PREMIÈRE PARTIE. /|f
sa modestie et ^'inépuisable bonté de son cœur. La fille était cligne du père ; aussi comprendrat-on sans peine combien celui-ci la chérissait, et combien il trouva cruelle la main qui s'appesantissait sur lui. Mais M. Cuvier avait un sentiment trop élevé de ses devoirs pour ne pas connaître que sa vie appartenait aux autres, et pour se laisser accabler sous le poids de la douleur. Avec l'énergie qu'on pouvait attendre de sa grande ame , il chercha du soulagement dans un surcroit de travail; et bien que de nouvelles rides vinssent sillonner son noble front, bien qu'on vît ses cheveux blanchir rapidement , bien qu'un observateur attentif pût surprendre un soupir étouffé, un regard mélancolique adressé au ciel , il ne négligea aucune de ses importantes fonctions. Son application au travail ne fit même que redoubler; ses nombreux élèves reçurent les mômes soins, et les étrangers furent accueillis avec sa bienveillance accoutumée. Ln témoin oculaire a rapporté que, lorsque M. Cuvier reparut pour la première fois après cet événement, aux séances du comité de l'intérieur, dont il s'était absenté pendant deux mois, il reprit sa place avec calme et dignité', et suivit avec attention la discussion du nto-
ment ; mais quand vint son tour de parler , pour résumer la question , sa fermeté l'abandonna , et les larmes lui coupèrent la parole. Le père au désespoir l'emporta sur le législateur; il baissa la tête , se couvrit la ligure de ses mains, et poussa de sourds gémissemens. Un respectueux et profond silence régnait dans l'assemblée ; tous avaient connu Clémentine , et tous par conséquent pouvaient comprendre cette profonde émotion. Enfin M. Cuvier leva la tête, et prononça ce peu de mots : « Excusez-moi, Messieurs; j'étais père, et j'ai tout perdu. » Puis faisant un violent effort sur lui-même , il résuma la discussion, avec son calme et son impartialité accoutumés.
L'année suivante (1828), parut , sur l'ichthyologie, le premier volume d'un immense travail qui devait en avoir vingt ; ouvrage magnifique, accompagné de planches de la plus belle exécution. Cette publication fut suivie, en 1829, de la seconde édition du Règne animal. On pourrait à peine se figurer quelque chose de plus grand que celte force dame qui cherchait ainsi des consolations dans ces immenses travaux. Ces ouvrages étaient commencés longtemps avant la mort de sa fille , et n'éprouvé-