‹ Mémoires du baron de BesenvalChapitre 30 sur 34 · TOBIE I · texte numérisé non relu

TOBIE I

rience , crut la chose terminée. Pour ne la pas effaroucher par le détail de ce qui restait encore à faire , je la laissai "dans son erreur ^ et je m occupai de ce qu'il restait à surmonter, qui n'était pas le moins difficile.

M. de Maurepas n'était point venu à Reims; il était à Poatchartrain. Choisi par le roi pour lui donner sa confiance et pour en faire son gouverneur, je sentais de reste >qu un ^eul mot de lui suffisait pour renverser la machine la mieuï calculée , . et qu'il fallait le gagner* Je n'avais aucun accès auprès de lui : \e cherchai des entours, et persoune ne me parut plus propre que M, ife Castries ^ pour lui parler. Dans ce temps-là, ils étaient fort bien ensemble. M. de Castries aimait beaucoup d'Ëaaery, en faisait cas ; d'ailleurs , j'étais bien sur qu'il 5e prêterait à tout ce que je voudrais. En effet, je le trouvai irès^disposé en sa faveur ; il approuva beaucoup mes idées et les démarches que j'avais faites pour le porter au ministère de la marine; mais quand je lui proposai de retarder son voyage en Flandre , commandement qu'il avait pris je pe sais pourquoi , et qu'il fut obligé de quitter peu après ; quand je lui proposai , dis-je , de retarder son voyage pour parler à M. de Maurepas , il n'y voulut jamais cou- ^ntir : car voilà coixime sont les hommes ; leur amour-propre les pousse à participer aux choses , sans vouloir, quand il s'agit des autres, leur sacri* fier la moindre contrainte, le plus petit dérangement dans ce qui leur convient.

Tayais aussi communic^^ë mes projets au duc de Choiseui qui avait aboadé dans mon sens. Il aimait d'Ennery; d'ailleurs, dissimulant très-bien le désir qui subsistait ém fond de son oùeur, de revenir à la place où il avait été j merveilleusement secondé dans cette apparence par sa gaieté inaltérable et sa légèreté y il adoptait volontiers tout ce qui mettait en place les gens qu'il croyait lui être attachés , comme si les gens parvenus n'eussent pas été les premiers et les plus ardens à l'éloigner, conqiaissant davantage le peu de fond qu'il y a à faire sur sa reconnaissance , et combien il est dominé par son amour -propre et sa personnalité ! Le duc de Choiseui , approuvant mes idées , se refusa de mên:^ à aucune démarche , à aucun des moyens qui étaient en son pouvoir pour m'aider.

Le sacre terminé , la cour revint à Versailles , et tout le monde à Paris. Je tentai , mais vainement , auprès de plusieurs personnes, de in'étayer^ Je trouvai partout le même esprit; c'est-à-dire^ qu'en louant la fin que je me proposais, et me refusant d'agir , on se conservait la fticilité de paraître si les choses en venaient au point d'un succès infaillible , et de ne point se compromettre jusqu'au moment qu'elles prendraient une tournure certaine.

Dès cet instant , j'eus mauvaise opinion de mon entreprise. Cependant je ne me décourageai point^ d'après le principe que j 'ai , qu'il ne faut abandonner tout but que l'on se propose qu'après qu'il ne reste

ai*

plus aucun chemia pour y parvenir. La chose pressait. M. de La Vrillière avait donné sa démi^sioa ; et M. Turgot, contrôleur-général, dont Fincapacité réelle et le caractère vain ^nmencaient à l'emporter sur une réputatipn accréditée par quelques hommes fanatiques , et surtout quelques femmes qui le sont toujours , et soutenue par un extérieur méthodique , une vie recueillie ; M, Turgot , dis-je , instruit que d'Ennery était sur les rangs pour le ministère de la marine ^ et sentant combien un tel homme était à craindre pour lui y nût tout en usage pour 1 éloigner.

M. Turgot tenait encore dans ce moment à M. de Maurepas. Il ne lui fut pas difficile de lui faire envisager le danger de laisser parvenir d'Ennery, homme également redoutable par son caractère décidé, par ses liaisons avec M. de Choiseul, et parce qu'il aurait été mis de la main de la reine , avec laquelle M. de Maurepas n'était pas bien , et qu'il craignait jusqu'à la puérilité , calculant aussi mal le caractère et les moyens de cette princesse, que sa prépon€érance personnelle; mais rien ne pouvait détruire en lui l'impression d'avoir été la victime de madame de Pompadour^ et chassé par elle. L'instant du dénoùment étant arrivé , je vis qu'il fallait agir tout seul, et risquer le tout; c'est ce que je fis. J'imaginai de produire l'effet que je me proposais, en profitant *de la position où la reine et M. de Maurepas se trouvaient vis-à-vis l'un de l'autre* Je représentai à la reine que l'éloi-

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gnement où elle vivait de ce ministre , homme de confiance , conseil, et même gouverneur du roi , nuisait certainement aux affaires , était une égale gêne pour tous les trois , et faisait tort au rôle qu u lui convenait de jouer, les dispositions de M. de Maurepas le portant sans cesse à contre-carrer les choses qu'elle désirait ; qu'il l'emportait presque toujours par son crédit auprès du roi , ce qui ne pouvait manquer de lui donner des dél^oires cootinuels qui nuisaient à sa considération ; que j'étais persuadé que , si elle voulait faire un seul pas vers lui , elle le trouverait disposé à tout ce qu elle pourrait vouloir, parce qu'au fait cet état de guerre continuelle devait être fatigant pour M. de Maurepas , dont la situation ne pouvait être brillante et- agréable , qu'autant qu'il aurait à un même degré l'amitié et la confiance du roi et de la reine ; qu'il se trouverait le conseil de l'un et de l'autre; et qu'en même temps qu'il leur appreVidrait à régner, il serait également le confident et le médiateur des petites dissensions qui pourraient naître entre eux.

La reine sentit la force de ce raisontiemenf , et me demanda ce qu'il y avait à faire, w Profiter de » la circonstance , lui répondîs-je , pour être bien M avec M. de Maurepas , et pour en^ obtenir le mi- » nistre que vous désirez. Il faut en ct)nséquence » l'envoyer chercher, et lui dire que , sans récriai miner sur le passé, vous êtes très - disposée à » l'oublier, et à vivre à l'avenir en bonne intelli-

ilÔ BÉTAltS

ï) gence avec lui ; que vous le croyez assez con« » vaincu de l'avantage qui résultera de cette in- » telligence pour les affaires , pour le roi , pour » lui y pour vous ^ pour qu'il fasse ses efforts afin >i démériter votre amitié^ votre confiance; qiïe j) vous ne demandez pas mieux que de lui accor- I) der Tune et l'autre y mais qu'il vous faut une >) preuve de ses dispositions, ({ui détruise en vous » jusqu'au soupçon; et' que cette preuve est de j) mettre M. d'Ennery à la marine > choix auquel

1) vous tenez d'autant plus, qu'aucune raison de » personnalité ni d'intrigue ne vous y a conduite; » que vous ne connaissez ni M. d'Ennery, ni ses » en tours, et que la seule raison qui vous dé ter- » mine en sa faveur, c'est que la voix publique » s'accorde à le désigner pour cette place ^ et que M sa conduite, dont vous vous êtes informée, a il toujours été ferme , honnête , et qu il n'a jamais

2) tressé de nîontrer du zèle et du talent. »

La reine approuva fort le conseil que je lui donnais, me promit de le suivre de point en point, et surtout d'y mettre de la promptitude. Mais je ne fus pas sorti de son cabinet, que cela fut oublié. Une chasse succédant à une promenade , un spectacle^ et beaucoup d'autres choses de ce genre, furent cause qu'il se passa quatre jours sans que ia reine eût la conversation décisive qu'elle m'avait promise j ce qui donna le temps à M. Turgot de manœuvrer, de prévenir et d'arranger les choses à sa fantaisie.

M. Turgot y homme d'esprit ; mais systématique^ par un *long travail de cabinet y en était venu à des spéculations pour la plupart ou fausses ^ ou impraticables ; écueil ordinaire des gens livrés à une théorie métfiphysique qui égare toujours, dans l'administration . Élevé aux nues par des gens de lettres y des fîmmes même qui se glorifiaient d'avoir adopté ses principes et de les préconiser ; M.'. Turgot était devenu chef de la secte des Eco-nomistes ; rôle qu'il soutenait fort bien par une belle figure y par le laconisme y le farouche même dé ses réponses y et par un orgueil extrême.

Il avait administré une intendance y où ses sub* délégués prévariquaien t comme à l'ordinaire ; tan-» dis que de son bureau sortaient des maximes qui ^ publiées par ses prosélytes, remplissaient de ses éloges la capitale y où l'ou ne pouvait entendre les gémièsemens de ceux qu'il laissait opprimer par ses sous-ordres. Ce fut de cette intendance qu'on l'appela au contrèle-géneral. Il y recueillit, dans les premiers temps y ces louanges outrées sur les^ moindres choses ,^ cette certitude de ses taleus, cet enthousiasme que les Français prodiguent toujours à tout l^mme arrivant en place y avee usie réputation y méritée au non ^ qui l'a fait remarquer dans la foule.

