‹ Mémoires du baron Georges CuvierChapitre 40 sur 53 · QUATRIÈME PARTIE. 3o · texte numérisé non relu

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et la conduisait à cette table alors si heureuse où chacun prenait place à leurs côtés. M. Frédéric Guvier, son fils, et très-souvent un ou deux amis intimes , que le hasard avait amenés , augmentaient le nombre des convives; et alors commençait la conversation la plus intéressante. En rentrant au salon , M. Guvier y restait quel* quefois une heure avant de se retirer dans son cabinet, ou de sortir pour des visites. D'autres fois il apportait quelques vieux livres qu'il avait achetés sur les quais , et , après s'être applaudi de son marché , il nous en lisait quelques pas<^ sages; ou, priant l'un des assistans de lire à sa place , il en comparait les différentes éditions. A une époque plus récente , lorsque les journaux publiaient quelque lettre de M. Champol-lion, alors, en Egypte , il' nous faisait asseoir au* tour d'une table sur laquelle étaient étalés quel* ques volunles du grand ouvrage sur l'Egypte , et vérifiait une à une toutes les descriptions du savant antiquaire. Jamais il ne se lassait de ces sortes de recherches; mais j'avoue que quelquefois nous souhaitions que le bruit d'une voiture , en annonçant une visite , vînt interrompre cette occupation. Sa soif de connaissances n'avait point de bornes ; les découvertes et les entreprises des

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aulres pays excitaieat vivement son intérêt. Lors de 1 accident arrivé au tunneleous )a Tamiae, chaque lettre que m'écrivait sa belle-fille contenait de sa part des questions à ce sujet ; il en était de même pour les voitures à vapeur, les chemins de ter, les ponts suspendus , et en général pour tous les établissemens publics ; il lisait ou se faisait lire le récit des essais qui avaient été faits pour perfectionner chacune de ces entreprises ; de sorte que , lorsqu'il recevait la visite d'un habitant du pays où' elles avaient lieu, il se trouvait à même de lui en parler avec une connaissance approfondie de la matière. Causant un jour avec un employé supérieur de l'un de nos établissemens nationaux , après avoir exposé les dépenses du Jardin des Plantes, il lui énuméra, à une fraction près , et à la grande surprise de l'interlocuteur, celles du Muséum Britannique. Rester oisif un seul instant lui étadt impossible; un jour qu'il posait pour le portrait qui se trouve en tête de l'édition in-quarto de son Discours sur les révolutions du globe , mademoiselle Duvaucel lui lisait les At^eniures de NigeL Il avait près de lui une carte de Londres , sur laquelle il suivait toutes les courses du héros ; et le sourire que faisait souvent naître sur ses

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lèvres le latin du roi Jacques , donnait à sa physionomie l'expression que désirait le peintre; mais malheureusement lé graveur n'a pas su la rendre , et ce portrait , tel qu'il a été publié , est loin d'être ressemblant.

Changer d'occupation était un délassement pour M. Guvier; le plus effi(5ace de tous était peut-être la conversation ; mais il en avait encore un autre , qui était de s'étendre sur un sofa, de mettre ses yeux à l'abri de la lumière , et d'écouter la lecture que lui faisaient sa femme ou ses filles et quelquefois M. Laurillard. C'est par ces lectures du soir, car elles n'avaient lieu que lorsqu'il était fatigué de travailler, qu'il se te* nait au courant de la littérature de tous les pays ; personne n'en avait une idée plus juste que lui , car il la regardait comme le tableau de l'esprit humain , et il jugeait du degré de civilisation de chaque pays par les ouvrages qu'il avait produits. Cette habitude de terminer ainsi la journée, lui offrait , en outre , l'avantage de (Calmer l'excitation qu'avait éprouvée son esprit pendant le jour , et le préparait à ce paisible repos qui lui était nécessaire pour ses travaux du lendemain. Comment son sommeil n'aurait-il pas été paisible, lorsqu'il avait consacré tous ses

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momens aux devoirs les plus importans qui puissent remplir la vie de l'homme ?

Personne n'était pfus sensible que lui aux soins de l'amilié , mais personne aussi ne ressentait plus vivement l'ingratitude; il ensouffraîl d'autant plus qu'il cherchait avec plus d'empressement roccasion de rendre service; des étii< dians eux-mêmes m'ont dit qu'il avait été jusqu'au fond de leurs retraites leur offrir ses conseils, sa protection et des secours pécuniaires. Souvent ses amis taxaient d'imprudence l'excès de sa générosité; mais il se contentait de leur répondre : « Ne me grondes pas ; î'achèterai quelques livres de moins cette année. » On m'a cité plus d'une occasion où sa bourse avait été ouverte j non-seulement pour l'avantage de la science, mais encore à des exilés qui s'étaient réfugiés en France pour échapper aux persécutions qui les attendaient dans leur patrie ; je me tairai sur ces traits gé* néreux , car malgré mon désir de faire connaître toutes les vertus de M, Guvier , jç dois respecter le caractère sacré du malheur.

