux cercueils de plomb , cpii ne continrent qu'imparfaitement la peste qui s'en exhalait ; quel-
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ques prêtres y daps la chapelle ardepte y furent les seules victimes condamnées à ne pas abandonner les restes d'im roi qui y par le désordre honteux de ses mœurs y Tindifierence pour ses devoirs et pour ses sujets , s'était rendu l'objet de la haine presque générale.
J étais de garde auprès de liû lors de sa mort^ et j'eus la curiosité de me mêler parmi le peuple qui remplissait les cours pendant cet événement. Le Français y naturellement gai y frivole et bon , ne témoigne point les mouvemens qui l'agitent^ paf ces traits grossiers et féroces qu'on remarque chez les autres peuples. De plus, celui de Versailles se ressent du séjour de la cour» et en a contracté la retenue et la politique. Je n'entendis aucun propos; mais il était aisé de remarquer le contentement sur tous les visages.
Le corps fut conduit deux jours après à Saint- Denis y et le convoi ressenibla plus au transport d'un fardeau dont on est empressé de se défaire^ qu'aux derniers devoirs rendus à un monarque. Comme le roi était mort d'une maladie contagieuse y on ne put observer les cérémonies y et toutes les bêtises ruineuses qui se pratiquent en pareille occasion. Le cercueil fut mis dans un grand carrosse ; un autre menait le duc d'Ayen et le duc d'Aumont ; un troisième y le grand-aumônier et le curé de Versailles. Une vingtaine de pages et upe cinquantaine de palefreniers à cheval y portant des flambeaux y sans être en noir^ non plus que les
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carrosses y composaient tout le cortège y qui partit au grand trot^ à huit heures du soir^ et arriva à Saint-Denis à onze heures y au milieu des brocards des curieux qui bordaient le chemin y et qui y favorises par la nuit y donnèrent carrière à la plaisan^ terie y caractère dominant de la nation* On ne s en tint pas \k : épitaphes, placards^ vers^ tout fut prodigué pour flétrir la mémoire du feu roi.
Celle que je vais rapporter se trouve dans quelques recueils du temps ; elle est dure y mais écrite avec assez de force et de facilité.
Te voilà donc , pauvre Louis , Dans un cercueil , à Saint-Denb !
C'est M que ta grandeur expire.
Depuis long-temps, s'il faut le dire^ Inhabile à donner la loi , ^ Tu portais le vain nom de roi.
Sous la tutelle et sous l'empire Des tyrans qui régnaient pour toi.
£tais~tu bon ? C*est un problème
Qu*on peut résoudre à peu de frais.
Un bon prince ne fit jamais
Le malheur d'un peuple qui l'aime r
Et Ton ne peut appeler bon
Un roi sans frein et sans raison
Qui ne vécut que pour lui-même.
Voluptueux , peu délicat , Inappliqué par habitude.
On sait qu'étranger à l'Etat , Le plaisir fit ta seule étude.
Un intérêt vil en tout point , Maîtrisait ton ame apathique ; Et du pur sang d'un peuple étiqae Tu nourrissais ton embonpoint.
HISTORIQUES. SOQ
On fe vit souvent à Tëcole De plus d*un fourbe accrédite ^ Au mépris de ta majesté , Te faire un jeu de ta parole.
Au milieu même de la paix , Sur l'art de tromper tes sujets Fonder ton unique ressource , Et préférer dans tes projets , A l'amour de tous les Français , Le plaisir de vider leur bourse^
Tu riais de leur triste sort :
Et riche par leur indigence , Pour mieux remplir ton cofSre-fort^ Tu vendais le pain de la France.
Tes serviteurs mourant de faim , A ta pitié s'ofiraient en vain :
Leur plainte n*était point admise^ L'infortune avait beau crier ; Prendre tout et ne rien pajer Fut ta véritable devise.
Docile élève des cagots ,
En pillant de toutes manières ,
Même parmi les indévots ,
Tu disais parfois des prières.
Des sages ennemi secret,
Sans goût, sans mœurs , et sans lumières ,
En deux mots voilà ton portrait.
Faible , timide , peu sincère Et caressaih plus que jamais Quiconque avait su te déplaire , Au moment que , de ta colère ^ Il allait ressentir les traits :
Yoilà , je crois , ton caractère.
Ami des propos libertins , Buveur fameux , et roi célèbre Par la chasse et par les catins< Veilà ton oraison funèbre.
Exil du duc d'AiguiUon.
Écrit en 1776.