Ce début brillant ne se soutint pas long^tempis^. Kentôt le philosophe arrogant y l'homme médiocre et faible y firent disparaître Thomme à la mode : nul plan dans les finances y nulle opération , que

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quelques ëtablissèmens subalternes aussi petits que mal vus ; beaucoup de gens sortant du cabîtiet du ministre , aussi mécontens de sa dureté que surpris de son ignorance, mirent M. Turgot à sa place y c est-à-dire , le montrèrent insuffisant pour celle qu'on lui avait donnée.

M. de Maure^as commençait à s'apercevoir qui! pouvait bien s'être trompé dans son choix; mais il y tenait encore, parce que les torts de M. Turgot ne portaient que sur son administration , ce qui a toujours peu importé à ]Vf. de Maurepas, et parce qu'il ne s'était permis encore aucune de ces démarches , de ces intrigues , qui dévoilèrent bientôt toute son ambition , et offusquèrent tellement M. de Matirepas , qu'elles le déterminèrent à le renvoyer, un an ou dix-huit mois après l'instant dont nous parlons.

En conséquence des projets de M. Turgot, il devait s'occuper surtout de placer dans le ministère des gens qui lui fussent dévoués et sur lesquels il pût compter. Ce fut dans cette vue qu'il proposa à M. de Maurepas , pour remplacer M. de La Vjcillière, M. de' Malesherbes , avec lequel il était intimement lié.

M. de Malesherbes , issi^ de la famille des La:moignon, était né avec beaucoup d'esprit. Son goût pour les sciences et les lettres se manifesta dès sa plus tendre jeunesse. Il l'employa à mettre l'étude à la place des dissipations; genre de vie qu'il a constamment suivi, et qui l'a conduit à des con-

HISTORIQUES. 32g

naissances multipliées. Sa conversation, quoiqu'agréable et piquante, est dépourvue de ce jugement qu'on n'acquiert que par l'usage du monde. Son père ayant été fait chancelier, il l'avait remplacé dans la charge de premier président de la cour des aides. 11 s'était trouvé à la tête de cette compagnie , lors des entreprises du chancqjier Maupeou contre la magistrature , et il avait employé autant de noblesse que de fermeté et d'éloquence à la défendre. Quoique déjà vanté par les gens de lettres et par quelques femmes , cet événement le mit au grand jour et le fît prôner par le plus grand nombre. Déchainé contre la cour, obligé de succomber avec sa compagnie , il fut exilé dans sa terre de Malesherbes ; disgrâce qu'il soutint d'autant mieux , qu'elle lui donna plus de temps pour l'étude , son véritable goût, et que, vivant sans ambition et en philosophe dans Paris , il n'eut ni société ni autre plaisir à sacrifiée Louis XVI ayant rappelé tous les anciens magistrats, on lui rendit sa liberté, dont il ne fit usage que pour reprendre son train de vie ordinaire, c'est-à-dire pour cultiver un trèspetit nombre d'amis, et pour voir des gens de lettres et des savans.

M. de Malesberbes avait toutes les conditions qui Convenaient à M. dq M aurepas , et qu'il recherchait dans ceux qu'il admettait au ministère. Isolé, sans enlours , sans un de ces noms qui en imposent toujours dans ce pays* ci, et qui entraînent nécessairement une famille nombreuse et puissante ; sans

ambition y et par consëqeat sans intrigue ; de plus^ homme de robe,. titre qui a toujours eu des droits sur M. de Maurepas : en voilà plus qu il n'en fallait pour le déterminer en faveur de M. de Malesherbes y qu il jugeait homme à rester éternellement dans sa dépendance y et dont il n'aurait jamais rien à craindre y seul caj^ul que fit dans ses choix ce ministre, aussi insouciant sur le jugement du public que sur le bien de l'Etat. On pense bîeq que M. de Sartines appuyait ce choix de toutes ses^ forces, puisqu'il le débarrassait de M. d'Ennery.

M. Turgot n'eut rien de plus pre^ que d'aller annoncer à M. de Malesherbes qu'on l'avait choisi pour remplacer M, de La Vrillière ; mais il le trouva si déterminé à refuser d entrer dans le ministère ^ que, quelque chose qu'il put lui dire, quelque moyeu qu'il employât , rien ne put émouvoir M. de Malesherbes, qui s'en tint toujours à lui répondre que ni son caractère , ni sa façon d'être , ni sa voloaté, ne pouvaient convenir au rôle qu'on voulait lui faire jouer, et qu'il fallait renoncer ^ l'idée de l'ébranler sur un parti qu'il avait si déterminément pris , que jamais rien ne l'en ferait changer.

Les choses en étaient là , lorsque la reine fît enfin la démarche que je lui avais demandée. Elle rendit mot à mot à M. de Maurepas ce que je lui avais conseillé de dire. Vraisemblablement il fut un peu embarrassé de cette conversation, à laquelle je crois qu'il ne s'attendait pas. Cependant, il s'en tira eu homme qui a de l'usage : il fît à la reine toutes

les protestations qu'on prodigue toujours en pareil cas^ et il ajouta qu'il était biea fâché de n'avoir pas été instruit plus tôt de ses volontés; mais que, les ignorant , il avait proposé M. de Malesherbes au roi qui avait approuvé ce choix y et que tout était arrangé. La reine me rendit cette réponse , et je vis que TafTaire était manquée , parce que je n'étais pas instruit des dispositions de M. de Malesherbes, qui auraient pu me fournir , si je les avais sues, quelque expédient en faveur de M. d'Ennery.

Cette conversation de la reine, jointe au refus de M. de Malesherbes, jeta M. de Maurepas et M. Turgot dans une grande perplexité. La conversation avait eu lieu le soir , et dâfbs la nuit on envoya trois courriers à M. de Malesherbes; les deux premiers infructueusement, car il persista toujours dans son refus. Par le troisième, on lui manda que si la reine l'emportait dans cette occasion, tout était perdu; qu'il ne restait d'autre parti à ses amis que celui de la retraite ; qu'il fit du moins quelques réflexions sur les suites qu'allait avoir son opiniâtreté. Cette dernière considération ea triompha : il manda qu'il acceptait. Cela donna la victoire à M. de Maurepas, et à la reine ce qu'on appelle en langage d'intrigue un soufflet ^

Si M. de Malesherbes ne s'est rendu qu'à Tamitié y comme il y a tout lieu de le croire , il est plus à plaindre qu'à blâmer de s'être engagé sur une mer aussi orageuse , sans aucun des moyens nécessaires pour éviter les écueils contre lesquels il

ne tarda pas à donner. D'ailleurs^ il lai convenait bien peu de ne parvenir qu'en arborant la livrée de M. Turgot^ ce qui faisait nécessairement dépendre son sort de celui de ce ministre; rôle bien peu convenable pour M. de Malesherbes , dont le personnel et 1 étoffe étaient fort au-dessus de ceux de M. Turgot^ dont cependant il ne pouvait plus se détacher, lié par une obligation aussi grande y aussi authentique. Il avait fait la faute; elle le conduisit à la fin qui devait en être une suite. A deux ans de là , M. Turgot s'étant totalement discrédité dans l'esprit du public et de M. de Maurepas^ M. de Malesherbes jugea que son renvoi ne serait pas éloigné^ et que nécessairement il entraînerait le sien. Il eut du moins le bon esprit de le prévenir en demandant à temps de se retirer ; ce qui lui fut accordé d'autant plus aisément y que M. de Maurepas désirait davantage sa place , pour y mettre M. Amelot , dont le père avait été son intime ami , et auquel il avait promis, au lit de la mort y de traiter son fils comme le sien propre ; fidélité d'amitié qui n eut pas grand succès dans le monde , car M. Amelot était un homme si médiocre ^ que M. de Maurepas y en le faisant non»mer ministre de la maison y disait y à qui voulait l'entendre : On ne dira pas que j'aie pris celui-là pour son esprit. Cette plaisanterie y jointe à beaucoup d'autres que M. de Maurepas se permettait eu toute occasion y fait connaître la légèreté y l'insouciance de son caractère > et à quel administrateur la France était livrée^

J'avais fait trop de peur aux ministres , pour ne pas fixer leurs regards. Un homme sans autre ambition que celle de mettre à profit les circonstances pour le bien ^ et qui joint à cette façon de penser un caractère franc , loyal et peu timide , est toujours à redouter pour des gens qui ne calculent que leur intérêt personnel. M. Turgot surtout, sous prétexte que je donnais de mauvais conseils à la reine, eut des projets de ra'éloigner, ou peut-être dit simplement qu'il en avait , afin de m'intimider ; car pour M. de*Maurepas, il élait trop léger pour mettre de la suite à rien. Cette façon d être, trèsfâcheuse dans un administrateur, a du moins cela de bon , qu'elle préserve de faire dû mal. Des sarcasmes', des plaisanteries^ voilà ce qu'il fallait essuyer de lui; on en était toujours quitte pour cela.

