‹ Mémoires du baron Georges CuvierChapitre 10 sur 53 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

séum britannique , qui lui servit constamment de cicérone pendant son séjour en Angle* terre , et il revint enchanté de cette ville, dé ses beaux établissemens , et de l'accueil distingué qu'il y avait reçu. Madame Cuvier et ses filles le rejoignirent à Windsor , où, après avoir passé une journée à visiter le château , le parc , etc. , ils se rendirent, tous dans la soirée, chez sir William Herschell , qui les accueillit avec le plus vif empressement, et leur fit voir son gigantesque télescope. Malheureusement la nuit était trop obscure pour se servir avec succès de ce célèbre instrument. Une autre journée, que M. Cuvier se rappelait toujours avec plaisir, était celle qu'il avait passée avec sa famille chez sir Joseph Banks , à Spring-Grove, où sa réception eut presque Tair d'une fête champêtre. La 'seule chose à laquelle M. Cuvier ne pouvait s'accoutumer en Angleterre était la longueur et la froideur de nos dîners de cérémonie, ordinaire^ ment suivis de si longues séances à table ; il n'en parlait qu'avec une expression d'ennui qui se peignait jusque sur sa figure. A l'un de ces grands dîners chez sir Everard Home , la conversation tomba sur une question politique.

Dans le cours de la discussion , il échappa de

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dire à M. Cuvier : a II serait bien facile de décider la question , si sir Eyerard Youlait bien envoyer chercher dans sa bibliothèque le premier Volume des Commentaires de Blackstone. a <— - 1 Monsieur, répondit sir Everard avec emphase, je n'ai dans ma bibliothèque aucun livre de cette espèce : Dieu merci , elle ne renferme que des ouvrages de sciences. » A quoi M. Cuvier répliqua avec calme t « L'un n'empêche pas l'autre.» Mais il ne put jamais se rappeler ceRe singulière prétention sans étonnement et sans être tenté d'en rire. C'est durant ce voyage en Angleterre qu'il fut nommé membre de l'Académie Française , distinction qu'il dut principalement au mérite littéraire des éloges prononcés par lui à l'Académie des Sciences. Son discours de réception est un bel exemple de son talent, comme écrivain. Vers la* fin de 18185 le ministère de l'intérieur lui fut offert; mais les conditions politiques attachées à cette dignité ne lui permettant pas de l'accepter consciencieusement , il refusa cet honneur.

En 1819, M. Cuvier fut nommé président du comité de l'intérieur au conseil d'État, place qu'il conserva sous tous les changemens de mi-

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nistère, atlendu que, malgré son importance, ce poste élevé est à l'abri des commotions politiques, et ne demande que de Tordre, une activité sans relftche, une stricte impartialité, et une connaissance approfondie dès lois et des principes de 1 administration. Cette même année Louis XYIII, voulant lui donner une marque de son estime personnelle, le créa baron (i), et l'appela à plusieurs reprises aux conseils dfu cabinet.

M. Guvier avait été deux fois grand-maitre de l'université, mais ce fut toujours gratuitement qu'il en remplit les fonctions. En 18112, lorsqu'un évèque fut élevé à cette dignité , il accepta la grande- maitrise des facultés protestantes de théologie , mais ce fut encore à la condition que celle place ne seraient point rétribuée. Il garda, jusqu'à sa mort, cette même place qui l'associait au ministère , et lui donnait la direction non -seulement des affaires religieoses , mais encore des droits civils et politiques de M8 coreligionnaires.

(x) Huit joiin Après aToir reçu ce litre , M. CuTier m trouvant an ihAâlre , un des acteurs vint à réciter ce passage de son rôle : « Et pour loat est lervicesy le roi Ta fait baron. » Le parterre saisit gainent l'allnsion ei rappliqua à M. Guvier qui en rît beaucoup lui-même.

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Eq 1824» M. Cuvier assista, en qualité de président d'une des sections du conseil d'État , au couronnement de Charles X, et, dans la même année , ce prince lui conféra la décoration de grand-officier de la Légion-d'Honneur, distinction qui lui arriva, cpmme les précédentes, d'une manière tout à fait inattendue ; en 1826, son ancien souverain , le roi de Wurtemberg, le nomma commandeur de l'ordre de la Couronne.

En 1827, M. Cuvier, déjà grand-maître des facultés protestantes, fut, en outre, chargé, au ministère de l'intérieur, de la direction des cultes non catholiques, surcroit de travaux pour lequel il ne voulut recevoir aucun traitement. Cette année fut marquée par la plus cuisante douleur que M. Cuvier eût encore éprouvée , la mort du seul enfant qui lui fût resté. C'était une jeune et charmante personne de vingt-deux ans, parée de tous les dons que peut accorder la nature , et qui devait sous peu marcher à l'autel ; mais la mort changea sa couronne nuptiale en apprêts funéraires. Pleine de grâces dans ses actions et ses discours, ornée de tous les talens, Clémentine Cuvier attirait, à son insu, tous les hommages, et les fixait par

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sa modestie et rinëpoisable bonté de son cœur. La fille était digne du père ; aussi comprendrat-on sans peine combien celui-ci la chérissait, et combien il trouva cruelle la main qui s'appesantissait sur luL Mais M. Cuvier avait un sentiment trop élevé de ses devoirs pour tie pas connaître que sa vie appartenait aux- autres , et pour se laisser accabler sous le poids de la douleur. Avec rénergie qu'on pouvait attendre de sa grande ame, il chercha du soulagement dans un surcroit de travail ; et bien que de nouvelles rides vinssent sillonner son noble front, bien qu'on vît ses cheveux blanchir rapidement, bien qu'un observateur attentif pût surprendrç un soupir étouffé, un regard mélancolique adressé au ciel , il ne négligea aucune de ses importantes fonctions. Son application au travail ne .fit même que redoubler; ses nombreux élèves reçurent les mêmes soins, et les étrangers furent accueillis avec sa bienveillance accoutumée. Un témoin oculaire a rapporté que, lorsque M. Cuvier reparut pour la première fois après cet événement, aux séatices du comité de l'intérieur, dont il s'était absenté pendant deux iDois, il reprit sa place avec calme et dignité, et suivit avec attention la discussion du uio-

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ment ; mais quand vînt son tour de parler , pour résumer la question , sa fermeté l'abandonna , et les larmes lui coupèrent la parole. Le père au désespoir l'emporta sur le législateur; il baissa la tète , se couvrit la figure de ses mains , et poussa de sourds gémissemens. Un respectueux et profond silence régnait dans l'assemblée ; tous avaient connu Clémentine , et tous par conséquent pouvaient comprendre cette profonde émotion. Enfin M. Guvier leva la tète, et prononça ce peu de mots : a Excuses-moi , Messieurs; j'étais père, et j'ai tout perdu. «Puis faisant un violent effort sur lui-même , il résuma la discussion , avec son calme et son impartialité accoutumés.

L'année suivante (1828), parut , sur l'icfathyologie, le premier volume d'un immense travail qui devait en avoir vingt; ouvrage magnifique , accompagué de planches de la plus belle exé- ' cution. Cette publication fut suivie ^ en 1839, de la seconde édition du Règne animai. On pourrait à peine se figurer quelque chose de plus grand que celte force d'ame qui cherchait ainsi des consolations dans ces immenses travaux. Ces ouvrages étaient commencés long« temps avant la mort de sa fille , et n'éprouvé-

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reol aucune intermption par auile de ce doaloareuz éyènement. Mais on pourra se faire une idée des sentimens qui déchiraient lame du malheureux père, en lisant une lettre insérée dans la seconde partie de ce volume.

L*année i83o vit M. Guvier reprendre sa chaire au collège de France , et ouvrir yn cours sur l'histoire et les progrès de la science depuis son origine , qu'il continua jusqu'à ses derniers jours. Il fit la même année un second voyage en Angleterre , et se trouvait sur la route de Lond|res lorsque la révolution de juillet éclata en France. Cette excursion i laquelle il se préparât depuis Ion g^temps, avait pour but d'examiner de ses propres yeux quelques portions des richesses scientifiques de l'Angleterre ; mais après avoir obtenu un congé , il avait éprouvé un long retard par suite de la mort du savant M. Fourier, second secrétaire de l'Académie des Sciences, dont les fonctions étaient retomhées sur lui, en attendant que la place fût remplie. Lors de la publication des fameuses ordonnances de Charles X et de ses ministres, un silence général régna dans le public, comme si le premier qui eût élevé la voix j eût dû mettre leCeu à une traînée de poudre. M. Cuvier lui*

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inèiDe» malgré son coup d'oeil perçant, partagea , dans cette circonstance , l'opinion générale , ce que ce coup d'état amènerait un refus opi^ a niâtre de payer l'impôt et quelques troubles ce isolés, mais point de crise violente. • Séduit par la tranquillité profonde de la capitale, il partit au jQ$ir indiqué , et le soir de ce même jour, tandis qu'accompagné de sa belle*fille il poursuivait paisiblement sa route , on se fusillait à Paris. Ce fut seulement près de Boulogne que des Anglais qui avaient pris la fuite , les atteignirent et leur donnèrent quelques détails vagues sur ce quijse passait. Ils se hâtèrent d'arriver à Calais , où ils devaient trouver des lettres de leur famille. Là, après deux jours de là plus vive anxiété , pendant lesquels ils formèrent vinst fois le projet de revenir sur leurs pas, et changèrent aussi souvent d'avis dans la crainte d'être retenus sur la route, ou de ne pouvoir rentrer à Paris avec un passe-port daté du mois de mai et un congé signé de Charles X , ils reçurent enfin des détails précis sur la révolution , et l'assurance que la tranquillité était rétablie. M. Guvier avait si rarement la possibilité de s'absenter, son temps était si précieux, et les nouvelles qu'il venait de recevoir

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de sa famille le rassurèrent tellemeat , qu'il se dëlermina ainsi que mademoiselle Duvaucel à continuer son yoyage. Seulement, au lieu de rester six semaines en Angleterre, comme ils en avaient d'abord l'intention, ils n'y passèrent que quinze jours. Tous les amis de M. Guvier se réjouirent , à son retour , de voir qu'il était maintenu , sous le nouveau gouvernement , dans la possession de ses dignités et de ses emplois .

En 1 83a , Loui»-Philippe éleva M Cnvier à la dignité de Par de France. Il allait être nommé président du conseil d'Etat , et l'ordonnaoce à cet effet n'attendait plus que la sigoature royale , lorsque , le 1 5 mai , la mort mit un terme à sa glorieuse carrière.

J'arrive à la partie de mon ouvrage où mon sujet acquiert une grandeur et une importance que la vie seule de M. Cuvier pouvait fournir, et, quoique je me sois bornée à une simple esquisse de ses travaux scientifiques , elle surpassera les autres parties en étendue. Mais ce n'est pas une tâche facile que de faire connaitre cette portion de l'immense carrière de M, Cuvîer, et de montrer en lui le savant ; car je ne remplirais pas le but que je me suis proposé en ne donnant qu'un simple catalogue de ses ouvrages, bien que la longueur de ce catalogue dût suffire pour exciter l'étonnement. J'ai donc essayé de dérouler aux yeux de mes lecteurs l'objet et le mode d'exécution de chacune de ses vastes entreprises. J'ai prouvé ce que j'a-

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vaoçais en citant les réflexions de M. Cuvier lui* même , et quelquefois ses propres paroles , afin de donner une idée de ce style lumineux qui lui était propre. Enfin j'ai cru devoir peindre en peu de mots quel était l'état de l'histoire naturelle lorsqu'il parut , afin de mieux faire sentir les cbangemens importans qu'il y a apportés ou qu'il a préparés pour l'avenir.

Malgré les efforts remarquables faits dans la première partie du dix -septième siècle, pour donner à l'histoire naturelle le caractère d'une véritable science, il restait encore à faire autant que ce qui avait été effectué depuis la renaissance des lettres, lorsque M. Cuvier fit son entrée dans Je monde savant. La facilité avec laquelle les plantes gardent leurs formes en se desséchant, le peu de frais nécessaires pour se les procurer, l'espace étroit qu'occupent les collections de ce genre , avaient donné à la botanique un grand avantage sur les autres branches de l'histoire naturelle. Nous voyons, en effet, cette science profiter presque seule des travaux de plusieurs nataralistes célèbres : et ceux-ci y établir, dè^ cette époque, des divisions fondées sur la struc ture et l'organisation générale des parties, qui

ou MÉMOIRES SUR M. GDVIER.

constituent ce qu'on appelle la méthode naturelle. La xoologie, au contraire , arrêtée par les difficultés que présente son étude , était restée dans un état beaucoup moins avancé. En jetant un coup d'œii sur l'histoire de cette science de* puis sa naissance, on aperçoit trois grands noms^ trois hommes célèbres à qui elle doit les révo* lutions importantes quelle a subies et la perfection à laquelle elle est arrivée. Donner les moyens de saisir les différences qui distinguent un être d'an autre^ est le but de la science. Le grand nombre de ces êtres rend indispensable une classification qui aide la mémoire et facilite la Gonnaissâoce de leur nature , de leurs propriétés ^ et du rôle qu'ils remplissent dans la création. Aristote a attaché son nom à la première époque^ en inventant la véritable méthode, la seule qui soit k l'épreuve du temps, parce qu'elle est basée sur l'organisation , et qu'elle est le réwltat de l'observation person* neile.Les écrivains qui loi succédèrent, jusqu'au moment où les barbares du nord plongèrentdans FoublitOQteslesconnaîssances humaines, se contentèrent de copier ses ouvrages, sans imiter l'exemple qu'il avait donné de voir et de juger par soi-même. Pendant la durée du moyen âge,

quelques moioes plus éclairés que le reste , jetè«> reot de temps k autre une faible lueur sur certaines parties de la zoologie , et la première renaissance des lettres nous offre un assex grand nombre d'heureuses tentatives de ce genre.

Enfin Linné parut , et ouvrit la seconde époque. Il rassembla en un seul faisceau tous les êtres vivans connus, et les classa par grandes masses , en choisissant un ou deux caractères indiyidueb pour base de son simple et lumineux système. En y ajoutant son ingénieuse nomenclature binaire, il remplit non-seulement le principal objet de Thisteire naturelle, qui est de nous faire connaître les êtres eux-mêmes , mais il rendit sensibles leurs affinités j en les rapprochant les uns des autres. Il était cependant facile de voir qu'à mesure que notre conr naissance de la nature irait en s'accroissant, cette classification artificielle, qui réunissait tant de groupes divero , serait disso«te , et reconnue incapable de recevoir dans aes «adres les êtres nouveaux qu'on viendrait à découvrir. Le 5f,rtème de la naiure de Linné n'était donc qu'une simple esquisse de ce qui devait être fait plus tard; néanmoins les naturalistes qui vinrent après lui ne portèrent qu'une main timide sur

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l'ëdlfice qu'il avait élevé. Il était réservé ù un puissant génie de notre temps d*ouvrir une voie nouvelle et d'en aplanir les difficultés , en dé-* terminant la limite précise des grandes divisions, en distribuant d'une manière exacte les groupes inférieurs, en les classant tous d'après les carac* tères invariables fournis par la structuré interne des êtres qui les composent; enfin, en faisant disparaître cet amas de synonymies et d'absur- . dites que l'ignorance ,' l'absence de méthode et les écarts de l'imagination avaient entassé sur la science.

Doué de facultés naturelles supérieures à celles que la nature accorde d'ordinaire à l'humanité, dirigé dès sa plus tendre jeunesse par une mère d'un esprit et d'un jugement peu communs, préparé en outre par l'excellente éducation qu'il avait reçue en Allemagne , M . Cuvier fut encore aidé par une circonstance qui , au premier coup d'œil , paraîtrait plutôt un obstacle insurmontable. Son éloignement de la capitale et l'état d'anarchie où était plongée la France, en l'empêchant, f l'une de vivre dans la société des savans , l'autre de se procurer de bons livres, l'obligèrent de^ recourir à la nature elle-même ; et comme celleci apporte dans ses créations les plus humbles

cet OFdre sublime et cette perfection qui brillent dans ses prodactions d'un rang plus élevé , un esprit tel que celui de M. Cuvier devait découvrir dans rétude de Tanimal le plus insignifiant les rapports les plus vastes et les plus dignes d'admiradon. Le caractère particulier de son intelligence était, surtout, d'embrasser avec netteté l'ensemble produit par une masse de détails , et il savait en mènie temps que la con* naissance minutieuse et approfondie de ces dé» tails pouvait seuleréaliser les^rands projets qui l'occupaient dès ses premiers pas dans la carrière. 11 pensait que toutes les branches des sciences , étudiées convenablement , sont susceptibles d'acquérir de l'importance : personne en conséquence n'examinait avec plus de- soin les objets les plus minimes, sans néanmoins jamais se perdre dans le dédale des difficultés et des considérations d'un ordre inférieur qui naissaient de cette étude. Chaque découverte, si petite, si insignifiante qu'elle eût paru aux yeux de tout autre , contribuait à l'approcher du noble but qu'il avait en vue , la connaissance et l'appréciation de la vérité.

Les travaux anatomiques de M. Cuvier avaient pour objet de déterminer les fonctions physi-

qu€6 dé tous les animaux , de chacunô de leurs parties, et d'assigner à ranimai iai-mème sa place dans la série des êtres; de prouver que , de même que chacune des parties des êtres or^ gaoisés a une fonction à remplir, ainsi chacun de ces êtres joue son rôle dans la nature , en agissant sur tout ce qui l'entoure , et en contribuant à former cet ensemble qui excite Tétonnement et Tadmiratiob de tous ceux qui Têtudient ; ensemble qui, lui-même, n'est peut-être qu'une faible paitie d'un autre tout qui nous échappe par son immensité, c Tout se lie , disait M. Cuvier en parlant de la création , toui se tient; chaque existence estencbdnée à une autre existence ; et cette chaîne dont nous ne pouvmis apercevoir que quelques anneaux imperceptibles y est infinie en longueur, en étenidue et en durée . t» Il croyait que tous les objets de la création avaient été faits dans un bot déterminé ; que tout était l'ouvrage d^une intelligence suprême qui avait pout^u les êtres d'organes propre$ à les mettre à même de remplir la fin pour laquelle ils otit été créés. Sa méthode re»> semblait à celle d'Aristote, à celle de Bacon et de Newton, car elle reposait sur l'observation et Texpérience ; comme eux, il sentait qu'aucune for-

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muie générale ne f>ouvaitëtreéaiise,aBCun prin* cipe UDÎTersel établi, sans un yaste assemblage de faits. Noa-seulement il rejetait toutes les théo* ries éieyées sur d'autres bases , daas la coa?ic- . tion qu'elles détouraent Tespril de l'obserra*^ tien réelle; maïs il s'abstenait soigneusement d'encourager tout système qui était le résultat de la découverte d'un petit nombre de faits ; il pensait avec raison que de pareils systèmes con* dnisentceux qui les embrassent, an 'étudier que les £aks larorables à leurs idées particulières.

Tels étaient les sages principes que M. Curier appliquait à toutes les branches des c€minaissances humaines ; car, ainsi que le philoso* phe gree^ aucune ne lui était étrangère, sans en excepter ies mathématiques elles-mêmes, qu'il connaisssHt couiaie s'il les eftt étudiées pour les professer. Cettemême intelligence quiembiiassait les êtres du monde actuel et du monde d'autrefois, avait pénétré dans l'organisation des corps politiques , et saisi leur mécanisme , leur force et leur fisiblesse. Ain« , possesseur d'une scieoc<e unirerseile , M. Cuvier derint insensiblement un oentre autour duquel se rallièrent , tôt ou tard , les hommes instruits de toutes les classes. Il était un oracle bienveillant et impartial pour

6o UÉMOIRBS SUE H. CUTIER.

quelques carabiques ( i ) , accompagoée de plaucbes dessinées par lui avec une finesse extrême et une parfaite exactitude. Le texte contient un grand nombre d'observations qui furent, par la suite , présentées comme nouvelles par des entomologistes de profession. D'autres coiéo* ptèreS) et quelques hémiptères , étaient égale* ment décrits et figurés dans ce mémoire. En 1 79 1 , M. Guvier entra en correspondance avec MM. PCaff et Fabricius y et écrivit plusieurs no-tices sur les poux et quelques autres insectes parasites. C'est de la même époque que date sans doute une suite de dessins qu'il donna plus fard à M. de Lamarck » et qui consiste en vingttrois planches exécutées avec un rare talent , et contenant les figures d'ua grand nombre de crustacés marins, tant indigènes qu'exotiques.

Un' des premiers travaux que communiqua M- Cuvier k ses amis, en arrivant k Paris, fut un Mémoire sur la formation et l'emploi d'une méihode d'histoire naturellf^ appliquée à l'étude des insectes. Cet ouvrage £at suivi de plusieurs autres d'wa^ nature pl4id spéciale, parmi ie^quelson peut

(i) Tribu d'iiiserle* de iWdre des coléoptères , on vulgairement seamhéi.

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citer la description d'une espèce de guêpe [vespa nidulans) d« Gayeone. Il rectifiait à cette occasion une erreur commise par Réanmur, qui a décrit et figuré une espèce de chalcis , insecte parasite qui vit dans les nids de guêpes, comme la femelle de la vespa nidulans.

Peu de temps après, il publia un nouveau Mémoire du plus grand intérêt sur les cloportes {OniscuSj Linné), dans lequel se trouvent décrites pour la première fois les parties de la bouche des crustacés. Ce Mémoire fut bientôt suivi de plusieurs autres, dont le plus remarquable était une Dissertation critique sur les espèces de crabes connus des anciens et les noms qu'ils leur avaient imposés. Au mois de septembre 1797, M. Cuvier lut, en présence de rinstitut , une dissertation très^curieuse sur la manière dont s'opère la nutrition chez les insectes. Ayant établi que leur vaisseau dorsal n'est pas un véritable cœur, il lui fallait expliquer comment le fluide nourricier est porté dans les organes. M. Cuvier prouva que ce fluide iSsse à travers les cellules du canal intestinal, se répand dans l'intérieur du corps dont il baigne toutes les parties , et que son absorption a Ueu par simple imbibition. Il démontra égale-

ment que les organes sécréteurs des insectes ne sont paa des glandes solides , conme dans les animaux pourvus d'un cœur et de vaisseaux san* guins y mais qu'ils sont formés de tubes spongieux, quelquefois repliés sur eux-mêmes, intimement unis par des trachées , et susceptibles , d'être déroulés avec l'aide du temps et beaucoup de patience. Ces observations eurent pour résultat de placer les insectes dans une classe à part très-naturelle et d ouvrir un nouveau champ aux entomologistes , en engageant d'autres observateurs à se livrer aux mêmes recherches.

Lorsque M. Guvier conservait des doutes sur quelque point , jamais il n'hésitait à les avouer ; il corrigeait de son propre mouvement les erreurs qui lui étaient échappées : et même à cette époque où sa réputation était encore à faire , loin de voir avec regret les efforts de ses rivaux, il était le premier à les encourager de ses suffrages, et à accueillir en amis tous ceux qui, marchant sur ses traces, cherchaient à éclaircir quelque question scientifique.

Le mode de circulation dans les annélid^ n'était pas mieux déterminé que ches les insectes, et M. Cuvier dirigea égalebnent son attention de ce côté. Ce fut en se livrant à ces re-

cherches qu'il découvril que la couleur rouge do fluide contenu dans les sangsues, ne provient nullement du sang que ranimai a absorbé , mais de son propre sang qui circule dans quatre vaisseaux principaux. Cette importante observation séparait les sangsues et les animaux analogues de ceux à sang blanc , et engagea Lamarck à donner à la classe à laquelle elles appartiennent le nom d'annélides. Dans son grand ouvrage sur Tanatomie comparée , M. Guvier donna en détail tout ce qui a rapport aux insectes et autres animaux articulés; et comme le cercle de ses travaux s'agrandissait chaque jour, il laissa à d'autres le soin de les classer et d'étudier leurs formes extérieures, pour ne s!attacher qu'à leur structure interne.

