‹ Mémoires du baron Georges CuvierChapitre 20 sur 62 · PREMIÈRE PARTIE. /jo · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. /jo

de sa famille ie rassurèrent tellement , qu'il se détermina ainsi que mademoiselle Duvaucel à continuer son voyage. Seulement, au lieu de rester six semaines en Angleterre, comme ils en avaient d'abord l'intention, ils n'y passèrent que quinze jours. Tous les amis de M. Cuvier se réjouirent , à son retour , de voir qu'il était maintenu , sous le nouveau gouvernement , dans la possession de ses dignités et de ses emplois.

En 1802, Louis-Philippe éleva M Cuvier à la dignité de Pair de France. Il allait être nommé président du conseil d'Etat, et l'ordonnance à cet effet n'attendait plus que la signature royale , lorsque , le i3 mai , la mort mit un terme à sa glorieuse carrière.

J'arrive à la partie de mon ouvrage où mon sujet acquiert une grandeur et une importance que la vie seule de M. Cuvier pouvait fournir, et, quoique je me sois bornée à une simple esquisse de ses travaux scientifiques, elle surpassera les autres parties en étendue. Mais ce n'est pas une tâche facile que de faire connaître cette portion de l'immense carrière de M. Cuvier, et de montrer en lui le savant ; car je ne remplirais pas le but que je me suis proposé en ne donnant qu'un simple catalogue de ses ouvrages, bien que la longueur de ce catalogue dût suffire pour exciter l'étonnement. J'ai donc essayé de dérouler aux yeux de mes lecteurs l'objet et le mode d'exécution de chacune de ses vastes entreprises. J'ai prouvé ce que j'a-

vançais en citant les réflexions de M. Cuvier luimême , et quelquefois ses propres paroles , afin de donner une idée de ce style lumineux qui lui était propre. Enfin j'ai cru devoir peindre en peu de mots quel était l'état de l'histoire naturelle lorsqu'il parut , afin de mieux faire sentir les changemens importans qu'il y a apportés ou qu'il a préparés pour l'avenir.

Malgré les efforts remarquables faits dans la première partie du dix -septième siècle, pour donner à l'histoire naturelle le caractère d'une véritable science, il restait encore à faire autant que ce qui avait été effectué depuis la renaissance des lettres, lorsque M. Cuvier fit son entrée dansle monde savant. La facilité avec laquelle les plantes gardent leurs formes en se desséchant, le peu de frais nécessaires pour se les procurer, l'espace étroit qu'occupent les collections de ce genre , avaient donné à la botanique un grand avantage sur les autres branches de l'histoire naturelle. Nous voyons, en effet, cette science profiter presque seule des travaux de plusieurs naturalistes célèbres : et ceux-ci y établir, dès cette époque, des divisions fondées sur la struc ture et l'organisation générale des parties, qui

constituent ce qu'on appelle la méthode naturelle. La zoologie, au contraire , arrêtée par les difficultés que présente son étude, était restée dans un état beaucoup moins avancé. En jetant un coup d'œil sur l'histoire de cette science depuis sa naissance, on aperçoit trois grands noms, trois hommes célèbres à qui elle doit les révolutions importantes qu'elle a subies et la perfection à laquelle elle est arrivée. Donner les moyens de saisir les différences qui distinguent un être d'un autre, est le but de la science. Le grand nombre de ces êtres rend indispensable une classification qui aide la mémoire et facilite la connaissance de leur nature, de leurs propriétés, et du rôle qu'ils remplissent dans la création. Aristote a attaché son nom à la première époque , en inventant la véritable méthode, la seule qui soit à l'épreuve du temps, parce qu'elle est basée sur l'organisation, et qu'elle est le résultat de l'observation personnelle.Les écrivains qui lui succédèrent, jusqu'au moment où les barbares du nord plongèrent dans l'oubli toutesles connaissances humaines, se contentèrent de copier ses ouvrages, sans imiter l'exemple qu'il avait donné de voir et déjuger par soi-même. Pendant la durée du moyen âge,

quelques moines plus éclairés que le reste , jetèrent de temps à autre une faible lueur sur certaines parties de la zoologie , et la première renaissance des lettres nous offre un assez grand nombre d'heureuses tentatives de ce genre. Enfin Linné parut, et ouvrit la seconde époque. Il rassembla en un seul faisceau tous les êtres vivans connus, et les classa par grandes masses , en choisissant un ou deux caractères individuels pour base de son simple et lumineux système. En y ajoutant son ingénieuse nomenclature binaire , il remplit non-seulement le principal objet de l'histoire naturelle , qui est de nous faire connaître les êtres eux-mêmes, mais il rendit sensibles leurs affinités, en les rapprochant les uns des autres. Il était cependant facile de voir qu'à mesure que notre connaissance de la nature irait en s'accroissant, cette classification artificielle, qui réunissait tant de groupes divers, serait dissoute, et reconnue incapable de recevoir dans ses cadres les êtres nouveaux qu'on viendrait à découvrir. Le Système de la nature de Linné n'était donc qu'une simple esquisse de ce qui devait être fait plus tard; néanmoins les naturalistes qui vinrent après lui ne portèrent qu'une main timide sur

1 edifice qu'il avait élevé. Il était réservé à un puissant génie de notre temps d'ouvrir une voie nouvelle et d'en aplanir les difficultés, en déterminant la limite précise des grandes divisions, en distribuant d'une manière exacte les groupes inférieurs, en les classant tous d'après les caractères invariables fournis par la structure interne des êtres qui les composent; enfin, en faisant disparaître cet amas de synonymies et d'absurdités que l'ignorance , l'absence de méthode et les écarts de l'imagination avaient entassé sur la science.

Doué de facultés naturelles supérieures à celles que la nature accorde d'ordinaire à l'humanité, dirigé dès sa plus tendre jeunesse par une mère d'un esprit et d'un jugement peu communs, préparé en outre par l'excellente éducation qu'il avait reçue en Allemagne , M. Guvier fut encore aidé par une circonstance qui , au premier coup d'oeil , paraîtrait plutôt un obstacle insurmontable. Son éloignement de la capitale et l'état d'anarchie où était plongée la France, en l'empêchant, l'une de vivre dans la société des savans , l'autre de se procurer de bons livres, l'obligèrent de recourir à la nature elle-même; et comme celleci apporte dans ses créations les plus humbles

eet ordre sublime et cette perfection qui brillent dans ses productions d'un rang plus élevé, un esprit tel que celui de M. Cuvier devait découvrir dans l'étude de l'animal le plus insignifiant les rapports les plus vastes et les plus dignes d'admiration. Le caractère particulier de son intelligence était, surtout, d'embrasser avec netteté l'ensemble produit par une masse de détails , et il savait en même temps que la connaissance minutieuse et approfondie de ces détails pouvait seule réaliser les grands projets qui l'occupaient dès ses premiers pas dans la carrière. Il pensait que toutes les branches des sciences , étudiées convenablement , sont susceptibles d'acquérir de l'importance : personne en conséquence n'examinait avec plus de soin les objets les plus minimes , sans néanmoins jamais se perdre dans le dédale des difficultés et des considérations d'un ordre inférieur qui naissaient de cette étude. Chaque découverte, si petite , si insignifiante qu'elle eût paru aux yeux de tout autre , contribuait à l'approcher du noble but qu'il avait en vue , la connaissance et l'appréciation de la vérité.

Les travaux anatomiques de M. Cuvier avaient pour objet de déterminer les fonctions physi-

56 MÉMOIRES SUR M. CJBVIER.

ques de tous les animaux, de chacune de leurs parties, et d'assigner à l'animal lui-même sa place dans la série des êtres; de prouver que , de même que chacune des parties des êtres organisés a une fonction à remplir, ainsi chacun de ces êtres joue son rôle dans la nature, en agissant sur tout ce qui l'entoure , et en contribuant à former cet ensemble qui excite l'étonnement et l'admiration de tous ceux qui l'étudient; ensemble qui, lui-même, n'est peut-être qu'une faible partie d'un autre tout qui nous échappe par son immensité. « Tout se lie , disait M. Cuvier en parlant de la création , tout se tient; chaque existence est enchaînée à une autre existence; et cette chaîne dont nous ne pouvons apercevoir que quelques anneaux imperceptibles , est infinie en longueur, en étendue et en durée.» 11 croyait que tous les objets de la création avaient été faits dans un but déterminé ; que tout étaitl'ouvrage d'une intelligence suprême qui avait pourvu les êlres d'organes propres à les mettre à même de remplir la fin pour laquelle ils ont été créés. Sa mélhode ressemblait à celle d'Aristote, à celle de Bacon et de Newton , car elle reposait su r l'observation et l'expérience; comme eux, il sentait qu'aucune for-

SECONDE PARTIE. bj

mule générale ne pouvait être émise, aucun principe universel établi, sans un vaste assemblage de faits. Non-seulement il rejetait toutes les théories élevées sur d'autres bases , dans la conviction qu'elles détournent l'esprit de l'observation réelle; mais il s'abstenait soigneusement d'encourager tout système qui était le résultat de la découverte d'un petit nombre de faits ; il pensait avec raison que de pareils systèmes conduisent ceux qui les embrassent, à n'étudier que les faits favorables à leurs idées particulières.

Tels étaient les sages principes que M. Cuvier appliquait à toules les branches des connaissances humaines ; car, ainsi que le philosophe grec, aucune ne lui était étrangère, sans en excepter les mathématiques elles-mêmes, qu'il connaissait comme s'il les eût étudiées pour les professer. Cette même intelligence qui embrassait les êtres du monde actuel et du monde d'autrefois , avait pénétré dans l'organisation des corps politiques , et saisi leur mécanisme , leur force et leur faiblesse. Ainsi, possesseur d'une science universelle , M. Cuvier devint insensiblement ail centre autour duquel se rallièrent, tôt ou tard , les hommes instruits de toutes les classes. Il était un oracle bienveillant et impartial pour

les savans de tous les pays ; car, étranger à toute espèce de préjugés de nation, et aimant à s'arrêter sur tout ce qu'il y a de noble dans la nature humaine , il ne connut jamais l'esprit de parti, ni cet orgueilleux sentiment de supériorité , aussi nuisible aux progrès de celui qui en est atteint qu'à ceux d'autrui.

Les premières études scientifiques de M. Cuvier furent consacrées à l'entomologie, et offrirent cette délicatesse d'observation qui caractérisa toujours ses recherches, et sur laquelle nous allons entrer dans des détails assez étendus , afin de montrer que ses premiers pas dans la route de la science devaient nécessairement le conduire à celte perfection qu'il atteignit plus tard. On lui a entendu dire que les merveilles qu'il observa dans l'organisation des insectes, firent naître en lui des réflexions de l'ordre le plus élevé ; et le cas qu'il faisait de l'entomoiogie était tel, que sur la fin de sa vie il disait : « Si je n'avais pas étudié, par goût, les insectes lorsque j'étais au collège, je le ferais aujourd'hui par nécessité. » M. Audouin rapporte, dans le discours qu'il a prononcé à la Société Entomologique de Paris , une anecdote qui prouve encore mieux l'importance que M. Cu-

SECONDL PARTIE. 5f)

vier accordait à cette science. Un jeune étudiant en médecine vint le trouver un jour, et s'aventura à lui parler d'une découverte qu'il prétendait avoir faite en disséquant un cadavre humain. « Êtes- vous entomologiste? lui demanda M. Cuvier. — Non , répondit l'étudiant. — Eh bien , répliqua M. Cuvier, faites l'anatomie d'un insecte : je ne suis pas difficile sur le choix ; prenez le plus gros que vous trouverez , revoyez ensuite votre observation , et si elle vous paraît encore exacte, je vous crois sur parole. » Le jeune homme se soumit de bonne grace à l'épreuve ; et bientôt, ayant acquis plus d'habileté et de réserve, il remercia M. Cuvier de son conseil et lui avoua en même temps sa méprise : « Vous voyez , lui dit en souriant celuici, que ma pierre de touche n'est pas mauvaise. »

J'aurai ailleurs occasion de parler des dessins entomologiques de M. Cuvier; mais c'est ici le lieu de faire connaître jusqu'où il avait poussé , dans sa jeunesse , ses études sur cette science. On a de lui plusieurs fragmens d'entomologie, entre autres un mémoire latin qu'il composa au château de Fiquainville , à l'âge de vingl-un ans, et qui confient la description de

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quelques carabiques (i), accompagnée de planches dessinées par lui avec une finesse extrême et une parfaite exactitude. Le texte contient un grand nombre d'observations qui furent, par la suite, présentées comme nouvelles par des entomologistes de profession. D'autres coléoptères, et quelques hémiptères , étaient également décrits et figurés dans ce mémoire. En 1791, M. Cuvier entra en correspondance avec MM. Pfaff et Fabricius , et écrivit plusieurs notices sur les poux et quelques autres insectes parasites. C'est de la même époque que date sans doute une suite de dessins qu'il donna plus lard à M. de Lamarck , et qui consiste en vingttrois planches exécutées avec un rare talent, et contenant les figures d'un grand nombre de crustacés marins, tant indigènes qu'exotiques.

Un des premiers travaux que communiqua M. Cuvier à ses amis, en arrivant à Paris, fut un Mémoire sur la formation et l'emploi d'une méthode d'histoire naturelle appliquée à l'étude des insectes. Cet ouvrage fut suivi de plusieurs autres d'une nature plus spéciale, parmi lesquels on peut

(1) Tribu d'insectes de l'ordre des coléoptères, ou vulgairement

sinm/n's.

SECONDE PARTIE. Gl

citer la description d'une espèce de guêpe (vespa nidulans) de Cayenne. Il rectifiait à cette occasion une erreur commise par Reaumur, qui a décrit et figuré une espèce de chalcis , insecte parasite qui vit dans les nids de guêpes, comme la femelle de la vespa nidulans.

Peu de temps après, il publia un nouveau Mémoire du plus grand intérêt sur les cloportes (Oniscus, Linné), dans lequel se trouvent décrites pour la première fois les parties de la bouche des crustacés. Ce Mémoire fut bientôt suivi de plusieurs autres, dont le plus remarquable était une Dissertation critique sur les espèces de crabes connus des anciens et les noms qu'ils leur avaient imposés. Au mois de septembre 1797, M. Cuvier lut, en présence de l'Institut , une dissertation très-curieuse sur la manière dont s'opère la nutrition chez les insectes. Ayant établi que leur vaisseau dorsal n'est pas un véritable cœur, il lui fallait expliquer comment le fluide nourricier est porté dans les organes. M. Cuvier prouva que ce fluide passe à travers les cellules du canal intestinal, se répand dans l'intérieur du corps dont il baigne toutes les parties, et que son absorption a lieu par simple imbibition. Il démontra égale-

Gl MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

ment que les organes sécréteurs des insectes ne sont pas des glandes solides , comme dans les animaux pourvus d'un cœur et de vaisseaux sanguins, mais qu'ils sont formés de tubes spongieux, quelquefois repliés sur eux-mêmes, intimement unis par des trachées , et susceptibles d'être déroulés avec l'aide du temps et beaucoup de patience . Ces observations eurent pour résultat de placer les insectes dans une classe à part très-naturelle et d'ouvrir un nouveau champ aux entomologistes , en engageant d'autres observateurs à se livrer aux mêmes recherches.

Lorsque M. Cuvier conservait des doutes sur quelque point, jamais il n'hésilait à les avouer; il corrigeait de son propre mouvement les erreurs qui lui étaient échappées : et même à celte époque où sa réputation était encore à faire, loin de voir avec regret les efforts de ses rivaux, il était le premier à les encourager de ses suffrages, et à accueillir en amis tous ceux qui, marchant sur ses traces, cherchaient à éclaircir quelque question scientifique.

Le mode de circulation dans les annélides n'était pas mieux déterminé que chez les insectes, et M. Cuvier dirigea également son attention de ce côté. Ce fut en se livrant à ces re-

cherches qu'il découvrit que la couleur rouge du fluide contenu dans les sangsues, ne provient nullement du sang que l'animal a absorbé, mais de son propre sang qui circule g*ans quatre vaisseaux principaux. Cette importante observation séparait les sangsues et les animaux analogues de ceux à sang blanc , et engagea Lamarck à donnera la classe à laquelle elles appartiennent le nom d'annélides. Dans son grand ouvrage sur l'anatomie comparée , M. Cuvier donna en détail tout ce qui a rapport aux insectes et autres animaux articulés; et comme le cercle de ses travaux s'agrandissait chaque jour, il laissa à d'autres le soin de les classer et d'étudier leurs formes extérieures, pour ne s'attacher qu'à leur structure interne.

Après avoir donné une idée des essais scientifiques de M. Cuvier, qui n'étaient en réalité qu'un acheminement à tout ce qu'il a fait depuis, je crois devoir passer à celui de ses ouvrages qui fut la base des grands travaux de ses dernières années. On peut, en effet considérer le Tableau élémentaire et les deux éditions du Bègue animal comme des degrés différens d'un même ouvrage , formant , avec les Ossemens fossiles et XHistoire naturelle des Poissons , l'ensemble de

ses découvertes en anatomic comparée. La collection des leçons publiques de M. Cuvier sur cette matière , est précédée d'une lettre d'introduction adressé.e à M. Mertrud , dans laquelle l'auteur expose le plan de son ouvrage, la nécessité de l'entreprise, et indique les secours qu'il a reçus. Il termine en parlant'du soin qu'il a mis à perfectionner son livre avant de le livrer à la publication.