Au retour d'un voyage que j'avais fait à Chanteloup , peu de temps après la nomination de M. de Malesherbes au ministère, je trouvai mes amis dans le plus grand effroi sur mon compte; ils m'avertirent que j'allais être probablement exilé. Je ne fus pas fort effrayé de cette nouvelle, que je traitai de ridicule. J'y donnai cependant plus d'attention , d'après une conversation que j'eus avec la comtesse Jules^ depuis duchesse de Polignac.

La duchesse de Polignac a reçu de la nature le plus charmant visage qu'on ait vu; en le détaillant, il aurait été impossible de dire quel trait méritait la préférence. Sa taille et le reste de sa figure ne

répondaient pas à tant de perfection ; cependant elle passait et méritait de passer pour la plus jolie femme de son temps ^ et celle qui plaisait le plus généralement. Son caractère était encore plus parfait que sa figure ; ce qui en faisait la base y c'est une qualité que je n'ai jamais trouvée qu'en elle , je veux dire un calme qu'aucune situation y aucune circonstance ^ aucun objet ne pouvait altérer^ pas même les choses personnelles, les plus faites pour révolter. Cette façon d'être lui faisait tout envisager d'un coup-dœîl juste , à la nfème distance de la prévention que de l'enthousiasme. Jamais la présomption n'avait pi4 l'atteindre y et on lui entendait souvent répondre , de bonne foi : Ce que vous me dites là est au-dessus de ma portée. Son maintien, ses actions y sa conversation , et jusqu'au son de sa voix y tout se ressentait de sa douceur. Sensible à l'excès pour les siens y pour ses amis y bonne et compatissante pour les malheureux y elle était attendrie jusqu'aux larmes au récit de quelqu'inforiune y et elle n'a jamais refusé son secours à quiconque le lui a demandé.

Les premières années de son marliage avec le duc de Polignac se sont passées dans une détresse et même une pauvreté qui la privaient presque continuellement des choses les plus nécessaires à la vie» Une situation aussi pénible ne lui a arraché aucune plainte, et -jamais le moindre nuage n'a altéré le charme ni la gaieté de son commerce.

Lorsque la fortune vint au-devant d'elle , elle y

fut plus sensible pour les siens que pour elle; elle en Voyait sans cesse le terme qu'elle envisageait avec plus de satisfachon que d effroi , parce que le tourbillon qui Tentraîaait Tëloignait nécessairement de sa famille et de ses amis , seul attrait qui remplissait son cœur. Elle considérait la fin de sa faveur comme l'époque où elle pourrait encore se livrer uniquement à cet attrait. Le seul défaut qu'on pût lui reprocher, venait, en quelque sorte, de ses bonnes qualités , je veux dire de son calme et de sa douceur qui dégénéraient quelquefois en nonchalance , non pas lorsqu'il fallait rendre un service, mais sur mille objets; sa position et la confiance que la reine avait en elle, auraient exigé plus de suite et d'activité.

Je rendais bien justice à tout ce qu'elle valait ; mais ce n'est que depuis qu'elle a été sur un aussi grand théâtre , que j'ai connu toutes les qualités qui étaient en elle. La reine m'honorait denses bontés et de sa confiance , long-temps avant qu'elle connût madame de Polignac. Je m'aperçus bien vite du goût que cette princesse prenait pour elle , et, loin de le combattre , je cherchai au contraire à l'augmenter, sentant de reste tous les avantages qu'elle retirerait en acquérant une telle amie. En même temps ^ la fortune de madame de Polignac m'intéressait trop pour ne lui en pas ouvrir le chemin. Mon intérêt n'entrait pour rien oans la liaison que je cherchais à former ;^si tel eût été mon motif, j'aurais encore eu lieu de me savoir

gré de ma conduite; car, dans les petites comme dans les grandes occasions , madame de Polignac m'a constamment témoigné l'amitié la plus solide et l'intérêt le plus vif. *

A mon retour de Chanteloup, comme je l'ai déjà dit y elle me parla des bruits qui couraient sur mon compte , qu'elle me fit envisager ne devoir pas être négligés à un certain point. Elle m'ajouta qu'elle avait fait des réflexions sur la position de la reine vis-à-vis de M. de Maurepas; qu'on ne pouvait se flatter de diminuer la confiance que le roi avait en lui , par conséquent d'ébranler son crédit ; qu'opposé , comme il l'était , à la reirfe , elle, le trouverait sans cesse sur son chemin^ toutes les fois qu'elle voudrait quelque chose ; que , bien sûr de l'emporter, il se ferait toujours un plaisir et un triomphe de cet avantage , ce qui abreuvait cette princesse de dégoûts , et la discréditait dans l'opinion publique ; que cette considération bien établie y elle avait pensé que ce qu'il y avait de nyeux, ne pouvant rien contre M- de Maurepas , c'était de rapprocher la reine de lui; chose qu'elle savait que ce ministre désirait ardemment (madame de Polignac voyait souvent M. de Maurepas , qui lui témoignait assez de confiance ) ; qu'elle avait déjà communiqué cette idée à la reine ; que cette princesse n'en était pas éloignée. .« Si vous l'approuvez , » potfrsui vit-elle , j'en reparlerai à la reine , en lui » conseillant de vous consulter, et de vous charger » de la négociation , et je dirai à M. de Maurepas

» qu'il n'y a que vous qui puissiez la déterminer k M se raccommoder avec lui ; par ce moyen , vous » effacerez les ombrages qu'il a sur votre compte , » si tant est qu'il en ait pris ; il deviendra votre » obligé, et en vérité vous rendrez service à là >) reine. »

Après avoir mûrement pesé là cho$e , pour l'intérêt de cette princesse , qui était toujours mon priemier mobile , je trouvai que madame de Polignac voyait juste , et j'acceptai le rôle qu'elle voulait nie faire jouer dans cette affaire.

En effet , la reine m'en parla, et me chargea de voir M. de Maurepas pour savoir quelles étaient ses dispositions. Je Kii demandai un rendez-vous que j'obtins tout de suite j parce qu'il avait été prévenu par madame de Polîgnac. Je commençai par lui faire ma profession de foi. a On vous a donné, » lui dis-jé , des impressions contre moi , et l'on » aurait grande envie de mè faire passer pour un w intrigant; mais je vous déclare que je suis sans » ambition , que je ne veu-x rien ; et même , quel- » que place qu'on m'offrît dans ce pays-ci , que je » la refuserais^ Je suis (rèà-attathé à la reine, et w aucune considération ne pourra jamais m'empê- >i cKer de lui représenter tout ce que je croirai n utile à son intérêt et à sa gloire. J ai un autre » caractère qui peut vous donner de l'ombrage j » ce sont mésHaisons avec Si. de Choiseul , dont w lé nom seul est un épouvantail pour ce pays-ci. » Je vous déclare encore que rien dans la nature

TOKE I. 22

» ne peut m'en détacher. Il est mon ami^ depuis

» notre jeunesse ; je lui ai les plus grandes obliga-

» tions ; et ^ dans quelque instant de ma viç qu'il

» ait besoin de moi, je quitterai tout pour voler

M à lui. N'en craignez rien ; je vous assure qu'il

)) songe à embellir et cultiver sa terre , et point à

^ I) prendre votre place ; je ne sais même ^ quand on

» la lui offrirait^ s'il en voudrait. Jusqu'à lui y vous

» étiez peut-être un exemple unique de disgrâce;

, >^ croyez qu'il est le second ; et la meilleure preuve

» que je puisse vous en donner, c'est qu'avec ma

, » façon de penser pour lui, je consens à me lier

» avec vous, et à vous rapprocher de la reine ; j'y

. )i ferai ce que je pourrai. Je ne vous cache pas que

, » cette princesse a beaucoup d'éloignement pour

, )i vous , et il faut convenir que vous avez fait tout

)) ce qu'il fallait pour cela j mais j'espère qu'avec

,» un peu de suite et de patience, j'en viendrai à

.)) bout. Il est inutile que je vous représente que

; » son amitié , sa confiance , doivent être le pre-

^» niier de vos vœux, comme le point capital de la

. n considération à laquelle vous devez tendre ,

j^ et qu'il faut que .vous mettiez tout en usage

. » pour mériter lune et l'autre. 11 yaus est plus

:» .^isé qu'à qui que ce soit. d'y parvenir; vous êtes

,» gai^ très^aimable ; en l'amusant, vous pourrez

->> l'instruire : c'est un des devoirs de la place où le

; » roi vous a mis , et celui qui peut le plus çontri-

)) buer au bien des affaires et à l'agrément de la

,» cour, w

HISTORIQUES. SS'q

Pendaot que je parlais, M. de Maurepas in'é- €Outait avec la plus grande attention. Lorsque j'eus fini , il abonda absolument' dans mon sens , ne me contredit sur rien de ce que j'avais avancé ; et me montra beaucoup d'envie d'être bien avec la reine, sans me rien dire qui eût rapport a l'obligation qu'il m'aurait d'y travailler , ni à la reconnaissance qu'il en conserverait; en un mot, il ne mit en avant aucune de ces flagorneries, de ces espérances vagues que les gens puissans emploient pour idtéresser un médiateur. Dans un homme moins En , j'aurais été flatté de la maipiière dont il traitait avec moi; mais en lui, ce n'était que la réserve d'un vieux renard qui ne veut ni s'avancer ni se compromettre.