Après avoir donné une idée des essais scientifiques de M. Guvier^ qui n'étaient en réalité qu'un acheminement à tout ce qu'il a fait depuis^ je crois devoir passer à celui de ses ouvrages qui fut la base des grands travaux de ses dernières années. On peut, en effet considérer le Tableau élémentaire et les deux éditions du Règne ani" mal comme des degrés^différens d'un même ouvrage , formant , avec les Ossemens fossiles et y Histoire naturelle des Poissons , l'ensemble de

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ses découvertes en aDatomie coiuparée. La collection des leçoos pabliques de M. Olivier sur cette matière , est précédée d'ooe lettre d'iotroductioD adressée à M. Mertrud , daos laquelle l'auteur expose le plan de sou ouvrage, la néces» site de l'entreprise , et indique les secours quil a reçus. Il termine en parlant du soin qu'il a mis à perfectionner son livre avant de le livrer à la publication.

La première leçon est une sorte de discours préliminaire et porte le iitted^économie animale. Elle est divisée en cinq parties intitulées : Fonc* tions organiques , Structure des organes , Différence des organes, Affinités desoi^aoes, et Division des animaui. J'en extrairai quelques pa^ sages qui mettront le lecteur à même de comprendre la portée de l'ouvrage.

Après avoir examiné la nature des principes vitaux, le savant auteur établit pmar conclusion, • qu'il n'est aucun corps qui n'ait fait autrefois partie d'un corps sembldble k lui dont il s'est détaché; que tous ont participé à la. .vie d'un autre corps avant d'exercer {lar eux-mêmes le mouvement vital , et que c'est même par l'effet de la force vitale des corps auxquels ils apparte* naient alors qu'ils se sont développés au point

de devenir susceptibles d!une vie isolée. » De cette conclusion on peut déduire pour axiome : « que la vie naît de la vie et qu'il n*en existe d'autre que celle qui a été transmise de corps vivans en corps vivans par une succession non interrompue. Ne pouvant donc remonter à la première origine des corps vivans, ajoute M. Guvier, nous n'avons de ressources pour chercher des lumières sur la vraie nature des forces qui les animent , que dans l'examen de la composition de ces corps ^ c'est-à-dire (de leur tissu et du mélange de leurs élémens; car, quoiqu'il soit vrai de dire que ce tissu et ce mélange sont en quelque façon le résultat de l'action des forces vitales qui leur ont donné l'être et qui les ont maintenus, il est clair que ces forces ne peuvent avoir que là leur source et leur fondement : et, si la première réunion de ces élémens mécaniques et chimiques d'un corps vivant quelconque, a été effectuée par la force vitale du corps duquel il descend , on doit trouver en lut une force semblable et les causes de cette force, puisqu'il a pu exercer une action pareille en faveur des corps qui doivent descendre de lui.

Or, bien que nos connaissances sur la composition des corps vivans ne suffisent pas pour Tèx-

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plication des faits qu'ils nous présentent, nous pouvons du moins les employer pour reconnaître ces corps , même hors de leur action , et pour en distinguer les débris long-temps après leur mort : car nous ne trouvons dans aucun des corps bruts ce tissu fibreux ou cellulaire ni cette multiplicité d'élémens volatils , qui forment les caractères de l'organisation et des corps organisés , soit qu'ils vivent actuellement , soit qu'ils aient vécu. Ainsi » tandis que les solides bruts ne se composent que de molécules polyèdres qui ne s'attirent que par leurs facettes et ne s'écartent que pour se séparer; qu'ils ne se résolvent qu'en un nombre très-borné de substances élémentaires pour no$ instrumens ; qu'ils ne se forment que de la combinaison de ces substances et de l'aggrégation de ces molécules; qu'ils ne croissent que par la juxta-position de molécules nouvelles qui viennent envelopper par leurs couches la masse des premières, et qu'ils ne se détruisent que lorsque quelque agent mécanique vient en séparer les parties , ou que quelque agent chimique vif nten ?Uérer lea combinaisons, les corpsoi^ani« sé$ , tîf&sui^ de fibres etde lames dont les întervailes sont remplis de fluides » se résolvent presque entièrement en substances volatiles , naissent sur

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des corps semblables à eux , et ne s'en séparent que lorsqu'ils sont assez développés pour agir par leurs propres forces , s'assimilent continuellement des substances étrangères et les intercalent entre leurs molécules, croissent par une force intérieure , périssent enfin par ce principe intérieur et par l'effet même de la vie. L'origine par génération, l'accroissement pavmiUrùionf la fin par une véritable mort^ tels sont donc les caractères généraux et communs à tous les corps organisés : mais ai plusieurs de ces corps n'exercent que ces fonctions-là et celles qui en sont les accessoires, et n'ont que les oi|;anes nécessaires à leur exercice , il en est un grand nombre d'autres qui exercent des fonctions particuiières, lesquelles non-^ieulement exigent des organes qui leur soient appropriés , mais encore modifient nécessairement la manière dont les fonctions générales sont exercées et les organes qui sont propres à ces fonctiima. De toutes ces facultés moins générales qui supposent roi|;anisation^ maïs qui n'en sont pas des suites néces' saires, la faculté die sentir et celle de a^ mouvoir àToionté, en tout ou en partie^ sout les plus remarquables, et celles qui ont la plus grande influence dans la détermination des autres fonc-

68 MÉMOIHES SUR M. CUVIER^

tioQS. Indépendamment de la chaiae qui lie ces dçox facultés , et du double appareil d'organes qu'elles, exigent, elles entraînent encore à leur suite plusieurs modifications dans les facultés communes à tous les corps organisés ; et ces modifications jointes aux deux facultés propres, sont ce qui constitue plus particulièrement la nature des animaux. »

Je choisirai encore parmi une foule de passages que les bornes de cet ouvrage ne me permettent pas de tous citer^ la description générale, que fait M. Guvier de la digestion : « Les végétaux qui sont attachés au sol absorbent immédiatement par leurs racines les parties nutritives des fluides qui l'imbibent. Ces racines subdivisées à l'infini pénètrent dans les moindres intervalles, et vont, pour ainsi dire , chercher au loin la nourriture de la plante à laquelle elles appartiennent ; leur action est tranquille, continue , et ne s'interrompt que lorsque la sécheresse les prive des sucs qui leur sont nécessaires. Les animaux au contraire qui ne sont point fixés et qui changent souvent de lieu , devaient pouvoir transporter avec eux la provision de sucs nécessaires à leur nutrition ; aussi ont-ils reçu une cavité intérieure dans la-

quelle ils placent les matières qui doivent leur servir d'aliment , et dans les parois de laquelle s'ouvrent des pores ou des vaisseaux absorbans qui sont, selon l'expression énergique de Boerhâve , de véritables racines intérieures, La grandeur de cette cavité et de ses orifices permettait à plusieurs animaux d'y introduire des substances solides. Il leur a fallu des instrumens pour les diviser , des liqueurs pour les dissoudre ; en un mot la nutrition n'a plus commencé immédiatement par l'absorption des substances telles que le sol ou l'atmosphère les fournissaient; il a fallu qu'elle fût précédée d'une multitude d'opérations préparatoires dont l'ensemble constitue la digestion, d

Dans la seconde partie de cette première leçon j qui traite à'^s organes des animaux , je citerai ce qui a rapport aux sens^comme devant offrir plus d'intérêt à la majorité des lecteurs. Après avoir décrit les diverses branches du système nerveux , le tissu cellulaire , la substance médullaire, les muscles, les os, les articulalions, la composition chimique des diverses parties du corps, etc., M. Guvier poursuit:

« Nous ne nous apercevons de l'action des corps extérieurs sur le nôtre qu'autant que les

70 HBMOIRJBS SUR M. CUVIEK.

Der£s qui en sont afliectës, cominuiiiqueot librement a?ec le faisceau commun, et celui-ci avec le ceireau. Une ligature ou, une rupture , en interceptant la communication physique , détruisent aussi la sensation. Le seul sens qui appartiennegénëralement à tous les animaux, et qui s'exerce dans presque ioute la surface du corps de chacun d'eux, c'est le toucher. Il réside dans les extrémités des nerfs qui se distribuent à la peau« et il nous fait connaître la résistance des corps et leur température. Les autres sens semblent n'en être que des modifications plus exaltées, et susceptibles de percevoir des impressioms plus délicates. Tout le monde sait que ces sen& sont : la vue, qui est dans l'œil; l'ouïe « qui réside dans l'oreille ; l'odorat , qui réside dans les membranes de l'intérieur au nez, et le goût, dont le siège est sur les tégumens de la langue. Ils sont presque toujours situés à la même extrémité du corps qui contient le cerveau , et que nous ap* pelons la tète ou le chef. La lumière, les vibra* tionsde l'air , les émanations volatiles , flottantes dans l'atmosphère, et les parties salines ou dissolubles dans l'eau et dans la salive , , sont les substances qui agissent sur ces quatre sens; et les organes qui en transmettent l'action aux

SBCONDB PARTIS. 'Ji

neiù soot appropriés à la oatare de chacune d'elles. L'œil présente à la lumière des lentilles transparentes qui en brisent les rayons : Toreille offre à l'air des membranes et des fluides qui en reçoivent les ébranlemens; le nés aspire l'air qui doit aller aux poumons, et saisit au passage les Tapeurs odorantes qu'il contient ; enfin la , langue est garnie de papilles spongieuses qui s'imbibent des liqueurs sarourenses qu'elle doit goûter. »

« C'est par ces moyens que nous avons le sentiment des choses qui se passent autour de nous; mais le système nerveui nous prouve aussi celui d'un grand nombre de celles qui se passent en nous; et indépendamment des douleurs internes qui nous avertissent de quelque désordre dans notre organisation , et de l'état désagréable où nous mettent la faim, lasoif etlafatigue, c'est par lui que nous ressentons les angoistesde la crainte, les émotions de la pitié» etc. Ces dernières sortes de sensations semblent être plutôt les effets de la réaction du système nerveux que d'impressions immédiates; et oomme^ à la [vue d'un danger imminent , nous ndus écartons bans que là volonté paraisse avoir eu le temps d'intervenir , elles ne peuvent de même entrer pour rien dans

7S MÉMOIRES SUR M. GUTIER.

le transport où nous met la présence de Tob^el aimé , ni dans les larmes que nous arrache l'aspect de la vertu malheureuse. Ces effets du système nerveux tiennent aux communications nombreuses que des nerfs partieuliers, nommés sympathiques, établissent entre diver^s rameaux du tronc général , e,t par le moyen desquels les impressions se transmettent plus rapidement que par fe cerveau. Ces nœuds , qui portent le nom de ganglions lorsqu'ils sont renflés, sont des e^èces de cerveaux secondaires , et Ton observe qu'il sont d'autant plus gros et plus multipliés que le cerveau principal est moins considérable. »

En traitant dans la troisième partie de la différence des organes. M.. Guvier signale les variations importantes que subit la circulation du sang. « D'abord « il y a des animaux qui n'en ont point du tout, les insectes et les Eoophytes. Ceux qui en ont une, l'ont double ou simple. Nous nommons circulation double , celle où aucune partie du sang veineux ne peut rentrer dans le tronc artériel , qu'après avoir fait un circuit particulier dané l'organe de la respiration, qui doit être formé des expansions de deux vaisseaux, l'un artériel, l'autre veineux, à peu prè&

SBCOVDE PARTIE. yS

aussi gros chacun , quoique moins longs que les deux principaux vaisseaux du corps : lelle est la circulation de Thomme , des mammifères, des oiseaux , des poissons et de beaucoup de mollusques. Dans la circulation simple, une grande partie du sang veineux rentre dans les artères sans passer par le poumon , parce que cet organe ne reçoit qu'une expansion d'une branche d'un tronc artériel. Telle est la circu* lation des reptiles. Il y a encore d'autres différences dans l'existence et la position des cœurs ou des organes musculaires destinés à donner l'impulsion au sang. Dans la circulation simple, il n'y en a jamais qu'un ; mais lorsqu'elle est double , il y en a quelquefois à la base de l'artère principale, et à celle de l'artère pulmonaire ; d'autres fois il n'y en a qu'à l'une des deux seulement. Dans le premier cas , les deux cœurs ou plutôt les deux ventricules peuvent être unis en une seule masse comme dans l'homme , les mammifères et les oiseaux , ou bien ib peuvent être séparés comme dans les seiches. Dans le cas où il n'y a qu'un seul ventricule , il peut être placé à la base de l'artère du corps , comme dans les limaçons et d'autres mollusques , ou à

74 HiMOIRES SUR M. CUVIBR.

la base de Tartère puimoDairei comme dans les poissons, o»

« Les oignes de la respiration sont également féconds en différences remarquables.

Lorsque Tétément qui doit agir sur le sang est de Tair atmosphérique » il pénètre dans Tintérieur même de Torgane respiratoire; mais lorsque c'est de l'eau, elle glisse simplement sur une surface plus ou moins multipliée. Ces feuillets sont ce qu'on nomme des branchies. On en trouve dans les poissons et dans beaucoup de mollusques. Au lieu de feuillets , on y voit quelquefois des franges ou des houppes. L'air pénètre dans le corps par une seule ouverture ou par plusieur8« Dans le premier cas , qui est celui de tons les animaux qui ont un poumon proprement dit, le canal qui a reçu l'air se subdivise en une multitude de branches qui se terminent dans autant de petites cellules réunies ordinairement en deux masses que l'animal peut comprimer ou dilater. Lorsqu'il y a plusieurs ouvertures, ee qui ne se voit que dans les insectes, les vaisseaux qui reçoivent l'air se ramifient à l'infini pour les porter à tous les points du corps sans exception. C'est ce qu'on nomme la respiration par des trachées. Enfin les zoo^

«ECOIfDB PARTIE. 76

ph jtes, si on excepte, da inoias, les échinodermes, n oot aucun organe apparent de la respiration. 3>

Plus loin , M. CuTier expose les affinités des organes, et la manière dont ils agissent les uns sur les autres, «c Que serait, dit-il , la sensibilité, si la force musculaire ne venait à son secours jusque dans les moindres .circonstances ? A quoi servirait le toucher si on ne pouvait porter la main vers les objets palpables ? Et comment verrait-on si on ne pouvait tourner la tète ou les yeux à volonté? C'est sur cette dépendance mutuelle des fonctions et sur ce secours qu'elles se prêtent réciproquement, que sont fondées les \fM qui déterminent les rapports de leurs organes, et qui sont d'une nécessité égale à celle des lois métaphysiques ou math^atiques : car il est évident que l'harmonie convenable entre les organes qui agissent lès uns sur les autres, est une condition nécessaire de l'état auquel ils appartiennent , et que , si une de ses fonctions était modifiée d'une manière incompatible avec les modifications des autres , cet être ne poui^ rait pas exister, i

a Les expMences modernes ont montré qu'un des principaux usages de la respiration est de ranimer la force musculaire^ en rendant

76 MiUOiRBS 8UR H. CUVIER.

à la fibre son irritabilité.épuisëe, et nous voyons^ en effet, que parmi les aDÎmaux qui respirent l'air immédiatement , ceux qui ont la circulation double , et dont chaque molécule du sang veineux ne peut retourner aux parties qu'après avoir respiré , c'est-à-dire les oiseaux et les mammifères, non-seulement se tiennent ton* jours dans lair même , et s'y meuvent a?ec plus de force que les animaux à sang rouge ; mads encore que chacune de ces classes jouit de la faculté de se mouvoir , précisément dans le degré qui correspond à la quantité de la respi* ration. Les oiseaux, qui sont, pour ainsi dire, toujours dans l'air, en sont autant imprégnés au-dedans qu'au dehors. Non-seulement la partie cellulaire de leurs poumons est fort considérable , mais ces organes ont encore des sacs ou des appendices qui se prolongent par tout le corps. Aussi les oiseaux consument-ils, dans un temps donné , une quantité d*air beaucoup plus grande à proportion de leur volume, que les quadrupèdes; et c'est là sans doute ce qui donne à leurs fibres une force instantanée si prodigieuse , et ce qui a rendu leur chair propre à entrer comme puissance motrice dans des machines qui exigeaient des mouvemens si violens

raa

SECONDE PARTIE. n'J

pour être soutenues dans l'air par les simples vibrations des ailes. »

En terminant la cinquième partie de cette leçon , qui traite de la division des animaux , M. Cnvier récapitule les principaux caractères du règne animal , en procédant des mammifères aux zoophytes, en d'autres termes , de Thomme à la simple pulpe qui mérite k peine le nom d'être organisé. L'ordre lumineux et l'enchainement qui régnent dans cette partie de l'ouvrage ne me permettent pas d'en citer quelque passage isolé , mais sa lecture suffit pour agrandir nos idées sur la création , nous faire envisager sous un nouvel aspect les évènemens ordinaires de la vie , et élever nos pensées jusqu'à cette source universelle de l'existence qui se révèle sous des formes si merveilleuses et si parfaites. Le reste de l'ouvrage est consacré à décrire ces formes tant intérieures qu'extérieures ; l'usage * de chaque organe dans ses plus petits détails ; la composition chimique de ses parties, leur développement plus ou moins considérable et leurs. diverses combinaisons; la disparution parfois complète de certains organes , le résultat de ces différences, et l'action qu'ils exercent isur l'ensemble de la création ; en un mot , tj^ut

^8 MÉMOIRES StK M. GUVIBR.

ert expose avec uoe clarté et une précision admirables. Daas ce grand travail , comme dans tous ceux qui ont signalé sa carrière scientifique f M . Cuvîer, quoique doué d'une imagination brillante, et de Téloquence du langage, n'a affirmé que a ce qu'il a vu et touché , » et n'a cherché à séduire ses lecteurs que par leschaiv mes de la vérité. On peut déduire de la lecture de cet ouvrage certaines règles générales» certaina axiomes , applicables à tous les besoins de la vie animale , dans tous les lieux de la terre. Supposons f par exemple , une personne jetée par un naufrage sur un« terre dont les productions lui sont entièrement inconnues. Ses premiers soins seront nécessairement dirigés vers les moyens de soulMiir sa vie ; et les végétaux fournissant la nourriture la plus facile à se procurer, c'est è eux d'abord qu'elle aura recours: mais si cette personne connaît Tanatomie , elle saura que ses dents et ses autres organes de la digestion lai ont été donnés pour qu'elle pût réparer $eB forces en s'assimilant des substances animales , et que c'est par ces substances seules qu'elle petit acquérir la santé et la vigueur propres à son espèce. Un seul os que le hasard jettera sursespas, lui apprendra si cette contrée dé-

serte renferme des animaux contre les attaques desquels elle doive se prémunir; mais quelle sera sa 'foie si cet os lui fait connaître qu'il y existe des animaux ruminans! Du lait, de la chair, des peaux pour se mettre à l'abri des intempéries de Tair, en un mot toutes les choses nécessaires i la vie , se présenteront à la fois à son imagination. Ainsi éclairée sur sa position, elle se prépare à éviter les animaux féroces , k dresser ée^ pièges aux plus agiles , à dompter ceux de mœurs douces, et quoique inférieure sous le rapport des forces corporelles^ aux animaux qui Teatourent , elle devient leur mahre par la supériorité de son iot^li* gence.

Faire connaître en détail tout ce que ren* ferme ce grand ouvrage , qui ne remplit pas moins de cinq gros volumes in-^octavo, chacun de cinq 00 six cents pages^ donner une liste complète de toutes les matières qu'il embrsisse, serait offrir un catalogue aride de mots inintelligibles pour la plupart des lecteurs ; oependant, voulant montrer par un exemple la marche que l'attleurasuivieè l'égard de toutes les parties des corps oi^anisés , je choisirai parmi les descriptions celle de la tète. M* Guvier commence par

8o MÉMOIRES SUR M. GU?IER.

décrire en détail les os qui constituent cette espèce de boîte appelée crâne ; viennent ensuite la manière dont la tète s'articule avec la colonne vertébrale, et les mouvemens qui en sont la conséquence , les muscles qui favorisent ces mouvemens ainsi que ceux des mâchoires , l'inégalité de la surface intérieure du crâne, et les trous qu'il présente ; puis les os de la face, la cervelle et êes enveloppes y les diverses parties de l'œil et la vision , qui en est le résultat , les muscles qui font mouvoir l'œil , les paupières , l'oreille et ses parties compliquées ; les muscles et les nerfs qui en dépendent , les mouvemens de la mâchoire inférieure , les dents à toutes les époques de leur croissance , les glandes salivaires , les os de la langue, ses muscles, etc. Quelle entreprise de passer ainsi en revue la création tout entière ! et cependant l'illustre auteqr ne regardait celle-ci que comme une préparation à une entreprise encore plus immense, qui eût été le résultat des travaux de toute sa vie , et dont nous eussions joui sous peu , si les décrets impénétrables de la Providence ne l'eussent subitement arrêté au milieu de la carrière ouverte par son génie.

Les Leçons éCAnatomie comparée obtinrent

SECONDS PARTIE. 8l

l'un des prix décennaux fondés par Napoléon en 181O9 sur lesquels je crois devoir entrer dans quelques détails. L'Empereur^ voulant détourner VaUention publique des évènemensdu moment (la campagne d'Espagne , etc. ), rendit un décret par lequel, après avoir annoncé son intention de récompenser' et d'encourager les auteurs de toute espèce de travaux propres à accroître la gloire de son empire, il ordonnait que des prix de cinq à six mille francs seraient décernés tous les dix ans, le 9 novembre , aux meilleurs ouvrages de science, d'art et de littérature. Les noms des vainqueurs devaient être proclamés par le ministre de l'intérieur , et chacun d'eux recevoir une médaille des mains de l'Empereur lui-même , en présence des princes , des dignitaires de l'État, des grands officiers de l'Université , et du corps entier de l'Institut^ assemblés aux Tuileries. Un jury et des juges composés des présidens et des secrétaires perpétuels des quatre classes de l'Institut , devaient examiner les ou* vrages jugés dignes de concourir ; puis chaque classe dresser un catalogue raisonné des productions présentées au concours. Les productions regardées par les juges comme dignes d'être couronnées , devaient être analysées en détail

82 néHOlRES SUR H. CGVIER.

dans ce catalogue , ' et celles du second ordre recevoir une mention honorable. Tous les rapports et les procès-verbaux des discussions devaient être remis au ministre de Tintérieur, et tenus secrets par celui-ci ; les juges avaient d'euxmêmes exclus leurs propres ouvrages du concours. Ces prix devinrent bientôt le sujet de toutes les conversations ; une exposition des tableaux destinés à les obtenir eut lieu au Louvre, et chacun prit parti pour ou contre les concurrens. Il en fut de même à l'égard des pièces de théâtre jugées dignes de concourir et qui furent toutes représentées en présence des commissaires. Le jury tint ses séances , les juges prononcèrent f et le prix qu'on eût décerné à tjdnatomie comparée fut accordé à un a^utre ouvrage , bien quexelui de M. Cuvier reçut du jury les éloges qu'il méritait. Un retard survint* pendant lequel l'Empereur pensa que la révision de ce jugement était nécessaire. M. Cuvier était en Italie lorsqu'elle eut lieu, et l'on profita de son absence pour changer la première décision ei lui accorder le prix. Là plus grande liberté régna dans la discussion , les membres du jury et les jugcfs croyant que lé Secret serait fidèlement gardé par le gouverne*

ment; mais, au grand étonnement de lous, les rapports remis au ministre de l'intérieur furent insérés en entier dans le Moniteur. On n'eût certainement rien pu trouver qui remplît mieux les vues de l'Empereur; l'intérêt eicité par cette affaire commençait à .languir ; le public , la crojani terminée , avait cessé d'en parler, lorsqu'elle se ranima ainsi tout à coup et fit naître des discussions sans fin , chacun ayant sa propre cause , ou celle de ses amis , à soutenir. On reconnut là un de ces coups de politique familiers à Napoléon 9 et l'on ne put cette fois se méprendre sur ses Intentions, car désormais il ne fut plus question de la distribution de ces prix. Les rapports, néanmoins, ont été recueillis, et forment un volume in-quarto très-curieux.