La première leçon est une sorte de discours préliminaire et porte le titre à! économie animale. Elle est divisée en cinq parties intitulées : Fonctions organiques, Structure des organes, Différence des organes, Affinités des organes, et Division des animaux. J'en extrairai quelques passages qui mettront le lecteur à même de comprendre la portée de l'ouvrage.

Après avoir examiné la nature des principes vitaux, le savant auteur établit pour conclusion, « qu'il n'est aucun corps qui n'ait fait autrefois partie d'un corps semblable à lui dont il s'est détaché; que tous ont participé à la vie d'un autre corps avant d'exercer par eux-mêmes le mouvement vital, et que c'est même par l'effet de la force vitale des corps auxquels ils appartenaient alors qu'ils se sont développés au point

de devenir susceptibles d'une vie isolée. » De cetteconclusion on peut déduire pour axiome : « que la vie naît de la vie et qu'il n'en existe d'autre que celle qui a été transmise de corps vivans en corps vivans par une succession non interrompue. Ne pouvant donc remonter à la première origine des corps vivans, ajoute M. Guvier, nous n'avons de ressources pour chercher des lumières sur la vraie nature des forces qui les animent , que dans l'examen de la composition de ces corps, c'est-à-dire de leur tissu et du mélange de leurs élémens; car, quoiqu'il soit vrai de dire que ce tissu et ce mélange sont en quelque façon le résultat de l'action des forces vitales qui leur ont donné l'être et qui les ont maintenus, il est clair que ces forces ne peuvent avoir que là leur source et leur fondement : et, si la première ré un ion de ces élémens mécaniques et chimiques d'un corps vivant quelconque, a été effectuée par la force vitale du corps duquel il descend , on doit trouver en lui une force semblable et les causes de cette force, puisqu'il a pu exercer une action pareille en faveur des corps qui doivent descendre de lui. Or, bien que nos connaissances sur la composition des corps vivans ne suffisent pas pour l'ex-

plication des faits qu'ils nous présentent, nous pouvons du moins les employer pour reconnaître ces corps , même hors de leur action, et pour en distinguer les débris long-temps après leur mort : car nous ne trouvons dans aucun des corps bruts ce tissu fibreux ou cellulaire ni cette multiplicité d'élémens volatils, qui forment les caractères de l'organisation et des corps organisés, soit qu'ils vivent actuellement , soit qu'ils aient vécu. Ainsi, tandis que les solides bruts ne se composent que de molécules polyèdres qui ne s'attirent que par leurs facettes et ne s'écartent que pour se séparer; qu'ils ne se résolvent qu'en un nombre très-borné de substances élémentaires pour nos instrumens ; qu'ils ne se forment que de la combinaison de ces substances et de l'aggi égation de ces molécules; qu'ils ne croissent que par la juxta-position de molécules nouvelles qui viennent envelopper par leurs couches la masse des premières, et qu'ils ne se détruisent que lorsque quelque agent mécanique vient en séparer les parties , ou que quelque agent chimique vient en altérer les combinaisons, les corps organisés, tissus de fibres etdelamesdont les intervalles sont remplis de fluides, se résolvent presque entièrement en substances volatiles , naissent sur

SECONDE 1> ARTIE. fa

des corps semblables à eux , et ne s'en séparent (jue lorsqu'ils sont assez développés pour agir par leurs propres forces , s'assimilent continuellement des substances étrangères et les intercalent entre leurs molécules, croissent par une force intérieure, périssent enfin par ce principe intérieur et par l'effet même de la vie. L'origine par génération, l'accroissement par nutrition, la fin par une véritable mort > tels sont donc les caractères généraux et communs à tous les corps organisés : mais si plusieurs de ces corps n'exercent que ces fonctions-là et celles qui en sont les accessoires, et n'ont que les organes nécessaires à leur exercice, il en est un grand nombre d'autres qui exercent des fonctions particulières, lesquelles non-seulement exigent des organes qui leur soient appropriés , mais encore modifient nécessairement la manière dont les fonctions générales sont exercées et ies organes qui sont propres à ces fonctions. De toutes ces facultés moins générales qui supposent l'organisation, mais qui n'en sont pas des suites nécessaires, la faculté de sentir et celle de se mouvoir à volonté, en tout ou en partie, sont les plus remarquables, et celles qui ont la plus grande influence dans la détermination des au 1res fonc-

tions. Indépendamment de la chaîne qui lie ces deux facultés, et du double appareil d'organes qu'elles exigent, elles entraînent encore à leur suite plusieurs modifications dans les facultés communes à tous les corps organisés; et ces modifications jointes aux deux facultés propres, sont ce qui constitue plus particulièrement la nature des animaux. »

Je choisirai encore parmi une foule de passages que les bornes de cet ouvrage ne me permettent pas de tous citer, la description générale que fait M. Cuvier de la digestion : « Les végétaux qui sont attachés au sol absorbent immédiatement par leurs racines les parties nutritives des fluides qui l'imbibent. Ces racines subdivisées à l'infini pénètrent dans les moindres intervalles, et vont, pour ainsi dire, chercher au loin la nourriture de la plante à laquelle elles appartiennent ; leur action est tranquille, continue , et ne s'interrompt que lorsque la sécheresse les prive des sucs qui leur sont nécessaires. Les animaux au contraire qui ne sont point fixés et qui changent souvent de lieu, devaient pouvoir transporter avec eux la provision de sucs nécessaires à leur nutrition ; aussi ont-ils reçu une cavité intérieure dans la-

quelle ils placent les matières qui doivent leur servir d'aliment , et dans les parois de laquelle s'ouvrent des pores ou des vaisseaux absorbans qui sont, selon l'expression énergique de Boerhave , de véritables racines intérieures . La grandeur de celte cavité et de ses orifices permettait à plusieurs animaux d'y introduire des substances solides. Il leur a fallu des instrumens pour les diviser , des liqueurs pour les dissoudre ; en un mot la nutrition n'a plus commencé immédiatement par l'absorption des substances telles que le sol ou l'atmosphère les fournissaient; il a fallu qu'elle fût précédée d'une multitude d'opérations préparatoires dont l'ensemble constitue la digestion. »

Dans la seconde partie de cette première leçon , qui traite des organes des animaux „ je citerai ce qui a rapport aux sens, comme devant offrir plus d'intérêt à la majorité des lecteurs. Après avoir décrit les diverses branches du système nerveux, le tissu cellulaire, la substance médullaire, les muscles, les os, les articulalions, la composition chimique des diverses parties du corps, etc., M. Cuvier poursuit: <.< Nous ne nous apercevons de l'action des corps extérieurs sur le nôtre qu'autant que les

70 MEMOIRES SIR M. Cl VIE!',,

nerfs qui en sont affectés, communiquent librement avec le faisceau commun, et celui-ci avec le cerveau. Une ligature ou une rupture , en interceptant la communication physique , détruisent aussi la sensation. Le seul sens qui appartiennegénéralement à tous les animaux, et qui s'exerce dans presque loute la surface du corps de chacun d'eux, c'est le toucher. Il réside dans les extrémités des nerfs qui se distribuent à la peau, et il nous fait connaître la résistance des corps et leur température. Les autres sens semblent n'en être que des modifications plus exaltées, et susceptibles de percevoir des impressions plus délicates . Tout le monde sait que ces sens sont : la vue, qui est dans l'œil; l'ouïe , qui réside dans l'oreille; l'odorat, qui réside dans les membranes de l'intérieur au nez, et le goût, dont le siège est sur les tégumens de la langue. Ils sont presque toujours situés à la même extrémité du corps qui contient le cerveau , et que nous appelons la tête ou le chef. La lumière, les vibrations de l'air , les émanations volatiles , flottantes dans l'atmosphère, et les parties salines ou dissolubles dans l'eau et dans la salive, sont les substances qui agissent sur ces quatre sens; et les organes qui en transmettent l'action au*

nerfs sont appropries à la nature de chacune d'elles. L'œil présente à la lumière des lentilles transparentes qui en brisent les rayons : l'oreille offre à l'air des membranes et des fluides qui en reçoivent les ébranlemens; le nez aspire l'air qui doit aller aux poumons, et saisit au passage les vapeurs odorantes qu'il contient ; enfin la langue est garnie de papilles spongieuses qui s'imbibent des liqueurs savoureuses qu'elle doit goûter. »

« C'est par ces moyens que nous avons le sentiment des choses qui se passent autour de nous; mais le système nerveux nous prouve aussi celui d'un grand nombre de celles qui se passent en nous; et indépendamment des douleurs internes qui nous avertissent de quelque désordre dans notre organisation, et de l'état désagréable où nous mettent la faim, lasoifetlafatigue, c'est par lui que nous ressentons les angoissesde la crainte, les émotions de la pitié, etc. Ces dernières sortes de sensations semblent être plutôt les effets de la réaction du système nerveux que d'impressions immédiates; et comme, à la vue d'un danger imminent, nous nous écartons sans que la volonté paraisse avoir eu le temps d'intervenir , elles ne peuvent de même entrer pour rien dans

le transport où nous met la présence de l'objet aimé , ni dans les larmes que nous arrache l'aspect de la vertu malheureuse. Ces effets du système nerveux tiennent aux communications nombreuses que des nerfs particuliers, nommés sympathiques, établissent entrediverses rameaux du tronc général , et par le moyen desquels les impressions se transmettent plus rapidement que par /e cerveau. Ces nœuds, qui portent le nom de ganglions lorsqu'ils sont renflés, sont des espèces de cerveaux secondaires , et l'on observe qu'il sont d'autant plus gros et plus multipliés que le cerveau principal est moins considérable. »

En traitant dans la troisième partie de la différence des organes, M. Cuvier signale les variations importantes que subit la circulation du sang, ce D'abord , il y a des animaux qui n'en ont point du tout, les insectes et les zoophytes. Ceux qui en ont une, l'ont double ou simple. Nous nommons circulation double , celle où aucune partie du sang veineux ne peut rentrer dans le tronc artériel, qu'après avoir fait un circuit particulier dans l'organe de la respiration . qui doit être formé des expansions de deux vaisseaux, l'un artériel, l'autre veineux, à peu près

SECONDE l'AUliE. 7.)

aussi «n'os chacun , quoique moins longs que les deux principaux vaisseaux du corps : telle est la circulation de l'homme, des mammifères, des oiseaux , des poissons et de beaucoup de mollusques. Dans la circulation simple , une grande partie du sang veineux rentre dans les artères sans passer par le poumon , parce que cet organe ne reçoit qu'une expansion d'une branche d'un tronc artériel. Telle est la circulation des reptiles. Il y a encore d'autres différences dans l'existence et la position des cœurs ou des organes musculaires destinés à donner l'impulsion au sang. Dans la circulation simple, il n'y en a jamais qu'un ; mais lorsqu'elle est double , il y en a quelquefois à la base de l'artère principale, et à celle de l'artère pulmonaire ; d'autres fois il n'y en a qu'à l'une des deux seulement. Dans le premier cas , les deux cœurs ou plutôt les deux ventricules peuvent être unis en une seule masse comme dans l'homme , les mammifères et les oiseaux , ou bien ils peuvent être séparés comme dans les seiches. Dans le cas où il n'y a qu'un seul ventricule , il peut être placé à la base de l'artère du corps , comme dans les limaçons et d'autres mollusques , ou à

74 MÉMOIRES SUR M. CUVlER.

la base de l'artère pulmonaire, comme dans les poissons. »

« Les organes de la respiration sont également féconds en différences remarquables.

Lorsque l'élément qui doit agir sur le sang est de l'air atmosphérique , il pénètre dans l'intérieur même de l'organe respiratoire; mais lorsque c'est de l'eau, elle glisse simplement sur une surface plus ou moins multipliée. Ces feuillets sont ce qu'on nomme des branchies. On en trouve dans les poissons et dans beaucoup de mollusques. Au lieu de feuillets , on y voit quelquefois des franges ou des houppes. L'air pénètre dans le corps par une seule ouverture ou par plusieurs. Dans le premier cas , qui est celui de tous les animaux qui ont un poumon proprement dit , le canal qui a reçu l'air se subdivise en une multitude de branches qui se terminent dans autant de petites cellules réunies ordinairement en deux masses que l'animal peut comprimer ou dilater. Lorsqu'il y a plusieurs ouvertures, ce qui ne se voit que dans les insectes, les vaisseaux qui reçoivent l'air se ramifient à l'infini pour les porter à tous les points du corps sans exception. C'est ce qu'on nomme la respiration par des trachées. Enfin les zoo-

phytes, si on excepte, du moins, les échinodermos, n'ont aucun organe apparent de la respiration. »

Plus loin, M. Cuvier expose les affinités des organes, et la manière dont ils agissent les uns sur les autres. « Que serait, dit-il , la sensibilité, si la force musculaire ne venait à son secours jusque dans les moindres circonstances ? A quoi servirait le toucher si on ne pouvait porter la main vers les objets palpables? Et comment verrait-on si on ne pouvait tourner la tête ou les yeux à volonté? C'est sur cette dépendance mutuelle des fonctions et sur ce secours qu'elles se prêtent réciproquement, que sont fondées les lois qui déterminent les rapports de leurs organes, et qui sont d'une nécessité égale à celle des lois métaphysiques ou mathématiques : car il est évident que l'harmonie convenable entre les organes qui agissent les uns sur les autres, est une condition nécessaire de l'état auquel ils appartiennent, et que , si une de ses fonctions était modifiée d'une manière incompatible avec les modifications des autres, cet être ne pourrait pas exister. »

« Les expériences modernes ont montré qu'un des principaux usages de la respiration esl d« ranimer la force musculaire, en rendanl

à la fibre son irritabilité.épuisée, et nous voyons, en effet, que parmi les animaux qui respirent l'air immédiatement , ceux qui ont la circulation double , et dont chaque molécule du sang veineux ne peut retourner aux parties qu'après avoir respiré , c'est-à-dire les oiseaux et les mammifères, non-seulement se tiennent toujours dans l'air même , et s'y meuvent avec plus de force que les animaux à sang rouge ; mais encore que chacune de ces classes jouit de la faculté de se mouvoir , précisément dans le degré qui correspond à la quantité de la respiration. Les oiseaux, qui sont, pour ainsi dire, toujours dans l'air, en sont autant imprégnés au-dedans qu'au dehors. Non-seulement la partie cellulaire de leurs poumons est fort considérable, mais ces organes ont encore des sacs ou des appendices qui se prolongent par tout le corps. Aussi les oiseaux consument-ils, dans un temps donné , une quantité d'air beaucoup plus grande à proportion de leur volume, que les quadrupèdes; et c'est là sans doute ce qui donne à leurs fibres une force instantanée si prodigieuse , et ce qui a rendu leur chair propre à entrer comme puissance motrice dans des machines qui exigeaient des mouvemens si violens

SECONDE PARTIE. ~]n

pour être soutenues dans l'air par les simples vibrations des ailes.»

En terminant la cinquième partie de cette leçon , qui traite de la division des animaux , M. Guvier récapitule les principaux caractères du règne animal , en procédant des mammifères aux zoophytes, en d'autres termes, de l'homme à la simple pulpe qui mérite à peine le nom d'être organisé. L'ordre lumineux et l'enchaînement qui régnent dans cette partie de l'ouvrage ne me permettent pas d'en citer quelque passage isolé , mais sa lecture suffit pour agrandir nos idées sur la création , nous faire envisager sous un nouvel aspect les évènemens ordinaires de la vie , et élever nos pensées jusqu'à cette source universelle de l'existence qui se révèle sous des formes si merveilleuses et si parfaites. Le reste de l'ouvrage est consacré à décrire ces formes tant intérieures qu'extérieures ; l'usage de chaque organe dans ses plus petits détails ; la composition chimique de ses parties, leur développement plus ou moins considérable et leurs diverses combinaisons ; la disparution parfois complète de certains organes, le résultat de ces différences, et l'action qu'ils exercent >ur l'ensemble de la création ; en un mot, tout

est exposé avec une clarté et une précision admirables. Dans ce grand travail , comme dans tous ceux qui ont signalé sa carrière scientifique, M. Cuvier, quoique doué d'une imagination brillante, et de l'éloquence du langage, n'a affirmé que « ce qu'il a vu et touché , » et n'a cherché à séduire ses lecteurs que par les charmes de la vérité. On peut déduire de la lecture de cet ouvrage certaines règles générales, certains axiomes , applicables à tous les besoins de la vie animale, dans tous les lieux de la terre. Supposons , par exemple , une personne jetée par un naufrage sur une terre dont les productions lui sont entièrement inconnues. Ses premiers soins seront nécessairement dirigés vers les moyens de soutenir sa vie ; et les végétaux fournissant la nourriture la plus facile à se procurer, c'est à eux d'abord qu'elle aura recours: mais si cette personne connaît l'anatomie , elle saura que ses dents et ses autres organes de la digestion lui ont été donnés pour qu'elle pût réparer ses forces en s'assimilant des substances animales, et que c'est par ces substances seules qu'elle peut acquérir la santé et la vigueur propres à son espèce. Un seul os que le hasard jettera sur ses pas, lui apprendra si cette contrée dé-

serte renferme des animaux contre les attaques desquels elle doive se prémunir; mais quelle sera sa joie si cet os lui fait connaître qu'il y existe des animaux ruminans ! Du lait , de la chair, des peaux pour se mettre à l'abri des intempéries de l'air, en un mot toutes les choses nécessaires à la vie , se présenteront à la fois à son imagination. Ainsi éclairée sur sa position, elle se prépare à éviter les animaux féroces , à dresser des pièges aux plus agiles , à dompter ceux de mœurs douces, et quoique inférieure sous le rapport des forces corporelles, aux animaux qui l'entourent , elle devient leur maître par la supériorité de son intelligence.