La reine me demanda avec empressement le résultat de la conversation que j'avais eue ; je lui en rendis compte, en ajoutant qu'il ne fallait pas se presser de conclure. « Je vous ai peinte, lui dis-je, » comme ayant beaucoup d'éloignenient pour vous » rapprocher de quelqu'un qui vous a donné au- » tant de sujets de mécontentement; mais sans ji désespérer de vous ramener , ce qui ne pouvait 3); se faire tout d'un coup; Plus de facilité pourrait » faire croire à M. de Maurepas qu'on le craint , » et voilà surtout ce qu'il ne faut pas; il convient » que ce soit l^i qui désire , et vous qui accordiez. » Rapportez-vous-en à moi pour vous.avertÎF/du M moment oiiil faudra vous rendre. ». ,

Indépendamment de„ce que j^ croyais cette con-

duitC' pins côavenable pour là reiue , ] étais bien aise 9 en faisant filer la chose , d avoir plus d'une conversation avec M. de Maurepas , afin de le bien connaitre. J'allai très-sotiveut chez lui y a Tissue de soa diner, temps auquel j'étais sur de le trouver seul. Je restais des heures entières tête à tête avec lui ; et là y l'attaquant sur tous les objets qui me venaient dans l'esprit^ j'eus le temps de l'approfpndîr ; d aatant que y soit indiscrétion y soit légèreté , il me disait tout ce que je voulais , et souvent plus que je «â lui demandais. Je trouvai un homme consommé dans l'Intrigue des cours y rompu aux affaires y mais in^nciaitt sur tout y hors sur son crédit et'Sur l'iespèce de gens à mettre en place; il n'en voulait que d'étoffe à dépendre uniquement

^ de lui y et qu'il put écraser dès qu'ils lui feraient ombrage. Toute affaire lui offrait matière à plaisanterie^ et tout ii^ivida , à sarcasme. Je n'en fus

^ pas plus exempt queies autres ; car y dans le temps même que je travaillais pour lui, il ne cessait de chercher à me donner des ridicules. On m'en rapporta d'assez plaisans , qui me firent rii^ y ne mettant pas plus d importance que cela à l'opinion de M. de.MaurepaÀ, dont je ne -faisais pas grand cas

. dans 'le fond y et dont certainement je ne voulais rien- •

Cette négociation m'amusait fort, et je n'étais point pressé de la terminer. Cependant , au bout de dix ou doutée jours, je crus qu'il était convenable de finir. Ayant dit à M. de Maurepas que

HISTORIQUES. 54 ï

j'étais enfin venu à bout de déterminer la reine ^ je conseillai à cette princesse de l'envoyer chercher le lendemain^ pour lui dire que, persuadée qu'il saisirait -à l'avenir les occasions de mériter son amitié , elle était très-disposée à la lui accorder; que , ne devant avoir l'un et l'autre en vue que le bonheur et la gloire du roi , ce motif,, plus que tout autre, cimenterait entre eux une întelligencp qu'elle espérait que rien ne pourrait altérer dorénavant, w N'entrez , lui ajoutai-je , » dans aucun détail sur le passé ; ne prévoyez M point l'avenir ;^ tenez-vous-en à ces deux ou trois }} phrases qui renferment tout; écoutez lesprotes- » tations que vraisemblablement il vous prodi- » guera , et parlez d'autre chose , surtout d'affaires^ » si vous en avez à lui communiquer r c'est la con*- » versation que j'aimerais le mieux ; car c'est celle » qui montrera le plus dfe confiance. Employez » ces grâces qui vous sont si naturelles, et qui- ont » tant de charmes; quand on se raccommode, il » faut y mettre tous les assaisonnemens. >>

La reine envoya cherdier, le lendemain , M. de Maurepas. A peine avait-elle achevé ce que je lui avais conseillé de lui dire ^ ainsi que M. de Maurepas des protestations, que le roi entra par l'intérieur j, apparemment averti par son ministre de ce qui allait se passer, w Sire , lui dît M. de Mau-^ » repas , vous voyez l'homme le plus heureux , le » plus pénétré des bontés de la reine , et qui n'exis- >* tera dorénavant que pour lui en témoigner sa

» reconnaissance^ et pour lui prouver sonjsèle. » La reioe l'interrompit pour dire au roi queo se rapprochant de ce ministre y elle avait eu principalement en vue de lui plaire ; ce qui serait , tant qu'elle existerait ^ le motif de toutes ses actions. Le roi y sans lui répondre y courut à elle^ et Tembrassa avec beaucoup de tendresse. M, de Maurepas entama tout de suite quelques affaires, et la reine ne manqua pas de s occuper de tout autre chose, laissant le roi et son ministre causer ensemble, au lieu de profiter de l'occasion que M. de Maurepas ]iui fournissait de s'introduire dans l'administration. Sachant tout ce qui devait se passer y j'allai au lever du roi , sûr d'y trouver M. de Maurepas, qui était en effet dans le cabinet. Mais, au lieu de venir à moi pour m'apprendre comment les choses s'étaient terminées, je vis qu'il tenait la même conduite qu'il avait toujours eue depuis le commencement de ma négociation , c'est-à-dire , de m'éviter; et moi j'eus aussi celle que j'avais toujours tenue, en allant lui dire tout plein de choses indifférentes à l'oreille , pour jouir de son embarras et des regards curieux du roi qui ne me perdait pas de vue, du moment que j'en approchais.

Comme M. de Maurepas ne m'ouvrit pas la bouche sur ce qu il était assez simple qu'il me dit , Je laissai passer toute la journée ; et le soir, étant .allé souper chez lui , je me mis à table à coté de hii, où je patientai encore quelque temps. Je l'at- *taquai enfin , en lui disant : // faut con\?emr fjne

VOUS êtes bien discret ; me conteréZ'Vous donc ce '" qui s'est passé ce matin ? Alors , il crut m apprendre ce que je savais de'jà par la reine , hors la dernière circonstance , lorsqu'elle s'était éloignée pendant qu'il parlait d^affaires au roi, me faisant valoir l'attention qu'il avait eue d'entamer une pareille conversation pour l'accoutumer à avoir la reine en ' tiers. M. de Maurepas n'ajouta rien d'honnête pour • moi , ni qui témoignât qu'il me savait gré du ser- • vice que je lui avais rendu; simplement au fruit, prenant un verre de vin de liqueur : A votre santé, me dit-il , c*est pour vous remercier. Voilà tout ce que j'en eus, et je m'en contentai facilement; car, en vérité , je ne lui demandais pas davantage.

Des Parlemens.

Écrit «D 1774>

La monarchie française ayant résisté par tant de miracles aux différentes secousses^ soit extérieures, soit intérieures 9 qui devaient la détruire , ou tout au moins la démembrer , il fallait qu elle fût portée au point de splendeur où elle est parvenue , par cette longue suite de monarques , à la tête d'une noblesse pauvre ^ ignorante et brave ^ dont la guerre était Tunique métier et la seule ressource. L'intérêt de ces monarques, et même celui du royaume y était d anéantir le gouvernement féodal, les états-généraux , le pouvoir des gouverneurs de provinces , des gouverneurs particuliers de ville , assemblage monstrueux de barbarie , d'injustice , de cruauté y de révolte , qui troublait sans cesse l'ordre de la société ^ et qui s'opposait à tout ce que l'administration tentait» lourjr établir la justice et la subordination , d'où naissent le calme , l'aisance et le bonheur. Ce grand ouvrage , qui aurait demandé un roi puissant et absolu ^ n'a pu être que le résultat de plusieurs siècles d'une conduite également suivie et patiente , de la part de monarques arrêtés dans leurs desseins par des pouvoirs égaux au leur , quelquefois supérieurs, et par des guerres étrangères ou civiles qui épuisaient leurs moyens et détournaient leur attention.

Laulorité du sceptre avait fait de grands progrès aucominenccment du règne de Louis XIII; le cardinal de Richelieu y mit la dernière main. Tout potentat ou tout ministre ternit l'éclat des plus grandes choses lorsqu'il les scelle du sang des citoyens. Toutefois en détestant la mémoire (lu cardinal de Richelieu ^ en plaignant son siècle y on est forcé de convenir que le brillant du siècle de Louis XIV est dû au pouvoir absolu que ce ministre attacha au trône. Il détruisit tous les autres ; il réprioia les prétentions des parlemens ^ sans pourtant les anéantir. Considéra-t-il ces corps comme les garde*notes de l'Etat , et l'enregistrement comme une iu)toriéié nécessaire ? Voulut-il laisser à la natioa le -fantôme dune barrière à la volonté da monarque , dont il ne prévit pas les conséquences ? C'est ce qu'il n'est pas aisé de pénétrer. Comment dévoiler le motif d'une conduite contraire à l'autorité absolue , dans un caractère aussi despote que celui du cardinal de Richelieu?