Des Leçons d'Anatomie comparée je passe , par une transition naturelle, à cette immense collection créée par M. Cuvier au Jardin des Plantes ; et, si je répète que cette collection est non-seulement la source principale où il a puisé ses matériaux pour son grand ouvrage, mais qu'elle a rendu le même service à d'autres savans, on regardera sans doute comme superflu que j'entre dans de longs détails à son égard: je me bornerai , en conséquence , à la décrire à

84 MÉMOIRES SUR M. CUTIER.

grands traits. Cette collection occupe quinze salles de diverses, grandeurs , et dans chacune d'elles on peut suivre pas à pas tous les faits rapportés par M. Cuvier. Qui ne serait saisi d'admiration à la vue de ces innombrables merveilles de la nature , et en songeant à l'intelligence qui a pénétré leurs mystères et les a fait connaître aux autres hommes? Pour bien voir la collection, il faut commencer par la salle la plus éloignée de l'entrée principale, celle qui communique avec la demeure de M. Cqvier, et qui contient les mollusques ; si nous supposons maintenant que la personne qui examine la collection est étrangère à Tanatomie , voici quelles seront probablement les impressions qu'elle éprouvera à mesure qu'elle parcourra cette longue et riche galerie. Son étonnement sera d'abord excité en découvrant que des êtres aussi informes que l'huître commune ont un foie, un cœur, des organes respiratoires, etc . ; elle sera frappée des singularités que présentent les habitans de cescoquill es, qu'elle afréquemmentrencontrées sur les bords de la mer, et qu'elle ne regardait que comme de simples objets d'amusement; sa surprise augmentera à la vue de ces nombreux animaux qui n'existent que dans les corps vivans.

SECONDE PARTIE. 8f>

et la variété de leurs formes lui fera oublier le dégoût qu'ils pourraient lui inspirer. Les deux salles suivantes lui offriront ces appareils compliqués que contiennent les êtres d'un ordre supérieur, à l'aide desquels leurs forces se multiplient ^ et d'où dépend, en un mot, leur existence. Plus loin elle verra les muscles mêmes qui sont mis en action par ce mécanisme qu'elle vient«d'ezaminer. Mais les organes des sens auront auparavant attiré son attention , car elle reconnaîtra parmi eux l'œil , qui lui rappellera le plaisir dont elle jouit au moment même ; l'oreille , source des sensations les plus délicieuses, et souvent des douleurs les plus aigiies; les organes de la voix (i) , qui nous servent à communiquer nos pensées ;

(i) H. GuTicr ▼enait de IJre , k mie séaDce de riostiliit eo 1 79S , uo mémoire irès-inléressant sur les organes de la voix dans les oiseaux; un cèlâjre anatomiste présent i cette leclore, prit la parole et fit observer que M. Cttf ier avail. eu tort d'affirmer que les physiologistes n'étaient pas d'aceurd sur le mécanisme de la voix humaine, et le comparaient , les uns à un instrument i vent, les autres à un instrument à cordes, attende que la première de ces hypothèses était généralement adoptée : « Vous éles dans Terrettr, s'écriii involontairement un antre anatomiste également oélèbre , la voix humaine est un instrument à cordes. " Cette seconde observation excita un sourire universel, et prouva, d*nnt* manière iniltendue, la vérité de l'assertion de M. Cu- %ier.

86 Ml^HOIBES SUR M. CUVIER.

elle connaitrt par quelles raisons il se fait que rhomme seul a reçu la faculté de produire ces sons harmonieux qui ravissent nos oreilles , ces accens passionnés qui s'emparent de nos âmes, ces cris de fureur qui nous pénètrent d*effroi , ou ces tons graves et calmes qui accompagnent la communication de quelques pensées sérieuses ; car tout est là , et les merveilles en succédant aux merveilles, meKent celui qui les contemple dans l'impossibilité de décider quelle est celle qui absorbe le plus complètement son attention. Plus loin encore, se voient ces parties do corps humain qui nous causent les plus vives douleurs, les dents et la dentition dans toutes ses périodes , tant ches l'homn^e que chez les animaux qui possèdent ces oi^anes ; l'on suit les caractères qu'ils fournissent pour la classification, et leurs diverses époques de croissance , depuis la dent cachée dans l'alvéole chez l'enfant qui vient de naître , jusqu'à la mâchoire désarmée et ne formant plus qu'une masse solide chez le vieillard. A côté des dents humaines se trouvent les énormes molaires des deux espèces d'éléphans , l'ivoire du narwhal éclatant de blancheur et qui ne jaunit jamais , les armes redoutables du lion et du tigre , et les incisives tranchantes

d^s rongeurs. Quelle ne sera pas la surprise de celui qui croyait la tète formée d'un os unique, en voyant que chez les mammifères elle se compose de plusieurs parties, et d'une infinité chez les poissons? Il réfléchira profondément lorsque dans la salle suivante il parcourra toutes les gradations de Tos frontal, depuis l'homme supérieur en intelligence au reste de ses semblables, jusqu'à l'animal dont l'instinct se réduit à se procurer sa nourriture ; il en sera de même lorsqu'ayant descendu à l'étage inférieur il se trouvera entouré de squelettes humains de toute espèce, à partir de la Vénus hottèntote jusqu'à l'Européenne aux formes gracieuses. Un moment il sentira se mêler à son admiration pour les œuvres du Créateur, nn sentiment de mépris pour cette beauté extérieure qui , jusque - là , avait eu tant de prix à ses yeux ; mais ces sentimens feront bientôt place au respect et à l'étonnement lorsque la galerie suivante lui offrira les squelettes des êtres les plus gigantesques qui viventà la surface de la terre, ou qui habitent les profondeurs de l'océan ; là, il contemplera les membres robustes et massifs de l'éléphant , le cou démesuré de lagiraffe , la lourde masse de la baleine, les nageoires digitées du dauphin , la vigUeur du

88 HÉHOIRIS SU H M. CUVIER.

cheval ^ la force imposante du taureau » ) élégance et la légèreté de Tantilope , et en sortant de là 9 ou je me trompe fort, ou il reconnaîtra son insignifiance personnelle dans cet ensemble immense de la création , et demeurera convaincu que la nature a, dans toutes ses œuvres , adapté les moyens à la fin qu'elle s'était proposée ; sans doute ' aussi il sortira plein de respect pour rbomme dont les travaux et le génie ont rassemblé et mis en ordre les merveilles qui viennent de passer sous ses yeux.

Possédant une connaissance si complète des formes des êtres vivans, on ne s'étonnera point que M. Cuvier ait entrepris , sur les restes des premiers habitans du globe, ces recherches profondes qui ont associé son nom à tous les travaux relatifs à la construction de la terre. Ceux de De Saussure , Deluc , Pallas et Werner paraissaient, en efiet, avoir porté la géologie au plus haut point de perfection , lorsque M. Cuvier lui donna une nouvelle impulsion en faisant une science de la connaissance des fossiles. Sa puissante intelligence mesura du premier coup-d'œil toute la portée de cette étude, et prévit la lumière qu'elle jetterait sur la formation de notre planète. Dès Tannée 1 796,

SECONDE PERTIE. 89

il avait lu à Tlnstitat un "mémoire dans lequel il faisait déjà pressentir qu'aucune des espèces fossiles si abondantes dans les parties boréales du globjB i n'appartiennent aux animaux actuellement existans. Il pensait même qu elles avaient constitué des êtres détruits par quelque révolution du globe f et remplacés par d'autres destinés peut-être à disparaître à leur toyr. Afin de s'assurer de la vérité de ces suppositions , il chercha par tous les moyens à déterminer les espèces, les genres et les classes auxquels appartiennent ces débris/ en étudiant sans relâche tous ceux qu'il put se procurer, en prenant connaissance des découvertes déjà faites, et en notant exactement les localités où ces restes avaient été trouvés , ainsi que la nature des terres qui les enveloppaient. Il fit un appel éloquent à tous les savans de l'Europe , pour leur faire sentir toute l'importance de ces recherches , et les engager à lui soumettre leurs travaux , en leur promettant d'en faire mention dans son ouvrage , promesse qu'il a fidèlement remplie. Dans son Discours préliminaire des Ossemens fossiles j discours qui a eu plusieurs éditions, et qui a été traduit dans presque toutes les langues vivantes sous le titre de

QO MÉMOIBES SUR M. CUVISR.

Théorie de la terre , il disait en parlant des ré volutions du globe : « Antiquaire d'une espèce nouvelle , il me fallut apprendre à la fois à resr taurer ces monumens des révolutions passées , et à en déchiiTrer le sens : puis à recueillir et à rapprocher dans leur ordre primitif les fragmens dont ils se composent , à reconstruire les êtres antiques auxquels ces fragmens appartenaieni ^ à les reproduire avec leurs proportions et leurs caractères , à les comparer enfin à ceux qui vivent aujourd'hui à la surface du globe. »

M. Cuvier consacra à cette entreprise une grande partie de sa vie , et son premier soin fut de déterminer les espèces vivantes et fossiles d'éléphans , qui fprment le sujet du premier volume. La marche qu'il auivit fut de décrire 1 ostéologie dé^ espèces les mieux connues, d'indi-^ quer les pays qu'elles habitent , de s'assurer du nombre des espèces découvertes 9 et enfin de les comparer avec celles dont les ossempns existent à rétat fossile. Il visita en personne la plupart des lieux oii ces restes avaient été décpuverts y en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et en Italie; il s'en procura un grand nombre d'échantillons , afin de n'avancer aucun fait qu'il n'eut vérifié auparavant de ses propres

yeux. Ces recherches firent disparaître tous les doutes sur la question relative à Tezistence ou plutôt à la découverte des fossiles humains. Aucuns débris de ce genre n'ont encore été trouvés jusqu'à ce jour, et les squelettes de la Guadeloupe, dont on a taot parlé , avaient probablement été déposés là par suite de quelque naufrage , le sol qui les enveloppait étant d'une formation trop récente pour permettre de croire qu'ils fussent de véritables fossiles , et les positions dans lesquels ils gisaient écartant toute idée qu'ils eussent été enterrés à dessein. Les histoires de prétendus géans sont de même complètement réfutées dans ce premier volume , où M. Cuvier rapporte quelques exemples fort amusans de Tignoraoce et de la crédulité qui pendant long-temps leordonnèrent un crédit universel. Yoici ce qu'il dit à ce sujet : «Les os d'éléphans ayant plus de ressemblance avec ceux de l'homme qu'avec ceux des autres animaux, des anatomistes, même d un grand mérite, ont souvent été tentés de les regarder comme des débris humains , et c'est de là que proviennent, sans doute, ces prétendues découvertes de tombes de géans, rapportées par les anciens auteurs et par ceux du moyen âge.» Ces erreurs ont été partagées'par des écri-

92 MÉMOIRES SUR M. GDVIER.

yains plus modernes, car le merveilleux a ui^ attrait irrésistible pour certains esprits. Le grand propagateur des récits fabuleux en histoire naturelle, Pline , ne pouvait rester en arrière dans celte circonstance , et il parle du prétendu corps d'Oreste comme ayant douze pieds trois pouces de longueur. Peu de pays ont «été exempts de fables du même genre ; et pour citer encore les propres paroles de M. Cuvier : a Celui de tous les s^elettes fossiles qui a donné lieu à plus de contestation est le fameux Teutobochus trouvé sous le règne de Louis XIIL Les nombreuses brochures qu'il occasiona sont remplies d'injures, mais ne contiennent presque rien qui puisse éclaircir la question. La rivalité entre les médecins et les chirurgiens excitait les combattans , beaucoup plus que l'intérêt de la vérité. Riolan montra assez habilement pour un homme qui n'avait jamais vu d'éléphans, que ces os devaient provenir de cet animal. Voici à peu près ce qu'il y avait de vrai dans tout cela , autant qu'on en peut juger aujourd'hui. Il paraît qu'on trouva, en 161 3, le 11 janvier, dans une sablonnière près du chftteau de Ghaumonl ou de Langon , entre les villes de Montricaut , Serres et Saint-Antoine y des ossemens dont une

SECONDS PARTIR. g5

partie fut brisée par les ouvriers. Un chirurgien •de Beaurepadre , nommé Mazurier, montra à Paris et en divers autres lieux , pour de Tar* gent, ceux qui étaient restés entiers, et, afin <le mieux exciter la curiosité , il distribuait une petite brochure où il assurait qu'on les avait Iroufés dans un sépulcre long de trente pieds , sur la tombe duquel était écrit : Teutobochus rex. On sait que c'était le nom du roi des Cimbres qui combattit contre Marins. Aussi ajoutait-il qu'il s'était trouvé dans le même lieu une cinquantaine de médailles , avec l'effigie de ce consul romain, et les lettres initiales de son nom. Mais on accusa ce chirurgien d'avoir fait {aire sa brochure par un jésuite de Tournon, qui avait forgé Thistoire du sépulcre et de l'inscription ; ces prétendues médailles portaient des lettres gothiques , et n'avaient rien de romain. Il ne parait pas qu'il se soit justifié de cette imposture. » On reconnut plus tard que <;es os appartenaient à des éléphans; mais les histoi/es de géans ne continuèrent pas moins d'avoir cours, et chaque pays posséda quelque récit merveilleux de ce genre. La ville de Lttcerne prit pour support de ses armes le prétendu géant trouvé en 1 677 , sous un chêne

94' liÉHOmES SUR H. OUYIER.

que le vent avait déraciné auprès du cloître de Reyden. Le conseil de Lucerne les envoya sia célèbre Félix Plater, professeur de médecine à Bâle, qui fit dessiner un squelette humain de la grandeur qu'il croyait qu'avait eue celui dont ces os provenaient, et qu'il portait à dix-neuf pieds , et renvoya ce dessin à Lucerne avec ces os.

M. Blumenbach , qui les a vus récemment, les a reconnus pour des os d'élépbans.

Hais les champions des fossiles humains ne se contentèrent pas de regarder comme tels des os d'éléphans; ud médecin célèbre composa sur les restes d'un animal trouvé dansun terrain schisteux , à quelques lieues du lac de Constance , une dissertation spéciale qu'il intitula : V Homme

* témoin du déluge. « Il n'est pas possible , disait»il, de soutenir l'opinion contraire ; voici la moitié et même la presque totalité d'un squelette humain ; la substance des os , la chair , des parties plus molles encore que la chair, sont incorpo* rées dans la pierre. Enfin c'est un des restes les pltis précieux que nous possédions de cefte race

, maudite qui fut ensevelie sous les eaux. » Les â^ëertiôns du savant docteur s'évanouirent devant le coup-d'œil perçant de M. Cuvier, qui, calctildût d'après les formes et les proportions

SECONDB PARTIE. 96

relatives de ces os, décida qu'ils n'étaient autre chose que ceux d'une salamandre aquatique d'une taille gigantesque et d'espèce inconnue. Ayant eu, en 1811, l'occasion d'examiner la pierre qui contenait ce « témoin du déluge., » en présence de plusieurs savans distingués, et le dessin d'une salamandre à la main , il fit dégager le squelette , et chaque coup du ciseau prouva la vérité de son assertion.

Hais revenons aux éléphans. La Russie asiatique fourmille de ces monstrueux débris , et les habitans expliquent ce phénomène en supposant qu'ils appartiennent à un animal aujour* d'hui existant , qui vit sous terre à la manière de la taupe , et qu'ils appellent mammout ou mammouth. Les Chinois ont également adopté celte fable. Outre de véritables restes d'élépbans , l'Amérique a offert deux autres animaux gigantesques , le mastodonte et le megatherlum ; le premier avait le plus grand rapport avec l'éléphant. C^s animaux ont également été le sujet d'une foule d'histoires absurdes qui toiites ont été réfutées par les lumineuses recbet*ches de M. Cuvier : « l'aniiHal de l'Ohio, dit-il dans le résunié général qu'il fait de sa description, était fort semblable à l'éléphant par les défenses et

toute Tostéologie, les niâchelières exceptées; il avait très-probablement une trompe; sa hauteur ne surpassait point celle de l'éléphant ; mais il était un peu plus allongé» et avait des membres un peu plus épais , avec un ventre plus mince. Malgré toutes ces ressemblances, la structure particulière de ses molaires suffit pour en faire un genre différent de celui de l'éléphant. Il se nourrissait à peu près comme l'hippopotame et le sanglier, choisissant de préférence les racines et autres parties charnues des végétaux ; cette sorte de nourriture devait l'attirer vers les terrains mous et marécageux. Cependant il n était pas fait pour nager et vivre souvent dans les eaux comme l'hippopotame , mai^ c'était un véritable animal terrestre. Ses ossemens sont beaucoup plus communs dans l'Amérique, septentrionale que partout ailleurs; peut-être même sont-ils exclusivement propres à ce pays ; ils sont mieux conservés, plus frais qu'aucun des autres fossiles connus. Néanmoins il n'y a pas la moindre preuve , le moindre témoignage authentique propre, à faire croire qu'il y en ait encore, ni en Amérique, ni ailleurs, aucun individu vivant ; car les différentes annonces que nous avons lues de temps en temps dans les journaux touchant

des mastodontes vivans que l'on aurait aperçus dans les bois ou dans tes landes de ce vaste continent , ne ée sont jamais confirmées, et ne peuvent passer cpie pour des fables. »

Après hvoir acquis par rexpérience une connaissance approfondie des rapports qui existent entre les êtres organisés et le sol qui les contient , et avoir prouvé d'une manière irréfragable que, plus la formation des terrains est ancienne y plus les débris organiques qui s'y trouvent s'éloignent des animaux de nos jours , M. Guvier entreprit d'observer et de décrire tous ceux des environs de Paris. Il avait déjà employé un ouvrier intelligent (i) qu'il payait de ses propres deniers , à recueillir dans les carrières de Montmartre les os qu'on y découvre presque journellement. Aucune dépense ne l'effrayait , et il récompensait généreusement tous ceux qui lui apportaient quelque fossile. Il dépensait avec joie des sommes considérables pour augmenter une collection qu^l donna au Muséum lorsqu'elle eut acquis le plus haut prix par ses publications, sans recevoir autre. chose, en échange, que quelques ouvrages qui existaient

(1) Cet ouvrier se nommait Yariu.

gS MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

en doubles exemplaires à la bibliothèque du Jardin <les Plantes, et qui romiquaienl à la sienoe; Avant que M. Guvier eût trouvé dans les Annales du Muséum un moyen commode de pu»

blier ses découvertes, et lorsque sa fortune ne lui permettait pas d'employer des artistes de profession , il dessinait et même gravait de ses propres mains les planches de ses ouvrages. Celui dont je parle maintenant- contient plusieurs de ces monumens précieux de son talent dans ce genre ; on les trouvera plus particulièrement dans le troisième volume de l'édition (i). composée de cinq volumes in-quarto , dont deux

(i) A défaut de motifs d'attachement et d^estime, la justice seule exigerait que je fisie mention ici de M. Laurillard qui, eu qualité de secrétaire de M. Cilvier, fa aidé dans l'ouvrage en question /et dans ceux qui Vo^t suivi. Le manière dont M, Cuyier apprécia le mérite de M. Laurillard , prouve zambien le grand anatomiste connaissait les hommes, et offre trop dMntérèl pour que je la passe bOus silence. M . Laurillard , né aussi à Monibéliàrd , était venu s'établir à Paris pour perfKtionoer son talent dans Tart du dessin. Il fut prési^^té à M. Frédéric, Cayier, pour lequel il dessina «quelques objets d'histoire naturelle. M. Cuvier avait également fait usage de ses talens dans deux ou trois circonstances , mais sans le remarquer d*une nkauière particulière. Un jour ctopendint 11 se rendit dans IVipparte* tient dA MD frè^ pour le prier d^ dégiger lin fossile de son enveloppe , service que celui-ci lui avait fréquemment rendu. Il ne trouva que M. Laurillard , et s*adresM à lui en l'absence de son frère. M. Laurillard, sans se douter de la valeur de l'objet confié à ses soins , se mit

SECONDK PARTIE. 99

sont divises en deux parties. Outre les vues profondes dont est rempli cet ouvrage aor les êtres vivans et la construction da globe , il ren* fero^ede nombreuses espèces de mammifères, oiseaux , reptiles , etc. , , ressuscites , pour ainsi dire, parle génie deTautear, et formant en tout cent soîxante'huit auimauz vertébrés , compris

aitfsilàt à l'ouvrage, et parvint à mettre Toi à nu sans endommager aucune de set parties. Quelques instans après M. Cuvier viol Piaminer son trésor, et le trouvant si parfaitement conservé, il entra dans des traosporls de joie teU que, M. Laurillard qui ignorait Timportance de ce qu*il venait de faire, et 1^ caractère ardent do M. Cuvier, crut un moment qu^il était fon. Enfin , tenant son fossile d*one main et entraînant de Kautre M. Laurillard , qn*il avait saisi par le bras , M. Cuvier le conduisit près de sa femme et de sa belle- fille, et le leur présenta fu s*écriant : « J*ai enfin mon.pifd, et c'est à M. Laurillard que je le dois. » Il parait que cette découverte confirmait toutes les conjectures de M. Cuvier sur un pied dont il avait deviné d'avance l*eûstence et la forme, mais qu'il avait jusqu*alors essayé vainement de se proe u rer. Cette recbe4t:be l'avait occupé au poini que lorsqu'il %eB4>liât plus peoêif que do coutume, sa famille lui reprochait, en plaisantant, ée chercher son pUd Je dewant.'DèileleiiâtmAin M. Laurillard fut engagé en qualité de secrétaire,, et M. Cuvier trouva en lui non-seulement un habile coUaborateur, mais encore un ami fidèle qui fa|i fut pvfaitonf&t dévoué pendant sa vie > et qui , aujourd'hui qu'il n'est pifw, oon^a^fB son eWfi|ce à honorer sa mémoir^. Bf. Cuvier Ta désigné, par son testament, pour, terminer et publier les dessins qu'ils avaient faits ensemble pour le grand ouvrage qu'il appelait la Crmmle Jnmiomie comparée , et dont tous les amis des sciences allendent si impatiemment l'apparition.

lOO MÉMOIRES SUK M. CUVIER.