Faire connaître en détail tout ce que renferme ce grand ouvrage , qui ne remplit pas moins de cinq gros volumes in-octavo, chacun de cinq ou six cents pages; donner une liste complète de toutes les matières qu'il embrasse, serait offrir un catalogue aride de mots inintelligibles pour la plupart des lecteurs; cependant, voulant montrer par un exemple la marche que l'auteur a suivie à l'égard de toutes les parties des corps organisés , je choisirai parmi les descriptions celle de la tête. M. Cuvier commence par

8o MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

décrire en détail les os qui constituent cette espèce de boîte appelée crâne ; viennent ensuite la manière dont la tête s'articule avec la colonne vertébrale, et les mouvemens qui en sont la conséquence , les muscles qui favorisent ces mouvemens ainsi que ceux des mâchoires, l'inégalité de la surface intérieure du crâne, et les trous qu'il présente ; puis les os de la face, la cervelle et ses enveloppes , les diverses parties de l'œii et la vision , qui en est le résultat, les muscles qui font mouvoir l'œil , les paupières , l'oreille et ses parties compliquées ; les muscles et les nerfs qui en dépendent , les mouvemens de la mâchoire inférieure , les dents à toutes les époques de leur croissance , les glandes salivaires , les os de la langue, ses muscles, etc. Quelle entreprise de passer ainsi en revue la création tout entière ! et cependant l'illustre auteur ne regardait celle-ci que comme une préparation à une entreprise encore plus immense, qui eût été le résultat des travaux de toute sa vie , et dont nous eussions joui sous peu , si les décrets impénétrables de la Providence ne l'eussent subitement arrêté au milieu de la carrière ouverte par son génie.

Les Leçons cC Anatomie comparée obtinrent

SECONDE PARTIE. 8l

l'un des prix décennaux fondés par Napoléon en 1810, sur lesquels je crois devoir entrer dans quelques détails. L'Empereur, voulant détourner l'attention publique des évènemens du moment ( la campagne d'Espagne , etc. ), rendit un décret par lequel , après avoir annoncé son intention de récompenser et d'encourager les auteurs de toute espèce de travaux propres à accroître la gloire de son empire, il ordonnait que des prix de cinq à six mille francs seraient décernés tous les dix ans, le 9 novembre, aux meilleurs ouvrages de science, d'art et de littérature Les noms des vainqueurs devaient être proclamés par le ministre de l'intérieur , et chacun d'eux recevoir une médaille des mains de l'Empereur lui-même , en présence des princes , des dignitaires de l'Etat, des grands officiers de l'Université , et du corps entier de l'Institut, assemblés aux Tuileries. Un jury et des juges composés des présidens et des secrétaires perpétuels des quatre classes de l'Institut, devaient examiner les ouvrages jugés dignes de concourir; puis chaque classe dresser un catalogue raisonné des productions présentées au concours. Les productions regardées par les juges comme dignes d'être couronnées . devaient être analysées en détail

dans ce catalogue , el celles du second ordre recevoir une mention honorable. Tous les rapports et les procès-verbaux des discussions devaient être remis au ministre de l'intérieur, et tenus secrets par celui-ci ; les juges avaient d'euxmêmes exclus leurs propres ouvrages du concours. Ces prix devinrent bientôt le sujet de toutes les conversations ; une exposition des tableaux destinés à les obtenir eut lieu au Louvre, et chacun prit parti pour ou contre les concurrens. Il en fut de même à l'égard des pièces de théâtre jugées dignes de concourir et qui furent toutes représentées en présence des commissaires. Le jury tint ses séances , les juges prononcèrent , et le prix qu'on eût décerné à F Anatomic comparée fut accordé à un autre ouvrage , bien que celui de M. Cuvier reçut du jury les éloges qu'il méritait. Un retard survint pendant lequel l'Empereur pensa que la révision de ce jugement était nécessaire. M. Cuvier était en Italie lorsqu'elle eut lieu, et l'on profita de son absence pour changer la première décision et lui accorder le prix. La plus grande liberté régna dans la discussion , les membres du jury et les juges croyant que le secret serait fidèlement gardé par le gouverne-

SECO^DK PARTIE. 83

ment; mais, au grand étonnement de tous, les rapports remis au ministre de l'intérieur turent insérés en entier dans le Moniteur. On n'eût certainement rien pu trouver qui remplît mieux les vues de l'Empereur; l'intérêt excité par celte affaire commençait à languir ; le public , la croyant terminée, avait cessé d'en parler, lorsqu'elle se ranima ainsi tout à coup et lit naître des discussions sans fin , chacun ayant sa propre cause , ou celle de ses amis , à soutenir. On reconnut là un de ces coups de politique familiers à Napoléon , et l'on ne put cette fois se méprendre sur ses intentions, car désormais il ne fut plus question de la distribution de ces prix. Les rapports, néanmoins, ont été recueillis, et forment un volume in-quarto très-eurieux.

Des Leçons d1 Anatomie comparée je passe , par une transition naturelle, à cette immense collection créée par M. Cuvier au Jardin des Plantes; et, si je répète que cette collection est non-seulement la source principale où il a puisé ses matériaux pour son grand ouvrage , mais qu'elle a rendu le même service à d'autres savans, on regardera sans doute comme superflu que j'entre dans de longs détails à son égard: je me bornerai , en conséquence, à la décrire à

grands Iraits. Cette collection occu|3e quinze salles de diverses grandeurs , et dans chacune d'elles on peut suivre pas à pas tous les faits rapportés par M. Cuvier. Qui ne serait saisi d'admiration à la vue de ces innombrables merveilles de la nature , et en songeant à l'intelligence qui a pénétre leurs mystères et les a fait connaître aux autres hommes? Pour bien voir la collection, il faut commencer par la salle la plus éloignée de l'entrée principale, celle qui communique avec la demeure de M. Cuvier, et qui contient les mollusques ; si nous supposons maintenant que la personne qui examine la collection est étrangère à l'anatomie, voici quelles seront probablement les impressions qu'elle éprouvera à mesure qu'elle parcourra cette longue et riche galerie. Son étonnement sera d'abord excité en découvrant que des êtres aussi informes que l'huître commune ont un foie, un cœur, des organes respiratoires, etc. ; elle sera frappée des singularités que présentent les habitans de cescoquilles, qu'elle a fréquemment rencontrées sur les bords de la mer, et qu'elle ne regardait que comme de simples objets d'amusement; sa surprise augmentera à la vue de ces nombreux animaux qui n'existent que dans les corps vivans,

SECONDE PARTIE. 8f>

et la variété de leurs formes lui fera oublier le dégoût qu'ils pourraient lui inspirer. Les deux salles suivantes lui offriront ces appareils compliqués que contiennent les êtres d'un ordre supérieur, à l'aide desquels leurs forces se multiplient, et d'où dépend, eu un mot, leur existence. Plus loin elle verra les muscles mêmes qui sont mis en action par ce mécanisme qu'elle vient d'examiner. Mais les organes des sens auront auparavant attiré son attention, car elle reconnaîtra parmi eux l'œil, qui lui rappellera le plaisir dont elle jouit au moment même; l'oreille, source des sensations les plus délicieuses , et souvent des douleurs les plus aiguës; les organes de la voix (i), qui nous servent à communiquer nos - pensées ;

(i) M. Cuvier venait délire, à une séance de l'Institut eu 1798, un mémoire très-intéressant sur les organes de la voix dans les oiseaux; un célèbre analomiste présent à cette lecture, prit la parole et fit observer que M. Cuvier avait eu tort d'affirmer que les physiologistes n'étaient pas d'accord sur le mécanisme de la voix humaine, et le comparaient , les uns à un instrumenta vent, les autres à un instrument à cordes, attende que la première de ces hypothèses était généralement adoptée : « Vous êtes dans l'erreur, s'écria involontairement un autre anatomiste également célèbre , la voix humaine est un instrument à cordes.» Cette seconde observation excita vm sourire universel, et prouva, d'une manière 111 ittendue, la vérité de l'assertion de M. Cuvier.

86 MÉMOIRES SUR M. OUVIER.

elle connaîtra par quelles raisons il se fait que l'homme seul a reçu la faculté de produire ces sons harmonieux qui ravissent nos oreilles, ces accens passionnés qui s'emparent de nos âmes, ces cris de fureur qui nous pénètrent d'effroi , ou ces tons graves et calmes qui accompagnent la communication de quelques pensées sérieuses ; car tout est là, et les merveilles en succédant aux merveilles , mettent celui qui les contemple dans l'impossibilité de décider quelle est celle qui absorbe le plus complètement son attention . Plus loin encore , se voient ces parties du corps humain qui nous causent les plus vives douleurs, les dents et la dentition dans toutes ses périodes , tant chez l'homme que chez les animaux qui possèdent ces organes; l'on suit les caractères qu'ils fournissent pour la classification, et leurs diverses époques de croissance, depuis la dent cachée dans l'alvéole chez l'enfant qui vient de naître , jusqu'à la mâchoire désarmée et ne formant plus qu'une masse solide chez le vieillard. A côté des den ts humaines se trouvent les énormes molaires des deux espèces d'éléphans , l'ivoire du narwhal éclatant de blancheur et qui ne jaunit jamais , les armes redoutables du lion et du tigre , et les incisives tranchantes

desrongeurs. Quelle ne sera pas la surprise de celui qui croyait la tête formée d'un os unique, en voyant que chez les mammifères elle se compose de plusieurs parties, et d'une infinité chez les poissons? Il réfléchira profondément lorsque dans la salle suivante il parcourra toutes les gradations de l'os frontal, depuis l'homme supérieur en intelligence au reste de ses semblables, jusqu'à l'animal dont l'instinct se "réduit à se procurer sa nourriture ; il en sera de même lorsqu'ayant descendu à l'étage inférieur il se trouvera entouré de squelettes humains de toute espèce, à partir de la Vénus hottentote jusqu'à l'Européenne aux formes gracieuses. Un moment il sentira se mêler à son admiration pour les œuvres du Créateur, un sentiment de mépris pour cette beauté extérieure qui, jusque-là, avait eu tant de prix à ses yeux; mais ces sentimens feront bientôt place au respect et à l'étonnement lorsque la galerie suivante lui offrira les squelettes des êtres les plus gigantesques qui viventà la surface de la terre, ou qui habitent les profondeurs de l'océan ; là, il contemplera les membres robustes et massifs de l'éléphant , le cou démesuré de la giraffe , la lourde masse de la baleine, les nageoires digitées du dauphin , la vigueur du

88 MÉMOIRES Sl'H M. CUVIES.

cheval , la force imposante du taureau , l'élégance et la légèreté de l'antilope , et en sortant delà, ou je me trompe fort, ou il reconnaîtra son insignifiance personnelle dans cet ensemble immense de la création , et demeurera convaincu que la nature a, dans toutes ses œuvres, adapté les moyens à la fin qu'elle s'était proposée ; sans doute aussi il sortira plein de respect pour l'homme dont les travaux et le génie ont rassemblé et mis en ordre les merveilles qui viennent de passer sous ses yeux.

Possédant une connaissance si complète des formes des êtres vivans, on ne s'étonnera point que M. Cuvier ait entrepris , sur les restes des premiers habitans du globe , ces recherches profondes qui ont associé son nom à tous les travaux relatifs à la construction de la terre. Ceux de De Saussure , Deluc , Pallas et Werner paraissaient, en effet, avoir porté la géologie au plus haut point de perfection , lorsque M. Cuvier lui donna nue nouvelle impulsion en faisant une science de la connaissance des fossiles. Sa puissante intelligence mesura du premier coup-d'ceil toute la portée de cette étude, et prévit la lumière qu'elle jetterait sur la formation de notre planète. Dès l'année i 796,

SECONDE PERTIE. 8()

il avait lu à l'Institut un mémoire thins lequel il faisait déjà pressentir qu'aucune des espèces fossiles si abondantes dans les parties boréales du globe, n'appartiennent aux animaux actuellement existans. Il pensait même qu'elles avaient constitué des êtres détruits par quelque révolution du globe . et remplacés par d'aulres destinés peut-être à disparaître à leur tour. Afin de s'assurer de la vérité de ces suppositions, il chercha par tous les moyens à déterminer les espèces, les genres et les classes auxquels appartiennent ces débris, en étudiant sans relâche tous ceux qu'il put se procurer , en prenant connaissance des découvertes déjà faites, et en notant exactement les localités où ces restes avaient été trouvés , ainsi que la nature des terres qui les enveloppaient. Il fit un appel éloquent à tous les savans de l'Europe, pour leur faire sentir toute l'importance de ces recherches, et les engagera lui soumettre leurs travaux , en leur promettant d'en faire mention dans son ouvrage, promesse qu'il a fidèlement remplie. Dans son Discours préliminaire des Ossétnens fossiles , discours qui a eu plusieurs éditions , et qui a été traduit dans presque toutes les langues vivantes sous le titre de

Théorie de la terre , il disait en parlant des ré volutions du globe : « Antiquaire d'une espèce nouvelle, il me fallut apprendre à la fois à restaurer ces monurnens des révolutions passées , et à en déchiffrer le sens : puis à recueillir et à rapprocher dans leur ordre primitif les fragmens dont ils se composent, à reconstruire les êtres antiques auxquels ces fragmens appartenaient , à les reproduire avec leurs proportions et leurs caractères , à les comparer enfin à ceux qui vivent aujourd'hui à la surface du globe. »

M. Cuvier consacra à cette entreprise une grande partie de sa vie , et son premier soin fut de déterminer les espèces vivantes et fossiies d'éléphans , qui forment le sujet du premier volume. La marche qu'il suivit fut de décrire l'ostéologie des espèces les mieux connues, d'indiquer les pays qu'elles habitent, de s'assurer du nombre des espèces découvertes , et enfin de les comparer avec celles dont les ossemens existent à l'état fossile. Il visita en personne la plupart des lieux où ces restes avaient été découverts, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et en Italie; il s'en procura un grand nombre d'échantillons , afin de n'avancer aucun fait qu'il n'eût vérifié auparavant de ses propres

yeux. Ces recherches firent disparaître tous les doutessur la question relative à l'existence ou plutôt à la découverte des fossiles humains. Aucuns débris de ce genre n'ont encore été trouvés jusqu'à ce jour, et les squelettes de la Guadeloupe, dont on a tant parlé , avaient probablement été déposés là par suite de quelque naufrage , le sol qui les enveloppait étant d'une formation trop récente pour permettre de croire qu'ils fussent de véritables fossiles , et les positions dans lesquels ils gisaient écartant toute idée qu'ils eussent été enterrés à dessein. Les histoires de prétendus géans sont de même complètement réfutées dans ce premier volume , où M. Cuvier rapporte quelques exemplesfort amusans de 1 ignorance et de la crédulité qui pendant long-temps leurdonnèrenl un crédit universel. Voici ce qu'il dit à ce sujet : «Les os d'éléphans ayant plus de ressemblance avec ceux de l'homme qu'avec ceux des autres animaux, desanatomistes, même d'un grand mérite, ont souvent été tentés de les regarder comme des débris humains, et c'est de là que proviennent, sans doute, ces prétendues découvertes de tombes de géans, rapportées par les anciens auteurs et par ceux du moyen Age. » Ces erreurs ont été partagées par des écri-

vains plus modernes, car le merveilleux a un altrait irrésistible pour certains esprits. Le grand propagateur des récits fabuleux en histoire naturelle, Pline , ne pouvait rester en arrière dans celte circonstance , et il parle du prétendu corps d'Oreste comme ayant douze pieds trois pouces de longueur. Peu de pays ont été exempts de fables du même genre ; et pour citer encore les propres paroles de M. Cuvier : « Celui de tous les squelettes fossiles qui adonné lieu à plus de contestation est le fameux Teutobochus trouvé sous le règne de Louis XIII. Les nombreuses brochures qu'il occasiona sont remplies d'injures, mais ne contiennent presque rien qui puisse éclaircir la question. La rivalité entre les médecins et les chirurgiens excitait les combattans , beaucoup plus que l'intérêt de la vérité. Riolan montra assez habilement pour un homme qui n'avait jamais vu d'éléphans, que ces os devaient provenir de cet animal. Voici à peu près ce qu'il y avait de vrai dans tout cela, autant qu'on en peut juger aujourd'hui. Il paraît qu'on trouva, en i6i3, !e 1 i janvier, dans une sablonnière près du château de Chaumont ou de Langon . entre les villes de Montricaut , Serres et Saint-Antoine , des ossemens dont une

second:-: partie. gj

partie fut brisée par les ouvriers. Un chirurgien de Beaurepaire , nommé Mazurier, montra à Paris et en divers autres lieux , pour de l'argent, ceux qui étaient restés entiers, et, afin de mieux exciter la curiosité , il distribuait une petite brochure où il assurait qu'on les avait trouvés dans un sépulcre long de trente pieds, sur la tombe duquel était écrit : Teutobochus rex. On sait que c'était le nom du roi des Cimbres qui combattit contre Marius. Aussi ajoutait-il qu'il s'était trouvé dans le même lieu une cinquantaine de médailles, avec l'effigie de ce consul romain, et les lettres initiales de son nom. Mais on accusa ce chirurgien d'avoir fait faire sa brochure par un jésuite de Tournon, qui avait forgé l'histoire du sépulcre et de l'inscription ; ces prétendues médailles portaient des lettres gothiques, et n'avaient rien de romain. Il ne paraît pas qu'il se soit justifié de cette imposture. » On reconnut plus tard que ces os appartenaient à des éléphans; mais les histoires de géans ne continuèrent pas moins d'avoir cours , et chaque pays posséda quelque récit merveilleux de ce genre. La ville de Lucerne prit pour support de ses armes le prétendu géant trouvé en i5~7, sous un chêne

que le vent avait déraciné auprès du cloître de Reyden. Le conseil de Lucerne les envoya au célèbre Felix Plater, professeur de médecine à Baie, qui fit dessiner un squelette humain de la grandeur qu'il croyait qu'avait eue celui dont ces os provenaient, et qu'il portait à dix-neuf pieds, et renvoya ce dessin à Lucerne avec ces os. M. Blumenbach , qui les a vus récemment , les a reconnus pour des os d'éléphans.