On ignore si jamais il y a eu , dans la monarchie française y aucune convention entre le monarque et les sujets. On n'en trouve nul monument ; et jusqu à la loi salique, laplusfondgmelitaledu royaume^ ce n'est que par tradition et par usage qu'elle est parvenue jusqu'à nous. Les premiers rois francs n'étaient que des chefs proclamés à la pluralité, dont le gouvernement était purement militaire. On ne sait non plus comment l'hérédité , ni la succession au plus proche collatéral s'est établie ; mais elle a

toujours subsiste. Les seules sources dans lesquelles on ait à puiser y ne sont qu'une longue suite de chartes , d'cdits , d'ordonnances que les rois ont donnes y tantôt conjointement avec le$ états-généraux y tantôt de leur propre puissance , tantôt aidés de leur conseil ; actes qui souvent se contredisent , leur teneur dépendant de la position actuelle de ces rois, quelquefois en pleine jouissance de l'autorité , et quelquefois obligés de céder.

De ces variations de situation sont venues la plupart des prérogatives et des prétentions desdifférens corps du royaume, même de quelques grandes maisons y qui ont profité dés circonstances pour obtenir ou s'attribuer des privilèges qu'on leur a contestés dans la suite, le manque de conventions primitives , de lois fondamentales , donnant lieu à toutes sortes d'innovations et de contestations.

Sans entrer dans le détail chronologique des usurpations , on peut avancer hardiment que le parlement , plus que tout autre corps , s'est trouvé dans le cas d'empiéter. Personne n'ignore qu'autrefois les roîs rendaient la justice eux-mêmes. Lorsque le royaume s'est agrandi , il leur a été impossible d'y suffire; ils ont donné commission a des seigneurs de les suppléer. Mais ces seigneurs , dont la plupart ne savaient ni lire ni écrire , se trouvaient trèsembarrassés de s'instruire de la peine que la loi infligeait contreles différens délits, et de ce qu'elle prononçait dansles divers cas civils. C'est pourquoi on leur donna des légistes pour leur dire ce que le

Code ordonnait d'un fait , soit criminel, soit civil, lorsqu'ils l'avaient constaté. Ces légistes n'avaient aucune voix délibéra tive , étaient assis sur des bancs inférieurs , et ne parlaient que lorsqu'ils en étaient requis. Bientôt, pour se rendre nécessaires, ils embrouillèrent les affaires, de façon qu!onfut contraint dç recourir à eux dans la procédure.

Les guerres ayant épuisé l'épargne , on fit ressource de tout , et l'on imagina de tirer de l'argent de ces légistes , en leur créant des charges de conseillers qu'on leur fit acheter.

Les seigneurs , offusqués par le savoir de ces nouveaux assesseurs, fatigués de l'ennui des détails du barreau , distraits par la guerre , ou par d'autres occupations qui leur convenaient mieux, insensiblement se dispensèrent de siéger, et abandonnèrent la justice aux gens de robe. L'agrandissement du royaume ayant multiplié les causes, on multiplia aussi les juges, auxquels on fit toujours acheter leurs charges. Le royaume s'é tant encore augmenté, un seul parlement ne fut plus suffisant, on en créa plusieurs. La population de Paris, et l'abus du droit de committimus ^ ayant surchargé celui de cette capitale , on le soulagea en érigeant de nouveaux tribunaux sous différentes dénominations , et ce n'est que successivement que la justice a pris la forme que nous lui voyons aujourd'hui.

.11 était difficile que les parlemens , toujours .rassemblés , faisant toujours corps , ne prissent pas de la consistance. Dispensateurs de la justice^ ils

devinrient Tobjet des attentions et des ménagemens de tous les citoyens ^ et les dépositaires des archives de la nation.

Celui de Paris, où siègent ordinairement les pairs, où re'side leur cour, à ce que prétend ce parlement , se trouva , dans des temps de guerre civile , à même de défendre le trône , ou d'attaquer la puissance du monarque, et, dans le temps de minorité, d'adjuger la régence. Seul corps fixe, et légalement rassemblé dans le royaume , c'est à lui qu'eurent toujours recours les opprimés et les ambitieux. Ayant la grande police , il est chargé du maintien du bon ordre. Protecteur du peuple, c'est à lui de défendre ses intérêts , et de faire des représentations au prince en sa faveur; en un mot, quels progrès les parlemens n'ont-ils pas faits depuis leur création , qui ne les commettait qu'à rendre la justice? Exemple effrayant pour tout souverain qui souffre dans ses Etats une compagnie toujours réunie , qui bientôt n'a d'autre point de vue que *on agrandissement , sa puissance ; qui en attend l'instant avec patience, le saisit avec sagacité, et qui, se cachant sous le voile de la justice et de la défense de la liberté , est sûre du suffrage et des vœux de la multitude , et de tous ceux qui sont opposés au gouvernement , qui forment toujours le plus grand nombre.

Quel usage les parlemens ont-ils fait du point de puissance où ils sont parvenus ? Loin de chercher à simplifier la marche de la justice, ils l'ont laissée

filSTOKÏQUÊS . 54Ô

se surcharger de détours , de formes , dont une seule omise suffit pour faire perdre la cause la meilleure; ils l'ont rfjndue ruineuse , en souffrant les exactions des avocats , des pr<)cu]feurs ; négligence d'autant plus blâmable qu il ne leur en re* vient rien y et que la tolérance d un abus . aussi criant ne sert qu'à enrichir des fripons reconnus pour tels , dont Pexemple a enfin entraîné les juges «ux-mêmes , qui se sont attribué des épices exor^ bitantes , et qui ont ouvert l'oreille à Tintérêt et à la corruption. Nul bon droit ne peut rassurer un plaideur, ne peut mettre à l'abri un homme attaqué au criminel. Si sa partie est puissante, ou qu'elle ait de la protection, il est condamné. Comment des juges ont-ils souffert qu'on allât les solliciter? comment ont-ils exigé qu'on allât les remercier, quand bien même on a perdu sa cause ? La sollicitation n'entraîne-t-elle pas l'idée d'un juge qui peut être gagné? et le remercîment, dans le cas de perte , n'est-îl pas une affiche de dureté et d'insolence qu'on ne passerait pas à un tyran ?

Si les jugemens des parlemens sont soumis à la protection ou, à la faveur, à plus forte raison doit'-on craindre d'avoir des litiges d'intérêt a^^ec aucuns de leurs membres ; il faut plus , il faut désirer que son bien ne soit, pas à la convenance de quelqu'un d'eux. Combien, dans les provinces, de malheureux possesseurs dépouillés de leurs héritages , par la seule raison qu'il était à la bienséance d'iiu parlementaire qui se Test vu adjugé par un

55o DÉtAlLS

jugement aussi inique que l'action ëtait intentée avec mauvaise foi ! Ce qui doit !e plus donner à penser sur le compte des gens de robe , c'est qu'il est impossible de trouver un seul huissier qui se charge de leur porter une assignation. Aussi ne se rappelle-t-on pas d'en avoir jamais vu de poursuivis par leurs créanciers y ni qui aient eu leurs biens en direction^ quoiqu'il y en ait autant dé ruinés que dans les autres états.

OA a dit que le parlement était protecteur du peuple, et que c'était à lui à faire des représentations aux rois lorsque y par des impôts onéreux et multipliés , ils surchargent leurs sujets ; ce qui est 4'autant plus facile, que le prince ne peut légalement les percevoir qu'après l'enregistrement sur les registres de la cour. Loin de mettre en vigueur , le plus beau de ses droits , le parlement n'a jamay^ , défendu que faiblement la cause puUique , et sei"' membres se sont toujours laissé gagner par argent ou par l'espoir de la faveur et des récompenses. 11 a'en ; est pas de même , lorsqu'il croit que le •prince attente à ses droits, ou qu'il pense. que l'instant est arrivé de les étendre ou de prendre part à l'administration. Aloi*s il se montre inflexible ^ fait remontrances sur remontrances. Composé de gens instruits des faits , des dates , et rompus dans l'art oratoire^ il répand des écrits captieusement triompbans, remplis de citations qui lui sont avantargeuses, de raisons qui intéressent la liberté de tous

les citoyens ; il met le public pour lui ^ et refuse opiniâtrement d'enregistrer.