dans ¥iDgt genres, dont quinse sont nouveaux Ces animaux ont ëlé nommés par M. Cuvier, replacés par lui dans fa série des êtres créés , et ap'* partiennent à tous les ordres , excepté à celui des quadrumanes, qui , de même que l'espèce humaine, n'a encore offert aucun débris à l'état fossile. Toutes les localités où ils ont été trouvés, ainsi que les collections dont ils font partie , ont été indiquées avec une fidélité et un luxe d'érudition extraordinaires. M. Cuvier eut néanmoins de grandes difficultés à vaincre, parmi lesquelles il faut mettre au premier rang l'incrédulité de ceux qui , ne connaissant pas les lois de l'organisation et la coexistence nécessaire de certaines formes, ne pouvaient comprendre qu'il fût possible de reconstruire un animal avec quelques fragmensd'os épars dans les couches d'un même terrain. On pourra voir comment il triompha de ces préjugés, par l'extrait suif ant d'une lettre qu'il écrivait au docteur Duvernoy, quelques jours après une réunion dans laquelle il avait été obligé de réfuter certaines objections qui lui avaient été faites. Dans cette lettre écrite en 1806 , il s'exprimait ainsi : « On vient de m'apporter un squelette presque entier ^aruoplotherium , tiré de Montmartre , et long de près de

aa

SECONDE PARTIE. • lOI

cinq pieds. Toutes mes conjectures setyouuent vérifiées^ et j'apprends de plus que l'animal a? ait la queue aussi longue et aussi grosse que le kanguroo , ce qui complète ses singularités. » Dans sou inspection des terrains des environs de Paris, M. Cuvier s'associa le savant géologiste M« Brongniart , qui se borna plus spécialement aux mollusques fossiles et aux observations comparatives avec les autres pays. Le plus important résultat de leurs travaux fut ^ signaler au-dessus de la craie deux étages de terrains d'eau douce , séparés par un dépôt marin , dont l'étage supérieur est encore recouvert par un dépôt de cette nature, preuve irréfragable de plusieurs irruptions et retraites alternatives de ce bassin des environs de Paris , depuis l'époque où la craie y a été déposée. Cette découverte fut l'ouvrage de M. Cuvier seul, et ce fut à Fontainebleau que la pensée s'en ofifrit soudainement à son esprit. «Brongniart, s'écria-t*il , j'ai trouvé le nœud de l'affaire. — *- Et quel eat-il ? demanda M. Brongniart. — C'est qu'il y a des terrains marins el des terrains d'eau douce , répliqua M. Cuvier. » Rien n'est plus lumineux que la manière dont M. Cuvier, après de longues années de recborches difficiles et constantes, d'é-

lOa MtMOlBEl» .^UR M. CUVIER.

tudés'çttle méditations profondes, résume dans soft Discours préliminaire les faits qai pronrenl d'une manière irrésistible ce graad phénomène: « Je pense donc « avec MM. Detuc et Doiomieu, dit l'illustre auteur, <{ue, s'il y a quelque cbo»e de constaté en géologie , c'est que la surface de notre globe a été YÎctime d'une grande et subite révolution , dont la date ne peut remonter beaucoup au-delà de cinq à six mille ans ; que celte révolution a enfpui et fait disparaître les pays qu!babitaient auparavant les hommes et les espèces d'animaux aujourd'hui les plus connus ; cpi'elle a, au contraire, mis k sec le fond de la dernière eau ,«t en a formé tes pays aujourd'hui habités.... Mais ces pays, que la dernière révolution a mis à'see, avaient déjà été habites auparavant, sinon par des hommes, du moins par desanimauz terrestres; par conséquent une révolution précédente , au moîss , les avait mis soos les: eaux ) et , si L'on en peut juger par les diffénaBS ordres d'anhnaux dont on y trouve les dépouilles , ils avaient peut-être subi jusqu'à deux ou troia irruptions 'de< la mer. Et, ces irruption», ces- retraites précipitées, n'ont pas toutes été lentes , ne se sont point faites par degrés. La plupart des catastrophes qui les ont

SECONDS PARTIS. Io3

amenées ont été subites , et cela est surtout facile à prouver pour la dernière de toutes, celle dont les traces sont le plus à découvert : elle a laissé encore, dans les pays du Nord» les cadavres de grands quadrupèdes, que la gl^ce a durcis, et qui se sont conservés jusqu'à nos jpurs avec leur peau, leur poil et leur chair. S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués , la putréfaction les eût décomposés. Or, cette gelée éternelle n'a pu s'emparer des lieux où ces animaux vivaient que par la même cause qui les a détruits; cette cause a donc été subite comme son effet. »

Les idées de M. Cuvier sur les époques relatives des couches de dépôt , idées qu'il a étendues jusqu'aux- diverses chaînes de montagaes, ont servi de bases au système actuel adopté. par les géologistes, et de ces idées on peut conclure : « que toutes ces couches des terrain;; de dépots ayant dû se former dans la position )iorizoatate , les plus anciennes sont celles qui ont été plus ou moios dérangées de cette positioni plus ou moins relevées vers la ligne, verticale par une catastrophe ; et qise Les plus récentes fiant au contraire les oouolies horjsontales^ occupant les flancs des premières, parce qu'ayant

1o4 MéMOIRfiS SUR M. CCVIER.

conserve leur situation originelle , il est évident qu'elles n'ont pu se former qu'après la révolution qui a changé la position des couches inclinées f qu'elles recouvrent plus ou moins , elsur lesquelles elles s'appuient. »

Une des questions les plus importantes traitées dans ce grand travail , est celle de l'altération des formes animales. Il s'agissait de décider si les formes de beaucoup d'animaux perdus , qui diffèrent tant de celles des animaux, vivons , indiquaient réellement des espèces , et surtout des genres distincts des genres et des espèces encore ezistans , ou si le temps n'avait fait que modifier le% formes primitives pour arriver aux formes actuelles. L^examen de cette question suffit pour répondre à ceux qui croient à l'altération indéfinie des formes dans les corps organisés , et qui pensent qu'avec des siècles et des habitudes , toutes les espèces pourraient se changer les unes dans les autres ou réeulter d'vne seule d'entre elles. Quelque extraordinaire, quelque incompréhensible que paraisse ce singulier système qui ôterait toute base à la science , laquelle se fonde en définitive sur la détermination possible des espèces et sur leur durée, M. Cqvier commence par le réfuter &é«

SECONDE PARTIR. lo5

rîeasement , et le détruit par cette seule objection : qu'on ne trouve aucune modification intermédiaire entre un animal de Tancien monde et celui du monde actuel dont il se rapproche le plus. Il donne une définition de l'espèce, prouve la constance de certaines <:onditJons de formes qui la caractérise, et présente le tableau des variations qu'elle peut subir et qui constitue les races ; il démontre enfin par un examen scrupuleux des squelettes de momies , que les animaux qui vivaient en Egypte , il y a deux à trois mille ans , comparés à ceux qui respirent de nos jours sur ce sol classique, n'ont éprouvé, pendant près de trente siècles , aucun ohangemcnt important dans leurs formes ; qu'il n'y a pas même eu parmi les animaux sauvages une altération appréciable dans leur squelette qui puisse caractériser seulement une race pu une variété. « Il n'y a donc dans les faits connus , dit M. Cuvier , rien qui puisse appuyer, le moins du monde, l'opinion que ces genres nouveaux que j'ai découverts ou établis parmi les fossiles, non plus que ceux qui l'ont été par d'autres naturalistes , les palaeolherium , les anoplotherium , etc. , aient pu être les souches de quelques-uns des animaux d'an-

io6 mAmoiabs sur h. ccvur.

jourd'huiy lesquels n'en différeraienl que par l'influence du temps et du climat; » Plus: loin , il ajoute : « Au reste , lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de pla* sieurs genres , et les couches meubles cens de plusieurs espèces qui n'existent plus , je ne prétends pas qu'il ait falki une création nouvelle pour produire les espèces aujourd'hui existantes : je dis seulement qu'elles n'existaient pas dans les lieux où on les ?oit à présent ,* et qu'elles ont dû y Tenir d'ailleurs. Supposons , par exemple, qu'une grande irruption de la mer couvre d'un amas de sable ou d'autres dé* bris le continent de la Nouveile^Hollande ; elle y enfouira les cadavres des kangnroos , des dasyures, des péramèles, des phsdangers vo^ lans , des échidnés' et des ornithorinques , et elle détruira lés espèces de tous ces genres, puisque aucun d'eux n'existe maintenant en^d'au* très pays. Que cette même révolution mette à sec les petits déttoits multipliés qui séparent la Nouvetie-Hollande du pontinent de l'Asie; elle ouvrira un ehemitf 'SKix ëléphaas, aux rhinocéros, aux buffles, aux chevaux , aux chameaux « aux tigres, et à tous les autres quadrupèdes asiatiques, qui viendront peupler une terre où ils

8RCONDE PARTIE. 107

auront été auparavant incennos. Qu'ensuite un naturaliste , après avoir bien étudié tonte cette nature vivante, s'avise de fouiller le sol sur lequel ell^ vît, il y trouvera des restes d'êtres tout différons. Ce que la Nouvelle^HoUande serait dans la supposition que nous venons de faire , l'Europe^ fa Sibérie, une grande partie de TAmérique, le sont effectivement, et peut-être trouvera-t-on un jour , quand on examinera les autres contrées et la Nouvelle-Hollande ellemême , qu'elles ont toutes éprouvé des révohitions semblables , je dirais presque des échanges mutuels de productions. Car , poussons la supposition plus loin : après ce transport des animaux asiatiques dans la Nouvelle - Hollande , admettons une seconde révolution qui détruise l'Asie leur patrie primitive , ceux qui les observeraient dans la NouveUe-Hotlande, leur seconde patrie y seraient tout aussi embarrassés de savoir d'où ils seraient venus, qu'on peut l'êttejmaintenant pour trouver l'origine des nôtres. y> ' Je sais trop bien que ces extraits bornés^ne peuvent donner qu'nne faible idée de f^immenâe étendue de l'ouvrage dont je parle ; aussi n'estce pas sans «ne sorte de crainte de fe mutiler , que j'en cite quelques passages isolés. Il doit

nécessairemeni y avoir aux yeux des coonaisseurs une certaine imperfection dans ces parties détachées d'un tout qui parait si imposant vu dans son ensemble ; et je ne me rassure qu'en avertissant de nouveau mes lecteurs que mon intention est de faire connaître l'homme et ses travaux , sans prétendre donner une exposition complète de ceux-ci , et encore moins me permettre de les juger.

Dans le cours de cet ouvrage, M. Guvier expose» avec une admirable simplicité de paroles , le développement graduel des faits , ses doutes à certaines époques de sa carrière, comment ils se sont confirmés ou dissipés plus tard, la méthode qu'il employait pour arriver à la connaissance de la vérité, le sacrifice qu'il faisait d'une portion d'un fossile pour en vjîrifier un autre , les moyens ingénieux auxquels il avait recours pour dégager un os de son enveloppe , et enfin l'art de prendre des empreintes avec le plâtre , qui , non-seulement lui procurait les objets dont il ne pouvait avoir les originaux , mais lui permettait de répandre des modèles dans toutes les parties du monde. A propos du sarigue, M. Guvier s'exprime ainsi : «C'est sans doute une chose bien admirable que cette riche collection d'o&-

SECONDE PARTIE. lOQ

seuiens et de squelettes d'animaux de l'ancien monde , rassemblés par la nature dans les carrières qui environnent notre ville, et comme réservés par elle pour llnstmction et les recherches de l'âge présent : chaque jour on découvre quelque nouveau débris ; chaque )Our vient ajouter à notre étonnement en nous démontrant de plus en plus que rien de ce qui peuplait alors le sol de cette partie du globe n'a été conservé sur notre sol actuel , et ces preuves se multiplieront sans doute à mesure qu'on y mettra plus d'intérêt , et qu'on y donnera plus d'attention. Il n'est presque pas un bloc de gypse dans certaines couches , qui ne recèle des os ; combien de millions de ces os n'ont-ils pus déjà été détruits 9 depuis qu'on exploite les carrières et qu'on emploie le gypse pour les bâtimens ! combien n'en détruit-on pas même à présent par simple négligence ! et combien n'échappent pas encore , par leur petitesse , à Tœ!! des ouvriers même les plus attentifs à les recueillir! On peut en juger par le morceau que je vai5 décrire. Les linéaroens qui s'y trouvent imprimés sont si légers qu'il faut y regarder de bien près pour les saisir , et cependant , que ces linéamens sont précieux! lis sont l'empreinte d'un animal dont

102 MÉHOIRBS SVK M. GUVIER.

développemeot de la première avec de légères modifications dans la classificatioD , rendues nécessaires par les progrès de la science.

M. Cuvier, ayant porté le scalpel dans toutes les parties de l'Histoire naturelle, avait été nécessairement frappé de la confusion des systèmes , de leur manque de conformité avec la structure interne des animaux , et de Tamas- immense des doubles emplois qui multiplient à Tinfini le nombre des espèces; accoutumé dès sa première jeune49e k voir les choses de haut, et à y porter de la méthode , il était indispensable , ne fût--€e que pour faciliter «es propres travaux, qu'il délivrât la classification des embarras qui s'opposaient à son avancement. La préface de la première édition du Règne animal contient un exposé très-intéressant de la manière dont il atteignit ce but, el; des secours qu'il reçut de ses collègues , surtout de son frère , M. Frédéric Guvier, dont les observations sur les dents des mammifères lui furent très- utiles pour l'établissement de quelques divisions secondaires. Cette préface donne une idée exacte de l'état dans lequel il trouva la classification lorsqu'il entreprit de la refondre , et a été réimprimée dans la seconde édition. M. Guvier y a peint lui-même

SEOOlVDfi PARTIE. Il3

Son système à grands traits : « Il existe dans la nature quatre formes principales , quatre plans V généraux, d'après lesquels tous les animaux semblent avoir été modelés , et dont les divisions ultérieures, de quelque nom que les naturalistes les aient décorées, ne sont que des modifications assez légères fondées sur le développement ou l'addition de quelques parties qui ne changent rien à l'essence du plan. y> Lln« troduction contient la définition des classes, des ordres , des genres , etc. ; des vues générales sur ce qu'on appelle organisation , particulière-» ment chez les animaux ; sa composition chimi« que , ses forces , ses fonctions physiques et intellectuelles , et l'application de la^ méthode aux quatre grandes formes du règne animal. On me permettra de citer un court passage de cette dernière partie : <c Dans la première de ces formes, qui est celle de l'homme et des animaux qui lui ressemblent le plus, le cerveau et le tronc principal du système nerveux sont renfermés dans une enveloppe osseuse qui se compose du crâne et des vertèbres; aux côtés de cette colonne mitoyenne s'attachent les côtes et les os des membres qui forment la charpente du corps ; les muscles recouvrent en général les

J l4 UÉMOIRKS SUR M. .CUVIER.

OS qu'ils font agir , et les viscères soot renfermés dans la tète et dans le tronc. Mous appellerons les animaux de cette forme, animaux verlébrés. 11 on tatous le sang rouge, un cœur musculaire, une bouche à deux mâchoires placées Tune audessus de Fautre , des organes distincts pour la vue , pour Fouie , pour Fodorat et pour le goût, placés dans les cavités de la face , jamais plus de quatre membres » des sexes toujours séparés , et une distribution très-semblable des niasses médullaires et des principales branches du système nerveux. En examinant de plus près chacune des parties de cette grande série d'animaux, on y trouve toujours quelque analogie , même dans les parties les plus éloignées lune de Fautre , et Fon peut suivre les dégradations d'un même plan , depuis Fhomme jusqu au dernier des poissons.

« Dans la deu^iième forme , il n'y a point de squelette; les muscles sont attachés seulement à la peau qui forme une enveloppe molle , con* tractile en divers sens, dans laquelle s'engendrent en beaucoup d'espèces des plaques pierreuses , appelées coquilles , dont la position et la construction sont analogues à celles du corps muqueux; le système nerveux est avec les vis-

SfiCOITDB PARTIE. Il5

cèreSf dans celle enveloppe générale, et se compose de plusieurs masses éparses réunies par des filets nerveux, el dont les principales , placées sur l'œsophage, portent le nom de cer« veau. Des quatre sens propres, on ne distingue pins que les organes de celui du goût et de celui de la vue; encore ces derniers manquent-ils souvent. Une seule famille montre les organes de l'ouïe. Du reste , il y a toujours un système complet de circulation , et des organes particuliers pour la respiration. Ceux de la digestion et des sécrétions sont à peu près aussi compliqués que dans les animaux vertébrés. Nous ap< pellerons les animaux de cette seconde forme , animaux moUusques. Quoique le plan général de leur organisation ne soit pas aussi uniforme, quant à la configuration extérieure des parties, t{ue celui des animaux vertébrés, il y a tou-^ fOUrs entre ces parties une ressemblance au moins dn même degré dans la structure el dans \eB fonctions.

«cLa troisième forme est celle qu'on observe dans les insectes , les vers , etc. Leur système nerveux consiste en deux longs cordons régnant le long. du ventre, renflés d'espace en «space en nœuds ou ganglions. Le premier de

1 l6 MÉAfOIBES SUR M. COVffiR. (

ces nœuds , placé au-dessus de l'œsophage et nommé cerveau , n'est guère plus grand que ceux qui sont le long du ventre , avec lesquels il communique par des filets qui embrassent Tœso^ phage comme un collier. L'enveloppe de leur tronc est divisée par des plis transverses en un certain nombre d'anneaux dont les tégumens sont tantôt durs, tantôt mous, mais où les muscles sont toujours attachés à Tintérienr. Le tronc porte souvent à ses côtés des membres articulés; mais souvent aussi il en est dépourvu. Nous donnerons à ces animaux le nom à*animaux articulés. C'est parmi eux que s'observe le passage de la circulation dans les vaisseaux fermés , à la nutrition par imbibition , et le passage correspondant de la respiration dans des organes circonscrits, à celle qui se fait par des trachées ou vaisseaux aériens répandus dans tout le corps. Les organes du goût et de la vue sont les plus distincts chez eux ; une seule famille en montre pour l'ouïe. Leurs mâchoires, quand ils en ont, sont toujours latérales.

«Enfin la quatrième forme, qui embrasse tous les animaux connus sous le nom de zoophytes , peut aussi porter le nom ^animaux rajonnés.

Dans tous les précédens ,• les organes du mou*

irement el des sens étaient disposés symétriquement aux deux côtés d'un axe. Il y a une face postérieure et une antérieure dissemblables.

Dans ceux-ci, ils le sont comme des rayons autour d'un centre ; et cela est vrai , même lorsqu'il n'y a que deux séries , car alors les deux faces sont semblables. Ils approchent de l'homogénéité des plantes ; on ne leur voit ni système . nerveux bien distinct , ni organes des sens particuliers ; à peine aperçoit-on dans quelques-uns des vestiges de circulation ; leurs organes respiratoires sont presque toujours à la surface de leur corps : le plus grand nombre o'a qu'un sac sans issue pour tout intestin , et Jes dernières familles ne présentent qu'une sorte de pulpe homogène, mobile et sensible. »

Ici je dois rappeler de nouveau que la première découverte importante de M. Cuvier, fui la nécessité de séparer cette dernière forme d'animaux de la masse générale des insectes et^ des YCTS ; tel était l'objet du mémoire qu'il lut à Ja Société d'Histoire Naturelle de Paris , le 10 mai 1795 , mémoire dans lequel il fixait le^ caractère précis qui les sépare des mollusques , des échinodermes, et des zoophytes. De là, il passait aux animaux de formes plus compliquées

Il8 MEMOIRES SUR M. CUVIER.

car il n'y a quun esprit étroit qui puisse re^ garder comme indigne de son attention quelque partie *que ce soit de l'histoire naturelle. Les autres verront dans son étude l'accomplissement du commandement fait à Adam, d'examiner , de nommer et d'asservir à ses besoins les créatures placées sous ses. ordres. Il n'est aucune de ses braocbesquine puisse être anoblie parla manière dont elle est cultivée ; et quand celui qui l'étudié, s^élève parla contemplation des merveilles delà nature jusqu'à leur auteur, l'insecte le pins vil comme le plus beau des hommes fera naître ches lui des réflexions également profondes.

Le Règne animal commence par cet être qui attire le plus notre attention, et qui ne forme qu'un genre et qu'une espèce. Les difiéreoces qu'il présente ne constituent que des variétés qui ont reçu le nom de races. Rien ne mérite plus d'attention que la définition de rhomme telle que la donne M. Guvier; et pour ne pas défigurer ce paasage admirable, je me contenterai d'en citer ce qui a rapport aux variétés des races humaines : a Trois d'entre elles surtout paraissent éminemment distinctes : la blanche ou caucasique; la jaune ou mongolique\ la nègre ou éthiopique. La caucasique, à laquelle

SEGOflDE PARTIR. I IQ

nous appartenons, se dislingue par la beauté de Totale que forme sa tète ; c'est elle qui a donné naissance aux peuples les plus civilisés , à ceux qui ont le plus généralement dominé les autres ; elle varie par le teiot , et par la couleur des cheveux. La mongolique se reconnaît à ses pommettes saillantes, à son visage plat, à ses yeux étroits et obliques , à 5es cheveux droits et noirs, à sa barbe grêle, à son teint olivâtre. Elle a formé de grands empires à la Chine et au Japon, et a quelquefois étendu ses conquêtes eo-deçà du grand désert; mais sa civilisation est toujours restée slationnaire. La race nègre est confinée au midi de l'Atlas : son teint est noir, ses cheveux crépus, son crâne comprimé, et son nez écrasé : son museau saillant et ses grosses lèvres la rapprochent sensiblement des singes. Les peuples qui la composent sont toujours restés barbares.

«La race caucasique s*est divisée en trois grands rameaux, et les traditions des peuples semblent la faire remonter jusqu'à ce groupe de montagnes situé entre la mer Caspienne et la mer Noire. Le rameau syrien s'est répandu au midi,, et a produit les Assyriens , les Chaldéens , les Arabes , les Phéniciens , les Abyssins, et proba-

120 MEMOIRES SDR M. CUVIRR.

blemeat les Egypiiens. C'est dans ce rameau toujours enclin au mysticisme que sont nées les religions les plus répandues. Les sciences et les lettres y ont fleuri quelquefois ; mais toujours avec des formes bizarres , un style figuré. Le rameau indien , germain et pélasgique, est beaucoup plus étendu ; et l'on reconnaît les affinités les plus multipliées eutre ses quatre langues principales : le sanscrit, langue aujourd'hui sacrée des Hindous , mère de la plupart des langues de l'Hindoustao ; l'ancienne langue des Pélasges, mère commune du grec , du latin , de beaucoup de langues éteintes, et de toutes nos langues du midi de l'Europe; le gothique ou tudesque , d'où sont dérivées les langues du nord et du nord-ouest , telles que l'allemand , le hollandais, l'anglais, le danois, le suédois, et leurs dialectes : enfin la langue appelée esclavone , et d'où descendent celles du nord et le russe, le polonais, le bohémien ^t le vende. C'est ce grand et respectable rameau de la race caucasique qui a porté le plus loin la philosophie, les sciences et les arts, et qui en est depuis trente siècles le dépositaire. Les habitans du nord, tels que les Samoyèdes, les Lapons et les Esquimaux, proviennent, suivant quelques-uns, de la

SECOnOE PARTIS. 121

race mongolique, et suivanl d'autres, ne sont que deis rejetons dégénérés du rameau scythe et tartare de la race caucasique. Les Américains n ont pu encore è(re ramenés clairement « ni à Tune ni à l'autre de nos races de l'ancien monde ^ et cependant ils n'ont pas non plus de caractère précis et constant qui pourrait en faire une race particulière. Leur teint rouge de cuivre n'en est pas un suffisant ; leurs cheveux généralement noirs , et leur barbe rase , les feraient rapporter aux Mongoles , si leurs traits aussi prononcés, leur nez aussi saillant que les nôtres, leurs yeux grands et ouverts, ne s'y opposaient et ne répondaient à nos formes européennes. Leurs langues sont aussi innombrables que leurs peuplades , et l'on n'a pu y saisir d'analogies démonstratives ni entre elles ni avec celles de l'ancien monde. »

Le second ordre des mammifères est celui des quadrumanes ou singes , parmi lesquels quelques-uns pourraient passer pour des bommesdépourvus de raison; le troisième contient les carnassiers, et renferme à la fois les animaux les plus féroces, tels que les lions, les tigres , etc. , le chien notre fidèle compagnon , nos chats domestiques, et les animaux d'où nous tirons

122 MÉMOrHES' SUR M. CUVIER.

nos plus belles fourrures* Le quatrième a reçu le nom de marsupiaux, et se compose de ces animaux singuliers dont les petits, après leur naissance prématurée, se réfugient dans une poche placée sous le ventre de leur mère, jusqu'à ce qu'ils aient la force de pourvoir à leurs besoins. Le cinquième, les rongeurs , contient les écu* reuils , les rats, les blaireaux , les lièvres, etc. ; le sixième, les édentés, nous offre le stupide paresseux et l'omithorinque , cet être singulier, propre à la Nouvelle-Hollande, qui est pourvu dun bec semblable k celui du canard, dont les pieds sont palmés au point de ressembler à des nageoires , dont la fourrure est pareille à celle de la belette , et qui pond des œufs , au dire de quelques naturalistes. Le septième ordre, appelé les pachydermes, renferme les plus grands animaux qui existent à la surface du globe, tels que réiéphant, l'hippopotame, le rhinocéros, et le cheval que l'homme a , dans les âges les plus reculés , associé à ses travaux. Dans le huitième, les ruminans , nous trouverons le bœuf, le chameau et le renne : les deux derniers servent de moyens de transport à l'homme dans les régions les plus brûlantes et les plus glacées de la terre. Enfin le neuvième, les cétacés, nous présente

SECONDE PARTIE. ll'i

les lûoDStres gigantesques de l*océan. Ces neufs ordres sont subdivisés en familles , genres , sousgenres, etc. , et dans chacun d'eux les espèces les plus importantes sont décrites en détail.