Mais les champions des fossiles humains ne se contentèrent pas de regarder comme tels des os d'éléphans; un médecin célèbre composa sur les restes d'un animal trouvé dansun terrain schisteux, à quelques lieues du lac de Constance, une dissertation spéciale qu'il intitula : V Homme témoin du déluge. « Il n'est pas possible , disait-il, de soutenir l'opinion contraire ; voici la moitié et même la presque totalité d'un squelette humain ; la substance des os , la chair , des parties plus molles encore que la chair, sont incorporées dans la pierre. Enfin c'est un des restes les plus précieux que nous possédions de cette race maudite qui fut ensevelie sous les eaux. » Les assertions du savant docteur s'évanouirent devant le coup-d'œil perçant de M. Cuvier, qui, calculant d'après les formes et les proportions

relatives de ces os, décida qu'ils n'étaient autre chose que ceux d'une salamandre aquatique d'une taille gigantesque et d'espèce inconnue. Ayant eu, en 1811, l'occasion d'examiner la pierre qui contenait ce «témoin du déluge,» eu présence de plusieurs savans distingués, et le dessin d'une salamandre à la main , il lit dégager le squelette, et chaque coup du ciseau prouva la vérité de son assertion.

Mais revenons aux éléphans. La Russie asiatique fourmille de ces monstrueux débris, et les habitans expliquent ce phénomène en supposant qu'ils appartiennent à un animal aujourd'hui existant , qui vit sous terre à la manière de la taupe , et qu'ils appellent mammout ou mammouth. Les Chinois ont également adopté celte fable. Outre de véritables restes d'éléphans, l'Amérique a offert deux autres animaux gigantesques , le mastodonte et le megatherium ; le premier avait le plus grand rapport avec l'éléphant. Ces animaux ont également été le sujet d'une foule d'histoires absurdes qui toutes ont été réfutées par les lumineuses recherches de M. Cuvier : « l'animal de l'Ohio, dit-il dans le résumé général qu'il fait de sa description, était fort semblable à l'éléphant par les défenses et

toute l'ostéologie , les mâchelières exceptées; il avait très-probablement une trompe; sa hauteur ne surpassait point celle de l'éléphant ; mais il était un peu plus allongé, et avait des membres un peu plus épais , avec un ventre plus mince. Malgré toutes ces ressemblances, la structure particulière de ses molaires suffit pour en faire un genre différent de celui de l'éléphant. Il se nourrissait à peu près comme l'hippopotame et le sanglier, choisissant de préférence les racines et autres parties charnues des végétaux ; cette sorte de nourriture devait l'attirer vers les terrains mous et marécageux. Cependant il n'était pas fait pour nager et vivre souvent dans les eaux comme l'hippopotame , mais c'était un véritable animal terrestre. Ses ossemens sont beaucoup plus communs dans l'Amérique septentrionale que partout ailleurs ; peut-être même sont-ils exclusivement propres à ce pays; ils sont mieux conservés, plus frais qu'aucun des autres fossiles connus. Néanmoins il n'y a pas la moindre preuve , le moindre témoignage authentique propre à faire croire qu'il y en ait encore, ni en Amérique, ni ailleurs, aucun individu vivant; car les différentes annonces que nous avons lues de temps en temps dans les journaux touchant

des mastodontes vivans que l'on aurait aperçus dans les bois ou dans les landes de ce vaste continent , ne se sont jamais confirmées, et ne peuvent passer que pour des fables. »

Après avoir acquis par l'expérience une connaissance approfondie des rapports qui existent entre les êtres organisés et le sol qui les contient , et avoir prouvé d'une manière irréfragable que . plus la formation des terrains est ancienne, plus les débris organiques qui s'y trouvent s'éloignent des animaux de nos jours, M. Cuvier entreprit d'observer et de décrire tous ceux des environs de Paris. Il avait déjà employé un ouvrier intelligent (i) qu'il payait de ses propres deniers , à recueillir dans les carrières de Montmartre les os qu'on y découvre presque journellement. Aucune dépense ne l'effrayait , et il récompensait généreusement tous ceux qui lui apportaient quelque fossile. Il dépensait avec joie des sommes considérables pour augmenter une collection qu'il donna au Muséum lorsqu'elle eut acquis le plus haut prix par ses publications , sans recevoir autre chose, en échange, que quelques ouvrages qui existaient

il ouvrier se nommait Varin.

0,8 MÉMOIRES SUR M. GUVIER.

en doubles exemplaires à la bibliothèque du Jardin des Plantes, et qui manquaient à la sienne. Avant que M. Cuvier eût trouvé dans les Annales du Muséum un moyen commode de publier ses découvertes, et lorsque sa fortune ne lui permettait pas d'employer des artistes de profession , il dessinait et même gravait de ses propres mains les planches de ses ouvrages. Celui dont je parle maintenant contient plusieurs de ces monumens précieux de son talent dans ce genre ; on les trouvera plus particulièrement dans le troisième volume de l'édition (i) composée de cinq volumes in-quarto , dont deux

(i) A défaut de motifs d'attachement et d'estime, la justice seule exigerait que je fisse mention ici de M. Laurillard qui, eu qualité de secrétaire de M. Cuvier, l'a aidé dans l'ouvrage en question, et dans ceux qui l'ont suivi. Le manière dont M. Cuvier apprécia le mérite de M. Laurillard , prouve combien le grand anatomiste connaissait les hommes, et offre trop d'intérêt pour que je la passe sous silence. M. Laurillard, né aussi à Montbéliard , était venu s'établir à Paris pour perfectionner son talent dans l'art du dessin. Il fut présenté à M. Frédéric Cuvier, pour lequel il dessina quelques objets d'histoire naturelle. M. Cuvier avait également fait usage de ses talens clans deux ou trois circonstances, mais sans le remarquer d'une manière particulière. Un jour cependant il se rendit dans l'appartement de son frère pour le prier de dégager un fossile de son enveloppe, service que celui-ci lui avait fréquemment rendu. Il ue trouva que M. Laurillard, et s'adressa à lui en l'absence de sun frère. M. Laurillard, sans se douter de la valeur de l'objet confié à ses soins, se mit

seconds: partie. g9

sont divisés en deux parties. Outre les vues profondes dont est rempli cet ouvrage sur les êtres vivans et la construction du globe, il renferme de nombreuses espèces de mammifères , oiseaux, reptiles, etc.. ressuscites, pour ainsi dire, parle génie de l'auteur, et formant en tout cent soixante-huit animaux vertébrés, compris

aussitôt à l'ouvrage, et parvint à mettre l'os à un sans endommager aucune de ses parties. Quelques instaus après M. Cuvier vint examiner son trésor, et le trouvant si parfaitement conservé, il entra dans des transports do joie tels que, M. Laurillard qui ignorait l'importance de ce qu'il venait de faire, et le caractère ardent de M. Cuvier, crut un moment qu'il était fou. Enfin , tenant son fossile d'une main et entraînant de l'autre M. Laurillard , qu'il avait saisi par le liras , M. Cuvier le conduisit près de sa femme et de sa belle- fille; , el le leur présenta eu s'écriant : <• J'ai enfin mon pied, et c'est à M. Laurillard que je le dois. » Il parait que cette découverte confirmait toutes les conjectures de M. Cuvier sur un pied dont il avait deviné d'avance l'existence et la forme, mais qu'il avait jusqu'alors essayé vainement de se procurer. Cette recherche l'avait occupé au poinl que lorsqu'il semblait plus pensif que de coutume, sa famille lui reprochait, en plaisantant, de chercher son pied de devant. Dès le lendemain M. Laurillard fut engagé en qualité de secrétaire, et M. Cuvier trouva en lui non-seulement un habile collaborateur, mais encore un ami fidèle qui lui fut parfaitement dévoué pendant sa vie, et qui, aujourd'hui qu'il n'est plus, consacre son existence à honorer sa mémoire. M. Cuvier l'a désigné, par son testament, pour terminer et publier les dessins qu'ils avaient faits ensemble pour le grand ouvrage qu'il appelait la Grande Anatomie comparée, et dont tous les amis des sciences at tendent si impatiemment l'apparition.

dans vingt genres, dont quinze sont nouveaux Ces animaux ont été nommés par M. Cuvier, replacés par lui dans la série des êtres créés , et appartiennent à tous les ordres, excepté à celui des quadrumanes, qui , de môme que l'espèce humaine, n'a encore offert aucun débris à l'état fossile. Toutes les localités où ils ont été trouvés, ainsi que les collections dont ils font partie , ont été indiquées avec une fidélité et un luxe d'érudition extraordinaires. M. Cuvier eut néanmoins de grandes difficultés à vaincre, parmi lesquelles il faut mettre au premier rang l'incrédulité de ceux qui , ne connaissant pas les lois de l'organisation et la coexistence nécessaire de certaines formes, ne pouvaient comprendre qu'il fût possible de reconstruire un anima! avec quelques ! rag m ens d'os épars dans les couches d'un même terrain. On pourra voir comment il triompha de ces préjugés, par l'extrait suivant d'une lettre qu'il écrivait au docteur Duvernoy, quelques jours après une réunion dans laquelle il avait été obligé de réfuter certaines objections qui lui avaient été faites. Dans cette lettre écrite en 1806 . il s'exprimait aiusi : « On vient de m'apporler un squelette presque entier à'anoplotherium , tiré de Montmartre , et long de près de

SECONDE PARTIE. IOI

cinq pieds. Toutes mes conjectures se trouvent vérifiées, et j'apprends de plus que l'animal avait la queue aussi longue et aussi grosse que lekanguroo , ce qui complète ses singularités. » Dans son inspection des terrains des environs de Paris , M. Cuvier s'associa le savant géologiste M. Brongniart , qui se borna plus spécialement aux mollusques fossiles et aux observations comparatives avec les autres pays. Le plus important résultat de leurs travaux fut de signaler au-dessus de la craie deux étages de terrains d'eau douce , séparés par un dépôt marin , dont l'étage supérieur est encore recouvert par un dépôt de cette nature, preuve irréfragable de plusieurs irruptions et retraites alternatives de ce bassin des environs de Paris , depuis l'époque où la craie y a été déposée. Cette découverte fut l'ouvrage de M. Cuvier seul , et ce fut à Fontainebleau que la pensée s'en offrit soudainement à son esprit. «Brongniait , sécria-t-il , j'ai trouvé le nœud de l'affaire. — Et quel est-il? demanda M. Brongniart. — C'est qu'il v a des terrains marins et des terrains d'eau douce , répliqua M. Cuvier. » Bien n'est plus lumineux que la manière donl M. Cuvier. après de longues années de recherches difficiles el constantes, d'é-

tOU MÉMOIRES SUR M. CUV 1ER >

1 tides et de méditations profondes, résume dans son Discours préliminaire les faits qui prouvent d'une manière irrésistible ce grand phénomène: « Je pense donc, avec MM. Deluc et Dojomieu, dit l'illustre auteur, que, s'il y a quelque chose de constaté en géologie , c'est que la surface de notre globe a été victime d'une grande et subite révolution , dont la date ne peut remonterbeaucoup au-delà de cinq à six mille ans; que celte révolution a enfoui et fait disparaître les pays qu'habitaient auparavant les hommes et les espèces d'animaux aujourd'hui les plus connus ; qu'elle a , au contraire, mis à sec le fond de la dernière eau, et en a formé les pays aujourd'hui habités Mais ces pays, que la dernière révolution a niis à sec, avaient déjà été habités auparavant , sinon par des hommes, du moins par des animaux terrestres; par conséquent une révolution précédente, au moins, les avait mis sous les eaux; et, si l'on en peut juger par les différens ordres d'animaux dont on y trouve les dépouilles , ils avaient peur-être subi jusqu'à deux ou trois irruptions de la mer. Et, ces irruptions, ces retraites précipitées, n'ont pas toutes été lentes , ne se sont point faites par degrés. La plupart des catastrophes qui les ont

amenées ont été subites , et cela est surtout facile à prouver pour ia dernière de toutes, celle dont Jes traces sont le plus à découvert: elle a laissé encore, dans les pays du Nord, les cadavres de grands quadrupèdes , que la glace a durcis, et qui se sont conservés jusqu'à nos jours avec leur peau , leur poil et leur chair. S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués , la putréfaction les eût décomposés. Or, cette gelée éternelle n'a pu s'emparer des lieux où ces animaux vivaient que par la même cause qui les a détruits; cette cause a donc été subite comme son effet. »

Les idées de M. Cuvier sur les époques relatives des couches de dépôt , idées qu'il a étendues jusqu'aux diverses chaînes de montagnes, ont servi de bases au système actuel adopté par les géologistes, et de ces idées on peut conclure : « que toutes ces couches des terrains de dépôts ayant dû se former dans la position horizontale , les plus anciennes sont celles qui ont été plus ou moins dérangées de cette position, plus ou moins relevées vers la ligne verticale par une catastrophe ; et que les plus récentes sont au contraire les couches horizontales occupant les flancs des premières, parce qu'ayant

lo4 MÉMOIRES SUT. M. CLVIER.

conservé leur situation originelle , il est évident qu'elles n'ont pu se tonner qu'après la révolution qui a changé Ja position des couches inclinées , qu'elles recouvrent plus ou moins , et sur lesquelles elles s'appuient. »

Une des questions les plus importantes traitées dans ce grand travail , est celle de l'altération des formes animales. 11 s'agissait de décider si les formes de beaucoup d'animaux perdus, qui diffèrent tant de celles des animaux vivans, indiquaient réellement des espèces , et surtout des genres distincts des genres et des espèces encore existans , ou si le temps n'avait fait que modilier les formes primitives pour arriver aux formes actuelles. L'examen de cette question suffit pour répondre à ceux qui croient à l'altération indéfinie des formes dans les corps organisés, et qui pensent qu'avec des siècles et des habitudes, toutes les espèces pourraient se changer les unes dans les autres ou résulter d'une seule d'entre elles. Quelque extraordinaire, quelque incompréhensible que paraisse ce singulier système qui ôterait toute base à la science, laquelle se fonde en définitive sur la détermination possible des espèces et sur leur durée. M. Cuvier commence par le réfuter se-

rieusement , et Je détruit par cette seule objection : qu'on ne trouve aucune modification intermédiaire entre un animal de l'ancien monde et celui du monde actuel dont il se rapproche le plus. Il donne une définition de l'espèce, prouve la constance de certaines conditions de formes qui la caractérise, et présente le tableau des variations qu'elle peut subir et qui constitue les races : il démontre enfin par un examen scrupuleux des squelettes de momies , que les animaux qui vivaient en Egypte, il y a deux à trois mille ans, comparés à ceux qui respirent de nos jours sur ce sol classique, n'ont éprouvé, pendant près de trente siècles , aucun changement important dans leurs formes; qu'il n'y a pas môme eu parmi les animaux sauvages une altération appréciable dans leur squelette qui puisse caractériser seulement une race ou une variété. « Il n'y a donc dans les faits connus , dit M. Cuvier , rien qui puisse appuyer, le moins du monde, l'opinion que ces genres nouveaux que j'ai découverts ou établis parmi les fossiles, non plus que ceux qui l'ont été par d'autres naturalistes , les palaeotheriuin . les anoplotherium , etc., aient pu être les souches de quelques-uns des animaux d'au-

jourd'hui, lesquels n'en différeraient que par l'influence du temps et du climat.» Plus loin, il ajoute : «Au reste, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espèces qui n'existent plus , je ne prétends pas qu'il ait fallu une création nouvelle pour produire les espèces aujourd'hui existantes : je dis seulement qu'elles n'existaient pas dans les lieux où on les voit à présent, et qu'elles ont dû y venir d'ailleurs. Supposons, par exemple, qu'une grande irruption de la mer couvre d'un amas de sable ou d'autres débris le continent de la Nouvelle-Hollande ; elle y enfouira les cadavres des kanguroos , des dasyures , des péramèles , des phalangers volans, des échidnés et des ornithorinques, et elle détruira les espèces de tous ces genres, puisque aucun d'eux n'existe maintenant en d'autres pays. Que cette même révolution mette à sec les petits détroits multipliés qui séparent la Nouvelle-Hollande du continent de l'Asie , elle ouvrira un chemin aux éléphans , aux rhinocéros, aux buffles, aux chevaux , aux chameaux , aux tigres, et. à tous les autres quadrupèdes asiatiques, qui viendront peupler une terre où ils

auront été auparavant inconnus. Qu'ensuite un naturaliste, après avoir bien étudié toute cette nature vivante, s'avise de fouiller le sol sur lequel elle vit, il y trouvera des restes d'êtres tout différens. Ce que la Nouvelle-Hollande serait dans la supposition que nous venons de faire , l'Europe, la Sibérie, une grande partie de l'Amérique , le sont effectivement, et peut-être trouvera-t-on un jour, quand on examinera les autres contrées et la Nouvelle-Hollande ellemême, qu'elles ont toutes éprouvé des révolutions semblables , je dirais presque des échanges mutuels de productions. Car, poussons la supposition plus loin : après ce transport des animaux asiatiques dans la Nouvelle - Hollande , admettons une seconde révolution qui détruise l'Asie leur patrie primitive , ceux qui les observeraient dans la Nouvelle-Hollande, leur seconde patrie , seraient tout aussi embarrassés de savoir d'où ils seraient venus, qu'on peut l'être maintenant pour trouver l'origine des nôtres. »

Je sais trop bien que ces extraits bornés ne peuvent donner qu'une faible idée de l'immense étendue de l'ouvrage dont je parle ; aussi n'estce pas sans une sorte de crainte de ie mutiler , que j'en cite quelques passages isolés. Il 'doit

Io8 MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

nécessairement y avoir aux yeux des connaisseurs une certaine imperfection dans ces parties détachées d'un tout qui paraît si imposant vu dans son ensemble; et je ne me rassure qu'en avertissant de nouveau mes lecteurs que mon intention est de faire connaître l'homme et ses travaux, sans prétendre donner une exposition complète de ceux-ci , et encore moins me permettre de les juger.