Comme rien n'est primitivement écrit en France, rien n est constaté. La puissance législative qui, au fait, réside dans la personne du roi, parce qu'il a deux cent mille hommes, à ses ordres, a quelquefois Ole le droit de remontrances au parlement; mais le cri public le lui a toujours, fait rendre , d'autant que le prince a des fonpnes reçues , quoique violantes, pour se faire obéir. Lorsque le parlement résiste opiniâtrement, après un certain , nombre de lettre^ de jussion, ' pour enregistrer . ses édits^.il tient ce qu!on appelle, sojgt Ut:de jus- .iice^ c est-à-dire qu'il v^ au parlement^ accompagné des. princes, idi^s pairs et de quelques notables; ces derniers pour lui faire cortège. Là, il fait devant lui rayer des registres les arrêtés con- . praires à sa vQlQaté , ; et enregistrer l'édit qu'il

désire, .; --î:;:- c,\ '.; • •

Aussitôt :qii^;l$[ séance est finie ^ le parlement

. {kgote^te contre la violence, et communément s'en tiepl. là. et laisse aller les choses, lorsqu'il . ne ^'agît

. que^ de Tintérêt publie. Mais, lorsque le sien est compromis, ij a<i^e^cours à des moyens scandaleux et révoltans;; il reste chambres assemblées, ce qui signifie que toutes les (Cambre» convoquées dans

.la .gr^de s'y occupent d'une seule affaire, et qu'au mépris de; leur serment, eUes cessent de

.rendre ,1a justice aux pair ticuliers. Pour punir un attentat aussi «monstrueux , le roi n'a d'autre moyen

HIdtOïlîQtîES, 555

La cour est d autant plus embarrassée qu'elle ne peut^ en retranchant les plus mutins^ rappeler le reste du parlement; ce serait irriter Tincemiie^ et aller contre le principe que les parlementaires défendent le plus; tar en même temps qu'ils conviennent qu'ils tiennent toute' leur autorité du roi^ qu'ils ne rendent la justice qu'à sa décharge^ ils soutiennent l'inamovibilité de leurs charges, ac«cordée par un roi y et qui par conséquent peut être détruite par un autre ; ils confondent cette inamovibilité avec. le droit de propriété, commun à tout citoyen; et, sans être plus fondés sur cette prétetftiou que sur tant d'autres^ ils la colorent d'assertions spécieuses, l'enveloppent de tant d'éloquence et de citations ; qu'ils la rendent intéressante et propre à tout le monde, et se concilient, si ce n'est la totalité des suffrages, du moins assez de voix , pour avoir un parti considérable* Que peut faire le monarque dans ces circonstances ? Dissimuler, dire publiquement • qu'il pardonne, mais en secret traiter avec*son parlement, lui céder tine partie de ses prétentions pour qu'il reprenne ses fonctions, et, en le rappelant, le rendre plus puissant et plus insolent , tandis qu'il se dégrade luiratême et perd son autorité. - >

Quoique les scènes que je décris aient été assez fréquentes,' il est étonnant quelles ne se soient pas plus multipliées encore par la facilité que les parlementaires remuans ont de, causer des fermentations. La compagnie étant chargée de la

TOICE I. 23

grande police ^ chacun de ses membres a le dtoit de dénoncer tel homme ^ tel fait^ tel ouyrage qu'il juge à propos ; il peut de même demander rassemblée des chambres y et^ suspendant ou faisant cesser le cours de la justice ^ caus» autant de mal aux particuliers que de trouble dans FÉtat»

Les parlemens de province ont pousse Taudace tant aussi loin. Par des usurpations ils ont mis les administrateurs dans leur dépendance > et réduit le commandant en chef à la seule partie militaire. Les parlementaires ayant en main la voie du décret , dont ils abusent à leur gré y arme contre laquelle cpii que ce soit ne peut trouver d'abri ^ ils jQétrissent à leur volonté, sous le moindre prétexte, quiconque ose leur résister y et le rendent inhabile là t0ut acte civil > lobligent à coriiparaltre , à reconnaître leur autorité, ou à avoir recours à celle du roi pour se soustraire à leurs poursuites. Ce ■moyen, laisse toujours les réputations entachées, et constate le pouvoir absolu des souveraina, chose devenue insupportable aux yeux des Français.

Les parlemens, dont on vient de dévoiler l'esprit et les inconvéniens , ont cependant , il en faut convenir, deux grands avantagea : le premier, de gêner assez l'autorité du monarque,- pour l'obliger à des ménagemens , à des attentions , à des formes de conduite qui combattent le despotisme et qui arrêtent, les ministres. Ce bien, qui en est un véritable, lorsque le mionarque, de son côté, restreint les pariemenjs dans les bornes ou ila doivent

se renfermer^ deviendrait la source des plu^ grands maux^ si jamais Fadministration était assez faible pour y laisser entrer les parlemens; car il ne serait pas difficile de démontrer que l'autorité absolue d'un seul , dans un pays policé y entraînerait moins dmconvéniens que celle d'une compagnie. Mais cette proposition demanderait seule un volume ^ et n'est qu'accessoire au sujet qu'on s'est proposé de traiter. Pour donner sur cet objet un aperçu général^ qu'on considère l'état actuel de l'Europe. La Prusse est certainement l'État le plus puissant ^ et qui donne la loi à tous les autres. On ne peut nier que Frédéric ne soit le souverain le plus absolu de nos jours. Ëxiste-t-il une seule république qui , de l'état le plus brillant où la porte toujours l'enthousiasme de ses premiers temps ^ n'ait fait des pas vers la décadence , et qui ne doive finir par l'anéantissement où ne peut manquer de l'entraîner la confusion de la pluralité , excitée par des vues y des haines^ des jalousies et des intérêts particuliers^ auxquels le bien général est toujours sacrifié ? Disons donc avec vérité que , pour que la France soit par^ f alternent heureuse et bien administrée y il faudrait des parlemens qui rendissent plus mesurées les dé- ^marches duprince, en même temps qu'un prince qui réprimât les prétentions et les insolences des parle^ mens. Mais le moyen de se flatter que cette balance subsiste y lorsqu'il n'existe nul principe y nulle loi écrite qui adjuge les pouvoirs et fixe la ligne de démarcation y et que tout est fondé sur l'opinion et

les circonstances ? Aussi doit*on s'attendre à des troubles continuels qui auront plus ou moins de durée y suivant les forces du moment qu'aura chacun des deux pouvoirs.

Le second avantage que procurant les parleraensy c'est de contenir et d'arrêter le clergé , corps infiniment dangereux , qui joint à tous les inconvéniens d'upe multitude réunie par le même intérêt , celui d'un pouvoir fondé sur la crédulité et le fanatisme ; motifs auxquels ou ne peut opposer aucune barrière^ et qui ont excité tant de guerres, tant de «Scènes horribles ^ tant d'assassinats de rois y et d'évépemens particuliers qui détruisent journellement l'ordre de la société. Cependant^ la société, en s'éclairant, a reconnu avec effroi jusqu'à quel point le clergé a abusé de la religion : la haine et le mépris pour les ministres ont insensiblement éloigné du culte. Les écrits des philosophes n'ont produit que le déisme , suffisant toutefois pour détruire le pouvoir des prêtres dans l'opinion. Cet échec a donné au gouvernement le courage d'oser attaquer Je clergé , lequel a fait la faute de copsentir et d'aider même à la destruction des moines, de cette vermine dangereuse dans un État, et trop utile à la propagation du fanatisme , par leur autorité sur la conscience des hommes, et leurs dérèglement avec les femmes ; situation de choses qui doit produire y peut-être de nos jours, l'anéantissement du crédit des prêtres, la répnion à la couronne des biens immenses qu'ils ont extorqués, et la réduction de

leur nombre et de leur pouvoir au nécessaire qu'exige une religion ^ un culte indispensable dans tout État quelconque .

Louis XIV ayant pris les rênes du gouvernement au moment où la France , lassée des guerres civiles qui l'avaient déchirée si long-temps , et dont les dernières étincelles avaient troublé sa minorité^ tremblait encore du sang que le cardinal de Riche* lieu avait fait répandre; Louis XIV, dis -je, se trouva doué du caractère qu'il fallait pour mettre à profit ces dispositions favorables : jaloux de son autorité, fastueux, imposant par sa figure et ses manières , excité par tout ce qui portait U caractère de grandeur, dispensant ses bienfaits avec appareil et assez de choix , sachant donner de l'importance même aux plus petites choses qui émanaient de lui; roi de théâtre, si l'on veut, mais roi qui en savait jouer le rôle, et qui le joua si bien^ qu'il parvint à faire une telle impression à tous les états , qu'une parole , un regard de lui , suffisaient pour combler les vœux d'un homme , ou lui persuader qu'il était perdu. S'il eut des traverses à essuyer, elles ne vinrent jamais de l'intérieur de son royaume , et ne furent occasionées que par des guerres malheureuses ; si ses derniers instans eurent de l'amertume, ce ne fut que par la perte de sa nombreuse famille , qu'il vit successivement expirer sous ses yeux. Sous un rot si redouté , qui savait si bien être le maître, les parlemens tentèrent plusieurs fois de lui résister ; mais, ils furent tou-

jours reprimés avec hauteur^ et même avec dédain.

Louis XIV tint un lit de justice y entre autres y non pas avec cet appareil qui caractérise une cérémonie auguste, mais en bottes ^ et le fouet à la main y étant en chemin pour une. chasse dans le bois de Yincennes. Il y parla de ce ton foudroyant, si terrible dans la bouche d un roi tout-puissant.

Louis XV, en montant sur le trône , trouva une cour accoutumée à rendre au maitre un culte presque divin. Il jouit, dans les commencemens , de l'impression qu'avait faite le feu roi. Cependant, sous la tutelle d'un vieux prêtre qu'il fit premier ministre , on s'aperçut promptement cpi'il n'avait aucune des qualités nécessaires à un roi* Le cardinal de Fleury gouverna avec assez de sagesse ; mais , dépositaire de la souveraine puissance, il mit dans ses démarches la timidité d'un homme qui n'a qu'une autorité précaire, et qui craint de la per^ dre. Son administration fut longue, et sous son ministère les parlemens se réveillèrent. Il y eut des remontrances, àes lits de justice, des chambres assemblées, des exils, des rappels, où les parlemens acquirent des droits, des exemples à citer, et de rinsolence , tandis que le roi perdit de la considération et de l'autorité.