Le duc d'^^îguillon y après là mort du roi y atait y ainsi que les autres ministres y tenu quelque temps dans ses deux places de ministre de la guerre et des affaires étrangères ^ qu'il avait réunies en sa personne sous le règne précédent. Mais^ vu de mauvais oeil par le nouveau roi Louis XVI, et surtout par la reine ; d'ailleurs , étant un objet de jalousie pour son oncle y le comte de Maurepas y venu à la tête des affaires , sans autre titre y toutefois y que celui de conseil du roi ; le duc d'Aiguillon y dis je , sentant de reste sa position y peut-être poussé par M. de Maurepas y avait donné la démission de ses places, vers le milieu de l'année 1774* ^ ^^^ remplacé par le comte de Muy pour la guerre , et M, de Vergennes pour les affaires étrangères.
Le duc d'Aiguillon , retiré du ministère , vivait mécontent à Paris , avec le trèst»petit nombre d'amis qu'il a toujours eus , mais à la tète d'une cabale , composée de gens obscurs et en sous-ordre , qui , échauffant le bas public , jetaient de la fermentation dans les esprits , ocçasionaient un débordement de propos, de libelles , de vers et de chansons, où le roi et surtout la reine n étaient pas ménagés.
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Dans ce temps-là se plaidait ^ au Cbatelet^ le procès criminel du duc de Guiaes , procès intenté par un de ses secrétaires , nommé Tort y et dont le moteur caché était le duc d'Aiguillon.
La reine protégeait ouvertement le duc de Guines y et le duc d'Aiguillon avait pour lui M. de Vergennes et M. de Maurepas^ qui^ content de voir $on neveu éloigné des affaires^ d'ailleurs mal avec la reine , n'était pas fâché de lui donner des dégoûts y dont le duc de Guines aurait été la victime sans l'adresse et la fermeté que la reine y aidée des conseils de la comtesse Jules de Polignac y mit dans toute la suite de cette affaire y malgré la légèreté de son caractère. Les ministres agissaient en dessous y et portaient des coups fourrés ; la reine les parait y en allant directement au roi , et faisant , d'un mot , souvent révoquer le lendemain y ou quelques heures après y ce qui avait été accordé par la haine et la méchanceté.
Des circonstances m'avaient encore plus rapproché de la reine. Elle me traitait avec beaucoup de bonté et de confiance y me parlant de tout ce qui l'intéressait. Je lui représentai avec force le danger qu'il y avait pour elle de laisser subsister une cabale aussi inquiétante^ ayant à sa tête le duc d'Aiguillon, dont le caractère méchant, vindicatif et profond, devait lui faire tout craindre; indépendamment de Fimportunité de se voir chansonnée à tout instant, de voir ses moindres démarches empoisonnées ou tournées en ridicule^
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par cette foule d'émissaires que le duc d'Aigaillon tenait toujours à ses gages. Je lui fis comprendre ia nécessité d'éloigner un tel homme. En effet , c'était le seul à redouter. M. de Maurepas était trop léger pour être méchant. Élevé à la cour, il en connaissait à fond l'esprit et les menées. D'un caractère extrêmement gai^ tout se peignait en plaisant à son imagination; personne n'était à l'abri de ses sarcasme^ : mais voilà tout ce qu'on avait à en craindre. 11 n'aimait pdint M. d'Aiguillon y il le redoutait même y et ne tenait à lui que par la dépendance où il était de madame de Maurepas, sa femme^ qui avait l'amitié la plus vive pour monsieur et madame d'Aiguillon y et qui le soutenait dans toutes les occasions. M. de Vergennes, ministre de fortune et sans entours, faisait peu d'ombrage.
La reine sentit combien il lui était important de se défaire de M. d'Aiguillon. 11 y avait peu de prétextes pour l'exiler; je lui conseillai de mettre en avant, vis-à-vis du roi, l'audace avec laquelle il avait poussé le duc de Guines , quoiqu'il ne put douter de la protection qu'elle lui accordait ; et de lui bien faire comprendre qu'on ne devait jamais s'attendre à aucun repos, tant qu'on laisserait un tel homme dans le milieu de Paris, d'où il était prudent de l'éloigner; Je lui fis envisager encore qu'elle réussirait d'autant plus aisément , que sûrement M. de Maurepas, qui avait tout crédit sur le roi, n'y mettrait aucun obstacle, parce qu'il serait
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ravî dëtre défait, sans y avoir part, d'un neveu qu'A n'aimait point 9 qu'il craignait, et qu'il ne ménageait que par soumission aux volontés de madame de Maurepas.