Dans le cours de cet ouvrage, M. Cuvier expose, avec une admirable simplicité de paroles, le développement graduel des faits , ses doutes à certaines époques de sa carrière, comment ils se sont confirmés ou dissipés plus tard, la méthode qu'il employait pour arriver à la connaissance de la vérité, le sacrifice qu'il faisait d'une portion d'un fossile pour en vériûer un autre , les moyens ingénieux auxquels il avait recours pour dégager un os de son enveloppe, et enfin l'art de prendre des empreintes avec le plâtre , qui , non-seulement lui procurait les objets dont il ne pouvait avoir les originaux , mais lui permettait de répandre des modèles dans toutes les parties du monde. A propos du sarigue, M. Cuvier s'exprime ainsi : «(/est sans doute une chose bien admirable que celte riche collection d'os-

semens et de squelettes d'animaux de l'ancien monde , rassemblés par la nature dans les carrières qui environnent notre ville, et comme réservés par elle pour l'instruction et les recherches de l'âge présent: chaque jour on découvre quelque nouveau débris ; chaque jour vient ajoutera notre étonnement en nous démontrant de plus en plus que rien de ce qui peuplait alors le sol de celte partie du globe n'a été conservé sur notre sol actuel , et ces preuves se multiplieront sans doute à mesure qu'on y mettra plus d'intérêt , et qu'on y donnera plus d'attention. Il n'est presque pas un bloc de gypse dans certaines couches , qui ne recèle des os ; combien de millions de ces os n'ont-ils p;is déjà été détruits,' depuis qu'on exploite les carrières et qu'on emploie le gypse pour les bâtimens ! combien n'en détruit-on pas même à présent par simple négligence ! et combien n'échappent pas encore , par leur petitesse , à l'œil des ouvriers même les plus attentifs à les recueillir! On peut en juger par le morceau que je vais décrire. Les linéamens qui s'y trouvent imprimés sont si légers qu'il faut y regarder de bien près pour les saisir , et cependant , que ces linéamens sont précieux! Us sont l'empreinte d'un animal dont

nous ne retrouvons pas d'autres traces, d'un animal qui , enseveli peut-être depuis des centaines de siècles, reparaît aujourd'hui pour la première fois sous les yeux des naturalistes. » M. Cuvier termine ce Mémoire sur le sarigue par les réflexions suivantes: «Je ne m'étendrai point sur les conséquences géologiques de ce Mémoire ; il est évident pour tous ceux qui sont un peu au fait des systèmes relatifs à la théorie de la terre , qu'il les renverse presque tous en ce qui concerne les animaux fossiles. Jusqu'ici on ne voulait voir dans nos fossiles du Nord , que des animaux d'Asie ; on accordait bien aussi que les animaux d'Asie eussent passé en Amérique et y eussent été enfouis au moins dans le Nord; mais il semblait que les genres américains fussent sortis de leur propre sol , et qu'ils ne se fussent jamais étendus aux pays qui forment aujourd'hui l'ancien continent. C'est ici la seconde preuve que je découvre du contraire. Dans la persuasion où je suis de la futilité de tous ces systèmes , je me trouve heureux chaque fois qu'un fait bien constaté vient en détruire quelqu'un ; le plus grand service qu'on puisse rendre à la science , est d'y faire place nette avant d'y rien construire ; de commencer par renverser

tous ces édifices fantastiques qui en hérissent les avenues , et qui empêchent de s'y engager les hommes à qui les sciences exactes ont donné l'heureuse habitude de ne se rendre qu'à l'évidence, ou du moins de classer les propositions d'après leur degré de probabilité. Avec cette dernière précaution , il n'est aucune science qui ne puisse devenir presque géométrique ; les chimistes l'ont prouvé dans ces derniers temps pour la leur, et j'espère que l'époque n'est pas éloignée où l'on en dira autant des anatomisles. » Je ne sais si je me trompe , mais tout en tombant d'accord avec M. Cuvier sur l'importance qu'il y a pour nous de trouver à notre portée une si riche collection de fossiles, il me semble qu'il n'est pas moins admirable qu'il se soit rencontré un homme qui ait pu ainsi expliquer d'après ces débris , et mettre dans tout son jour, l'évidence des changemens dont notre globe a été le théâtre.

Je passe maintenant aux deux éditions du Hcgne animal , que j'ai déjà indiqué comme ne faisant qu'un seul et même ouvrage avec le Tableau élémentaire. La première édition n'est, en effet , qu'un complément de l'esquisse tracée dans le Tableau, élémentaire . et la seconde, un

développement de la première avec de légères modifications dans la classification , rendues nécessaires par les progrès de la science. M. Cuvier, ayant porté le scaipel dans toutes les parties de l'Histoire naturelle, avait été nécessairement frappé de la confusion des systèmes , de leur manque de conformité avec la structure interne des animaux, et de l'amas immense des doubles emplois qui multiplient à l'infini le nombre des espèces; accoutumé dès sa première jeunesse à voir les choses de haut, et à y porter de la méthode, il était indispensable , ne fût-ce que pour faciliter ses propres travaux, qu'il délivrât la classification des embarras qui s'opposaient à son avancement. La préface de la première édition du Règne animal contient un exposé très-intéressant de la manière dont il atteignit ce but, et des secours qu'il reçut de ses collègues, surtout de son frère , M. Frédéric Cuvier, dont lesobservations sur les dents des mammifères lui furent très-utiles pour l'établissement de quelques divisions secondaires. Cette préface donne une idée exacte de l'état dans lequel il trouva la classification lorsqu'il entreprit de la refondre , et a été réimprimée dans la seconde édition. M. Cuvier y a peint lui-même

SECONDE PARTIE. I l3

son système à grands traits : « Il existe dans la nature quatre formes principales , quatre plans généraux, d'après lesquels tous les animaux semblent avoir été modelés, et dont les divisions ultérieures, de quelque nom que les naturalistes les aient décorées, ne sont que des modifications assez légères fondées sur le développement ou l'addition de quelques parties qui ne changent rien à l'essence du plan. » L'Introduction contient la définition des classes, des ordres , des genres , etc. ; des vues générales sur ce qu'on appelle organisation , particulièrement chez les animaux; sa composition chimique , ses forces , ses fonctions physiques et intellectuelles, et l'application de la méthode aux quatre grandes formes du règne animal. On rue permettra de citer un court passage de cette dernière partie : « Dans la première de ces formes, qui est celle de l'homme et des animaux qui lui ressemblent le plus, le cerveau et le tronc principal du système nerveux sont renfermés dans une enveloppe osseuse qui se compose du crâne et des vertèbres; aux côtés de cette colonne mitoyenne s'attachent les côtes et les os des membres qui forment la charpente du corps; les muscles recouvrent en général les

1I/J MÉMOIRES SUR M. CUVIFR.

os qu'ils font agir , et les viscères sont renfermés dans la tête et dans le tronc. Nous appellerons les animaux de cette forme, animaux vertébrés. 11 ont tous le sang rouge, un cœur musculaire, une bouche à deux mâchoires placées l'une audessus de l'autre, des organes distincts pour la vue , pour l'ouïe , pour l'odorat et pour le goût, placés dans les cavités de la face , jamais plus de quatre membres , des sexes toujours séparés . et une dislribution très-semblable des masses médullaires et des principales branches du système nerveux. En examinant de plus près chacune des parties de cette grande série d'animaux, on y trouve toujours quelque analogie , même dans les parties les plus éloignées l'une de l'autre , et l'on peut suivre les dégradations d'un même plan , depuis l'homme jusqu'au dernier des poissons.

« Dans la deuxième forme, il n'y a point de squelette; les muscles sont attachés seulement à la peau qui forme une enveloppe molle , contractile en divers sens, dans laquelle s'engendrent en beaucoup d'espèces des plaques pierreuses, appelées coquilles, dont la position et la construction sont analogues à celles du corps muqueux; le système nerveux est avec les vis-

S ICON DE PARTIE. Il .",

res, dans cette enveloppe générale, et se compose de plusieurs masses éparses réunies par des filets nerveux, et dont les principales, placées sur l'œsophage, portent le nom de cerveau. Des quatre sens propres, on ne distingue plus que les organes de celui du goût et de celui de la vue; encore ces derniers manquent-ils souvent. Une seule famille montre les organes de l'ouïe. Du reste, il y a toujours un système complet de circulation , et des organes particuliers pour la respiration. Ceux de la digestion et des sécrétions sont à peu près aussi compliqués que dans les animaux vertébrés. Nous appellerons les animaux de celte seconde forme, animaux mollusques. Quoique le plan général de leur organisation ne soit pas aussi uniforme, quant à la configuration extérieure des parties, que celui des animaux vertébrés, il y a toujours entre ces parties une ressemblance au moins du même degré dans la structure et dans les fonctions.

« La troisième forme est celle qu'on observe dans les insectes, les vers, etc. Leur système nerveux consiste en deux longs cordons régnant le long du ventre, renflés d'espace en espace en nœuds ou ganglions. Le premier de

Il6 MÉMOIRES SDR M. CUVIER.

ces nœuds, placé au-dessus de l'œsophage et nommé cerveau, n'est guère plus grand que ceux qui sont le long du ventre , avec lesquels il communique par des filets qui embrassent l'œsophage comme un collier. L'enveloppe de leur tronc est divisée par des plis transverses en un certain nombre d'anneaux dont les tégumens sont tantôt durs, tantôt mous, mais où les muscles sont toujours attachés à l'intérieur. Le tronc porte souvent à ses côtés des membres articulés ; mais souvent aussi il en est dépourvu. iNous donnerons à ces animaux le nom d'animaux articulés. C'est parmi eux que s'observe le passage de la circulation dans les vaisseaux fermés , à la nutrition par imbibition , et le passage correspondant de la respiration dans des organes circonscrits, à celle qui se fait par des trachées ou vaisseaux aériens répandus dans tout le corps. Les organes du goût et de la vue sont les plus distincts chez eux; une seule famille en montre pour l'ouïe. Leurs mâchoires, quand ils en ont, sont toujours latérales.

«Enfin la quatrième forme, qui embrasse tous les animaux connus sous le nom de zoophytes, peut aussi porter le nom d'animaux rayonnes. Dans tous les précédons , les organes du mou-

veulent et des sens étaient disposés symétriquement aux deux côtés d'un axe. Il y a une face postérieure et une antérieure dissemblables. Dans ceux-ci, ils le sont comme des rayons autour d'un centre ; et cela est vrai , même lorsqu'il n'y a que deux séries, car alors les deux faces sont semblables. Ils approchent de l'homogénéité des plantes; on ne leur voit ni système nerveux bien distinct , ni organes des sens particuliers ; à peine aperçoit-on dans quelques-uns des vestiges de circulation : leurs organes respiratoires sont presque toujours à la surface de leur corps : le plus grand nombre n'a qu'un sac sans issue pour tout intestin, et les dernières familles ne présentent qu'une sorte de pulpe homogène, mobile et sensible. »

Ici je dois rappeler de nouveau que la première découverte importante de M. Cuvier, fut la nécessité de séparer cette dernière forme d'animaux de la masse générale des insectes et des vers ; tel était l'objet du mémoire qu'il lut à la Société d'Histoire Naturelle de Paris, le 10 mai 1795 , mémoire dans lequel il fixait le caractère précis qui les sépare des mollusques , des échinodermes, et des zoophytes. De là, il passait aux animaux de formes plus compliquées;

car il n'y a qu'un esprit étroit qui puisse regarder comme indigne de son attention quelque partie que ce soit de l'histoire naturelle. Les autres verront dans son étude l'accomplissement du commandement fait à Adam, d'examiner, de nommer et d'asservir à ses besoins les créatures placées sous ses ordres. Il n'est aucune de ses branchesquine puisse être anoblie parla manière dont elle est cultivée ; et quand celui qui l'étudié, s'élève par la contemplation des merveilles de la nature jusqu'à leur auteur, l'insecte le plus vil comme le plus beau des hommes fera naître chez lui des réflexions également profondes.

Le Règne animal commence par cet être qui attire le plus notre attention, et qui ne forme qu'un genre et qu'une espèce. Les différences qu'il présente ne constituent que des variétés qui ont reçu le nom de races. Rien ne mérite plus d'attention que la définition de l'homme telle que la donne M. Cuvier; et pour ne pas défigurer ce passage admirable, je me contenterai d'en citer ce qui a rapport aux variétés des races humaines : « Trois d'entre elles surtout paraissent éminemment distinctes : la blanche ou caucasique ; la jaune ou mongolique i la nègre ou éthiopique. La caucasique. à laquelle

nous appartenons, se distingue par la beauté de l'ovale que forme sa tête; c'est elle qui a donné naissance aux peuples les plus civilisés , à ceux qui ont le plus généralement dominé les autres ; elle varie par le teint , et par la couleur des cheveux. La mongolique se reconnaît à ses pommettes saillantes , à son visage plat, à ses yeux étroits et obliques , à ses cheveux droits et noirs, à sa barbe grêle, à son teint olivâtre. Elle a formé de grands empires à la Chine et au Japon , et a quelquefois étendu ses conquêtes en-deçà du grand désert; mais sa civilisation est toujours restée stationnaire. La race nègre est confinée au midi de l'Atlas : son teint est noir, ses cheveux crépus, son crâne comprimé, et son nez écrasé : son museau saillant et ses grosses lèvres la rapprochent sensiblement des singes. Les peuples qui la composent sont toujours restés barbares.

«La race caucasique s'est divisée en trois grands rameaux, et les traditions des peuples semblent la faire remonter jusqu'à ce groupe de montagnes situé entre la mer Caspienne et la mer Noire. Le rameau syrien s'est répaudu au midi, et a produit les Assyriens, les Chaldéens, les Arabes, les Phéniciens, les Abyssins, et proba-

laO MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

bîement les Egyptiens. C'est dans ce rameau toujours enclin au mysticisme que sont nées les religions les plus répandues. Les sciences et les lettres y ont fleuri quelquefois ; mais toujours avec des formes bizarres , un slvle figuré. Le rameau indien , germain et pélasgique, est beaucoup plus étendu ; et l'on reconnaît les affinités les plus multipliées entre ses quatre langues principales : le sanscrit, langue aujourd'hui sacrée des Hindous, mère de la plupart des langues de l'Hindoustan ; l'ancienne langue des Pélasges, mère commune du grec , du latin , de beaucoup de langues éteintes, et de toutes nos langues du midi de l'Europe; le gothique ou tudesque , d'où sont dérivées les langues du nord et du nord-ouest , telles que l'allemand , le hollandais, l'anglais, le danois, le suédois, et leurs dialectes : enfin la langue appelée esclavone , et d'où descendent celles du nord et le russe, le polonais, le bohémien et le vende. C'est ce grand et respectable rameau de la race caucasique qui a porté le plus loin la philosophie, les sciences et les arts, et qui en est depuis trente siècles le dépositaire. Les habitans du nord, tels que les Samoyèdes, les Lapons et les Esquimaux, proviennent, suivant quelques-uns, de la

race mongolique, et suivant d'autres, ne sont que des rejetons dégénérés du rameau scythe et tartare de la race caucasique. Les Américains n'ont pu encore être ramenés clairement , ni à l'une ni à l'autre de nos races de l'ancien inonde; et cependant ils n'ont pas non plus de caractère précis et constant qui pourrait en faire une race particulière. Leur teint rouge de cuivre n'en est pas un suffisant ; leurs cheveux généralement noirs , et leur barbe rase , les feraient rapporter aux Mongoles, si leurs traits aussi prononcés, leur nez aussi saillant que les nôtres, leurs yeux grands et ouverts, ne s'y opposaient et ne répondaient à nos formes européennes. Leurs langues sont aussi innombrables que leurs peuplades , et l'on n'a pu y saisir d'analogies démonstratives ni entre elles ni avec celles de l'ancien monde.»

