‹ Mémoires du baron Georges CuvierChapitre 41 sur 53 · QUATRIÈME PARTIE. 3 1 r · texte numérisé non relu

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leur étaient si familières. Une <îhose déplai* sait parlicolièreraent à M. Cuvier, c'était de rencontrer un Anglais qui ne sût point parler français. Cela lui donnait un air de réserve dont plusieurs personnes se sont plaintes, maisqui^ en réalité, ne prenait sa source que dans l'espèce de regret qu'il éproursût de ne pouvoir causer avec son hôte. Personne n'a jamais rendu plus de justice à ses prédécesseurs et à ses contemporains que M. Cuvier : « Un demi-siècle , disait-il , a suffi pour tout métamorphoser, et il est fort probable que dans le même espace de temps nous serons aussi devenus des anciens pour la génération qui s'élève ;. motifs de ne jamais oublier la respectueuse reconnaissance que nous devons à nos prédécesseurs , et de ne point repousser sans examen les idées qu'une jeunesse ardente conçoit , et qui , si elles sont justes , prévaudront malgré tous les efforts que l'âge présent pourrait faire. » C'était là une manière charmante de rendre chacun satisfait de soimême. Le naturaliste qui venait d'une province éloignée , ou peut-être d'une colonie située aux extrémités du globe , ne rougissait plus de ne pas êlre de niveau avec les progrès de la science dans la capitale , et d'avoir perdu beaucoup de

ou MÉMOIRES SUR M. CUTIER.

temps à étudier des systèmes surannés. Le jeune étudiant récemment sorti de l'Université , ne

craignait plus d'exposer ses objections , les défauts et les erreurs qu'il croyait avoir découverts dans les auteurs plus modernes:

Sur la fin de la soirée, lorsqu'il ne restait plus qu'un petit nombre d'amis particuliers, on passait dans la salle à manger , où se trouvaient servis du tbé, des fruits, des rafraîchisse mens de diverses sortes ; et la conversation continuait aussi brillante que dans le salon, hes descriptions d'objets rares, les récits de voyages, les anecdotes de toute espèce y figuraient tour* à-tour, jusqu'à ce que M. Guvier racontât quelque trait qui frappait touslesassistanspar letour nouveau qu'il donnait à laconversation, ou qui excitait un rire général. Un soir, il fut question des enseignes de toute espèce qui figuraient sur la porte des boutiques de Paris; on parla d'abord de leur origine , de leur usage, puis on passa aux enseignes elles-mêmes : on choisit comme de raison les plus absurdes, et quand chacun eut cité la sienne , M. Guvier raconta qu'il ea avait vu une où un bottier avait fait peindre un énorme lion en fureur, mettant une botte en pièces av.ec ses dents ; au - dessous se trouvait

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l'épigraphe suivante : » On peut uie déchirer, mais jamais me découdre. » J'étais à Paris lors-» que le célèbre tableau de Pygmalion et sa statue , peint par Girodet , fut exposé au Louvre. Ce tableau produisit une sensation générale ; on fit sur lui des épigrammes et des impromptus saos fin ; d'autres y suspendirent des couronnes de fleurs, de sorte qu'il devint un sujet universel de discussion. La conversation étant tombée sur ce tableau à l'une des soirées de M. Guvier , M. Brongniart ( i ) critiqua la carnation , qui , dit-il, était trop transparente ; le baron de Humboldt y qui s'occupait alors d'expériences chimiques avec M. Gay-Lussac, blâma la couleur générale du tableau , qui , selon lui , paraissait comme éclairé avec le gaz; M. de Prony (2) trouva défectueux le piédestal de la statue; chacun donna de même son avis en signalant les défauts qui l'avaient frappé davantage dans ce célèbre tableau ; M. Guvier prit la parole à son tour, et dit que le pouce de Pygmalion n'était pas dessiné correctement , et que, pour

(i) Mînéralogisce célèbre , et directeiir de !« faliriqae de poreelaines de Serres.