L'intérêt de la reine aurait suffi pour me faire attaquer M.. d'Aiguillon que je n'avais aucune raison personnelle dé haïr; mais d'autres considérations m'y portaient encore. C'était lui qui était l'auteur de la chut^de M. de Choiseul; il convenait à mon sentiment de l'en punir. Je ne pouvais me flatter d'aucun espoir de retour pour M. de Choiseul^ tant que M. d'Aiguillon serait à portée de pouvoir quelque chose ; et en l'éloignant , je croyais rendre un grand service à mes amis, en particulier.
D après mes conseils , la reine se mit a travailler contre M. d'Aiguillon. Le roi personnellement, et par tout ce qui lui en revenait, était mal dis- ji^*' posé pour lui; D un caractère faible, méfiant, arrivant sur le trône sans avoir la moindre notion des affaires, il n'était pas difficile de lui donner des impressions; il était encore plus aisé d'en faire prendre à la reine , pour laquelle il avait tout le goût qu'une femme aimable et remplie de grâces peut inspirer, lorsqu'elle sait mettre en jeu tout ce qu'elle possède d'adresse et de séduction, et qu'elle a la facilité de parler aussi souvent et aussi long'temps qu'elle veut à son mari.
Elle ne parvint cependant à son but qu'au bout de six semaines. M'ayant pris à part à une chasse , où je lui faisais ma cour, elle m'apprit qu'enfin on
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allait dire à M. d'Aiguillon de se rendre à Verret jusqu a nouvel ordre y sans suivre toutefois la méthode ordinaire d'une lettre-de-cachet , prise en telle horreur, que le nom seul suffisait pour révolter tout le monde. Je fus peu satisfait de cette nouvelle. Je fis envisager à la reine que c'était presque manquer son coup, que de ne l'envoyer qu'à Verret , dont la proximité lui laisserait la facilité de conserver ses liaisons , de diriger les siens , et de rester aussi redoutable que dans le sein de Paris ; qu'il fallait qu'il allât à Aiguillon : que son éloignement le mettrait hors de mesure de continuer ses intrigues , dont le fil , une fois rompu y ne se renouerait pas aisément , et donnerait de la tranquillité. La reine me répondit que la chose était arrangée y qu'il lui serait bien difficile de revenir sur cela, que cependant elle verrait. Je lui réplicjuai que ce parti était absolument indispensable , si elle voulait travailler utilement pour elle et pour les honnêtes gens.
Les choses étant dans cette position , l'époque du sacre du roi arriva , et l'on partit pour Reims. Quoiqu'obligé de m'y rendre , j'eus les yeux ouverts sur M. d'Aiguillon; je sus qu'il était toujours / à Paris, tournant en ridicule l'ordre qu'il avait reçu d'aller à Verret, et affectant de dire dans ses sociétés (jue son projet était bien de l'exécuter, mais que rien ne pressait , et qu'il se donnerait le temps de finir ses affaires. Je mis à profit cette conduite ; j'en fis voir toute l'insolence à la reine,
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et je lui conseillai d'en instruire le roi^ auquel elle devait faire sentir qu'il était temps d'en imposer à un homme aussi dangereux que plein d'audace y et que c'était le moment d'emporter , auprès du roi , Aiguillon au lieu de Verret, Je lui ajoutai que l'instant était d'autant plus favorable , que M. de Maurepas^ qui n'était point venu à Reims y ne pourrait le défendre ; qu'en un mot , il n'y avait pas un moment à perdre.
Quelques heures après cette conversation , im valet de chambre de la reine me glissa dans la main un billet de cette princesse y où elle me mandait : w Tai parlé au roi : enfin , il commence à » se douter que M. d^Aigmllon pourrait bien se }) moquer de lui , et je crois qu^il va y mettre » ordre. » Le jour même le roi envoya chercher M. le duc de La Vrillière y ministre de la maison y pour lui témoigner tout son mécontentement^ et le chargea de mander de sa part au duc d'Aiguillon y de se rendre à Aiguillon jusqu'à nouvel ordre.