Le second ordre des mammifères est celui des quadrumanes ou singes , parmi lesquels quelques-uns pourraient passer pour des hommesdépourvus de raison; le troisième contient les carnassiers, et renferme à la fois les animaux les plus féroces, tels que les lions, les tigres, etc., le chien notre fidèle compagnon, nos chats domestiques, et les animaux d'où nous tirons

nos plus belles fourrures. Le quatrième a reçu le nom de marsupiaux, et se compose de ces animaux singuliers dont les petils, après leur naissance prématurée, se réfugient dans une poche placée sous le ventre de leur mère, jusqu'à ce qu'ils aient la force de pourvoir à leurs besoins. Le cinquième, les rongeurs , contient les écureuils , les rats, les blaireaux , les lièvres, etc. ; Je sixième, les édentés, nous offre le stupide paresseux et l'ornithorinque , cet être singulier, propre à la Nouvelle-Hollande, qui est pourvu d'un bec semblable à celui du canard , dont les pieds sont palmés au point de ressembler à des nageoires, dont la fourrure est pareille à celle de la belette, et qui pond des œufs, au dire de quelques naturalistes. Le septième ordre, appelé les pachydermes, renferme les plus grands animaux qui existent à la surface du globe, tels que l'éléphant, l'hippopotame, le rhinocéros, et le cheval que l'homme a , dans les âges les plus reculés , associé à ses travaux. Dans le huitième , les ruminans, nous trouverons le bœuf, le chameau et le renne: les deux derniers servent de moyens de transporta l'homme dans les régions les plus brûlantes et les plus glacées de la terre. Enfin le neuvième, les cétacés, nous présente

SECONDE PARTIE. Il5

les monstres gigantesques de l'océan. Ces neufs ordres sont subdivisés en familles, genres, sous- <Tenres, etc. , et dans chacun d'eux les espèces les plus importantes sont décrites en détail.

Des mammifères M. Guvier passe aux oiseaux, dont il commence par donner la description physiologique; puis il les divise en ordres, en exposant les caractèresde chacun d'eux, et continue ainsi de passer en revue toute la série de ces tribus ailées. Le premier ordre embrasse les oiseaux de proie , tels que les vautours qui nettoient la terre des cadavres qui l'empesteraient; les aigles qui poursuivent leur proie pendant le jour, et les hibous qui exercent de nuit leurs rapines. Le second contient les nombreuses espèces de passereaux qui n'ont pas les appétits voraces des oiseaux de proie proprement dits, ou les habitudes décidées des gallinacés et des oiseaux aquatiques , mais qui vivent d'insectes, de fruits et de grains; ceux qui poursuivent les insectes se nourrissent également de petits oiseaux, et sont pourvus d'un bec effilé, tandis que chez les autres cet organe est épais et robuste. Les premières subdivisions de cet ordre se tirent de la forme des pieds , et les autres de celle du bec. C'est

parmi eux que se trouvent les oiseaux chanteurs , les oiseaux de paradis et les oiseauxmouches. Le troisième ordre comprend les grimpeurs, tels que les perroquets, etc. Le quatrième, les gallinacés qui nous fournissent nos oiseaux de basse-cour. Le cinquième, qui se compose des échassiers, nous offre l'autruche, le casoar, l'ibis, etc.; et enfin le sixième contient les palmipèdes dont font partie les canards , les pélicans , etc.

Les volumes suivans du Règne animal , dont le premier peut donner une idée, achèvent de faire passer sous nos yeux toute la création animée, décrivant tout en termessimples et clairs, sans jamais dire ni trop ni trop peu, s 'étendant sur les êtres les plus remarquables , appréciant leurs affinités à leur juste valeur, et les classant dans un ordre méthodique aussi voisin que possible de la nature. On doit cependant faire observer qu'en arrivant au troisième volume , qui comprend l'entomologie , le développement extraordinaire qu'a pris cette science, ne permettant pas à un seul homme de la traiter en détail en même temps que les autres branches de l'histoire naturelle , sans perdre un temps considérable, M. Cuvier s'associa M. La-

treille pour la partie des insectes et des crustacés, et que celui-ci apporta dans son travail la même profondeur de vues , la même perfection de méthode que son illustre collègue : « Les principes sur lesquels reposent les divisions de M. Cuvier présideront nécessairement aux changemens que de nouvelles observations rendront indispensables; mais les bases de toute classification zoologique sont désormais posées , et leur solidité prouvera mieux que les discours des naturalistes futurs , le génie éJevé de leur auteur (r). »

Les milliers d'espèces que renferment les galeries du Jardin des Plantes sont toutes classées d'après le système exposé dans le Règne animal, système que son auteur désirait avant tout exposer aux regards du public, afin qu'on pût juger des bases sur lesquelles il repose , et que la critique pût se faire entendre en même temps que les éloges. Parmi les pièces qui composent cette magnifique collection, se trouvent celles que M. Cuvier avait réunies pour le travail dont je vais bientôt parler, pièces qu'il avait disséquées, pour la plupart, avec le soin le

(i) M. Laurillard.

llG MÉMOIRES SUR M. CUVIKR.

plus minutieux, et qui ajoutèrent près de cinq mille espèces de poissons à celles que possédait déjà le Muséum.

Le grand ouvrage sur I'ichthyoiogie , présente l'application des principes de M. Cuvier à une branche spéciale de l'histoire naturelle, et a été entrepris par lui, non-seulement pour montrer jusqu'où l'on peut pousser cette application, mais comme un travail préparatoire à ses recherches futures sur les poissons fossiles. Il annonça lui-même celte vaste entreprise dans les termes suivans à la fin du dernier volume des Ossemens fossiles : «Je vais désormais consacrer ce qui me restera de temps et de forces à publier les recherches déjà faites sur l'histoire des poissons, mais surtout à terminer mon traité général d'anatomie comparée. » A peine avait-il terminé un long travail qu'il en commençait un autre sans reprendre haleine; il rassemblait en même temps des matériaux pour plusieurs ouvrages; celui qu'il appelait son Traité général c'Canalomie comparée se poursuivait sans relâche; chaque semaine y ajoutait de nouvelles notes et de nouveaux dessins ; les premières en entier, les seconds en partie tracés de ses propres mains. M. Cuvier annonça au monde savant le

SECONDE PARTIE. \?n

plan de l'Ichthyologie par un prospectus dans lequel il exposait l'état de cette branche des sciences, les ressources qu'il avait pour le moment en son pouvoir, et celles dont il espérait disposer par la suite. M. Valenciennes , actuellement professeur des Mollusques au Muséum de Paris, fut choisi par lui pour l'aider dans les innombrables détails de cette tâche aussi longue que pénible , et se trouve chargé de la continuer aujourd'hui que son illustre maître n'est plus; huit volumes ont été publiés avant la mort de M. Cuvier, et depuis, M. Valenciennes en a donné un autre : l'ouvrage entier doit en avoir vingt (i).

Son titre seul peut en faire saisir à la fois le plan et toute l'importance; c'est une «Histoire naturelle des poissons , contenant plus de cinq mille espèces de ces animaux, décrites d'après leur nature, et distribuées conformément à leurs rapports, avec des observations sur leur anatomie, et

(i) L'impression de ce deuvième volume a été à moitié terminée du vivant de M. Cuvier; il a laissé, en outre, en manuscrits rédigés desa propre main, des matériaux suffisans pour quatre ou cinq autres volumes; mais comme ces matériaux consistent en morceaux détachés , ils seront disséminés dans le reste de l'ouvrage, selon que le sujet I exigera.

120 MEMOIRES SUR M. CTJVIER.

des recherches critiques sur leur nomenclature ancienne et moderne. » Linné n'avait déterminé que quatre cent soixante-dix-sept espèces, et Lacepède quinze cents; de sorte que, même sans tenir compte des doubles emplois commis par ces auteurs, la supériorité de M. Cuvier sous ce rapport est immense. Une espèce de chaque groupe, choisie parmi les plus intéressantes ou les plus faciles à se procurer, s'y trouve décrite dans le plus grand détail, et sert ainsi non-seulement de type , mais de point de comparaison aux diiïtrencescaractéristiquesmaisplus simples qui existent entre les autres espèces du même genre. Il ne fallait pas moins que le jugement exquis et la profonde expérience de M. Cuvier, pour débrouiller la synonymie des diflerens auteurs, et séparer le vrai du faux dans ce qu'ils ont rapporté des mœurs de chaque espèce. Une chose qui fait également honneur aux naturalistes et aux collecteurs de tous pays, est leur empressement général à lui communiquer leurs collections, leurs découvertes, et leurs observations avant même qu'ils eussent eu le temps de les publier. Cet ouvrage est le dernier d'une grande étendue qu'ait publié M. Cuvier; et à ne voir que l'impulsion qu'en reçut l'ichthyologie , on peut

>\DL PARTIB. 12Q

juger avec quelle rapidité tout se développait entre ses mains et sous son influence, et quelle immense quantité de matériaux lui valut la certitude qu'avaient tous ceux qui les lui envoyaient qu'il leur rendrait exactement justice; la plupart ne pouvant publier eux - mêmes leurs observations , par suite d'autres travaux ou de circonstances particulières , les lui sacrifiaient avec plaisir, dans l'espoir que leurs noms seraient mentionnés dans son ouvrage , et qu'ils figureraient ainsi au nombre de ceux qui avaient contribué à la gloire de l'auteur.

Cet ouvrage, accompagné de planches nombreuses et de la plus grande beauté , surtout celles sur l'anatomie de la Perche , gravées d'après les dessins de M. Laurillard , offre une particularité remarquable. M. Cuvier se fait l'historien de l'ichthyologie ; et rien n'égale en clarté et en impartialité la manière dont il expose les progrès de cette science, depuis l'époque où l'on peut dire qu'elle prit naissance; il donne avec une précision et un ordre admirable les noms de tous ceux qui ont contribué à ses progrès , l'époque à laquelle ils ont paru, les moyens qu'ils ont eus à leur disposition, et les résultats de leurs travaux. Cet ouvrage étant,

l3o MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

avec les mémoires sur les mollusques (i), le seul que M. Cuvier ait composé sur une branche spéciale de l'histoire naturelle , il n'est pas sans intérêt de savoir comment il a exécuté le plan qu'il s'était tracé. L'histoire de l'ichthyologie forme en quelque sorte une introduction au reste de l'ouvrage , et se termine par ces modestes paroles : « Quant à nous , le seul vœu qui nous reste à former, c'est que l'ouvrage que nous avons entrepris ne soit point trouvé trop indigne, ni des écrivains illustres dont nous cherchons à continuer les travaux, ni des secours et des encouragemens que nous avons reçus d'un si grand nombre d'amis et de protecteurs de l'histoire naturelle. Heureux si nous pouvions espérer qu'à son tour il prendra rang parmi ceux qui font époque dans la science! C'est à quoi vont tendre tous nos efforts. »

Après avoir tracé ce tableau historique, M. Cuvîer passe à des considérations générales sur la nature et l'organisation des poissons; ce qui suit renferme une partie de ce qu'il dit à ce sujet : « Aquatiques , c'est-à-dire vivant dans un

(i) Ces mémoires ont été publics à différentes époques dans les Annales du Muséum , et ont été réunis en un vol. in-4°.

SECONDE PARTIE. ] ,') f

liquide plus pesant et plus résistant que L'air, leurs forces motrices ont dû être dispersées et calculées pour la progression; niais l'élévation a pu se faire aisément : de là les formes de moindre résistance de leur corps, la plus grande force musculaire donnée à leur queue, la brièveté de leurs membres, leur expansibilîté, les membranes qui les soutiennent, les tégumens lisses ou écailleux et non hérissés par des plumes et des poils. Ne respirant que par l'intermède de l'eau, c'est-à-dire ne profitant, pour rendre à leur sang les qualités artérielles, que de la petite quantité d'oxigène contenue dans l'air mêlé à l'eau , leur sang a dû rester froid ; leur vitalité , l'énergie de leurs sens et de leurs mouvemens, ont dû être moindres que dans les mammifères et les oiseaux. Ainsi leur cerveau, bien que d'une composition semblable , a dû être proportionnellement beaucoup plus petit, et les organes extérieurs des sens n'ont pas été de nature à lui imprimer des ébranlemens puissans. Les poissons sont , en effet, de tous les vertèbres ceux qui donnent le moins de signes apparens de sensibilité. N'ayant pas d'air élastique à leur disposition , ils sont demeurés muets ou à peu près, et tous les sentiment que la voix réveille ou entrelient leur sont

demeurés étrangers; leurs yeux comme immobiles, leur face osseuse et ûxe , leurs membres sans inflexions et se mouvant tout d'une pièce , ne laissent aucun sens à leur physionomie , aucune expression à leurs émotions; leur oreille enfermée de toutes parts dans les os du crâne , sans conque extérieure , sans limaçon a l'intérieur, composée seulement de quelques sacs et canaux membraneux, doit leur suffire à peine pour distinguer les sons les plus frappans ; et aussi avaient-ils peu d'usage à faire du sens de l'ouie , eux qui sont condamnés à vivre dans l'empire du silence, et autour desquels tout se lait. Leur vue même, dans les profondeurs où ils vivent, aurait peu d'exercice, si la plupart des espèces n'avaient, par la grandeur de leurs yeux , un moyen de suppléer à la faiblesse de la lumière; mais, dans ceux-là même, l'œil change à peine de direction ; encore moins peul-il changer ses dimensions et s'accommoder aux distances des objets. Aucune larme n'arrose cet œil , aucune paupière ne l'essuie ou ne le protège ; il n'existe plus dans le poisson qu'une faible image de cet organe si beau , si vif, si animé dans les classes supérieures. Ne pouvant se nourrir qu'en poursuivant à la nage une proie qui nage elle-même plus ou moins

Mi.OMH. l'A «UK 1 55

rapidement, n'ayant de moyens de la saisir que de l'engloutir, un sentiment délicat des saveurs leur aurait, été inutile , si la nature le leur avait donné; mais leur langue presque immobile, souvent tout-à-fait osseuse ou cuirassée par des plaques dentaires, et ne recevant que des nerfs grêles et en petit nombre , nous montre de suite que l'organe est aussi émoussé que son peu d'usage devait nous le faire supposer. L'odorat même ne peut être aussi continuellement en exercice dans les poissons que dans les animaux qui respirent l'air, et qui ont sans cesse les narines traversées par les vapeurs odorantes. Enlin leur tact , presque annulé à la surface du corps par les écailles , et dans leurs membres par le défaut de flexibilité de leurs rayons , et par la sécheresse des membranes qui les environnent, a été contraint de se réfugier au bout de leurs lèvres, qui, même dans quelques-uns, sont réduites à une dureté osseuse et insensible. »

Dans tout le chapitre dont fait partie ce beau passage, il règne un sentiment poétique auquel M. Cuvier s'abandonnait rarement en parlant de science , mais qu'il savait répandre à volonté sur ses productions , sans nuire à la rite de son sujet. Il revient dans le chapitre suivant à son style habituel, et le contraste est

1 54 MÉMOIRES SUR M. CBVIER.