Des mammifères M. Guvier passe aux oiseaux, dont il commence par donner la description physiologique ; puis il les divise en ordres, en exposant les caractères de chacun d'eux, et continue ainsi de passer en fevue toute la série de ces tribus ailées. Le premier ordre em* brasse les oiseaux de proie, tels que les vautours qui nettoient la terre des cadavres qui l'empesteraient; les aigles qui poursuivent leur proie pendant le jodr, et les hibous qui exercent de nuit leurs rapines. Le second contient les nombreuses espèces de passereaux qui n'ont pas les appétits voraces des oiseaux de proie proprement dits , ou les habitudes décidées des gallinacés et des oiseaux aquatiques , mais qui vivent d'insectes, de fruits et de grains; ceux qui poursuivent les insectes se nourrissent également de petits oiseaux, et sont pourvus d'un bec effilé, tandis que chez les autres cet organe est épais et robuste. Les premières subdivisions de cet ordre se tirent de la forme des pieds , et les autres de celle du bec. C'est

ia4 MEMOIRES SUR M. ,CDVIER.

parmi eux que se trouvent les oiseaux chanteurs, les oiseaux de paradis et les oiseauxmouches. Le troisième ordre comprend les grimpeurs , tels que les perroquets , etc. Le quatrième I les gallinacés qui nous fournissent nos oiseaux de basse-cour. Le cinquième, qui se compose des échassiers, nous offre Tautruche, le casoar, Tibis^ etc.; et enfin le sixième contient les palmipièdes dont font partiç les caAards , les pélicans, etc.

Les volumes suivans du Règne animal , dont le premier peut donner une idée, achèvent de faire passer sous nos yeux toute la création animée, décrivant tout en teripessitnples et clairs , sans jamais dire ni trop ni trop peu, ^'étendant sur les êtres les plus remarquables , appréciant leurs affinités à leur juste valeur , et les clas-* sant dans un ordre méthodique aussi voisin que possible de la nature. On doit cependant faire observer qu en arrivant au troisième volume , qui comprend Tentomologie , le développement extraordinaire qu'a pris cette science, ne permettant pas à un seul homme de la trai^ ter en détail en même temps que les autres branches de l'histoire naturelle , sans perdre un temps considérable, M. Cuvier s'associa M. La-*

treille pour la partie des insectes et des crustacés, et que celui-ci apporta dans son travail la même profondeur de vues, la même perfection de méthode que son illustre collègue : « Les principes sur lesquels reposent les divisions de M* G uvier présideront nécessairement aux changeraens que de nouvelles observations rendront indispensables ; mais les bases de toute classification zoologique sont désormais posées , et leur solidité prouvera mieux* que les discours des na« taralistes futurs , le génie élevé de leur auteur (i).»

Les milliers d'espèces que renferment les galeries du Jar4in des Plantes sont toutes classées d'après le système exposé dans le Règne animal y système que son auteur désirait avant tout exposer* aux regards du public, afin qu'on pût juger des bases sur lesquelles il repose , et que la critique pût se faire entendre en même temps que les éloges. Parmi les pièces qui composent cette magnifique collection , se trouvent celles que M. Cuvier avait réunies pour le tif vail dont je vais bientôt parler , pièces qu'il avait disséquées, pour la plupart, avec le .soin le

(i) M. Liurillard.

plus roinatieux^et qui ajoutèreot près de cinq raille espièces de poissons à celles que possédait déjà le Muséum.

Le grand ouvrage sur Ticlithyologie , présente Tapplication des principes de M. Cnvîer à une branche spéciale de l'histoire naturelle, et a élé entrepris par lui, non-seulement pour montrer JQsqu'oii l'on peut pousser celte application, m^is comme un travail préparatoire à ses recherches futures sur les poissons fossiles. Il annonça lui-même celte vaste entreprise dans les termes suivans à la fin du dernier volume des Ossemen$ fossiles : «Je vais désormais consacrer ce qui me restera de temps et de forces à publier les recherches déjà faites sur l'histoire des poissons 9 mais surtout à terminer mon traité généra] d'anatomie comparée. » A -peine avait-il terminé un long travail qu'il en commençait un autre sans reprendre haleine ; il rassemblait en même temps des matériaux pour plusieurs ouvrages ; celui qu'il appelait son Traité général (fanalomie comparée se poursuivait sans relâche; chaque semaine y ajoutait de nouvelles notes et de nouveaux dessins ; les premières en entier» les seconds en partie tracés de ses propres mains. M. Cuvier annonça au monde savant le

SECONDE PARTIK. ti'J

pian de llchthyologie par uQ prospectus dans lequel il exposait Tétat de cette branche des sciences , les ressources qu'il ayait pour le moment en son pouToir, et celles donl il espérait disposer par la suite. M. Yalencienues ^ actuellement professeur des Mollusques au Muséum de Paris, fut choisi par lui pour Tsiider dans les innombrables détails de cette tâche aussi longue que pénible , et se trouve chargé de la continuer aujourd'hui que son illustre maître n'est plus ; huit volumes ont été publiés avant la mort de M. Cuvier. et depuis, M. Yalenciennes en a donné un autre : l'ouvrage entier doit en avoir vingt (i).

Son titre seul peut en faire saisir à la fois le plan et toute Timportance; c'est une a Histoire naturelle des poissons ) contenant plus de cinq mille espèces de ces animaux, décrites d'après leur na-* ture ,et distribuées conformément à leurs rapports, avec des observations sur leuranatojuie^ et

(i) 7«*iinpFe9Uon de ce neuvième volume a été à moitié terminée duTivaiil de M. Cuvier; il a laissé, en outre, en manuscrits rédige» de sa propre main, des matériaux suffisaus pour quatre ou cinq autres Tolomes; mais comme ces matériaux consiatent en morceaux détachés , ÎU MTOBt diiiémiiiéB dans le reste de Touvrage, selon que le si^et rezigrra.

ia8 MEMOIRES SUR M. GtVlER.

des recherches critiques sar leur nomeuclaiare ancienne et moderne. » Linné n'avait déterminé que quatre cent soizante-diz-sept espèces , et Lacepède quinze cents; de sorte que, même sans tenir compte des doubles emplois commis par ces auteurs, la supériorité de M. Cuvier sous ce rapport est immense. Une espèce de chaque groupe , choisie parmi les plus intéressantes ou les plus faciles à se procure^ , s'y trouve décrite dans le plus grand détail, et sert ainsi non-seu* lement de type , mais de point de comparaison aux différences caractéristiques maisplus simples qui existent entre les autres espèces du même genre. Il ne fallait pas moins que le jugement exquis et la profonde expérience de M. Cuvier, pour débrouiller la synonymie des différens au* teurs, et séparer le vrai du faux dansceJqu'ils ont rapporté des mœursde chaque espèce. Une chose qui fait également honneur aux naturalistes et aux collecteurs de tous pays, est leur empressement général à lui communiquer leui*s collections, leurs découvertes y et leurs observations avant même qu'ils eussent eu le temps de les publier. Cet ouvrage est le dernier d une grande étendue qu'ait publié M. Cuvier; et à ne voir que l'impulsion qu'en reçut richthyologie , on peut

SKCOMDK PARTIE. I29

juger avec quelle rapidité tout se développait entre ses mains et sous son influence, et quelle immense quantité de matériaux lui valut fa certitude qu'avaient tous ceux qui les lui envoyaient qu'il leur rendrait exactement justice; la plupart ne pouvant publier eux - mêmes leurs observations , par suite d'autres travaux ou de circonstances particulières , les lui sacriâaienl avec plaisir, dans l'espoir que leurs noms seraient mentionnés dans son ouvrage , et qu'ils figureraient ainsi au nombre de ceux qui avaient contribué à la gloire de l'auteur.

Cet ouvrage, accompagné de planches nombreuses et de la plus grande beauté, surtout celles sur l'anatomie de la Perche , gravées d'après les dessins de M. Laurillard , offre une particularité remarquable. M, Guvier se fait l'historien de l'ichthyologie ; et rien n'égale en clarté et en impartialité la u^anière dont il expose les progrès de cette sciénôe, depuis l'époque où l'on peut dire qu'elle prit naissance; il donne avec une précision et un ordre admirable les noms de tous ceux qui oùt contribué à ses progrès , l'époque à laquelle ils ont paru , les moyens qu'ils ont eus à leur disposition , et les résultats de leurs travaux. Cet ouvrage étant,

l3o H^MOfRES SUR M« CUVIER.

avec les mémoires sur les mollusques (i), le seul que M. Cuvier ait compose sur une branche spéciale de Thistoire naturelle , il Vest pas sans intérêt de sa?oir comment il a exécuté le plan qu'il s'était tracé. L'histoire de Tichthyologie forme en quelque sorte une introduction au reste de l'ouvrage , et se termine par ces modestes paroles : « Quant à nous , le seul vœu qui nous reste à former^ o'est que Touvrage que nous avons entrepris ne soit point trouvé trop indigne, ni des écrivains illustres dont nous cherchons à continuer les travaux, ni des secours et des encouragemens que noua avons reçus d'un si «grand nombre d'amis et de protecteurs de l'histoire naturelle. Heureux si nous piouvions espéneif qu'à son tour il prendra rang 'parmi ceux qui font époque dans la science! C'est à quoi vont tendre tous nos efforts. »

' Après avoir tracé ce tableau historique^ M. Cuvièr passé à des considérations générales sur la nature et l'organisation de5; poissons; ce qui suit renferme une partie de ce qu'il dit à ce sujet : « Aquatiques , c'est?à-dire vivant dans un

(i) Ces mémoires ont été publiés à différentes époques dans les Anfudês dti Mtuium , et ont été réunis ca un vol. in-4*.

SECONDE PARTIE. l3t

liquide plus pesaot et plas résistant que 1 air, leurs forces motrices oot dû être dispersées et calcalées pour la progression ; mais Télévation a pu se faire aisément : de là les formes de moindre résistance de leur corps, la plus grande force musculaire donnée à leur queue , la brièveté de leurs membres, leur expansibilité, les membranes qui les soutiennent , les tégumens lisses ou écailleux et non hérissés par des plutnes et des poils. Ne respirant que par l'intermède de l'eau, c'est-à-dire ne profitant, pour rendre à leur sang les quafités artérielles, que de la petite quantité d'oxigène contenue dans Tair mêlé à Feau , leur sang a dû rester froid ; leur ipitalité , l'énergie de leurs sens et de leurs mouTcmens, ont dû être moindres que dans les mammifères et. les oiseaux. Ainsi leur cerveau , bien que d'une composition semblable , a dû être proportionnellement beaucoup plus petit, et les organes extérieurs des sens n'Ont pas été de nature à lui imprimer des ébrânletnens puissans. Les poissons sont, en effet , de tous les vertèbres ceux qui donnent le moins de signes apparens de sensibilité. N'ayant pas d'air élastique à leur disposition, ils sont demeurés muets ou à peu près, et tous lessentimens que la voix réveille ou entretient leur sont

Ua MEMOIRES SUR M. CU^IER.

demeurés étrangers; leurs yeux comme immobiles 9 leur face osseuse «t fixe , leurs membres sans inflexions et 6e mouvant tout d'une pièce, ne laissent aucun sens à leur physionomie ^ aucune expression à leurs émotions; leur oreille enfermée de toutes parts dans les os du crfine , sans conque extérieure , sans limaçon i Tintérieur, composée seulement de quelques sacs et canaux membraneux, doit leur suffire à peine pour distinguer les sons les plus frappans ; et aussi avaient-ils peu d'usage à faire du sens de l'ouie y eux qui sont condamnés à vivre dans Tempire du silence, et autour desquels tout se tait. Leur vue même, dans les profondeurs où ils vivent, aurait peu d'exercice, si la plupart des espèces n'avaient, par la grandeur de leurs yeux , un moyen de suppléer à la faiblesse de la lumière; mais, dans ceux-là même, Fœil change à peine de direction ; encore moins peut-il changer ses dimensions et s'accommoder aux distances des objets. Aucune larme n'arrose cet œil , aucune paupière ne l'essuie ou ne le protège ; il n'existe plus dans le poisson qu'une faible image de cet organe si beau , si vif, si animé dans les classes supérieures. Ne pouvant se nourrir qu'en poursuivant à la nage une proie qui nage elle-même plus ou moins

SECONDE PAETllL l33

rapideraedt, n'ayant de moyens de la saisir que de reagloQtir, un sentiment délicat des saveurs leur aurait été inutile , si la nature le leur avait donné; mais leur langue presque immobile, souvent tout-à-fait osseuse ou cuirassée par des plaques dentaires , et ne recevant que des nerfs grèlea et en petit nombre , nous montre de suite que l'organe est aussi émoussé que son peu d'usage devait nous le faire supposer. L'odorat même ne peut être aussi continuellement en exercice dans les poissons que dans les animaux qui respirent Tair, et qui ont sans cesse les narines traversées par les vapeurs odorantes. Enfin leur tact , presque annulé à la surface du corps par Jes écailles , et dans leurs membres par le défaut de flexibilité de leurs rayons , et par la sécheresse des membranes qui les environnent, a été contraint de se réfugier au bout de leurs lèvres , qui , même dans quelques-uns , sont réduites à une dureté osseuse et insensible . »

Dans tout le chapitre dont fait partie ce beau passage, il règne un sentiment poétique auquel M. Cuvier s'abandonnait rarement en parlant de science , mais qu'il savait répandre à volonté sur ses productions , sans nuire à la sévérité de son sujet. Il revient dans le chapitre suivant à son style habituel, et le contraste est

l34 MÉMOIRES SUR M. CDVIKR.

d autant plus frappant que ce chapitre n'est ,

pourainsidire^qu'unesuited'apborismiea. Il traite de l'extérieur de$ poissons ; ceux qui viennent ensuite contiennent Tostéologie » la myplogie , le cerveau et les nerfs, la nutritioiiy la reproduction 9 aa résumé général et une distribution méthodique de cette classe en grandes divisions» en famiHes naturelles , etc. Le passage suivant , extrait du dernier chapitre, est très*propre à prémunir ceax qui se livrent à des idées systématines , contre une erreur qui n'esjt que jtrop eoiomune : «Que l'on nlipagine point que/ parceqae nous placerons un genre ou une faiyiiUe avant une autre , nous les eonsidéreroni comme plus parfaits^ ^onuaie supérieurs à cette autre dans Je système des êtres. Celui-là seulement pourrait avoir oette préteniloo , qui pom^uivrait le projet chimérique de ranger les ê&rea sur une seule li^ne , et «'est un projet auquel nous avons depuis long^temps renoncé. Plus nous avons fait de progrès dans l'étude delà natpre, phf s bous ilous sommes eonvaincùs.que cetteidée est Tune des plus fausses que l'on ait jamais eue en 'histoire naturelle ; plus nous avons recoiinu qu'il est nécessaire de considérer chaque être, chaque groupe d'êtres en lni*mème » et dans le rôle qu'il joue dans ses propriétés et dans son

organisalioD ; de ne faire abstraclioa d'aucun de ses rapports, d'aucun des liens qui le rattachent soit aux êtres les plus Toisins , soit à ceux qui en sont plus éloignés. Une fois placé dans ce point de Tue , les difficultés s'é?anouissent ^ tout s'arrange de soi-même pour le naturaliste, ^os métiiodes systématiques n'envisagaat que les rapports les plus prochains; elles ne veulent placer un être qu'entre deux antres , et elles se trouvent sans cesse en défaut. La véritable méthode veut chaque être, au milieu de tous les autres ; elle montre toutes les irradiations par lesquelles il s'enchaîne plus ou moins étroitement dans cet immense réseau qui constitue la nature organisée; et c'est elle seulement qui noos^ donne de cette nature des idées granfles , waies, et dignes d'elle et de son ailteur; mais dix et vingt rayons sonrent ne suffiraient pas

pour exprimer ces innombrables rapports.

Neus rapprocherons donc ce que la nature rapproche , sans contraindre d'entrer dans nos groupes les êtres qu'eUe n'y a point placés; et ne nous faisant aucun scrupule, après avoir démontré, par exemple , tootes les espèces qui se laissent ranger dans un genre bien défroi; tous les genres dont il est possible de composer une

l36 MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

famille bien circonscrite, de laisser en dehors une ou plusieurs espèces isolées, un ou plusieurs genres qui ne se rattachent point aux autres d'une façon naturelle , aimant mieux reconnaître franchement ces sortes d'irrégularités, si l'on croit pouvoir les nommer ainsi , que d'induire en erreur en laissant ces espèces et ces genres anormaux dans des séries dont les caractères ne les embrassent pas. »

La première grande division établie dans les poissons par M. Cuvier, et qui ouvre le second volume, est celle des acanthoptérygiens ou poissons pourvus de rayons épineux aux nageoires, en tète desquels se trouve la nombreuse famille des perches ou percoides , qui occupe les deux volumes suivans. Le quatrième contient la famille des joues-cuirassées , dont la plupart des espèces, surtout celles des mers équatoriales , aflféctent des formes bizarres; c'est à cette famille qu'appartiennent les épinoches de nos ruisseaux d'eau vive. Le cinquième volume embrasse les scienoîdes; le sixième les sparoides et les ménides; le septième les squamipenncs et les pharyngiens labyrinthiformes ; enfin le huitième et le neuvième les sconibéroides. A la fin de chaque

SECONDE PARTIE. iSy

▼olome se trouvent les additions et les changeraens que Tauteur a jugé convenable de faire pendant le cours de Timpression. J^ai cru devoir entrer dans ces courts détails, attendu qu'on a souvent demandé jusqu'à quel point ëtait parvenu ce grand ouvrage lorsqu'H fut si malheureusement interrompu par la mort de Tauteur. M. Yalenciennes a l'intention de publier les volumes suivans aussi rapidement que possible , en indiquant les parties qui sont dues uniquement au génie du grand homme dont les leçons l'ont rendu digne d'être le continuateur de cette vaste et admirable entreprise (i). J'ai dit plus haut, en parlant de Tichthyologie y que M. Guvier s'était fait l'historien de cette science ; cela me conduit naturellement à ces Rapports annuels faits par lui à l'Institut ,

(i) Une partie de cet ouvrage iii*a toujonn aiogulièreiiient frappée, et je ne puis m*empécher de ia recommander k Fatteiition du lecteur i c'est celle où M. Cuvier réfute les opinion» de M. Geoffroy Saint- Hilaire qui, pendant iong-temps, les avait soutenues contre loi avec une certaine chaleur. Pour ee qui concerne les poissons, M Curier présenté, au bas de certaines pages, les argumens de son adversaire sur deux colonnes, et en regard, sur deux autres, ses réfutations, sans y laisser percer le plus léger sentiment personnel, sans y ajouter aucun argument qui puisse influencer le jugement du lecteur et lui persuader que la raison est de son côté. Les deux systèmes sont en présence ,/îx-

f38 MÉMOIRES SUR M. CUTIBR.

dans lesquels, dès l'âge de vingt-six ans, il avail cootume de mettre sous les 5reux de ce corps savant le résultat des travaux de ses membres et de ses correspondans , rapports qui forment ainsi une histoire générale de la science ^ depuis répoque en question jusqu'à celle de sa mort. L'universalité d^ son génie et de ses connaissauces se retrouve dans ces « analyses des parties physiques des travaux de rAcadémie des Sciences; i>et Ton peut regarder cette masse de f apports, et llnstmction nécessaire pour les rédi* gep, comme suffisans, de même que chaeune de ses autres entreprises considérées isolé mon t, pour absorber une vie toute entière. Ils compt ennent i^ la météorologie et la physique générale; a"" la chimie et la physique ppoprement dite , lorsque Texpltcation des fai^s dont elle s'occupe n'exige point de calcul ; Z"" la minéralogie et la géologie ;

posés avec une égale impartialité , et le lecteur est entièrement libre de les comparer et déjuger par lui-même. M. Geoffroy ayant montré, dans plusieurs occasions, quelque aigreur en défendant son opinion, la discussion fut enfin portée devant l'Institut , et M. Cuvier se vit dans Tobligation de répondre. Au bout de quelque temps, M. Geoffroy abandonna la partie. H serait à désirer que tout ce que M. Cuvier a écrit sur ce sujet fttt réuni et publié à part , pour la commodité des personnes qui n*ont ni le temps ni les facilités de le cbercher parmi ses autres ouvrages.

SECONDE PARTIE. l5g

If la physique végétale et la botanique ; S"" IV nalpmie et la physiologie ; G"" la zoologie ; 'f les Toyages lorsqu'ils concernent ravancement des sciences miurelks ; ^ la médecine et la cliirorgie ; 9"* Vart vétérinaire ; 1 o"* ragriçulture. On peut se former par ces analyses une idée ju^te dec principaJes découvertes faites dans Tune ou l'autre de ces sciences pendant la vie M. ^ Cuvier ; car non-seulement les membres et les cor* respondans de llnslitat regardaient comme un devoir de oofluamniquer leurs découvertes à ee eorps , maiBriin grand nombre d'étrangers se faisaient «n lonable orgueil de soumettrjC leurs travaux à une assemblée qui , pfais que toute autre , était compétente pour les. èppré^ cier. Dans ces rapports brille sans cesse ce style lumiaeia: et persuasif que M. Guvier^ possédait à un si haut degré : «c Tel auteur ft dû souvent être surpris des terme» simples dans lesquels OA pouvait e&primer les travaux et les pirc^ès réels qu'ils avaient fait faire à la science ; te} antre n'a pu s'empêcher d'admirer la lucidité avee laïquette w^ propres coUceptioas étaient présentées dans cef courtes analyaos*'!! apu dans plusieurs cas découvrir dans ses travaux ce

l40 MÉMOIRES SCR M. CUVIER.

qu'il n'y avait pas vu , on bien n'y plus voir ce qu'il croyait y avoir trouvé (i). » La même justice et la même indépendance qui caractérisent jes autres produetions de l'auteur se retrouvent dans ces rapports ; leur impartialité , eur vérité , l'harmonie qui règne dans leur ensemble, feraient croire qu'ils oni été faits par un historien d'un temps éloigné et non par un écrivain qui rend compte des travaux de ses contemporains. Jamais un mot n'échappe à M. Cuvier sur ses opinions personnelles ; il ne parle de ses propres découvertes qu'avec une modestie et une simplicité parfaite , et rapporte avec une fidélité scrupuleuse chaque argument avancé en faveur d'opinions contraires aux siennes.