Je m'attendais bien que cet événement ferait grand bruit y et qu'il y aurait des gens qui crieraient contre ; mais j'étais bien loin de penser que ce seraient ceux qui tenaient à M. de Choiseul qui feraient plus de clameurs. Tous proscrits sous le règne précédent , par la prépondérance de M. d'Aiguillon , ils n'avaient échappé eux-mêmes à l'exil, que par la fatigue du feu roi à faire du mal y et par la crainte de dévaster sa cour. Le sentiment de vengeance et de justice fut étouffé par une
compassion philosophique y que les femmes qui s étaient érigées en législateurs outrèrent, ainsi qu'elles outrent toujours tout. On n'entendait que les mots de tyrannie , de justice exacte , de liberté du citoyen et de lois. On se demandait avec un peu plus de raison, ce que M. d'Aiguillon avait fait de plus que lorsque le roi était monté sur le trône , et pourquoi , puisqu'il le trouvait coupable , il avait attendu si long-temps à le punir ? Quelque impatienté que je fusse , je laissais dire ^ j'avais obtenu ce que je croyais de mieux pour la reine etg^ur tout le monde : il ne me restait plus qu'à veiller à ce que ces propos ne fissent aucune impression sur elle, et à éloigner, le plus que je pourrais , le retour de M. d'Aiguillon.
La reine m'avertit plusieurs fois qu'il y avait des gens qui le sollicitaient. Je lui représentai toujours le danger qu'il y avait pour elle de s'y prêter, et que si jamais quelques circonstances la forçaient à y consentir , il fallait du moins que ce fut avec des entraves qui la missent à Tabri des menées de M. d'Aiguillon contre sa sûreté et son repos.
La reine me témoignait trop de bontés , pour ne pas exciter la jalousie. Je. m'aperçus de quelque refroidissement de sa part , au voyage de Fontainebleau, de l'année 1775. Je me doutai qu'on m'avait fait des tracasseries ; j'eus une explication avec elle , qui fut froide et réservée de sa part , ne voulant entrer dans aucun détail , et d'après laquelle je me bornai à être son courtisan, sans plus
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me mêler que des choses dont elle me parlerait. ' Comme tel ^ elle continua à me traiter parfaitement bien : mais je vis que j avais beaucoup perdu du côte de la confiance y ce qui me détermina encore à plus de retenue y soit qu'en effet on m'eût desservi , soit que ce ne fût qu'un mouvement de légèreté de la reine : ce qui pouvait fort bien être.
Vers la fin de l'année 1 776 ^ madame de Chabrillant^ fille du duc d'Aiguillon^ mourut entre ses bras à Aiguillon ; tout le monde le plaignit. La comtesse Jules de Polignac, dont j'étais fort ami y m'avait souvent parlé de la crainte où elle était , que , vu le crédit de M.^de Maurepas , et la faiblesse du roi, on ne vît tout-à-coup revenir M. d'Aiguillon , sans la participation et même à l'insu de la reine. Elle désirait trouver quelque prétexte que cette princesse pût saisir ^ pour le faire revenir. La comtesse Jules me consulta sur celui qui s'offrait ; je lui répondis comme il faut répondre aux gens qui ont la voix prépondérante y et qui se laissent gagner par la timidité ; car rien n'est pis que de faire prendre des partis de force aux gens qui n'en ont pas. Je lui dis qu'en effet la circonstance était favorable ; mais que si l'on croyait inévitable de rappeler M. d'Aiguilfon y il fallait du moins le lier^ de façon qu'il fût moins dangereux.
Très-peu de temps après la mort de madame de Chabrillant y on fît dire à M. d'Aiguillon que la reine y touchée de sa situation y et désirant le tirer
d'un lieu où tbut lui rappelait la perte qu'il venait de faire ^ avait obtenu du roi qu'il fut libre y et la permission de revenir à Paris y sous la condition toutefois de ne point paraître à la cour, ni de faire aucune fonction de sa charge de capitaine des chevau- légers. M. d'Aiguillon reçut cette nouvelle avec hauteur ; il répondit qu'il se regarderait toujours dans la disgrâce , tant qu on mettrait quelque restriction à sa liberté y et qu'il n'en profiterait que suivant que l'exigeraient ses affaires. Il se conduisit en conséquence, demeurant toujours à Aiguillon.
J'ai dit y en parlant de l'exil de M. le duc d'Aiguillon y que les circonstances m'avaient rapproché de la reine. Sans être régulièrement ni belle, ni jolie ; sans être bien faite , l'éclat du teint de cette princesse , beaucoup d'agrément dans le port de sa tête, une grande élégance dans toute sa personne, la mettaient Mans le cas de le disputer à beaucoup d'autres femmes qui avaient reçu plus d'avantages de la nature , et même de l'emporter sur elles. Son caractère était doux et prévenant. Facilement touchée par les malheureux , aimant à les protéger, à les secourir en toute occasion, elle montrait une ame sensible et bienfaisante, et réunissait deux qualités assez rares à rencontrer ensemble, celle de se plaire à rendre service , et de jouir du bien qu'elle avait fait. Un grand attrait pour le plaisir , beaucoup de coquetterie et de légèreté , peu de gaieté nfiiturelle,rempêchaient d'être aussi bien dans
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la société que ses qualités essentielles et son extérieur l'annonçaient* Rien absolument de déterminé dans sa façon de penser. Sa familiarité nuisait à sa considération ; et le maintien que les circonstances ou les conseils lui faisaient souvent prendre^ choquaient dans la femme aimable : acception sous laquelle elle avait trop accoutumé à la considérer. De là venait que chacun en était quelque^ fois mécontent 9 et qu'on en di$ait souvent du mal^ en s'étonnant d'en dire.