d'autant plus frappant que ce chapitre n'est , pour ainsi dire, qu'une suite d'aphorismes. Il traite de l'extérieur des poissons; ceux qui viennent ensuite contiennent l'ostéologie , la myologie , le cerveau et les nerfs, la nutrition, la reproduction , un résumé général et une distribution méthodique de celte classe en grandes divisions, en familles naturelles , etc. Le passage suivant, extrait du dernier chapitre , est très-propre à prémunir ceux qui se livrent à des idées systématiques , contre une erreur qui n'est que trop commune :«Quel'on n'imagine point que, parceque nous placerons un genre ou une famille avant une autre , nous les considérerons comme plus parfaits, comme supérieurs à cette autre dans le système des êtres. Celui-là seulement pourrait avoir cette prétention , qui poursuivrait le projet chimérique de ranger les êtres sur une seule ligne , et c'est un projet auquel nous avons depuis long-temps renoncé. Plus nous avons fait de progrès dans l'étude de la nature, plus nous nous sommes convaincus que cette idée est l'une des plus fausses que l'on ait jamais eue en histoire naturelle ; plus nous avons reconnu qu'il est nécessaire de considérer chaque être, chaque groupe d'êtres en lui-même , et dans le rôle qu'il joue dans ses propriétés et dans son

organisation ; de ne faire abstraction d'aucun de ses rapports, d'aucun des liens qui le rattachent soit aux êtres les plus voisins, soit à ceux qui en sont plus éloignés. Une fois placé dans ce point de vue , les difficultés s'évanouissent , tout s'arrange de soi-même pour le naturaliste. Nos méthodes systématiques n'envisagent que les rapports les plus prochains; elles ne veulent placer un être qu'entre deux autres, et elles se trouvent sans cesse en défaut. La véritable méthode veut chaque être au milieu de tous les autres ; elle montre toutes les irradiations par lesquelles il s'enchaîne plus ou moins étroitement dans cet immense réseau qui constitue la nature organisée ; et c'est elle seulement qui nous donne de cette nature des idées grandes , vraies, et dignes d'elle et de son auteur; mais dix et vingt rayons souvent ne suffiraient pas

pour exprimer ces innombrables rapports

Nous rapprocherons donc ce que la nature rapproche , sans contraindre d'entrer dans nos groupes les êtres qu'elle n'y a point placés; et ne nous faisant aucun scrupule , après avoir démontré, par exemple, toutes les espèces qui se laissent ranger dans un genre bien déûni, tous les genres dont ii est possible de composer une

1 36 mémoires sur \I. CCVIER.

famille bien circonscrite, de laisser en dehors une ou plusieurs espèces isolées , un ou plusieurs genres qui ne se rattachent point aux autres d'une façon naturelle, aimant mieux reconnaître franchement ces sortes d'irrégularités, si l'on croit pouvoir les nommer ainsi , que d'induire en erreur en laissant ces espèces et ces genres anormaux dans des séries dont les caractères ne les embrassent pas. »

La première grande division établie dans les poissons par M. Cuvier, et qui ouvre le second volume, est celle des acanthoptérygiens ou poissons pourvus de rayons épineux aux nageoires , en tête desquels se trouve la nombreuse famille des perches ou percoïdes , qui occupe les deux volumes suivans. Le quatrième contient la famille des joues-cuirassées , dont la plupart des espèces, surtout celles des mers équatoriales , affectent des formes bizarres; c'est à cette famille qu'appartiennent les épinoehes de nos ruisseaux d'eau vive. Le cinquième volume embrasse les scienoides; le sixième les sparoïdes et les m é ni des ; le septième les squamipennes et les pharyngiens labyrinthiformes ; enfin le huitième et le neuvième les scombéroïdes. A la fin de chaque

volume se trouvent les additions et les change-nions que l'auteur a jugé convenable de faire pendant le cours de l'impression. J'ai cru devoir entrer dans ces courts détails, attendu qu'on a souvent demandé jusqu'à quel point était parvenu- ce grand ouvrage lorsqu'il fut si malheureusement interrompu par la mort de l'auteur. M. Valenciennes a l'intention de publier les volumes suivans aussi rapidement que possible . en indiquant les parties qui sont dues uniquement au génie du grand homme dont les leçons l'ont rendu digne d'être le continuateur de cette vaste et admirable entreprise (i). J'ai dit plus haut, en parlant de l'ichthyologre , que M. Cuvier s'était fait l'historien de cette science; cela me conduit naturellement à ces Rapports annuels faits par lui à l'Institut,

(i) Une partie de cet ouvrage m'a toujours singulièrement frappée, et je ne puis in'empècher de la recommander à l'attention du lecteur: c'est celle où M. Cuvier réfute les opinions de M. Geoffroy Saint- Hilaire qui, pendant long-temps, les avait soutenues contre lui avec une certaine chaleur. Pour ce qui concerne les poissons, M Cuvier présente, au bas de certaines pages, les argumens de son adver- ■ ur deux colonnes, et en regard, sur deux autres, ses réfuta tions, sans • lai-M i pricer leplus léger sentiment personnel , sans y ajouter aucun argument qui puisse influencer le jugement du lecteur et lui persuadei que la raison est de son coté. Les deux systèmes sont en présence , ex-

f38 MÉMOIRES SUR M. CLVIER.

dans lesquels, dès l'âge de vingt-six ans, il avait coutume de mettre sous les yeux de ce corps savant le résultat des travaux de ses membres et de ses correspondans , rapports qui forment ainsi une histoire générale de la science , depuis l'époque en question jusqu'à celle de sa mort. L'universalité de son génie et de ses connaissances se retrouve dans ces « analyses des parties physiques des travaux de l'Académie des Sciences ; »et l'on peut regarder cette masse de rapports, et l'instruction nécessaire pour les rédiger, comme suffisans, de même que chacune de ses autres entreprises considérées isolémen t, pour absorber une vie toute entière. Ils comprennent i° la météorologie et la physique générale; 2° la chimie et la physique proprement dite , lorsque l'explication des faits dont elle s'occupe n'exige point de calcul ; 3° la minéralogie et la géologie ;

posés avec uneégale impartialité , et le lecteur est entièrement libre de les comparer et déjuger par lui-même. M. Geoffroy ayant montré, dans plusieurs occasions, quelque aigreur en défendant son opinion, la discussion fut enfin portée devant l'Institut , et M. Cuvier se vit dans l'obligation de répondre. Au bout de quelque temps, M. Geoffroy abandonna la partie. Il serait à désirer que tout ce que M. Cuvier a écrit sur ce sujet fût réuni et publié à part , pour la commodité des personnes qui n'ont ni le temps ni les facilités de le chercher parmi ses autres ouvrages.

4° la physique végétale et la botanique; 5° l'anatomie et la physiologie ; 6° la zoologie ; -j° les voyages lorsqu'ils concernent l'avancement des sciences naturelles ; 8" la médecine et la chirurgie; 9° l'art vétérinaire ; io° l'agriculture. On peut se former par ces analyses une idée juste des principales découvertes faites dans l'une ou l'autre de ces sciences pendant la vie M. de Cuvier ; car non-seulement les membres et les correspondans de l'Institut regardaient comme un devoir de communiquer leurs découvertes à ce corps , mais un grand nombre d'étrangers se faisaient un louable orgueil de soumettre leurs travaux à une assemblée qui , plus que toute autre , était compétente pour les apprécier. Dans ces rapports brille sans cesse ce style lumineux et persuasif que M. Cuvier possédait à un si haut degré : « Tel auteur a dû souvent être surpris des termes simples dans lesquels on pouvait exprimer les travaux et les progrès réels qu'ils avaient fait faire à la science ; tel autre n'a pu s'empêcher d'admirer la lucidité avec laquelle ses propres conceptions étaient présentées dans ces courtes analyses. Il a pu dans plusieurs cas découvrir dans ses travaux ce

l/jO MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

qu'il n'y avait pas vu , ou bien n'y plus voir ce qu'il croyait y avoir trouvé (i). » La même justice et la même indépendance qui caractérisent les autres productions de l'auteur se retrouvent dans ces rapports ; leur impartialité , eur vérité , l'harmonie qui règne dans leur ensemble , feraient croire qu'ils ont été faits par un historien d'un temps éloigné et non par un écrivain qui rend compte des travaux de ses contemporains. Jamais un mot n'échappe à M. Cuvier sur ses opinions personnelles; il ne parle de ses propres découvertes qu'avec une modestie et une simplicité parfaite, et rapporte avec une fidélité scrupuleuse chaque argument avancé en faveur d'opinions contraires aux siennes.

Outre ces analyses annuelles , M. Cuvier fut chargé par l'empereur d'une tâche nouvelle, qu'il annonçait en ces termes à son ami M. Duvernoy : « Tous mes travaux sont presque arrêtés par un ouvrage que l'empereur a demandé à la classe des sciences naturelles , et qui m'est revenu pour la plus grande partie comme secrétaire. C'est une histoire de la marche et des

(i) M. le docteur Duvernoy.

progrès de l'espril humain depuis 1789. Vous jugez à quel point la besogne est compliquée pour les sciences naturelles ; aussi ai-je déjà fait près d'un volume , et je suis loin d'être au bout. Mais cette histoire est si riche, il y a un si bel ensemble de découvertes, que j'ai fini par y prendre intérêt et par y travailler avec plaisir. J'espère que ce sera un morceau marquant d'histoire littéraire et philosophique. Je tâche surtout d'y indiquer les véritables vues qui doivent diriger les recherches ultérieures.»

Napoléon avait conçu la pensée hardie d'embrasser d'un seul coup d'œil tous les résultats que l'impulsion générale donnée aux sciences avait produits depuis l'époque indiquée plus haut; et l'on peut, sans hésiter, affirmer que l'exécution de l'entreprise fut digne des seniimens élevés qui l'avaient fait naître. Elle commence par une de ces introductions où brille du plus vif éclat le génie de M. Guvier, et dans lesquelles il déploie, si l'on peut s'exprimer ainsi, toute la sublimité de la science. Celle-ci est remarquable par la hauteur des vues et l'impartialité qui y régnent d'un bout à l'autre. Les dernières pages où l'auteur termine en sollicitant quelques améliorations de l'empereur et la continuation de

ll\1 MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

sa protection contiennent ces belles paroles : « Guider l'esprit humain à sa noble destination , la connaissance de la vérité ; répandre des idées saines et bienfaisantes dans les classes les plus inférieures du peuple , soustraire les hommes à l'empire des passions et des préjugés, faire de la raison l'arbitre et le guide suprême de l'opinion publique; tel est l'objet essentiel de la science. C'est par là qu'elle contribue aux progrès de la civilisation ; c'est parla qu'elle mérite la protection de ces gouvernemens qui , voulant établir leur pouvoir sur les fondemens les plus solides, lui donnent pour bases le bien général.» Ce rapport et les Analyses des travaux ont été rassemblés jusqu'à l'année 1817, et forment deux volumes qui font suite à l'édition des OEuvres completes de Buffon, publiée par M. Richard.

La part active que prit M. Cuvier, de concert avec d'autres savans, au Dictionnaire des Sciences Naturelles, et- l'influence de son nom, ont été, sans aucun doute , d'un grand secours à cette utile entreprise. Ses prospectus n'étaient pas moins remarquables que ses autres écrits , et plus d'un auteur a eu recours à son obligeance pour des productions de ce genre ; mais ce n'était pas seulement lorsqu'on l'en priait qu'il accordait son aide. « Voyons votre prospectus, »

disait-il , par exemple , à un jeune écrivain ; puis après y avoir jeté un coup d'oeil : « Laissez-moi cela; je le retoucherai , » ajoutait-il. Et le lendemain il avait produit une ou deux pages éloquentes qui ne pouvaient manquer de prévenir le public en faveur du futur ouvrage. Le prospectus qui se trouve en tête du dictionnaire dont je viens de parler, expose rapidement l'histoire de la science, et témoigne des peines prises par les auteurs pour que l'exécution réponde aux besoins de l'époque. Ces grands noms, avec lesquels celui de M. Cuvier a été si souvent associé, s'y trouvent mentionnés d'une manière si intéressante et si pleine d'éloquence , que je ne puis résister au plaisir de citer textuellement ce passage; il est précédé d'une exposition des avantages que la science a retirés des sages préceptes de Bacon , et est ainsi conçu : « Cependant l'histoire naturelle ne serait peut-être pas arrivée si tôt à la brillante destinée que ces sages préceptes lui préparaient, si deux des plus grands hommes qui aient illustré le dernier siècle n'avaient concouru , malgré l'opposition de leurs vues et de leurs caractères , ou plutôt à cause de cette opposition même , à lui donner des accroissemens aussi subits qu'inat-

tendus. Linnaeus et Buffon semblent en effet avoir possédé , chacun dans son genre, des qualités telles qu'il était impossible que le même homme les réunît , et dont l'ensemble était cependant nécessaire pour donner à l'étude de la nature une impulsion aussi rapide. Tous deux passionnés pour leur science et pour la gloire , tous deux infatigables dans le travail , tous deux d'une sensibilité vive , d'une imagination forte, d'un esprit transcendant, ils arrivèrent tous deux dans la carrière , armés des ressources d'une érudition profonde ; mais chacun s'y traça une roule différente suivant la direction de son génie. Linnaeus saisissait avec finesse les traits distinctifs des êtres; Buffon en embrassait d'un coup d'œil les rapports les plus éloignés. Linnaeus , exact et précis , se créait une langue à part pour rendre ses idées dans toute leur rigueur; Bufifon , abondant et fécond, usait de toutes les ressources de la sienne pour développer l'étendue de ses conceptions. Personne mieux que Linnaeus ne fit jamais sentir les beautés de détail dont le Créateur enrichit avec profusion tout ce qu'il a fait naître ; personne mieux que Buffon ne peignit jamais la majesté de la création , et la grandeur imposante des

-I CQNDE PARTIE. I | .")

lois auxquelles elle est assujétie. Le premier, effrayé du chaos où l'incurie de ses prédécesseurs avait laissé l'histoire de la nature, sut par des méthodes simples et des définitions courtes et claires mettre de l'ordre dans cet immense labyrinthe , et rendre facile la connaissance des êtres particuliers; le second, rebuté de la sécheresse d'écrivains qui , pour la plupart , s'étaient contentés d'être exacts . sut nous intéresser à ces êtres particuliers par les prestiges de son langage harmonieux et poétique. Quelquefois , fatigué de l'étude pénible de Linnaeus, on vient se reposer avec Buffon; mais toujours, lorsqu'on a été délicieusement ému par ses tableaux enchanteurs, on veut revenir à Linnaeus pour classer avec ordre ces charmantes images, dont on craint de ne conserver qu'un souvenir confus; et ce n'est pas sans doute le moindre mérite de ces deux écrivains, que d'inspirer continuellement le désir de revenir de l'un à l'autre, quoique cette alternative semble prouver, et prouve en effet qu'il leur manque quelque chose à chacun.

"Malheureusement, comme il n'est que trop ordinaire , les imitateurs de BuiTon et de Linnaeus ont saisi précisément les parties défec-

I Z| Ci MÉMOIRES SUR M. CUV 1ER.

tueuses de la manière propre à chacun de leurs maîtres ; et ce qui n'était en ceux-ci qu'une ombre légère dans un tableau magnifique , est devenu le caractère principal des productions de leurs disciples respectifs. Les uns n'ont pris de Linnaeus que ses phrases sèches et néologiques , et n'ont point fait attention que lui-même ne regardait son système que comme l'échafaudage d'un édifice bien autrement important, et que , dans les histoires particulières que ses nombreux travaux lui ont permis décrire, il n'a rien négligé de ce qui tenait à l'existence de l'être qu'il décrivait. Les autres n'ont admiré dans Buffon que ses vues générales et son style pompeux, sans remarquer qu'il ne plaçait ces brillans ornemens que sur des faits recueillis par la plus judicieuse critique, et que, même cette nomenclature qu'ils font profession de mépriser, est toujours établie par lui avec une ^rande érudition , et sur les discussions les plus soignées et les plus ingénieuses. » Je terminerai cette citation par une réflexion que fait sur M. Cuvier M. Duvernoy, qui a aussi reproduit le passage en question dans un éloge de son illustre maître, prononcé devant ses élèves à Strasbourg : « INe pourra-t-on pas dire , après un

SECONDE PARTIE. \(,n

tel jugement , que celui <fui appréciait aussi bien ces deux grands hommes, qui retrouvait avec tant de bonheur dans J'un ce qui manquait à l'autre, avait su les réunir dans ses écrits? ou plutôt que son génie portait en lui-même une originalité dans laquelle on ne retrouverait rien d'incomplet, rien de défectueux, rien qui lit sentir ce vice de méthode d'un côté ou de vues générales de l'autre ? »

On trouvera à la fin de ce volume , dans le catalogue général des ouvrages de M. Cuvier, la suite des articles qu'il a fournis au dictionnaire en question ; mais celui intitulé Nature est trop important pour être passé sous silence dans des mémoires consacrés spécialement à faire connaître ses opinions ; car cet article contient tout ce qu'il a publié isolément de plus clair et de plus satisfaisant pour réfuter les systèmes de l'époque, quoique ses idées sur ee sujet ressort en t clairement de tout ce qu'il a écrit.

«Le mol nature . comme tous les termes abstraits qui passent dans la langue commune, a pris des sens nombreux et divers. Primitivement, e| d'après son élyiuologie , il signifie ce qu'un être tient de sa naissance, par opposition à ce qu'il peut devoir à l'art. Il est dans la nature du

I 4& MÉMOIRES SUR M. CIjVIER.

chêne de croître trois siècles, d'avoir le bois dur, d'atteindre à une grande hauteur, etc. 11 est dans celle de l'oiseau de s'élever dans les airs , de distinguer de loin les objets , etc. L'homme est par sa nature susceptible d'éducation , sa nature est faible, inconstante, etc. Chaque individu peut avoir, soit au physique, soit au moral, sa nature particulière : il peut être faible ou vigoureux, doux ou colérique, etc.