(9) Professeur de mathématiques k TEcole Polytechnique, et directeur de TEcole des Ponts-et-chaossées.

3l4 MÉMOI&KS SUR M. CUVIER.

paraître dans la position choisie par l'artiste , il faudrait qu'il eût une phalange de plus que celles qui existent dans la nature. Là-dessus M. Biot , qui jusque - là avait gardé le silence , résuma afec une solennité comique tout ce qui avait été dit , en montrant que chacun des interlocuteurs avait été plus ou moins influencé par sa vocation particulière ou ses études de prédilection , et conclut en disant qu'il était convaincu que chacun d'eux , la première fois qu'il rencontrerait Girodet , le féliciterait sur la perfection de son ouvrage. Lors de ces soirées, il arrivait souvent que deux ou trois amis intimes restaient après le départ du reste de la société pour cou* tinuer l'entretien; le temps s'écoulait avec rapidité ; une heure du matin sonnait avant qu'ils songeassent à se retirer; et même alors M. Cuvier les retenait encore en leur disant : c Ne vous presses pas tant , Messieurs , U n'est pas tard, j»

Mais l'époque dont je parle en ce moment est antérieure à la mort de Clémentine ^ ainsi nommée en souvenir de lexcellente mère qui avait si habilement guidé l'enfance de M. Cuvier. Telle était la bonté et la pureté de cœur de cette créature angélique^ que jamais elle ne

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soupçonnait- le mal dans autrui, el qu'elle répandait un charme inconnu sur Texistedce de tous ceux qui Tentouraient Sa ressemblance avec M. Cuvier était frappante , et quoique ses yeux et sa chevelure fussent d'une couleur diflférente et plus foncée, on pouvait dans chacun de ses traits reoonnaStre ceux de son père, adoucis et modifies par la beauté de la femme. Ses talens , sa modestie , la solidité de son jugement , sa charité inépuisable , son extrême piété, tout semblait indiquer qu'elle n'était pas faite pour habiter long-temps ce monde; elle fut en* levée par une consomption rapide , que sa constitution recelait sans doute , depuis long-temps, qui avait déjà une ou deux ft>is donné des craintes pour elle , mais dont les progrès long^temps ca^ chés ne se manifestèrent avec une violence effrayante que six semaines avmt sa mort, ao milieu des joyeux préparatifs de son mariage* A partir de ce moment, un voile de deuil couvrit les lieux oà elle avait vécu ; long«temps , bien long-temps, le coeur brisé de sa mère n'eut pas la force de se prêter aux devoirs du monde ; elle re'nonça à la société pour n'y plus jamais rentrer , et les efforts héroïques et sans relflche de la fille qui lui restait, ainsi que les tendres soins de son

3l6 MÉMOIRES SUA M. GUTIER.

mari, ne purent Tarraçher à sa douleur. Enfio, M. Guvier ayant absolument besoin de quelques distractions chez lui , l'épouse tendre consentit à ce que la mère au désespoir avait refusé; le salon où elle avait ¥u sa fille cbérie rendre le dernier soupir demeura fermé , et l'une des bibliothèques fut consacrée aux réceptions du soir. Quelques aneiens amis profitèrent les premiers de ce changement pour reprendre leurs visites; avec le temps d'autres les suivirent; mais le coup était porté, et pour ceux qui avaient connu Clémentine, ces soirées avaient perdu leur pi us doux charme. En vain M. Cuvier redoubla-t-il de prévenances envers ses hôtes; en vain sa belle*fille seconda -t -elle ses soins pour eux ; la mère affligée était li dans son abattement , faisant évidemment effort sur ellemême, mais sa pensée était trop clairement ailleurs ; et ceux qui avaient connu Clémentine, expliquaientauxétrangers lacause de cette préoccupation , à voix basse et avec de tristes regards. Un second effort fut fait , et le salon fermé fut ouvert de nouveau aux amis de M. Cuvier; maib il ne sembla ne l'avoir été que pour recevoir son dernier soupir. Aujourd'hui ce salon est toujours ouvert; sa veuve restée seule avec sa

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