Quant à moi ^ les bontés et la confiance qu'elle me témoignait m'attachèrent à elle sans réserve : en lui parlant le langage convenable à une femme de vingt ans , je ne m'occupai ^ sans prendre sur ses plaisirs^ que je sentais bien devoir toujours avoir la préférence y je ne m'occupai , dis-je ^ qu'à lui faire jouer le rôle , et lui donner la consistance la plus convenable à sa gloire et à assurer son bonheur. Je lui en supposais l'étoffe y que je me flattais de développer.
Je venais de faire exiler M. d'AlguiQon. Oa était alors à Reims ^ pour sacrer le roi. Dans le compliment que je fis à la reine y sur l'éloigneraent d'un homme aussi dangereux pour elle y je lui fis envisager qu'il ne fallait regarder cet événement que comme un premier pas vers le crédit ; que 9 pour le constater et le rendre invariable y il était nécessaire de faire des ministres sur lesquels elle pût compter 9 et je l'avertis qu'il se présentait une occasion qu'il ne fallait pas laisser échapper ;
que j'étais certaîa qu'enfin M. de La Vrillière, cédant à l\opinion publique , allait demander à se retirer, et rendre vacante la place de ministre de la maison ; qu'il fallait faire quitter la marine k M. de Sartines, pour passer à cette place, et faire M. d'Ennery ministre de la marine. « Indépen- » damment , dis-je a. la reine , de ce que M. d'En« » nery réunit toutes les qualités nécessaires à ce » département , et le suffrage de tout le monde, » j'ea réponds à V. M. comme de moi-même; et » la meilleure preuve que je puisse lui en donner, » 'c'est que je le lui propose. » En effet, si j'étais bien aise de mettre M. d'Ennery au grand jour et à sa vraie place , j'avais de même en vue de servir la reine , en lui attachant un homme qui , tout en servant VÉtat , ne lui aurait jamais manqué; j'en étais bien sur.
La r^ine ne me fît aucune objection , et adopta mon idée. Cependant , comme elle avait eu quelques nuages sur le compte de M. de Sartines , que je venais de dissiper tout récemment, elle ne voulut faire aucune démarche sans en avoir prévenu ce ministre et sans son consentement. Je me chargeai de lui parler, pour le déterminer.
J'allai le trouver à Reims dès le soir même ; et, après être entré dans les plus grands détails sur les dangers et les inconvéniens du ministère de la marine, je lui peignis, autant en beau qu'il me fut possible , la position du ministre de la maison, de qui tout ce qui était sous les yeux du roî
qu'une grande partie de la coup, semblait ressortir. Je lui fis envisager que cette place , sans êlre exposée à ces grands événemens d'État, qui entraînent souvent la chute d'un ministre, avait un journalier actif qui rendait le ministre de la maison un personnage intéressant ; que beaucoup de gens dépendaient de lui ; qu'il ne dépendait de per« sonne; que la meilleure preuve que je pusse lui en donner, était le temps immense que M. de La Vrillière l'avait été , malgré tout ce qu'on avait fait pour l'attaquer, et ce qu'il avait fait lui-même pour être chassé. J'ajoutai que la reine désirait qu'il quittât la marine pour le département de la maison , et qu'elle lui saurait gré de sa complaisance; qu'elle m'avait chargé de traiter cette affaire avec lui, et de lui rapporter sa réponse. Je ne lui cachai pas que S. M. voulait M. d'Ennery pour son successeur. A quoi aurait servi de lui en faire mystère? C'était un moyen de lui insjHrer de la confiance, en lui en montrant beaucoup. M. de Sartines me parut étonné de mon discours, et trèsattaché au département de la marine, dont il me fit une apologie complète. Cependant, après deux heures de conversation, j'en obtins le consentement que je désirais, et la parole qu'il irait trour ver le roi, pour lui demander le changement /jue la reine souhaitait , démarche que je le priai de remettre jusqu'à Tinstant que je l'avertirais de ia faire. Je rendis compte de ma conversation à la reine qui, comme. une jeupe princesse sans expé-