Cependant, le courtisan et la noblesse asservie, le peuple , qui nesï instruit qu'imparfaitement et à la longue, continuaient de témoigner soumission, respect, attachement pour le prince. Après

HISTORIQUES. SSq

la mort du cardinal de Fleury^ les maltresses y en changeant les intrigues de lacour^ n'altérèrent point ces sentimens. Quoique madame de Çhàteauroux se fût déplacée en allant joindre le roi à Tannée ^ pendant la campagne de 1 744 j ^^ ^^ ^^^ ^^^^ tenir une conduite plus déplacée encore j cela n'empêcha pas que toute la France ne fut ivre de joie y en vo jant revenir ce prince de la maladie qui l'avait conduit aux portes du tombeau. Il en reçut les té-> moignages les plus authentiques ; on le qualifia du titre de bien-^imé. Et pourtant la façon indécente dont il avait vécu avec madame de Chàteauroux y à la face, de ses troupes; l'indignité avec laquelle il l'avait chassée , croyant qu'il allait mourir; la. faiblesse avec laquelle il l'avait rappelée après son rétablissement 9 firent une forte impression sur les esprits 9 et donnèrent lieu à des propos que l'on tint assez haut poor la première fois. Madame de Pompadour, bourgeoise enlevée publiquement à son mari y pour devenir arbitre du souverain pouvoir, acheva de faire lever le masque et de donner carrière à la licence» Propos, vers, chansons, libelles, tout fut mis en usage pour peindre cet événement des couleurs dont il était susceptible , et pour avilir le maître, qui bientôt tomba dans le mépris, avant -coureur certain du trouble de tous, les états.

Les femmes surtout se firent remarquer par leur acharnement; les femmes, cette moitié de la société à laquelle il n'y a été adjugé aucune

560 BÉTAILS

part ^ aucun droit pour sa conduite ni sa législation , qu'on y a renfermées dans les devoirs de la retenue , de la modestie , et du gouvemenaenl intérieur des ménages , et qui cependant y décident souverainement de . tout ; arbitres d autant plus dangereux y que^ n étant chargées de rien , elles ne sont responsables d'aucun événement y et que , ne courant nul risque, leurs goûts , leurs passions > leurs caprices, et surtout leur amour-propre, sont Jés seuls motifs qui les décident ; toujours certaines de réussir, par l'ascendant invincible qu'elles ont ^ur les hommes , ^qu'elles font agir à leur gré ; ne se montrant à découvert cpie lorsque les circonstances peuvent * flatter leur vanité ; poursuivant d'autant plus les maîtresses des rois , qu'en même temps qu'elles posent pour principe que c'est le rôle le plus avilissant qu'une femme puisse jouer, uae secrète jalousie '. les rend implacables contre celle qui obtient la préférence.

Elles ne mirent plus de bornes à leur indignation, à leurs cris , lorsque , deux ans après la mort de madame de Pompadour, elles virent sa place remplie par la bâtarde d'un moine et d'une cuisinière, tirée d'un mauvais lieu par un escroc nommé du Barry, qui , sous le nom de Lange ou de made-* moiselle Vaubernier, l'entretenait et la vendait k qui voulait bien la payer. Ce fut aux genoux d'une telle maltresse que lé roi mit son sceptre , et qu il acheva de se couvrir d'opprobre et de mépris.

Sous cette nouvelle souveraine , la cour changea

de face. Tout ce qui faisait profession d'hoanétetë, de principes de décence^ fut accablé par la délation, la. licence, l'intrigue, la vénalité; et cette créature , qu on qualifia du titre de comtesse du Barry, attira a sa suite une foule de gens sans mœurs, d espions et de fripons en tout genre , qui s emparèrent de Versailles. La partie corrompue des . courtisans se mit à leur tête , tandis que les honnêtes gens se tournèrent du côté du duc de Choiseul qui fut leur chef.

Ce ministre , jouissant de la confiance du roi , de l'autorité , de la considération qu'elle donne , avait vu avec inquiétude l'arrivée de madame du Barry. Le roi , qui lui parlait de tout , ne lui dit pa^ un mot de cette nouvelle maîtresse qui , dans les commencemens , se tenait cachée. Par hauteur , . ou bien plutôt par timidité , le duc de Choiseul , au lieu de représenter à son maître le tort qu'il pouvait faire à sa réputation , et peutêtre à sa santé , en s'attacbant à un tel objet, laissa cette passion germer, et parut mépriser les intrigues qui tendaient à faire présenter madame du Barry, à la rendre maîtresse en titre; démarche qui tendait plus à sa ruine personnelle , qu'à l'agrandissement de cette femme. Il se refusa a toutes les tentatives qu'elle fit pour se rallier à lui, et se conduisit d'abord avec une sorte de timidi té , comme on l'a déjà dit , mais avec cette noblesse qui a toujours fait le fond de son caractère. Cette noblesse se changea en in^prudence , pour ne rien dire de .

plus y lorsque le roi mit le comble à sa honte ^ en faisant présenter madame du Barry. Les femmes qui ont toujours eu trop de pouvoir sur M* de Choiseul , prirent le dessus ; les propos et Vindi-* gnation furent pousses à l'excès , et le roi rit braver sa nouvelle maltresse , jusque dans sa cour et sous ses yeux^ par le parti du ministre. Une telle conduite ne pouvait manquer de produire la disgrâce de M. de Choiseul* Cependant elle ne fut qu un des motifs dont se servirent les difTérens intérêts qui tendaient tous à Sa chute ^ et qu'il es( nécessaire de dévoiler, pour en revenir aux parlemens.

Le duc d'Aiguillon , dans sa jeunesse y avait servi à la tète d un régiment d'infanterie y dans la guerre contre le roi de Sardaigne. A la paix y suivant son inclination qui le portait aux affaires ^ au lieu de se livrer à la société y aux femmes y pour lesquelles cependant il avait beaucoup de goût y à la vie de Paris, si séduisante pour un jeune homme, il chercha à être employé , et le fut en Bretagne y dont on 'lui donna le commandement. Il dénota bientôt un caractère entier y ambitieux y méchant et surtout vindicatif. La guerre s'étant de nouveau rallumée y les Anglais tentèrent une descente en Bretagne y à Saint-Cast. M. d'Aiguillon y averti à temps de cette irruption y s'y porta ; mais y au lieu de se mettre à la tjste des troupes y il monta dan& un moulin , d'où il vit l'action , et les Anglais repoussés. M. de LaChalotais, procureur-général du parlement de Rennes, eut l'imprudence de mander

dans une lettre : Notre comnumdant a vu V action y

d^un moulin y où il s'est couvert dejarine y en guise de lauriers. Cela revint à M. d'Aiguillon qui , dès cet instant 9 jura la perte de M. de La Chalotais y et il ne fut plus occupé que d'en trouver l'occasion. Elle se présenta y ou il la fit naître , en taxant M. de La Chalotais de sédition et de faits graves y lors de la fermentation qu'il excita lui-même en Bretagne y en attentant aux privilèges de cette province , et par la manière dure et injuste dont il l'administrait. Au moyen d'une de ces lettres-de-cachet si communes sous le règne du feu roi^ M. de La Chalotais fut mis en prison dans un château y et l'on nomma une commission pour le juger. Soit qu'on né pût trouver de quoi le condamner , ou que le cri public en ait imposé à la commission y l'exil et la perte de sa charge furent pour lui la fin de cette affaire.

La haine qu'elle attira à M. d'Aiguillon fit qu'on ne mit nulles bornes aux propos sur son compte. Il fut accusé de tout^ même de subornation des témoins 9 de poison , de meurtre. Les choses allèrent si loin qu'il se crut obligé de venir à Versailles solliciter qu'on lui fit son procès. M. de Choiseul^ jouissant encore de tout le crédit , empêcha qu'il n'obtint sa demande y non pas par intérêt pour lui y car ils étaient déjà très-mal ensemble; mais pour ne pas traduire en jugement et divulguer les ordres du roi, que M. d'Aiguillon aurait été obligé de produire pour sa justification.

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Les propos n ayant point discontinue y M. d'Aiguillon revint à la charge; et, trouvant M. de Ckoiseul au moment du discrédit, aidé par le chancelier de Maupeou, il obtint que le parlement instruirait son affaire. Le roi voulut que ce fût en sa présence, et le parlement. vint tenir ses séances à Versailles. 11 ny en eut que deux, après lesquelles le roi ordonna que cette affaire n'allât pas plus loin, et défendit qu'on l'instruisit davantage. Le parlement fut enivré de joie de juger un grand seigneur , le roi le présidant , et affectant de laisser une grande liberté dans les suffrages et de se ranger de tel ou de tel avis, en nommant le conseiller qui l'avait ouvert; comédie qui tournera toujours la tête à tous gens du second ordre qui croient par-là jouer un grand rôle. Le parlement, outré contre M. d'Aiguillon qui l'avait offensé en attaquant la personne d'un magistrat, blessé qu'on arrêtât le cours de la justice et qu'on fit cesser si promptement une scène qui flattait son orgueil , animé d'ailleurs par plusieurs autres objets , fit un arrêté par lequel il déclara M. d'Aiguillon entaché dans sa réputation et, comme tel, ne pouvant «iéger danssa qualité de pair, jusqu'à parfait jugement.