Outre ces analyses annuelles , M. Cuvier fut chargé par l'empereur d'une tâche nouvelle, qu'il annonçait en ces termes à son ami M. Duvernoy : « Tous mes travaux sont presque arrêtés par un ouvrage que l'empereur a demandé à la classe des sciences naturelles , et qui m'est revenu pour la plus grande partie comme secrétaire. C'est une histoire de la marche et des

(i) M. le docteur Duverooy.

SECONDE PARTIE. l4l

progrès de Tespril humain depuis 1789. Vous jugez à quel point la besogne est compliquée pour les sciences naturelles ; aussi ai-je déjà fait près d'un volume , et je suis loin d'être au bout. Mais cette histoire est si riche . il y a un si bel ensemble de découvertes, que j'ai fini par y prendre intérêt et par y travailler avec plaisir. J'espère que ce sera un morceau marquant d'histoire littéraire et philosophique. Je tâche surtout d'y indiquer les véritables vues qui doi* vent diriger les recherches ultérieures.»

Napoléon avait conçu la pensée hardie d'embrasser d'un seul coup d'œil tous les résultats que l'impulsion générale donnée aux sciences avait produits depuis l'époque indiquée plus haut; et l'on peut, sans hésiter , affirmer que l'exécution de l'entreprise fut digne des sentimens élevés qui l'avaient fait naître. Elle com-r mence par une de ces introductions où brille du plus vif éclat le génie de M. Guvier, et dans lesquelles il déploie, si l'on peut s'exprimer ainsi, toute Ja sublimité de la science. Celle-ci est remarquable parla hauteur des vueset l'impartialité qui y régnent d'un bout à l'autre. Les dernières pages bù l'auteur termine en sollicitant quelques améliorations de l'empereur et la continuation de

l42 MÉMOIHES StR M. CDiriER.

sa protection contiennent ces belles paroles: « Guider Tesprit homain à sa noble destination , la connaissance de la Térité ; répandre des idées saines et bienfaisantes dans les classes les pins inférieures du peuple , soustraire les hommes à Tempire des passions et des préjugés^ faire de la raison Tarbitre et le guide suprême de l'opi» nion publique; tel est l'objet essentiel de la science. C'est par là qu'elle contribue aux progrès de la civilisation ; c'est par là qu'elle mérite la protection de ces goorernemens qui , voulant établir leur pouvoir sur les fondemens les plus solides, lui donnent pour bases le bien général.» Ce rapport et les Analysais des travaux ont été rassemblés jusqu'à l'année 1817, ^^ forment deux volumes qui font suite à l'édition des OEiufres complètes de Bufibn^ publiée par M. Richard.

La part active que prit M. Cuvier, de concert avec d'autres savans, au Dictionnaire des Sciences Naturelles^ et l'influence de son nom, ont été ^ sans aucun doute , d'un grand secours à cette utile entreprise. Ses prospectus n'étaient pas moins remarquables que ses autres écrits , et plus d'un auieUr à eu recours à son obligeance pour des productions de ce genre; mais ce n'était pas seulement lorsqu'on l'en priait qu'il accordait son aide, a Voyons votre prospectus, »

dbait*il, par exemple , à un jeune écrivain ; puis après y avoir jeté un coup d'œtl : a LaissesHoioi cela ; je le retoucherai , » ajoutait-il. Et le lendemain il avait produit une ou deux pages éloquentes qui ne pouvaient manquer de prévenir le public en faveur du futur ouvrage. Le prospectus qui se trouve en tète du dictionnaire dont je viens de parler , expose rapidement l'histoire de\é sciente^ et témoigne des peines prises par les auteurs pour que l'exécution réponde aux besoins de Fépoque. Ces grands noms» avec lesquels celui de M. Gnvier a été si souvent associé , s'y trouvent mentionnés d'une manière si intéressante et si pleine d'éloquence , que je ne puis résister au plaisir de citer textuellement ce passage; il est précédé d'une exposition des avantages que la science a retirés des sages préceptes de Baoôn , et est aidM conçu : a Cependant l'histoire naturelle ne serait peut-être pas arrivée si tôt' à la brillante destinée que c^fl sages préceptes lui préparaient , si deux des plus grands homines qui aient illustré le der* nier siècle n'avaient cbncouru , malgré l'oppo^ silion de. leurs vues et de leurs caractères , ou plutôt à cause de cette opposition même » à lui donner des accroissemens aussi subits qu'inat-

t44 MÉMOIRES SUR M. CUTIER.

tendus. Linoaeus et BuBbn semblent en effet avoir possédé ^ chacun dans son genre, des qualités telles qu'il était impossible que le même homme les réunit, et dont l'ensemble était cependant nécessaire pour donner à Tétude de. la nature une impulsion aussi rapide. Tous deux passionnés pour leur science et pour la gloire , tous deux infatigables dans le travail , tous deux d'une sensibilité vive , d'une imagination forte, d'un esprit transcendant, ils arrivèrent tous deux dans la carrière , armés des ressources d'une érudition profonde ; mais chacun s'y traça une route différente suivant la direction de son génie. Linnaeus saisissait avec finesse les traits distinctifs des êtres; Buffon en embrassait d'un coup d'œil le8 rapports les plus éloignés. Linnaeus , exact et précis , se créait une langue à part pour rendre ses idées dans toute leur rigueur ; Buffon , abondant et fécond , usait de toutes les ressources de la sienne pour développer l'étendue de ses conceptions. Personne mieux que Linnaeus ne fit jamais sentir les beautés de détail dont le Créateur enrichit avec profusion tout ce qu'il a fait naître ; personne mieux que Buffon ne peignit jamais la majesté de la création , et la grandeur imposante des

SECONDE PAUTJE. l4b

lois auxquelles elle est , assu jétie. Le premier, effrayé du chaos où rincurie de ses prédécesseurs avait laissé l'histoire de la nature, sut par des méthodes simples et des définitions courtes et claires mettre de Tordre dans cet immense labyrinthe , et rendre facile la connaissance des êtres particuliers ; le second , rebuté de la sécheresse d'écrivains qui , pour la plupart , s'étaient contentés d'être exacts , sut nous intéresser à ces êtres particuliers par les prestiges de son langage harmonieux et poétique. Quelquefois , fatigué de l'étude pénible de Li'nnaeus, on vient se reposer avec Buffon ; mais toujours, lorsqu'on a été délicieusement ému par ses tableaux enchanteurs, on veut revenir à Linnaeus pour classer avec ordre ces charmantes images, dont on craint de ne conserver qu'un souvenir confus ; et ce n'est pas sans doute le moindre mérite de ces deux écrivains, que d'inspirer continuellement le désir de revenir de l'un à l'autre, quoique cette alternative semble prouver, et prouve en effet qu'il leur manque quelque ' chose à chacun.

« Malheureusement, comme il n'est que trop ordinaire , les imitateurs de Buffon et de Linnaeus ont saisi précisément les parties défec-

lO

l46 MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

tueuses de la lùanière propre à chacun de leurs maîtres; et ce qui n'était en ceux-ci qu'une ombre légère dans un tableau magnifique , est devenij^ le caractère principal des productions de leurs disciples respectifs. Les uns n'ont pris de Linnœus que ses phrases sèches et néologiques ^ et n'ont point fait attention que lui-même ne regardait son système que comme l'échafaudage d'un édifice bien autrement importÎBint, et que , dans les histoires particulières que ses nombreux travaut lui ont permis d'écrire, il n'a rien négligé de ce qui tenait k l'existence de l'être qu'il décritait. Les autres n'ont admiré dans Buffon que ses vues générales et son style pompeux, sans remarquer qu'il ne plaçait oès brillads omemens que sur des faits recueilHs par la plus judicieuse critique , et que, même cette nomenclature qu'ils font profession de mépriser, est toujours établie par lui avec une grande érudition , et sur les discussions les plus soignées et les plus ingénieuses. » Je terminerai cette citation par une réflexion que fait sur M. Cuvier M. Duvernoy, qui a aussi reproduit le passage en question dans un éloge dé son illustre maître , prononcé denrant ëes élètés à Strasbourg : « Ne pourra-t^on pas dire , après un

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tel jugement y que celui qui appréciait aussi bien ces deux grands hommes ^ qui retrouvait avec tant de bonheur dans Tun ce qui manquait • à Tautre , avait su les réunir dans ses écrits? ou plutôt que son génie portait en lui-même une originalité dans laquelle on ne retrouverait rien d'incomplet, rien de défectueux, rien qui fit sentir ce vice de méthode d'un côté ou de vues générales de l'autre ? »

On trouvera à la fin de ce volume , dans le catalogue général des ouvrages de M. Cuvier, la suite des articles qu'il a fournis au dictionnaire en question ; mais celui intitulé Nature est trop important pour être passé sous silence dans des mémoires consacrés spécialement à faire connaître ses opinions ; car cet article contient tout ce qu'il a publié isolément de plus clair et de plus satisfaisant pour réfuter les systèmes de l'époque , quoique ses idées sur ce sujet ressortent clairement de tout ce qu'il a écrit.

«Le mot naiure , comme tons les termes abstraits qui passent dans la langue commune, a pris des sens nombreux et divers. Primitivement, et d'après son élymol(^ie , il signifie ce qu*un être tient de sa naissance , par opposition à ce qu'il peut devoir à l'art II est dans la nature du

l48 MÉMOIRES SUR M. €UV1ER.

chèoe de croître trois siècles, d'avoir ie boii dur, d'atteindre à une grande hauteur, etc. II « est dans celle de Toiscau de s'élever dans les airs , de distinguer de loin les objets , etc. L'homme est par sa nature susceptible d'éducatiQn, sa nature est faible, inconstante, etc. Chaque individu peut avoir , soit au physique, soit au moral, sa nature particulière : il peut être faible ou vigoureux, doux ou colérique, etc.

a Ce mot de nature s'applique aussi par extension aux choses qui ne sont point nées , telles que les minéraux et les corps inorganiques en général , pour désigner leurs qualités propres et intrinsèques , celles qu'ils ont toujours. La nature de Tor est d'être pesant, jaune, inattaquable à l'air et à l'humidité , etc. Prise ainsi dans l'acception la plus générique , la na* ture d'une chose est ce qui la fait ce qu'elle est, ce qui la distingue , ce qui la constitue , en un mot son essence; et c'est ainsi qu'il se dit de l'être des êtres, de celui en qui et par qui sont foutes choses , et que l'expression nature , appliquée à Dieu et à ses qualités , n'a rien aujourd'hui de plus impropre qu'appliquée aux corps les plus vils et les plus périssables*. Mais pour rester dans la sphère des êtres contingens.

SECONDE PARTIE. l49

de même qu'il y a la nature de chaque individu , il y a aussi celle de chaque espèce, de chaque genre , et ainsi de suite en remontant d'abstraction en abstraction. On arrive en6n à Vidée d'une nature générale de toutes choses; celle-là embrasse les qualités communes à tous les êtres et les lois de leurs rapports mutuels. C'est la nature des choses prise ^dans le sens le plus abstrait. Enfin , par une figure commune dans toutes les langues, on a employé ce nom, qui ne désignait d'abord que des qualités , que des attributs , on l'a employé, disons-nous, pour les choses mêmes, pour les substances auxquelles ces qualités se rapportent ; la nature est alors l'ensemble des êtres, ou l'univers ou le monde ; et quand on la considère comme contingente et par opposition à l'être nécessaire , à Dieu^ on la nommé création, La nature j le monde ^ la création , V ensemble des êtres créés j sont alors autant de synonymes.

a Mais, par une autre de ces figures auxquelles toutes les langues sont enclines , la nature a été personnifiée ; les êtres existans ont été appelés les œuifres de la nature; les rapports généraux de ces êtres entre eax sont devenus les lois de la nature. Le résultat définitif de ces rapports,

l5o MÉMOIRES SUR H. CUVIER.

qui est une cerlaioe côostance dans les oiouvemens et une certaine fixité dans la proportion des espèces , en un mot la conservation jusqu'à un certain point de Tordre une fois établi , a été intitulé la sagesse de la nature ; enfin , les jouissances ménagées aux êtres sensibles ont pris le nom de bonté de la nature. Ici , on se représente évidemment, sous le nom de nature, le Créateur lui-même. G est de ses œuvres, de sa sagesse, de sa bon lé qu'il s'agit. Cependant c'est en considérant ainsi la nature comme un être doué d'intelligence et de volonté, mab se* condaire et borné quant à la puissance , qu'on a pu dire d'elle qu'elle veille sans cesse au maintien de ses œuvres ; qu'elle ne fait rien en vain ; qu'elle agit toujours par les voies les plus simples; qu'elle tend à guérir les maladies, mais qu'elle succombe quelquefois sous la force du mal ; et autres adages', dont la plupart ne sont vrais que dans un sens fort restreint et fort différent de celui qu'ils semblent offrir au premier

coup d'œil A mesure que les connaissances

se sont étendues en astronomie , en pbjsiquc et en chimie , ces sciences ont renoncé aux paralogismes qui résultaient de l'application dé ce langage figuré aux phénomènes réels. Quelques

SECONDE PARTIE. l5l

physiologistes eo ont seuls conservé l'usage, parce que^ dans robseurité où la physiologie est eocore eoyeloppée, ce n'était qu'en attribuant quelques réalités aux fantômes de l'abstraction qu^ils pouvaient faire illusion à eux-mêmes et aux autres sur la profonde ignorance où ils sont louchant les mouvemens vitaux.

a Cependant cette ancienne idée d'un prin* cipe actif, mais subordonné , distinct des forces ordinaites et des Ichs du mouveaient , qui présiderait à l'organisation et qui l'entretiendrait , domine encore, non*seulement dans le langage, mais dans le système d'un grand nombre d'écrivains qui, tout en avouant la justesse des distjpctioQs que nous venons de faire, ne s'en laissent pas moioâ entraîner à leur insu vers des doctrines qui o'oat pas d'autres fondemens.

Telles sont celles de l'échelle de la nature, de l'unité de composition des Êtres organisés, qui ont Iputes été ia9agioées par suite de la croyanee distincte du Créateur et moins puissante que lui , et qui n'ont évidemment d'appui que dans ces limites iniagioaires que Toq pose à son pou* voir. Que chaqne effet tienn^e à une cause , qui elle-même remonte à une cause antérieure ; qu'ainsi tous les évènemens, tous les phéno-

ibl MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

mènes successifs soient liés; qu'il ny ait point d'interruption dans la marche de la nature , et qu'on puisse la comparer dans ce sens à une chatne dont tous les anneaux se tiennent et se suivent : c'est ce qui est évident à la moindre réflexion. Que les êtres qui existent dans le monde soient coordonnés de manière à maintenir un ordre permanent ; qu'il y en ait par conséquent pour tous les besoins; que leur action et leur inaction soient dans tous les lieux et dans tous les momens^ comme il est nécessaire pour cette permanence ; qu'il en soit de même des parties de chaque être et de leur jeu ; c'est ce que le maintien même de cet ordre nous apprend. Enfin, que dans cette innombrable multitude d'êtres divers chacun , pris à part, en ait quelques-uns qui lui ressemblent plus que d'autres par les formes intérieures et extérieures; qa'il eu soit de même de ces autres par rapport aux troisièmes ; que , par conséquent, on puisse grouper auprès de chaque être un certain nombre d'autres êtres qui s'en rapprochent h des degrés différens ; c'est encore ce qu'il est impossible qui ue soit pas. Mais que l'on doive appliquer aux ressemblances de ces êtres simultanés ce qui est vrai de la relation

des phénomènes et des évènemens saccessifs'; que les formes de ces êtres constituent nécessairement une série , une chaîne telle , que Tœil passe de Tune à l'autre sans qu'il puisse y avoir de saut , d'hiatus; qu'il existe, en un mot , une chaîne continue et rc^gulière dans les formes des êtres depuis la pierre jusqu'^ l'homme ; voilà ce que nos trois concessions ne prouvent nullement; voilà ce qui n'est pas vrai en fait^ quelque éloquence qu'on ait pu mettre à tracer ce tableau imaginaire. Les philosophes qui ont soutenu l'existence de cette chaîne des êtres , à chaque interruption qu'on leur montre , prétendent que y si quelque échelon nous paraît y manquer, c'est qu'il est caché dans quelque coin du globe , et qu'un heureux voyageur parviendra à le découvrir.

a Cependant toutes les régions , toutes les mers ont été parcourues. Le nombre des espèces recueillies s'accroît chaque jour; il est centuple peut-être de ce qu'il était quand on a commencé à établir ces opinions paradoxales , et aucun des vides ne s'est rempli; toutes les interruptions subsistent ; il n'y a pas d'intermédiaire entre les oiseaux et les autres classes ; il n'y en a point entre les vertébrés et les non-

l54 MÉMOIBES SUR M. CUVIER,

verlëbrés. Les distincliooa des vrais Jiatarajistes gardeot toutes leur force ; les lois de coexis^ leuce des orgsoes p celles de leur exclusion) réciproque , a'éprouvent aucune atteiute. Chaque iètre organisé a, ea concordance, toqt ce qu'il lui fiiut pour subsister ( chaque grand chaqge^ lueut dans quelque oi^aae en produit d^ns les autres. Un oiseau est oiseau avant tout et dans toutes ses parties. U ep est de mtoie d'un poisson , d'un insecte. On ne peut même copcevoir un être qui t avec certaines exigences , ne posséderait pas ce qui peut les satisfaire ; un 0tre qui aurait une partie d'organisation aHiée avec une autre partie convenable pour un être différent, un ^tre intermédiaire, epfin ce qu'on nomnie un passage.

«c Chaque être est fait pour soi, a ep soi tout ce qui le ootnplèie : il peut ressembler à d'autres èlrea également composés chacun de ce qui lui convient et daijis je degré qui lui conyient; mais aucun W peut être compoisé en vqe de l'autre, ni pour le joindre k un troi^ièm<^ p^i* 1^ rapport des Ç^rmjes ; p\ ce qui est vrai de |a moindre pkinte , du moindre animal , ce qui est vrai du plus parfait des animaux , de l'homme, du petit monde , comme l'appelaient les apciens philo-

sopbes, n'est pas moins nécessairéneat vrai du grand monde , du globe et de toot ce qui Tba* bite ; les êtres qui le composent et qui le peu* plent y concourent à maintenir son état; ils sont nécessaires les uns aux autres et à l'en* semble ; ils l'ont été depuis que cet état a subsisté; ils le seront tant qu'il subsistera. Le monde est comme un individu ; toutes ses parties agissent les unes sur les autres. On peut concevoir d'autres mondes plus ou moins ricfaes, plus ou moins peuplés , dont la coDservation repose sur d'autres rapports; mais on ne peut concevoir le monde actuel privé dune ou de plosiears des classes d'êtres qui l'habitent , pas plus que le corps de l'homme privé d*un ou de plusieurs de ses systèmes d'organes.

« Il y a donc dans le monde, comme dans le corps de l'homme, ce qull faut et rien de plus. Quelles lois auraient pu contraindre le Créateur à produire saqs nécessité des formes inutiles , uniquement pour remplir des lacunes dans une échelie qui n'est qu'une spéculation de Pesprit, et qui n'a d'autres fondemens que la beauté que quelques philosophes ont cru y découvrir ? Mais en tOQle chose, la béant é tient à la convenance relative; la beauté du monde consiste

dans rheuren coQCOurs des êtres qui le composent , à leur coDservatioQ mutuelle et à celle de Teasemble, et noa pas dans la facilité qu'anrail un naturaliste de les aligner en une seule série.

a Cependant à l'hypothèse de l'échelle continue des forjnes des êtres , d'autres philosophes ont ajouté celle que tous les êtres sont des modifications d'un seul , oiu qu'ils ont été produits successivement et par le développement d'un premier germe; et c'est sur celle-là que s'est entée celle d'une identité de composition dans tous.. .. Cette hypothèse saisit quelques ressemblances partielles , sans avoir aucun égard aux différences; elle voit dans le ver l'embiyon de l'animal vertébré ; dans le vertébré à sang froid l'embryon de l'animal à sang chaud ; elle fait naître ainsi chaque classe l'une de l'autre : ce nevsont que des âges différens d'une seule^ et l'animalité tout entière a dans sa vie les mêmes phases que l'individu de la plus parfaite de ses espèces. De là découle naturellement la conséquence qu'en prenant les classes supérieures à l'état dfembryon , on doit y retrouver les parties des inférieures , et que la composition doit être la même dans toutes , sauf le plus ou moins de

SBCONDE PARTIE. 167

développement de certaines parties. Mais ces rapports, qui offrent quelque chose de plausible quand on ne les énonce qu'en termes très-généraux, s'évanouissent aussitôt qu'on veut entrer dans le détail, et faire la comparaison de point en point. Il n'y a pas moins d'hiatus dans les rapports des parties que dan;$ l'échelle des êtres; en vain, pour échapper à la conviction , se jettet-on dans des suppositions arbitraires , dans des renversemens d'organes incompatibles avec les liens qui les attachent au reste des corps; en vain, pour dernière ressource, se réfugie-t-on dans ce langage figuré oii la logique ne pénètre pas : on est obligé d'avouer que certaines par^ ti'es , et souvent en grand nombre , manquent dans certains êtres , sans que l'on puisse motiver leur absence autrement que parce qu'elles ne convenaient pas à l'ensemble de l'être ; et si l'on veut chercher à ces prétendues théories une base rationnelle et générale , que trouve-t- on sinon toujours cette supposition d'une nature limitée dans son mode d'action ?

« £n effet, si l'on remonte à l'auteur de toutes choses, quelle autre loi pouvait le gêner que la nécessité d'accorder à chaque être qui devait durer , les moyens d'assurer son existence , et

l58 M^MOIBES SUR M. CUFIER.

pourquoi n'aurait-ii pu varier ses matériaux el ses instrutneos? Cerlaines lois de coexistence dans les organes étaient donc nécessaires , m^ls c'était tout ; pour en établir d'autres^ il faudrait prouver ce défaut de liberté dans Faction du principe organisateur, que nous avons vu n'être qu'une chimère. En vain aurail-on recours à cet autre axiome de l'obligation de tout faire par les voies les plus simples; bien loin qu'il soit plus simple d'employer les mêmes matériaux pour des buts différens , il est facile de concevoir des cas où cette méthode aurait été la plus compliquée de toutes ; et même rien n'est moins prouvé que cette simplicité con- Mante des voies. La^ beauté , la richesse , Tabondance, ont été dans les vues du Créateur non moins que la simplicité.

«Toutefois, ceux qui ont cherché dans ces derniers temps à donner une nouvelle forme au système métaphysique du panthéisme, et qui l'ont intitulé : PhUosdf^ie de la naiure^ ont adopté les deux hypothèses dont nous venons de parler, et y eh ont ajouté une troisième entièrement du même genre. Non-seulement chaque être^ selon eux. représente tous les autres ; il a une représentation de lui«même dans

SECONDE PARTIE. iSg

chacade de ses parties. La tète est uti eorps tout entier; le crâne, composé de Tertèbres, est répioe ; le nez e^t le thorax ; la bouche , 1 abdomen; la mâchoire supérieure» les bras; Tiaférieure, les jambes ; les dents sont les doigts ou les ongles , et dans ce thorai , dans ces quatre membres, on retrout e le larynx, les côtes, Içs omoplates et les bassins , en un mot tous les os.