Un des traits les plus remarquables da ca-ractère de M. Guvier , était une aversion déoi*» dée pour la médisance; non-seulement il s'en

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absicnait soigneusement lui-même, mais il la réprouvait avec sévéritë dans son iotérieur, et la malice la plus spirituelle ne pouvait trouver grâce à s^s yeux. Un jour que je répétais en sa présence quelques observations piquantes faites par une personne célèbre par son esprit et ses talenSyobservations qui m'avaient beaucoup divertie, et que je citais sans comprendre le senscaché qu'elles renfermaient , je vis aussitôt M. Cuvier prendre un air grave et sérieux dont je fus alarmée; il m'avertitd'une manière en quelque sorte solennelle, de prendre garde aux fausses impressioYis que j'avais reçues i puis, craignant de m 'avoir affligée , il exprima , avec cette bienveillance qui lui était si naturelle, le regret sincère que la vraie bonté et les connaissances supérieures de l'homme que je citais, fussent trop souvent obscurcies par le plaisir de dire un mot piquant , et d'amuser une société plus sensible à la malice qu'à la raison

Une autre grande qualité, je devrais dire une vertu, que possédait encore M. Cnvier, était l'absence complète de toute espèce de vanité et de susceptibilité y d'où résultait l'égalité d'humeur et la bienveillance qu'il apportait dans toutes les relations sociales. Qu'il eût des pré-

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férences, et que ces préféreaces naquissent quelquefois d'uae première entrevue,^ on ne peut le ' nier : il n'est personne, en effet, qui , doué d'une aine sensible et ardente y.piiisse éviter ces impressions soudaines; mais le sentiment opposé se bornait chex lui à éviter les relations avec la personne pour qui il réprouvait, sans jamais l'engager à lui nuire. Les contradictions même qu'il avait éprouvées dans sa carrière publique n'avaient laissé dans son cœur aucune amertume contre ses adversaires , il les attribuait plutôt à l'erreur de leur esprit qu'à un sentiment d'inimitié, et il disait en parlant d'eux : « Ils sont plus à plaindre qu'à biftmer, car ils ne savent ce qu'ils font. » Personne ne savait mieux que lui adoucir un refus. Pendant Tun de mes séjours dans sa famille, une personne désirant vivement obtenir sa protection , qui pouvait lui être très-utile pour arriver à un emploi public , me pria d!intervenir en sa faveur auprès de mon illustre hôte. Je sentis qye je n'avais pas ce droit, et je fis part de mon embarras à madame Cuvier, en lui témoignant en même temps combien j'étais peinée qu'on eût ainsi abusé de ma présence chex elle. M. Cuvier ayant eu connaissance de mes

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scrapales , me chargea de répondre au eolliciteur qu'il ne permettait jamais aux femmes de se mêler d'aJOTaires : ce cependant , ajouta • t-il 9 dites è votre protégé que s'il désire me ▼oir et me demander mon ayis, je le recevrai avec plaisir. » Il voulait évidemment m'épargner le regret de porter un brusque refus à une personne pour qui je pouvais avoir de Teslime.

Les soirées de M. Cuvier, qui avaient lieu tous les samedis y étaient les plus intéressantes de Paris. Là paraissaient tour-à-tour les savans , les hommes distingués de toutes les nations et de tout âge; tous les systèmes, toutes les opinions étaient également reçus. Le maître de la maison accueillait, encourageait chacun , montrait les plus grands égards à ceux qui étaient réellement dignes de cette distinction , invitait les jeunes gens ,yet les plus timides ^ à prendre part à la conversation , et s'efforçait de faire valoir chacun suivant ses mérites. Rien n'était banni de ce cercle , hormis l'envie , la jalousie et la médisance ; l'Europe entière y avait ses représen tans. Y fttre admis c'était contempler l'intelligence humaine dans toute sa splendeur, et l'étranger s'étonnait de se trouver en pré-

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seocedes hommes les plus célèbres de l'Europe, et de causer familièrement avec des princes ^ des pairs, des diplomates, des savans, et le grand homme loi-même, qui les recevait, ainsi que le jeune étudiant du cinquième étage de Thôtel ▼oisin , avec la même urbanité. Peu lui importait la direction qu'ils eussent donnée à leurs talens; peu lui importait leur fortune ou leur famille. Au-dessus de toute jalousie nationale , il respectait également tout ce qui était digne ji'admiration. Il faisait des questions dans le but de s'instruire, comme s'il eût été un simple étudiant ; il était heureux lorsqu'il rencontrait un Écossais qui parlât la langue celtique ; il interrogeait chacun sur les usages et les institutions de sa patrie ; il conversait avec un /uriscoûsulte anglais comme si lui-même eût étudié cette profession en Angleterre. Il connaissait les progrès de l'instruction publique chez tous les peuples civilisés ; au voyageur il adressait une foule de questions relatives à la partie du monde où il avait porté ses pas ; en un mot , pensant que chacun était à même de donner quelques ren* seigbemens utiles , il en obtenait des plus humbles individus , qui souvent s'étonnaient de l'intérêt qu'il prenait à des choses qui

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