Le chancelier de Maupeou, issu d'une famille de robe peu renommée pour la probité, n'avait point démenti le sang dont il était sorti. Parvenu à être premier président du parlement de Paris , M. de Choiseul l'avait choisi pour le faire chan-

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celier (i), malgré tous les avis qu'on lui donna qu'il ne tarderait pas à se repentir du choix qu'il faisait, tant pour les affaires que pour lui-même, élevant un homme sans principes, capable de tout, et qui deviendrait bientôt son plus morlel>ennemî. L'événement ne tarda pas à justifier la prédiction.

(i) Lorsque j'ai écrit ceci (en 1774), j'étais dans la commune opinion que c'était le duc de Ghoiseul qui , de son propre mouvement , ayait por^té k roi à faire M. de Maupebu chanceliier. J'ai su depuis , par M. de Galonné , contrôleur-général , qui le tenait de M. de Ghoiseul lui-même , que M. le dauphin étant mort , le roi , plus par bienséance que par affliction , s'était enfermé , sans vouloir parler à personne; que cependant leduc de GhoiseulJni ayant écrit pour lui demander à le voir, jl le lui ftvait permis , et que , «'exprimant avec franchise , il lui avait avoué que la perte de^ son fils affectait peu son cœur ; qu'il le regrettait cependant beaucoup, par la peur qu'en avaient les parlemens qui désormais n'ayant -plus de frein ne pourraient plus être contenus. M. de Ghoiseul répondit que la première chose à faire était de se débarrasser du vieux vice-chancelier de Maupeou ,, homme de toute incapacité , et dont on ne pouvait tirer aucun parti ; il ajouta que , si S. M. le voulait, il lui apporterait une liste oii il* oomprendfâit les gens les plus capables de remplir unç telle place, parmi lesquels elle pourrait choisir. Le roi y ayant consenti , M. da Ghpîsei;l revint , à quelques jours de là /avec une liste dans laquelle il n'avait point compris M. -de Maupeou, filis du vice-chanOalîer, alors premier président du parlement de Paris. Le roi la prit, et , la lisant avec attention , il trouvait toujours une raison d'exclusion à chaque nouveau nom qui se présentait. M. de Ghoiseul , courtisan adroit , et connaissant son maître , jugea qu'il désirait M. de Maupeou pour chancelier. ,Quoiqu'il.sç|];t^,tpusr les incepi^pi^^ .d'un pareil choix , pour soutenir la répnjtation de son crédit il vpi>lut avoir l'air de l'avoir fait ; en conséquence , quoiqu a contrecœur, il se Mta de le proposer, et le roi l'accepta. [iNvte écrUè en

M. de Maupeou ayant tout à craindre du parlement qui formait le dessein de l'attaquer et de dénoncer sa gestion de premier président^ qui en effet n'était pas sans tache ni sans reproche; M. de Maupeou y dis-je y se déclara ouvertement contre M. de Cboiseul^ se rallia à M. d'Aiguillon et à madame du Barry ^ laquelle y trouvant ^out accès fermé auprès de M. de Choiseul , s'était totalement livrée à M. d'Aiguillon qui la gouvernait.

M. de ^Choiseul ^ soit principe ^ soit politique , tenait au parlement , et y avait un grand crédit. On le taxe d'avoir achevé de le corrompre ^ en y répandant beaucoup d'argent y pour y faire enregistrer cette foule d'édits dont on a accablé le royaume y afin de souteni^r la décadence des finances épuisées par les guerres et les déprédations du règne de Louis XV. Attaquer le parlement^ c'était donc attaquer M. de Choiseul qui ne pouvait manquer d'embrasser sa défense y et par-là donner matière à le noircir aux yeux du roi , fatigué de l'éternelle résistance de cette compagnie y ainsi que de l'audace et même de l'insolence avec laquelle elle s'opposait à ses volontés. Cette raison seule aurait suffi pour déterminer M. de Maupeou et M. d'Aiguillon; maïs ils avaient encore de$ motifs plus pnissans : le premier craignait d'être mis en cause; la réputation du second , assez terne ^ et la possibilité de renouveler son procès au premier moment favorable ; en voilà plus qu'il n'en fallait pour que l'un et l'autre poussassent les choses aussi

loia qu'elles pouvaient aller. Cela est d'autant plus démontré^ que M. de Choiseul était déjà exilé à Chanteloup lorsque 1 edit qui occasiona la catastrophe du parlement parut.

Par cet édit^ qui fut donné le 7 décembre 1770 , le roi détruisait tout le pouvoir actuel de cette compagnie > mettait une barrière à celui qu'elle pouvait encore usurper y et le restreignait presque aux seu-^ les fonctions de rendre la justice. Si M. de Maupeou^ auteur de l'édit^ a, dès les premiers instans^ prévu toutes les suites et les , conséquences d'une pareille démarche y on ne peut disconvenir que ce projet ne soit un des plus vastes et des plus hardis qu'un ministre ait pu concevoir , et dpnt les principes^ quoique attaquables^ peuvent être défendus. Mais la suite des événèmens ^ la lenteur et l'incerti-* tude des partis dans les différentes circonstances ^ oqt prouvé', de reste , que M. de. Maupeou, enivré du crédit où il était; parvenu p n'étant arrêté par aucune considération y s'y est eng9gé légèrement ^ et n'a écouté que la haine y la vengeance y sa sûreté y et surtout son ambition , espérant envahir toute l'autorité , en rendant despote Un vieux roi plongé dans la crapule y fatigué de la moindre affaire y les laissant toutes diriger à ses ministres, et révolté de celles que lui donnait la résistance des parlemens.

• M. de Maupeou trouvait d'autaqt plus de facilité à tout oser > à tout entreprendre y que M. d'Aiguillon y homme d'un caractère plus $uivi > plus

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profond 9 n'ayant encore aucune prépondérance marquée , s'élevait sourdement sous son ombre y et par conséquent lui était intimement lié y et tout a sa dévotion. Par son secours^ M. de Maupeou était bien sûr de disposer du roi à sa volonté, M. d'Aiguillon ayant entièrement captivé madame du Barry par un moyen infaillible aVec led f eftimes : on m'entend.

L'édit dont on vient de parler fera toujours une époque trop mémorable en France , pour qu'il soit besoin de détailler sa teneur, qui sera notée dans tous les fastes de la nation. Il causa la plus grande fer«mentation ; tout ce qui était parlementaire et tout ce qui tenait au parlement , s'éleva contre; les amis de M. de Choiseul , ou , pour parler le langage du temps y le parti Choiseul jeta les hauts cris ; les fem- •mes , qui s'étaient rendues célèbres en i^ésistant ou« vertement, en avilissant madame du Barry, ne manquèrent pas une si belle occasion dç se faire le 60utien de ce qu'elles appelaient les Constitutions fondamentales de l'État. Dans les conversations > dans les soupers , on ne parlait d'autre chose ; et ces assemblées de société et de plaisirs étaient devenues de petits états-généraux , où les femmes 'y transformées en législateurs, débitaient des ma»mes de droit public , des citations historiques , établis*saient des principes, avec l'assertion et l'audace Tjue leur doiiine le désii< de dominer et de se faire remarquer , désir encore échauffé par l'importance de la' matière et sa célé)M*ité.

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Les princes prirent (Hfférens partis. M. le duc d'Orléans, toujours ferme dans les premiers instans, se déclara pour le parlement, excité par madame de Montesson , qui avait des liaisons d'es^ time et d'amitié avec des parlementaires. M. le duc de Chartres suivit l'opinion de son père qui était aussi la sienne propre. M. le comte de Clermont, vieux, abruti dans la crapule, sembla se réveiller pour embrasser ce qu'on qualifiait I2P bonne cause , c'est-à-dire la défense du parlement. M. le prince de Gondé, d'après son caractère, ménagea princi^ paiement la cour, sans se détacher des autres princes ; il espéra jouer le rôle de médiateur, et gagner le crédit , en tenant à chaque parti les propos qu'il savait lui convenir ; mais , maladroit , il se perdit de tous l^s côtés. M. le duc de Bourbon était encore trop jeune pour faire aucune impression. M. le prince de Conti (i) qui, flans sa jeunesse^ avait étudié pour être roi de Pologne, et qui n'était parvenu, dans sa studieuse retraite, qu'à être tyran de l'Ue-Adam, et par ses lectures- qu'à une nomenclature de mots techniques , dont il sui^hargeâit sa conversation, était, depuis long-temps,

(1) M. le prince de Conti , dans le sein de la vie dissipée de Paris , conçut la chimère d'être roi de Polognèr. Pour s'en rendre capable , et pour fuir ses créanciers , il se renferma à ri]e-<Adam avec mademoiselle Darti et quelques complaisans. Il y passa plu^ rieurs années dans la retraite et la lecture. H en sortit ensuite pour rentrer dans le monde ^ et le scandaliser du sérail de filles qu*il entretenait. y

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