« On comprend, en effet, que ceux qui n'admettent qu'une seule substance , dont toutes les existences indifiduelles ne seraient que des manifestations , doivent adopter at ec quelque plaisir l'idée que ces manifestations se âucoèdènt dans un ordre régulier et progressif, qu'ëlUs portent toutes l'empreinte et defienneot, en quoique sorte , des images d'un type commun ou de la substance essentielle > et que chaque partie, chaque partie de partie, représente non^ seulement le tout spécial qui la tsontient , maii encore le grand tout qui contient tous les autres... >

« Nous considétt>ns simplement lo nature comme «une production delà toute^putssancq réglée par ube sagesse dont nou^ ne découvrons les lois que par robsenrntion ; mais nous peu»

l6o MÉMOIRES SUK M. CUTIBR.

sons que ces lois ne se rapportent qu'à la couservation et à Tharmonie de l'ensemble ; que , par conséquent , tout doit bien être constitué de manière à concourir à cette conservation et à cette harmonie; mais nous n'apercevons au- ^ cune nécessité d'une échelle des êtres ni d'une

unité de composition , et nous ne croyons pas même à la possibilité d'une apparition successive de formes diverses : car il nous paraît que, dès le principe , la diversité a été nécessaire à cette harmonie et à cette conservation; seuls buts que notre raison puisse apercevoir à l'arrangement du monde. »

Outre le Dictionnaire des Sciences Naturelles , M. Guvier a coopéré à la rédaction d'un autre ouvrage du même genre , le Dictionnaire des Sciences Médicales^ L'article le plus important qu'il y ait inséré est celui intitulé : AnimaL Après y avoir établi que le pouvoir de la volonté ne peut produire que les mouvemens pour lesquels le corps a été destiné, et que, en conséquence y l'énergie des signes qu'elle donne est en proportion avec la plus ou moins grande perfection de l'enveloppe, il passe rapidement en revue les êtres qui remplissent l'intervalle entre l'éponge dont l'animalité ne consiste que

SECONDE PARTIE. ]6l

daos la faculté de la contraction , et le chien ou l'éléphant qui chacun sont doués d'un instinct ayant souvent l'apparence de la raison. ^

Je me bornerai à citer la partie qui concerne les animaux des ordres inférieurs , ayant déjà eu fréquemment , ailleurs , l'occasion de parler de ceux des classes plus élevées : « Un peu au-dessus deè éponges sont les monades et les autres animaux microscopiques d'une substance )iomogène, simple et de formes incertaines , qui se meuvent dans l'eau avec une plus ou moins grande rapidité. Les polypes ne l'emportent sur eux que parce qu'ils ont une Sgure invariable , et quelques membrea idistincts autour de la bouche. Plusieurs d'entre eux, fixés à des masses solides qu'ils produisent eux-mêmes, n'ont d'autres mouvemens que ceux de leurs membres et sont dans l'impossibilité de changer de place. Les étoiles de mer s'élèvent dans l'organisation, parleur canal intestinal qui offre plusieurs ramifia cations. Les échinodermes présentent une enveloppe plus ou moins dure, et des membres nombreux leur servent pour la progression. Parvena à ce point, la forme étoilée disparait, et fait place à la forme symétrique où des parties semblables sont disposées le long d'une ligne ou

l6a MÉMOIKBS SUR M. €UVIER.

d'un axe. Les plas simples en quelque sorte de tous , les vers intestinaux, virent dans les autres animaux: ib n'ont ni membres, ni ccBur, ni vaisseanix sanguit» : leur corps est allongé et quelquefcHS articulé. » Viennent ensuite les insectes, etc., etc.; et le tout se termine par une com^ paraîson entre les plante» et les animaux.

Mous ne devons pas seulement à M. Cuvier la juste appréciation de Linné et de Builon : il existe un autre écrivain célèbre qu'il a fait estimer à sa valeur par ses travaux; et le profond satofr ren* fermé dans les notes jointes à l'édition de JPKûe , publiée par M. Lemaîre, fournit la preuve que M. Cuvier faisait servir ses connaissaûces littéraires aux progrès de la science à laquelle il s'était consacré. Pline a été souvent représenté comn^e nn grand écrivain en histoire naturelle , et ses écrifsoDt long-temps passé pourone source de rensçignemens aitfhewtiqiîes. il paratt cependant qu'il n'était qu'un compilateur habile et qu'il copiait ce que d'autres avaient dit avant kti; sur beaucoup de points il s en rapportait aux bruits vulgaires, et il ne mérite nullement eetfe confiance due au naturaliste quîdécritd'après sesobservations persooneUee. Aîasî , quoiqu'on puisse le croire et l'admirer dans beaucoup de cas, ses

écrits ne doivent être étudiés qu'avec précaution; et c'est QD service important rendu aux lecteurs saas expérience , que d'avoir déterminé les animaux mentionnés par Pline, d'avoir signalé les faits rapportés par lui qui méritent de la confiance , et ceux qui doivent être re jetés.

Je vais maintenant parler d'un ouvrage bien différent de tous ceux qui ont passé jusqu'à présent sous nos yeux , et qui ne forme qu'un très - petit in * douze de quatre - vingt - neuf pages ; mais on peut le comparer à une pierre précieuse qui ne doit rien de son éclat à son volume : ce petit livre tire le sien du sentiment exquis qui y respire à chaque ligne ; il séduit moins parles charmes de l'éloquence, qn'en ce ce qu'il nous fait voir M. Cuvier exposant les préceptes de la morale d'après cette pure lumière qui brille dans le coeur de tous ceux qui la cherchent de bonne foi. Le sujet est la distribution des prix fondés par M. de Monlyon, en faveur des actions vertueuses. Ce philanthrope dans le cours d'une vie employée toute entière à être utile , avait cherché surtout à améliorer le solrt de la classe inférieure, « cette classe pauvre et obscure , dit M. Cuvier , exposée à la misère et aux maladies, soumise à des travaux rudes et

]64 MÉMOIRES SUR M. CCVIER.

pi^DibieSy quelquefois dangereux et malsains^ presque entièrement privée d'éducation et d'instruction; en butte aux séductions dn vice, à l'entraînement des passions » des goûts grossiers, des plaisirs brutaux ; souvent livrée aux mauvais conseils de la faim et du besoin , et qui n'a pour se soutenir contre ces tentations , ni le secours des connaissances acquises, ni l'habitude de la réflexion, ni le désir de l'estime publique, ni l'espérance d'un meilleur sort et de cette aisance que dans les autres conditions on acquiert par le travail et par la bonne conduite. »

M . de Montyon a laissé des legs nombreux aux hôpitaux, et, pensant que le pauvre, trop faible pour travailler en quittant ces asiles^ avait encore besoin d'être aidé , il a destiné une certaine somme à ce dernier usage. Il a en outre affecté des fonds à des prix destinés aux inventeurs de machines utiles à l'agriculture ou aux arts mécaniques; ainsi qu'à tous ceux qui découvriraient des remèdes efficaces contre les maladies qui affligent l'humanité, ou des moyens de diminuer les dangers auxquels sont exposés les ouvriers dans plusieurs professions; un troisième prix a été institué par lui en faveur des livres propres à inculquer au peuple les prip-

cîpes de ta morale et d'uae bonne conduite; enfin il a fondé celui de vertu , uniquement en faveur des classes les plus pauvres. Ce prix se distribue annuellement par l'entremise de l'Académie Française. En iSag, M. €uvier fut chargé^ pour la séance de la Saint-Louis, de faire connaître au public la manière dont les prix avaient été décernés y el le discours qu'il prononça dans cette circonstance, forme le sujet du livre dont \e parle.

Dans l'introduction qui précède l'histoire de ceux qui ont obtenu les prix , l'auteur s'exprime en ces termes : • Faisons-nous d'abord une question: Qu est-ce que la vertu? Un ancien philosophe nous répond : La vertu remarquable , éclatante , est celle qui supporte des peines el des travaux, ou qui s'expose à des dangers pour être utile aux autres , et cela, sans attendre ni vouloir aucune récompense. Il a bien raison de dire que c'est là une vertu remarquable , éclatante; peut-être même est-elle au-dessus de l'humanité: observons seulement que les deux principaux caractères de cette vertu, c'est d'être utile à autrui et de l'être d'une manière dé^ntéressée. Laissons l'antiquité payenne , ouvrons rÉvangile, et cherchons -y la question que nous nous sommes proposée. Voici ce que nous lisons

l66 MÉMOIRES SUR M. CDVIER.

dans le saint livre : a Aimez Dieu par-dessus toutes choses et votre prochain comizie FOus-mème ; la loi et les prophètes sont contenus dans ces deux préceptes. » Ainsi , celui gui aura suivi ces deux préceptes sera vertueux : il aura accompli toute la loi. Or, qù est-ce qu'aimer Dieu? Comment peut-on prouver qu'on Tatme? C'est en se conformant à sa volonté, en faisant ce qu'il ordonne; et la première chose qu'il nous commande , après l'amour que nous lui devons , c'est d'aimer notre prochain comme nous-mème: et notre prochain , ce sont tous les hommes sans distinction ni exception , comme nous l'apprend aussi la parabole du Samaritain. Ce commandement que Dieu nous donne , il a voulu luinstiéme nous en rendre l'exécution facile et agréable , car il a mis dans nos âmes , pour ainsi dire dès notre naissance, l'amour du prochain , une disposition naturelle à aimer nos semblables , à nous réjouir de leur joie , à nous affliger de leurs peines; cette sympathie, cette compassion, ce sentiment si doux que la religion appelle charité, se trouvent dans tous les cœurs qui ne sont pas pervertis et corrompus ; il s'y trouve , mais il n'est pas également développé , également énergique. Nous sentons tous, que nous nous devons les uns aux autres, non«seulement justice,

mais steours , mais aide autaot que nous le pou- Tons. « Ne fais pas k autrai ce que tu De veux pas qu'aiitrai te fasse. — Fais pour autrui ce que tn voudrais qu'autrui (it pour toi. » Voilà des règles bien simples, que les eofaos même coidpreDoent et reconoaissent pour équitables et nécessaires; elles sontle foadeflien tde toute morale; pourquoi oesoo telles pas toujours suivies? C'est qu'on est aveuglé par ses passions , par ses pencfaans, par ses intérêts. Nous disions tout à l'heure que Dieu avait mis en nous lanour de nos semblables; mais il nous a don^ aussi pour notre propre conservation , l'amour de nousmême; oe sentiment ne nous est pas moins naturel que l'autre;. il n'est pas coupable, puisqu'il nous est nécessaire ; il nous enseigne même plusieufS vertus, comme la tempérance qui entretient la sanié, la ptudence qui nous fait éviter les dangers , et le courage qui noBsdonne le moyen d'en sortir. Dieu nous dit d'aimer notre |>roobain comme nous*même , c'est nous dire de nous aimer: mais quand ce sentiment de l'amour de soi devient exclusif, il s'appelle du nom odieux d'égoisme; 4>il nous pousse «^ sacrifier tous les autres à nous, à vouloir nous enrichir de leurs pertes , à les compter pour rien

l68 MÉMOIRES SUR M. GUVIER.

dès qu'il s'agit de nous satisfaire , alors il devient très-coupable puisqu'il nous fait commettre des injustices et des crimes. Il est triste et sot de s'aimer tout seul ; si l'on ne fait rien pour les autres, on ne doit attendre d'eux m reconnaissance » ni amitié, ni secours. « C'est n'être bon à rien , de n'être bon qu'à soi. » L'homme qui étouffe en lui U compassion , et qui n'obéit qu'à l'amour de soi-même , est un être dangereux à la société, qui doit le réprouver et le punir au moins par son mépris. On pourrait dire que presque tout le mal que nous faisons , nous le faisons par égoisme , tandis que la plupart de nos bonnes actions nous sont inspirées par l'amour de nos semblables. Aussi le meilleur système d'éducation serait-il celui qui nous apprendrait à diriger et à restreindre dans de ^stes bornes l'amour de nous-niême, qui tendrait en même temps a développer en nous et à augmenter l'amour des autres , le désir de leur être utile et de leur faire du bien. Et nous voici revenus à M. de Montyon qui a toujours été animé de ce désir, qui a voulu rendre tous les hommes plus sages, meilleurs, plus heureux.

C'est dans cette intention qu'il a fondé le prix de vertUi que l'Académie Française a été chargée

pr lui de déceraer. Voici la dixième année

(ju'elle remplit cette honorable mission

Mais les libéralités de M. de Monthyon, quoique bien grandes, sont limitées: il faut donc choisir entre les personnes présentées, celles qai méritent d'être préférées, et l'on conçoit combien ce choix est difficile et même pénible ; combien il est triste pour les juges de se Toir obligés de comparer, de peser froidement des actions sublimes qui les transportent d'admiration et les pénètrent d'attendrissement. Et d'ailleurs, des hommes peuvent-ils se flatter d'être exempts d'erreur en portant de semblables décisions? Dieu seul est le juge de la vertu , parce que lui seul peut lire dans les cœurs , pénétrer les motifs , connaître les intentions ; mais aussi Dieu seul donne à la vertu sa véritable récompense. Nous pouvons seulement voir les actes extérieurs et en présumer les motifs, que nous devons croire légitimes et purs, quand les actions portent le caractère du désintéressement et de la bonté. »

J'ai tâché , en citant ce morceau, de donner une idée de la beauté de ce modeste petit volume; mais comme l'examen des ouvrages de M. Guvier touche à sa fin , j'extrairai encore de

17a MEMOIRES SUR M. GOVIER.

Frédéric Oberlin , deveaa depuis si célèl>re , eatreprit de les civiliser ; et , pour cet effet: , en habile connaisseur des hommes, il s'altaqua d'abord à leur misère : de ses propres mains il leur donna T^exemple de tons les travaux utiles; armé lui-même d'une pioche , il les guida dans la construction d'une route ; bêchant, labourant avec eux, il leur enseigna la culture de la pomme de teri*e ; il leur fit connaître les bons légumes, les beaux fruits; il leur montra à greffer ; il leur donna de bonnes races de bes» tiaux et de volailles. Leur agriculture une fois perfectionnée , il introduisit différentes industries pour occuper les bras superflus; il leur créa une caisse d'épargnes , et les mit en rapport avec des maisons de commerce des villes voisines. Leur confiance croissant avec leur bien-être , des leçons d'un ordre plus élevé se mêlèrent par degrés à celles-là. Dès l'origine, il s'était fait leur maître d'école, en attendant qu'il en eût formé pour le seconder. Une fois qu'ils aimèrent à lire, tout devint facile; des exemples choisis Vjenant à l'appui des discours et des exemples du pasteur, lessentimens religieux , et avec eux la bienveillance mutuelle , s'insiniïèrent dans les cœurs ; les querelles-, les

délits, les procès mâme disparurent ; s'il naissait quelque contestation , on venait prier Oberlin d'y mettre un terme; en un mot , lorsqu'il fut près de sa fin , cet hooime vénérable put se dire que dans ce canton , autrefois pauvre et dépeuplé y il laissait trois cents familles réglées dans VeuTs mœurs, pieuses et éclairées dans leurs senf imens , jouissant d'une aisance remarquable , et pourvues de tous les moyens de la perpétuer. Une jeune paysanne de l'un de ces villages , à peine âgée de quinze ans^fut si touchée des vertus de cet homme de Dieu, que, bien qu'elle jouît d'un petit patrimoine, elle lui demanda d'entrer à son service , et de prendre part aux œuvres de sa charité. Devenue son aide, son messager, l'ange de toutes ces cabanes , elle y porta sans cesse tous les genres de consolation. Daûs aucune circonstance on n'a mieux vu à quel point le sentiment peut exalter l'intelligence. Cette simple villageoise avait compris son maître et tout ce que ses pensées avaient de plus élevé ; souvent même elle l'étonnait par des idées heureuses auxquelles il n'avait point songé , et qu'il s'empressait de faire entrer dans l'ensemble de ses opérations.' C'est ainsi que , remarquant la difficulté que ces cultivateurs éprouvaient à se

1^4 MÉHOIRBS SUR M. CUTIER.

livrer à la fois à leurs travaux cbampétres et aux soins de veiller sur leurs petits en£ains , elle imagina de rassembler ces enfans en bas âge dans des salles spacieuses , où , pendant que leurs parens vaquaient à leur ouvrage , des conductrices intelligentes les gardaient , les amusaient , et commençaient à leur montrer les lettres et à les exercer à de petits traraùx. C'est de là qu'est venue en Angleterre et en France l'institution de ces salles d'asile , où l'on reçoit et l'on garde les enfans des ouvriers , si souvent abandonnés dans les villes aux vices et aux accidens. L'honneur dVine idée qui a déjà tant fructifié , et qui bientôt sera adoptée partout, est entièrement due à Louise Scbeppler , à cette pauvre paysanne du Ban-de-la-Roobe. Elle j a consacré le peu qu'elle possédait , et de plus sa jeunesse et sa santé. Encore aujourd'hui, quoique avancée en âge , elle réunit autour d'elle , sans rétribution y une centaine d'enfans de trois à sept ans, et leur donne une instruction appropriée à leur âge. Les adultes, grâce à M. Oberlin /n'ont plus de besoins moraux ; mais quelques-uns encore , dans la vieillesse et dans la maladie , éprouvent des besoins physiques , Louise Scbeppler y pourvoit: des bouillons, des remèdes, elle

SECONDB PAUTIE. 1^5

trouve moyen de tout distribuer : leurs besoins pécuniaires même ne sont pas oubliés ; elle a fondé et elle administre un mont-de-piété d une espèce toute particulière , et qui serait bien aossî une inrention admirable , s'il était possible de le mnltiplier comme les salles d'asiles; car il est du très-petit nombre de ceux qui n'uMirpent pas leur nom ; on y prête sans intérêt et sans gage. Lorsque M. Oberlin mou* mt y par vn testament revers de celui d'Eudamidas , il légua Louise Scheppler à ses enfans. Permettez-nous de vous lire quelques lignes de cet acte de dernière volonté ; ces simples paroles d'un maître mourant seront plus éloquentes que tout ce que noos pcrarrions j ajouter :

ce Mes cbers enfans , diMl , je vous lègue ma . « fidèle garde, celle qui vous a élevés, Tinfati- « gable Looise. Elhe a été pour vous garde « soigneuse , mère fidèle , institutrice , tout « absolument : son zèle s'est éteméu plus loin; . « véritable apôtre du Seigneur, elle est allée ' « danâ tons les villages où je l'envoyais assembler « les enfans autour d'elle , les instruire de la a volonté de Dieu , leur apprendre à bhanter de M beaux cantiques y leur montrer les œuvres de « ce Dieu paternel et icHit-pisissant dans la na*

1^6 HÉMOIHES SUR M. CUTIER.

« ture , prier avec eux , et leur communiquer « toutes les instructions qu'elle avait reçues de a moi et de votre excellente mère. Les diffi- « cultes innombrables qu'elle rencontrail dans <c ces saintes occupations en auraient découragé a mille autres; le caractère revècbe des enfans, « leur langage patois, les mauvais chemins, les « les rudes saisons, pierres , eaux, pluies abon- « dantes , vents glacés , grêle , neiges profondes , a rien ne la retenait. Elle a sacrifié son temps et « sa personne au service de Dieu. Jugez , mes « chers enfans , de la dette que vous avez cona tractée envers elle et moi ! Encore une fois , V je vous la lègue ; vous ferez voir, par les soins «c que vous prendrez pour elle , si vous avez du « respect pour la dernière volonté d'un père . « Mais oui !. .. vous remplirez mes voeux; vous cr serez ppur elle , à votre tour, tous ensemble , a et chacun de vous en particulier, ce qu'elle « fut pour vous. »

ce Messieurs et mesdemoiselles Oberlin, fidèles au vœu de leur père , voulurent donner à Louise Scheppler yne part d'enfant; mais rien ne put déterminer cette fille généreuse à réduire le patrimoine déjà si modique, laissé par son maître ; elle demanda seulement la permission

SECONDE PAJITIE. 1^^

d'ajôuler le nom d'Oberlin au sien ; et ceux à qui appartient le droit de porter ce nom honorable ont cru l'honorer encore en le partageant ainsi. »

Un des devoirs imposés à M. Cuvier par sa place de secrétaire de l'Académie des Sciences, était de lire -en séance publique Téloge des membres de ce corps que la mort avait enlevés. Comme ses attributions particulières ne s'étendaient pas aux sciences de calcul , l'éloge des savans qui y avaient consacré leur vie était dévolu à l'autre secrétaire ; tous ceux composés par M. Cuvier ont été recueillis à différentes époques et publiés successivement. Avant d'y jeter up coup d'œil , je donnerai quelques détails sur la manière dont il les prononçait. Dans la conversation ordinaire, on pouvait remarquer chez M. Cuvier un léger reste de l'accent de Montbéliard ; mais cet accent disparaissait complètement Ivsqu'il lisait ou parlait en public. Sa voix parvenait sans effort à l'oreille de tous ses auditeurs , et sa prononciation était remarquablement claire et distincte^ sans rien avoir d'affecté; de sorte que les étrangers le comprenaient plus facilement que la plupart des autres orateurs français. Son débit était toujours ac-

1^8 MÉMOIRES. SUR M. CDftBR.

compagne d'un air de conviction, d un certaiit jeu de physionomie qui s'emparaient de Tame de ses auditeurs , et leur faisaient éprouver tour à tour les sentiuiens qu'il voulait leur inspirer. Il n'avait recours à aucun moyen déclamatoire ou théâtral pour fixer l'attention ; mais le son mélodieux de sa voix , l'élégance de ses expressions f et je ne sais quelle grâce naturelle , donnaient du charme à ses moindres phrases. Ces dernières qualités oratoires étaient d'autant plus remarquables y que l'emphase était à la mode dans les discours académiques lorsque M. Cuvier commença sa carrière , et que c'était en quelque sorte créer une nouvelle école que de revenir au naturel .

Je reviens maintenant à l'analyse desJEloges; ils forment trois volumes in-K>ctavo : et comme * il en çxiste plusieurs qui n'ont été imprimés que pour les membres de llnstitut., il est k espérer qu'avant peu il en paraîtra un quatrième volume. Le premier contient, en tète des Eloges, des «Réflexions snr les progrès de la science et son influence sur la société , » qui furent lues à la première séance annueNe des quatre Académies. Je m'y arrêterai un instant pour en citer un passage éloquent, oà l'homme est dépeint depuis

sa première condition misénible et précaire jusqu'à Tétai de puissance auquel il est parvenu aujourd'hui ; ce morceau offre un exemple de cette- clarté soudaine et brillante que jetait M. Cuvier dans Teiposition des vérités importantes qu*il présentait à ses auditeurs.

t Jeté faible et nu à la surface du globe, lliomme paraissait créé pour une destruction inévitable ; les maux l'assaillaient de toutes parts; les remèdes lui restaient cachés; mats il avait reçu le génie pour les découvrir. Les pre* miers sauvages cueillirent dans les forêts quelques fruits nourriciers , quelques racines salutaires, et subvinrent ainsi à leurs premiers be-* soins ; les premiers pâtres s'aperçurent que les astres suivent une marche réglée , et s'en servirent pour diriger leurs courses k travers les plaines du désert. Telle fut l'origine des sciences mathématiques et celle des sciences physiques. Une fois assuré qu'il pouvait combattre la nature par elle-même , le génie ne se reposa plus ; il répia sans relâche ; sans cesse il fit sur elle de ttourelles conqoêtes,- toutes marquées par quelque amélioration dans Tétât des • peuples. Se succédant dès-lors sans interruption , des espritâ méditatifs, dépositaires fidèles des doctrines acquises , conslamoMuit ov^cupés de tes lier, de

l8o MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

les yiyifier les unes par les autres , nous ont coo' duitSf en moins de quarante siècles, des premiers essais de ces observations agrestes aux profonds calculs de Newlon et de Laplace, aux énumérations savantes de Linnaeus et de Jussieu. Ce précieux héritage , toujours accru , porté de la Ghaldée en Egypte , de TÉgypté dans )a Grèce , caché pendant les siècles de malheurs et de ténèbres y recouvré à des époques plus heureuses j inégalement répandu parmi les peupies de l'Europe 9 a été sqivi partout de la richesse et du pouvoir; les nations qui l'ont recueilli sont devenues lés maîtresses du monde ; celles qui l'ont négligé sont tombées dans la faiblesse et dans l'obscurité. •

Le premier éloge , qui fut lu le 5 avril iSoo, est celui du vénérable Daubenton, qui , né dans la même ville que Buffon et choisi par lui pour collaborateur dans ses travaux scientifiques, devint bientôt son collègue au Jardin des Plantes. M. Guvier explique les motifs de ce choix, et nous dépeint Buffon ce comme un homme d'une fortune indépendante , que les agrémens du corps et de l'esprit , un goût violent pour les plaisirs, semblaient destiner à toute autre carrière que celle des sciences , et qui s'y trouvait cependant sans cesse ramené par ce

SECONDB PARTIE. l8l

penchant irrésistibJe ^ indice presque assuré de talens extraordinaires. Long-temps incertain de l'objet auquel il appliquerait son génie , Buffon essaya de différentes carrières, et se détermina enfin pour l'histoire naturelle. Il en nresura d'abord toute l'étendue, il aperçut d'un coup d'œil ce qu'il y avait à faire , ce qu'il était en son pouvoir de faire , et ce qui exigeait des secours étrangers. »

Je voudrais pouvoir citer ce que dit M^ Guvier de son illustre prédécesseur ; mais tout ce que je peux faire ici est d'indiquer, les traits sail* lans de chacun de ces éloges, afin de donner une idée de leur nature, de leur variété et de leurperfection. Continuant de parler de Buffon, M. Cuvier ajoute que , doué de l'imagination la pins ardente, et d'un talent d'écrire égal à cette imagination , embrassant par l'activité de la pensée les lois qui tiennent enéhainées toutes les parties de la nature en un système unique, il lui fallait quelqu'un pour étudier les détails , quelqu'un qui eût reçu en partage la faculté d'une investigation patiente , une justesse d'esprit et un calme qui servissent de contrepoids à son ardeur ; quelqu'un enfin dévoué comme lui & la science , mais en même temps assez mo-

l8:a MÉMOIRBS sur m. GUVIER.

deste pour se contenter d'un rôle secondaire , et lui laisser la (Possession entière de la brillante renommée qu'il ambitionnait. Il trouva toutes ces conditions réunies dans le compagnon des jeux de son enfance, dans Daubenton. Il existait au physique et au moral , entre les deux amis, le contraste le plus frappant; chacun d'eux semblait avoir reçu précisément les qualités propres à tempérer celles de l'autre par leur opposition. Bufibn d'un naturel impérieux, avide en tout d'une jouissance prompte, semblait ▼ouloir deviner la vérité et non l'observer. Son imagination venait à chaque instant se .placer entre la nature et lui, et son éloquence semblait s'exeroer contre sa raison, avant de s'employer à entraîner celle des autres. Daubenl€in,d'un tenapérameut faible , d'une modération qu'il devait à la nature autant qu'à sa propre sagesse , portait dans toutes ses recTherches la circonspectioa la plus scrupuleuse; il n'affirmait que ce qu'il avait vu et touché ; bien éloigné de vouloir persuader par d'autres moyens que par l'évidence même , il écartait avec soin de ses discours et de ses écrits toute image, toute expression propre à séduire. D'une patience inaltérable, jamaisil ne souffrait d'un retard ; il recommençait le même travail

SSGONOE PARTIE. l83

jusqu'à ce qu'il eût réussi à son gré ; et par une méthode trop rare peut-être parmi les hommes occupés de sciences réelles , toutes les ressources de son esprit semblaient s'unir pour imposer silence à son imagination. Lorsque Buffon l'attacha au Jardin des Plantes , il crut n avoir pris qu'un aide laborieux , qui lui aplanirait les difficultés de la route ; mais il trouva davantage ; car Daubenton fut un guide fidèle , qui lui en indiquait les écarts et les précipices. Cent fois le sourire piquant qui échappait à Daubenton lorsqu'il concevait du doute , fit revenir Buffon de ses premières idées. Cent fois un de ces mots que son ami savait si bien placer, l'arrêta dans sa marche précipitée; et la sagesse de l'un s'alliant à la force de l'autre , parvint à donner à V Histoire des quadrupèdes^ la seule qui soit commune aux deux auteurs , cette perfection qui en fait , sinon la plus intéressante de celles qui entrent dans la grande Histoire naturelle de Buffon^ du moins celle qui est le plus exempte d'erreurs , et qui restera le plus lopg-temps claîssique pour les naturalistes. Daubenton fut nommii démonstrateur du Cabinet d'histoire naturelle; et ses appointemens» qui n'étaient d abord que de cinq cents francs ,

l84 MÉMOIRES SUR M. GUVIER.

furent augmentés par degrés jusqu'à quatre mille francs. Buffon lui donna un logement , et ne négligea rien pour lui assurer l'aisance nécessaire à tout homme de lettres et è tout savant qui ne veut s'occuper que de la science. Daubenton , de son côté , se livra sans interruption aux travaux propres à seconder les vues de son bienfaiteur, et il érigea en même temps un monument à sa propre gloire Avant lui, le Muséum d'histoire naturelle n^était qu'un simple droguier et ne contenait , à proprement parler, que les rares coquilles rassemblées par Tournefort, qui avaient servi à amuser les premières années de Louis XY. En peu d'années, il changea totalement de face. Les minéraux, les bois, les fruits, les coquilles, furent réunis de toutes parts et exposés dans le plus bel ordre. On s'occupa de rechercher les moyens de conserver les cojrps organisés : les dépouilles inanimées de$ quadrupèdes et des oiseaux reprirent les apparences de la vie, et présentèrent à l'observateur les moindres détails de leurs caractères^ en même temps qu'elles firent l'étonnement des curieux par la variété de leurs formes et l'éclat de leurs couleurs. Daubenlon appuyé par BuBbn , et profitait du crédit de son ami près du gouverne-

SECONDE PARTIE. l85

ment, conçut et exécuta un plan plus vaste.

Aucune des productions de la nature ne fut écartée de son temple ; il fit exécuter ce grand nombre de préparations anatomiques , qui , pour être moins agréables à Tœil du vulgaire , n'en sont que plus utiles à Tbomme qui ne veut

pas arrêter ses rehercbes à l'extérieur des êtres créés, et qui tâche de rendre Thistoire naturelle une science philosophique en lui faisant expliquer aussi les phénomènes qu'elle décrit. L'étude et l'arrangement de ces trésors étaient devenus pour Daubenton une véritable passion ; il s'enfermait pendant des journées entières dans le cabinet ; il y retournait de mille manières les objets qu'il y avait rassemblés; il es* sayait tons les ordres possibles jusqu'à ce qu'il eût trouvé celui qui ne choquait ni l'œil ni les rapports naturels. Ainsi , c'est principalement à Daubenton que la France est redevable de ce temple si digne de la déesse à laquelle il est consacré, et où l'on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, de l'étonnante fécondité de la nature qui a produit tant d^êtres divers , ou de l'opiniâtre patience de l'hotume qui a su ressusciter

tous ces êtres, les nommer, les classer, en assi-

l86 MÉMOIRBS SUR' m: CUVIEK.

gner les rapports « ea décrire les parties ^ en signaler les propriétés (i).

Le second monument , aussi glorieux ponr sa mémoire, qu'ait laissé Daubenton , est la description du Muséum , quoique des circonstances raient empêché de pousser cette description plus loin que les quadrupèdes. Réaumur, qui tenait alors le sceptre de l'histoire naturelle « et dont les Mémoires sur les insectes joignent à la clarté et à l'élégance l'intérêt le plus vif , ne vit pas sans quelque chagrin la renommée chaque jour croissante des deux grands naturalistes , et attaqua non-seulement Buffbn , mais Daubenton qu'il considérait comme le soutien de son brillant rival. L'Académie fut quelquefois témoin

(i) Go ne peut lire cet Eloge sans en appliquer une partie à Tauleur lai-mèiDe, qui parait Tavoir écrit tans soupçonna cette ressemblance. Lorsque M. Cuvier parlait ainsi de Danbentcm , il s'avançait à grands pas dans la carrière des sciences , et pour Toir oombien il le surpassa , il suffit de jeter un coup d'oeil sur le Muséum tel qn*U Ta laissé à sa mort. Eien n'est plus difficile , au dire de tons ceux qui l'ont entrepris , que d'éorire l'éloge da M. Cuvier ; ne suHiraiti'il pas pour cela de faire yn choix parmi oeux qu'il a «pro-

nonces à l'Institut? ce serait le louer de la manière la plus juste et la plus convenable que de lui appliquer les éloges qu'il donnait avec tant de sincérité et de plaisir à ses collègues»

SlîCONDE PÂBTIE. 1 87

de ces querelles, et Bufibn se vit obligé d'emplojer 8OÛ crédit auprès de madame de Pompa* dour pour soutenir son ami , et pour le faire arriver aux degrés supérieurs qui étaient dus à ses travaux. Enfin les insinuations de leurs ennemis communs semblèrent produire leur effet , et Bufibn fit paraître une édition dç VHistoire naturelle en treize volumes in-douze^ dont il retrancha non^-seulement la partie anatomique, mais encore les descriptions de l'extérieur des animaux^ il se détermina en outre à paraître seul dans ce qu'il publia depuis , tant sur les oiseaux que sur l'es minéraux. Outre l'affront , Daubenton essuyait par là une perte considérable; il aurait pu plaider, car l'entreprise de l'Histoire naturelle avait été concertée en commun ; mais pour cela il aurait fallu se brouiller avec l'inf endant du Jardin du Roi ; il aurait fallu quitter ce Cabinet qu'il avait créé « et auquel il tenait comme à la vie. Il oublia l'afiront et la perte y et continua de travailler, consolé par les regrets que témoignèrent tous les naturalistes lorsqu'ils virent paraître le commencement de VHistoire des oiseaux sans être accompagnée de ses descriptions exactes. Il oublia même tellement les petites injustices de son ancien ami ,

l88 MÉMOIKES SUR M. GOVIER.

qu'il contribua depuis à plusieurs parties de VHistoire naturelle , quoique son nom n'y fût plus attaché. Leur intimité se rétablit même entièrement et se conserva jusqu'à la mort de Buffbn.

Les travaux de Daubenton ne se bornèrent pas à l'histoire naturelle proprement dite ; il fit de nombreux efforts pour améliorer les laines de la France , et obtint par là une popularité qui lui fut très-utile auprès d'une assemblée qui se nommait la section des Sans-Culottes.

Un certificat de civisme était nécessaire pour sa sûreté personnelle à cette époque orageuse; un professeur y un académicien eût eu de la peine à l'obtenir; on le présenta sous le titre de berger, et ce fut le berger Daubenton qui obtint le certificat nécessaire pour le savant. Ce document curieux -existe encore.

En 1773, Daubenton obtint qu'une des chaires de médecine pratique du collège de France sefait changée en une chaire d'histoire naturelle , et se chargea, en 1795., de la remplir. C'était un spectacle touchant de voir ce vieillard entouré de ses disciples qui recueillaient avec une attention religieuse ses paroles dont leur vénération semblait faire autant d'oracles ; d'entendre sa voix faible* et

tremblante se ranimer, reprendre de la Ibrce et de I énergie lorsqu'il s'agissait de leur inculquer quelques-uns de ces grands principes qui sont le résultat des méditations du génie , ou seulement de développer quelques vérités importantes. Il Oubliait ses années et sa faiblesse lorsqu'il s'agissait d'être utile aux jeunes gens ou de remplir ses devoirs. Un de ses collègues lui ayant offert, lorsqu'il fut nommé sénateur, de le soulager dans son enseignement : «Mon ami, lui répondit-il, je ne puis être mieux remplacé que par vous : lorsque l'âge me forcera à renoncer à mes fonctions , soyez certain que je vous en chargerai. » Il avait alors quatre-vingt-trois ans. Nommé membre du Sénat, il voulut remplir ses nouveaux devoirs, comme il avait rempli ceux de toute sa vie :

il fut obligé de faire quelques changemens au

régime qui l'avait conduit à un âge aussi avancé. La saison était rigoureuse. La première fois qu'il assista aux séances du corps qui venait de l'élire , il fut frappé d'apoplexie, et tomba sans connaissance dans les bras de ses collègues.

Les secours les plus prompts ne purent lui rendre le sentiment que pour quelques instans, pendant lesquels il se montra tel qu'il avait

igo MÉMOIRES SUR M. CtVIEK.

. toujours été ; observateur tranquille de la nature, il tâtait avec ses doigts» qui étaient restés sensibles, les diverses parties de son corps, et indiquait aux assistans les progrès de la paralysie. Il mourut âgé de quatre-vingt-quatre ans sans avoir souffert , de manière que Ion -peut dire qu'il a atteint au bonheur, sinon le plus éclatant) du moins le plus parfait et le moins mélangé , qu'il ait été permis à l'bomme d^espérer.

Quoique je me sois bornée à donner une analyse générale de cet éloge, je m'y suis arrêtée plus long-temps qu'il ne conviendrait de le faire pour les autres. Deux raisons m'ont engagée k agir ainsi : Tune est que cette production est une des premières que M. Guvier ait prononcées en présence de l'Empereur, sur qui elle fit une vive impression. La manière naturelle dont elle était écrite , et dont elle fut lue , produisit le plus heureux effet au milieu del'affecta» tion générale de l'époque, et ce fui à celte occasion que M. Dupont de Nemours, célèbre par ses mots piquans, s'écria : « Enfin, nous avons un secrétaire qui sait lire et écrire. » L'autre est que cet Eloge offre une nouvelle preuve de

* l'excellence innée du jugement de M. Cuvier.

SECONDA PARTIE. igi

Ce n'est pas l'ouvrage d'un homme donr la raison a été mûrie par de longues années d'étude, dont l'impartialité est le fruit de l'expérience qu'apporte le temps ; il a été composé dans le feu de la jeunesse , à cette époque de la yie où nous nous lÎTrons si facilement aux opinions qi]i nous séduisent , où le désir de faire parade de nos talens , noua engage à nous arrêter sur lec^ imperfections d'autrui, où en6n la renommée que.nous poursuivons avec ardeur, nous excite à parler de nous et à faire allusion à nos propres travaux. Rien de tout cela ne perce dans l'éloge de Daubentôn, non plus que dans les autres écrits biographiques de M; Cnvier ; on y voit seijdement le désir de faire valoir ses prédécesseurs, de mpntrer l'influence que leurs travaux auront probablement sur l'avenir de la science i cet amour de la justice qoi ne sjgnale les erreurs que pour en préserver ceux qui suivent la même carrière , qui dévoile à regret les fautes commises et recherche toutes lés circonstances qui peuvent les faire excuser ; cette bienv«Uance du cœur qui saisit avec empressement l'occasion de louer; en un mot, ces éloges sont dignes de cette célébrité qu'ont si justement acquise les écrivains biographiques de la France.

19^ MÉMOIRES SUR M. CUViER.

Une courte analyse suffira. pour les autres ëloges de M. Guvier; mais je crois nécessaire de les mentionner tous y pour montrer la yariété des sujets qu'ils traitent , et d'en citer quelque passage, quand l'occasion s'en présentera, non que le style en soit supérieur à celui des autres ouvrages de M. Guvier, mais parce qu'il réunit à la beauté de l'expression , tout ce qui peut exciter l'intérêt M. Lemonnier, l'objet du second éloge , était premier médecin de Louis XYI et botaniste; il employa la plus grande partie de sa vie à introduire en France des plantes et des arbres utiles; il donnait gratuitement des soins aux pauvres, et quand son infortuné souverain fut arrêté, il continua courageusement de le visiter dans sa prison ; ruiné par la révolution, il établit, pour se procurer le nécessaire, une boutique d'herboriste où il mourut à l'âge de qpatre-vingt-deux ans, soigné par ses nièces avec le dévouement le plus infatigable , et entouré de ses amis qui regardaient la profession à laquelle il avait demandé une existence indépendante, comme un surcroît d'honneur pour sa vieillesse.

M. L'Héritier était aussi un botaniste , mais d'une autre espèce , car il était partisan déclaré

SECONDE PARTIE. IQO

du système el de la nomenclalure de Liane. Vjie anecdote curieuse rapportée dans son Éloge, montre à la fois son caractère et les rapports qu'il eut avec TAngleterre: Cherchant sans cesse de nou?elles acquisitions pour sa science favorite , et avide de connaître les plantes exotiques, il apprit que Dombey venait d'arriver du Pérou et du Chili avec d'immenses collections , et qu'il désirait publier ses découvertes, mais sans pouvoir trouver les fonds nécessaires pour cette entreprise. L'Héritier obtint de Dombey qu'il lui remettrait ses herbiers et recevrait en dédommagement une pension annuelle ; à partir de ce moment son zèle ne connut plus de bornes : des peintres et des graveurs fureiTt mandés, et déjà l'ouvrage était fort avancé, quand il apprit que les.savans espagnols qui avaient accompagné Dombey, demandaient au gouvememeot français que ses recherches ne parussent point avant les leurs et d'en arrêter Ja publication. L'Héritier sachant que l'ordre devait lui être signifié le lendemain , ne consulte que son ami Broussonet , envoie chercher

vingt à trente layetiers, et la nuit se passe à

faire des caisses , Lui , sa femme , Brou&sonet et Redouté, emballent l'herbier, et dès le

1^4 ]if^M011iE8 SUR M. GUTIKIi.

inalin, il p«rt eo poste ayec son trésor pour Calais; il n*est traaquilU que lorsqu'il aAoQcli(j le. soi de TAdgleèerre. Il passa qoUize ipoja à Loadres daa3. la retraite la plus absoloi^ , el Cul cfaartté de l'accueil bienveillant <|u'il y reiçut La bibliothèque et les collections de sir Joseph Banks ^ l'herbier de Linné acheté pas le doctenr Smith, ceux de tous les botanistes aoglaisyfiicept mis à sa disposition ^ el il réussii à.terminer son ouvrage* La ploparl des rplanches furent complétées à tson rretopr en Fnaoce; mais les cir* constances politiques , el; lesfbactiojas qu'il fut appelé^ remplir, nelpi permirjantpasde publif i: son manuscrili II appoota dans l'acoompliasement de ses devoirs de mtagistrat le m^qie a^le et la même activité unis à une mre sévétitéde conscie^noe; mais ni spsi v^i^tuà publiques» ni ses veKus privées, né pui*ent le préfier^CM»; des coups d'un assassin. Etant un soir sofU (art tard de llnstitut, il fut. ttouvé, le^ lendemain., à quelques pas de satmaiMà, égoi^é dd plusieurs coups de sbbre. »

-M. Gilbert était renommé surtout pour ses connaissances en ajgniculturé , et fut envoyé et^ Espagne par le gouvernenlent français pour y chercher cea belles races de mouloaa aiixquelles

SiKGOlNOlt PARTH. 195

I^ABgletern doit de si grandes amélioratioas dans ses. laines. Va seul trait suffira pour faire <:onnai|yre le caractère de cet excellent homme : un ,de ses^aotris' étant devenu suspect et ayant ét^ incarcéaé pendant Ut rérolotion , en 1 793 » Gilbert porta chaque mois à la femme de cet ami> la moitié de. ses propres appointemens ^ Im iaissaot croire que c'étaient ceux de son mariy .afin qu^elle ne se doutât pas de sa desti- IjdtiQn et qu elle ne cmiQÛt point toute retendue du dacger qu'il courait. M. Gilbert, plein d'espoir» partit avec une sorte de transport pour sa 9iîssion en Espagne » ne prévoyant guère les obsjtades et. les chagrins qui I attendaient. Mal ^qutenn^ et quelquefois m6me entièrement oublié par son goovernemeot, il fut pendant deux ans dans rimpossibilité de faire les achats proîetés, et enfin 41 se vit obligé d'engager son p9N>pre patrimoine pour se tirer des cruels embarras, ou L'avait mis sa confiance en ceuxjqui Valaient envoyé. Il se flattait , en partant , d'avoir tout iait en trois mois : mais après deux ana de: traverses^ de Citigqes incroyables, de contrariétés de tout gCDrCy et même d'humiliations., le troupeau qu'il était parvenu à rassembler n'était que le. tiers de ce qu'il aurait dû être. Ses forces coiporelles cédèrent enfin à

196 mAmoires sor m. gutier.

toutes ce» souffrances, et il fut emporte par une fièrre maligne après neuf jours de maladie.

D'Arcet , l'ami intime de Montesquieu , son collaborateur pour la réunion et l'arrangement des immenses matériaux qui servirent à composer FEsprit des lois , et précepteur du jeune Montesquieu , ne perdit jamais de vue la chimie au milieu de ces devoirs multipliés, et fut le créateur et le propagateur des perfectionnemens nombreux qu'a éprouvés la fabrication de la porcelaine en France.

L'histoire de Priestley est trop connue pour qu'il soit nécessaire que je l'expose ici en détail ; mais comme son Eloge est un des plus beaux monumens qui soit sorti de la plume de M. Cuvier, je citerai le passage suivant où tl parle des travaux de ce grand chimiste :

« Pnestley , comblé de gloire , s'étonnait modestement de son bonheur, et de cette multitude de beaux faits que la nature semblait n'avoir voulu révéler qu'à lui seul. Il oubliait que ces faveurs n'étaient pas gratuites, et que, si elle s'était si bien expliquée , c'est qu'il avait su l'y contraindre par une persévérance infatigable à l'interroger, et par mille moyens ingénieux de lui arracher des réponses.

« Les autres cachent soigneusement ce qu'ils*

SECONDE PABTIK. T97

doivent au hasard ; Priestley semble lui vouloir tout accorder; il remarque avec une candeur unique combien de fois il en fut servi sans s'en apercevoir, combien de fois il posséda des substances nouvelles sans les distinguer ; et jamais il ne dissimula les vues erronées qui le dirigèrent quelquefois , et dont il ne fut désabusé que par Texpérience. Ces aveux firent honneur à sa modestie sans désarmer la jalousie. Ceux à qui leurs rues et leufs méthodes n'avaient jamais rien fait découvrir, l'appelaient un simple faiseur d'expériences , sans méthode et sans vues. « Il n'est pas étonnant , ajoutaient-ils , que dads « tant d'essais et de combinaisons, il s'en trouve « quelques-uns d'heureux. » Mais les véritables physiciens ne furent point dopes de ces critiques intéressées. »

Il existe un autre passage où M. Cuvier, en prenant la défense de Priestley, fait preuve de tant de franchise et de loyauté, qu'on me pardonnera sans peine de le citer également :

«r Me voici arrivé , Messieurs , à la partie pénible de ma tâche. Vous venez de voir Priestley marchant, de succès en succès dans l'étude des sciences humaines, auxquelles il ne consacra cependant que quelques momens de loisir. Il

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