« Ce mot de nature s'applique aussi par extension aux choses qui ne sont point nées , telles que les minéraux et les corps inorganiques en général , pour désigner leurs qualités propres et intrinsèques , celles qu'ils ont toujours. La nature de Tor est d'être pesant, jaune, inattaquable à l'air et à l'humidité , etc. Prise ainsi dans l'acception la plus générique , la nature d'une chose est ce qui la fait ce qu'elle est, ce qui la distingue, ce qui la constitue, en un mot son essence; et c'est ainsi qu'il se dit de l'être des êtres, de celui en qui et par qui sont toutes choses, et que l'expression nature, appliquée à Dieu et à ses qualités , n'a rien aujourd'hui de plus impropre qu'appliquée aux corps les plus vils et les plus périssables. Mais pour rester dans la sphère des êtres contingens,

SECONDE PARTIE. [ !\i)

de même qu'il y a la nature de chaque individu, il y a aussi celle de chaque espèce, de chaque genre , et ainsi de suite en remontant d'abstraction en abstraction. On arrive enfin à l'idée d'une nature générale de toutes choses ; celle-là embrasse les qualités communes à tous les êtres et les lois de leurs rapports mutuels. C'est la nature des choses prise dans le sens le plus abstrait. Enfin , par une figure commune dans toutes les langues, on a employé ce nom , qui ne désignait d'abord que des qualités , que des attributs , on l'a employé, disons-nous, poulies choses mêmes, pour les substances auxquelles ces qualités se rapportent ; la nature est alors l'ensemble des êtres, ou l'univers ou le monde ; et quand on la considère comme contingente et par opposition à l'être nécessaire, à Dieu, on la nomme création. La nature , le monde, la création , Y ensemble des êtres créés, sont alors autant de synonymes.

« Mais, par une autre de ces ligures auxquelles toutes les langues sont enclines , la nature a été personnifiée; les êtres existans ont été appelés les œuvres de la nature; les rapports généraux de ces êtres entre eux sont devenus les lois de la nature. Le résultat définitif de ces rapports,

qui est une certaine constance dans les mouvemens et une certaine fixité dans la proportion des espèces , en un mot la conservation jusqu'à un certain point de l'ordre une fois établi , a été intitulé la sagesse de la nature ; enfin , les jouissances ménagées aux êtres sensibles ont pris le nom de bonté de la nature. Ici , on se représente évidemment, sous le nom de nature, le Créateur lui-même. C'est de ses œuvres, de sa sagesse, de sa bonté qu'il s'agit. Cependant c'est en considérant ainsi la nature comme un être doué d'intelligence et de volonté, mais secondaire et borné quant à la puissance, qu'on a pu dire d'elle qu'elle veille sans cesse au maintien de ses œuvres ; qu'elle ne fait rien en vain; qu'elle agit toujours par les voies les plus simples; qu'elle tend à guérir les maladies, mais qu'elle succombe quelquefois sous la force du mal ; et autres adages, dont la plupart ne sont vrais que dans un sens fort restreint et fort différent de celui qu'ils semblent offrir $u premier

coup d'œil A mesure que les connaissances

se sont étendues en astronomie , en physique et en chimie , ces sciences ont renoncé aux paralogismes qui résultaient de l'application de ce langage figuré aux phénomènes réels. Quelques

-Il ONDE PARTIE. l5 r

physiologistes en ont seuls conservé l'usage, parce que, dans l'obscurité où la physiologie est encore enveloppée, ce n'était qu'en attribuant quelques réalités aux fantômes de l'abstraction qu'ils pouvaient faire illusion à eux-mêmes et aux autres sur la profonde ignorance où ils sont touchant les inouvemens vitaux.

« Cependant celte ancienne idée d'un principe actif, mais subordonné, distinct des forces ordinaires et des lois du mouvement , qui présiderait à l'organisation et qui l'entretiendrait, domine encore, non-seulement dans le langage, mais dans le système d'un grand nombre d'écrivains qui, tout en avouant la justesse des distinctions que nous venons de faire, ne s'en laissent pas moins entraîner à leur insu vers des doctrines qui n'ont pas d'autres fondemens. Telles sont celles de l'échelle de la nature, de l'unité de composition des êtres organisés, qui ont toutes été imaginées par suite de la croyance distincte du Créateur et moins puissante que lui , et qui n'ont évidemment d'appui que dans ces limites imaginaires que Ton pose à son pouvoir. Que chaque effet tienne à une cause , qui elle-même remonte à une cause antérieure ; qu'ainsi tous les évènemens. tous les phéno-

mènes successifs soient liés; qu'il n'y ait point d'interruption dans la marche de la nature , et qu'on puisse la comparer dans ce sens à une chaîne dont tous les anneaux se tiennent et se suivent : c'est ce qui est évident à la moindre réflexion. Que les êtres qui existent dans le monde soient coordonnés de manière à maintenir un ordre permanent ; qu'il y en ait par conséquent pour tous les besoins ; que leur action et leur inaction soient dans tous les lieux et dans tous les momens, comme il est nécessaire pour cette permanence ; qu'il en soit de même des parties de chaque être et de leur jeu ; c'est ce que le maintien même de cet ordre nous apprend. Enfin, que dans cette innombrable multitude d'êtres divers chacun , pris à part, en ait quelques-uns qui lui ressemblent plus que d'autres par les formes intérieures et extérieures; qu'il en soit de même de ces autres par rapport aux troisièmes ; que , par conséquent, on puisse grouper auprès de chaque être un certain nombre d'autres êtres qui s'en rapprochent à des degrés différens ; c'est encore ce qu'il est impossible qui ne soit pas. Mais que l'on doive appliquer aux ressemblances de ces êtres simultanés ce qui est vrai de la relation

"Mil PARTIE. I.)j

des phénomènes et des évènemens successifs; que les formes de ces êtres constituent nécessairement une série, une chaîne telle, que l'œil passe de l'une à l'autre sans qu'il puisse y avoir de saut, d'hiatus; qu'il existe, en un mot, une chaîne continue et régulière dans les formes des êtres depuis la pierre jusqu'à [l'homme ; voilà ce que nos trois concessions ne prouvent nullement; voilà ce qui n'est pas vrai en fait, quelque éloquence qu'on ait pu mettre à tracer ce tableau imaginaire. Les philosophes qui ont soutenu l'existence de cette chaîne des êtres, à chaque interruption qu'on leur montre, prétendent que, si quelque échelon nous parait y manquer, c'est qu'il est caché dans quelque coin du globe , et qu'un heureux voyageur parviendra à le découvrir.

«Cependant toutes les régions, toutes les mers ont été parcourues. Le nombre des espèces recueillies s'accroît chaque jour; il est centuple peut-être de ce qu'il était quand on a commencé à établir ces opinions paradoxales, et aucun des vides ne s'est rempli; toutes les interruptions subsistent ; il n'v a pas d'intermédiaire entre les oiseaux et les autres classes ; il n \ cd a [mint entre le^ vertébrés el les non-

vertébrés. Les distinctions des vrais naturalistes gardent toutes leur force ; les lois de coexistence des organes , celles de leur exclusion réciproque , n'éprouvent aucune atteinte. Chaque être organisé a, en concordance, tout ce qu'il lui faut pour subsister; chaque grand changement dans quelque organe en produit dans les autres. Un oiseau est oiseau avant tout et dans toutes ses parties. Il en est de même d'un poisson , d'un insecte. On ne peut même concevoir un être qui, avec certaines exigences, ne posséderait pas ce qui peut les satisfaire ; un être qui aurait une partie d'organisation alliée avec une autre partie convenable pour un être different, un être intermédiaire, enfin ce qu'on nomme un passage.

« Chaque être est fait pour soi, a en soi tout ce qui le complèle : il peut ressembler à d'autres êtres également composés chacun de ce qui lui convient et dans le degré qui lui convient; mais aucun ne peut être composé en vue de l'autre, ni pour le joindre à un troisième par le rapport des formes; et ce qui est vrai de la moindre plante, du moindre animal, ce qui est vrai du plus parfait des animaux , de l'homme, du petit monde , comme l'appelaient les anciens philo-

sophes, n'est pas moins nécessairement vrai du <*rand monde , du globe et de tout ce qui l'habite ; les êtres qui le composent et qui ie peuplent y concourent à maintenir son état; ils sont nécessaires les uns aux autres et à l'ensemble ; ils l'ont été depuis que cet état a subsisté ; ils le seront tant qu'il subsistera. Le monde est comme un individu ; toutes ses parties agissent les unes sur les autres. On peut concevoir d'autres mondes plus ou moins riches, plus ou moins peuplés , dont la conservation repose sur d'autres rapports; mais on ne peut concevoir le monde actuel privé d'une ou de plusieurs des classes d'êtres qui l'habitent , pas plus que le corps de l'homme privé d'un ou de plusieurs de ses systèmes d'organes.

« Il y a donc dans le monde, eomme dans le corps de l'homme, ce qu'il faut et rien de plus. Quelles lois auraient pu contraindre le Créateur à produire sans nécessité des formes inutiles , uniquement pour remplir des lacunes dans une échelle qui n'est qu'une spéculation de l'esprit, et qui n'a d'autres fondemens que la beauté que quelques philosophes ont cru y découvrir? Mais en toute chose , !a beauté tient à la convenance relative; la beauté du monde consiste

dans l'heureux concours des êtres qui le composent , à leur conservation mutuelle et à celle de l'ensemble, et non pas dans la facilité qu'aurait un naturaliste de les aligner en une seule série.

« Cependant à l'hypothèse de l'échelle continue des formes des êtres , d'autres philosophes ont ajouté celle que tous les êtres sont des modifications d'un seul , ou qu'ils ont été produits successivement et par le développement d'un premier germe; et c'est sur celle-là que s'est entée celle d'une identité de composition dans tous Cette hypothèse saisit quelques^ ressemblances partielles , sans avoir aucun égard aux différences ; elle voit dans le ver l'embryon de l'animal vertébré ; dans le vertébré à sang froid l'embryon de l'animal à sang chaud; elle fait naître ainsi chaque classe l'une de l'autre : ce ne sont que des âges différens d'une seule , et l'animalité tout entière a dans sa vie les mêmes phases que l'individu de la plus parfaite de ses espèces. De là découle naturellement la conséquence qu'en prenant les classes supérieures à l'état d'embryon , on doit y retrouver les parties des inférieures , et que la composition doit être la même dans toutes , sauf le plus ou moins de

développement. de certaines parties. .Mais ces rapports, qui offrent quelque chose de plausible quand on ne les énonce qu'en ternies très-généraux, s'évanouissent aussitôt qu'on veut entrer dans le détail, et faire la comparaison de point en point. Il n'y a pas moins d'hiatus dans les rapports des parties que dans l'échelle des êtres; en vain, pour échapper à la conviction , se jettet-on dans des suppositions arbitraires , dans des renversemens d'organes incompatibles avec les liens qui les attachent au reste des corps ; en vain , pour dernière ressource, se réfugie-t-on dans ce langage figuré où la logique ne pénètre pas : on est obligé d'avouer que certaines parties , et souvent en grand nombre , manquent dans certains êtres , sans que l'on puisse motiver leur absence autrement que parce qu'elles ne convenaient pas à l'ensemble de l'être; et si l'on veut chercher à ces prétendues théories une base rationnelle et générale, que trouve-t- on sinon toujours cette supposition d'une nature limitée dans son mode d'action?

« En effet, si l'on remonte à l'auteur de toutes choses, quelle autre loi pouvait le gêner que la nécessité d'accorder à chaque être qui devait durer, les moyens d'assurer son existence , et

1 58 MÉMOIRES SUR M. GUVIER.

pourquoi n'aurait-il pu varier ses matériaux et ses instrumens? Certaines lois de coexistence dans les organes étaient donc nécessaires , mais c'était tout ; pour en établir d'autres, il faudrait prouver ce défaut de liberté dans l'action du principe organisateur, que nous avons vu n'être qu'une chimère. En vain aurait-on recours à cet autre axiome de l'obligation de tout faire par les voies les plus simples; bien loin qu'il soit plus simple d'employer les mêmes matériaux pour des buts différons, il est facile de concevoir des cas où cette méthode aurait été la plus compliquée de toutes ; et même rien n'est moins prouvé que cette simplicité constante des voies. La beauté , la richesse , l'abondance, ont été dans les vues du Créateur non moins que la simplicité.

«Toutefois, ceux qui ont cherché dans ces derniers temps à donner une nouvelle forme au système métaphysique du panthéisme, et qui l'ont intitulé : Philosophie de la nature, ont adopté les deux hypothèses dont nous venons de parler, et y en ont ajouté une troisième entièrement «lu même genre. Non-seulement chaque être, selon eux, représente tous les autres ; il a une représentation de lui-même dans

SECONDE PARTIE. 1 5o,

chacune de ses parties. La tête est un corps lout entier; le crâne, composé de vertèbres, est l'épine; le nez est le thorax; la bouche, l'abdomen; la mâchoire supérieure, les bras; I inférieure, les jambes ; les dents sont les doigts ou les ongles, et dans ce thorax, dans ces quatre membres, on retrouve le larynx, les côtes, les omoplates et les bassins , en un mot tous les os.

« On comprend, en effet, que ceux qui n'admettent qu'une seule substance . dont toutes les existences individuelles ne seraient que des manifestations, doivent adopter avec quelque plaisir l'idée que ces manifestations se succèdent dans un ordre régulier et progressif, qu'elles portent toutes l'empreinte et deviennent, en quelque sorte, des images d'un type commun du de la substance essentielle, et que chaque partie, chaque partie de partie, représente nonseulement le tout spécial qui la contient, mais encore le grand tout qui contient tous les autres...

« Nous considérons simplement la nature '■oniine une production de la toute-puissance réglée par une sagesse dont nous ne découvrons les lois que par l'observai ion ; mais nous pen-

iGo

sons que ces lois ne se rapportent qu'à la conservation et à l'harmonie de l'ensemble; que , par conséquent , tout doit bien être constitué de manière à concourir à cette conservation et à cette harmonie; mais nous n'apercevons aucune nécessité d'une échelle des êtres ni d'une unité de composition , et nous ne croyons pas même à la possibilité d'une apparition successive de formes diverses : car il nous parait que, dès le principe , la diversité a été nécessaire à cette harmonie et à cette conservation ; seuls buts que notre raison puisse apercevoir à l'arrangement du monde. »

Outre le Dictionnaire des Sciences Naturelles , M. Cuvier a coopéré à la rédaction d'un autre ouvrage du même genre , le Dictionnaire des Sciences Médicales. L'article le plus important qu'il y ait inséré est celui intitulé : animal. Après y avoir établi que le pouvoir de la volonté ne peut produire que les mouvemens pour lesquels le corps a été destiné, et que, en conséquence, l'énergie des signes qu'elle donne est en proportion avec la plus ou moins grande perfection de l'enveloppe, il passe rapidement en revue les êtres qui remplissent l'intervalle entre l'éponge dont l'animalité ne consiste que

SECONDE PARTIE. I (3 l

dans la faculté de la contraction , et le chien ou l'éléphant qui chacun sont doués d'un instinct ayant souvent l'apparence de la raison.

Je me bornerai à citer la partie qui concerne les animaux des ordres inférieurs, ayant déjà eu fréquemment, ailleurs, l'occasion de parler de ceux des classes plus élevées : « Un peu au-dessus des éponges sont les monades et les autres animaux microscopiques d'une substance homogène, simple et de formes incertaines, qui se meuvent dans l'eau avec une plus ou moins grande rapidité. Les polypes ne l'emportent sur eux que parce qu'ils ont une figure invariable, et quelques membres distincts autour de la bouche. Plusieurs d'entre eux, fixés à des masses solides qu'ils produisent eux-mêmes, n'ont d'autres mouvemens que ceux de leurs membres et sont dans l'impossibilité de changer de place. Les étoiles de mer s'élèvent dans l'organisation, parleur canal intestinal qui offre plusieurs ramifications. Les échinodermes présentent une enveloppe plus ou moins dure, et des membres nombreux leur servent pour la progression. Parvenu à ce point, la forme étoilée disparaît, et fait place à la forme symétrique où des parties semblables sont disposées le long d'une ligne ou

l62 MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

d'un axe. Les plus simples en quelque sorte de tous, les vers intestinaux, vivent dans les autres animaux: ils n'ont ni membres, ni cœur, ni vaisseaux sanguins : leur corps est allongé et quelquefois articulé. » Viennent ensuite les insectes, etc., etc.; et le tout se termine par une comparaison entre les plantes et les animaux.

Nous ne devons pas seulement à M. Cuvier la juste appréciation de Linné etdeBuffon: il existe un autre écrivain célèbre qu'il a fait estimer à sa valeur par ses travaux; et le profond savoir renfermé dans les notes jointes à l'édition de Pline , publiée par M. Lemaire, fournit la preuve que M. Cuvier faisait servir ses connaissances littéraires aux progrès de la science à laquelle il s'était consacré. Pline a été souvent représenté comme un grand écrivain en histoire naturelle , et ses écrits ont long-temps passé pour une source de renseignemens authentiques. Il paraît cependant qu'il n'était qu'un compilateur habile et qu'il copiait ce que d'autres avaient dit avant lui; sur beaucoup de points il s'en rapportait aux bruits vulgaires, et il ne mérite nullement cette confiance due au naturaliste qui décrit d'après ses observations personnelles. Ainsi , quoiqu'on puisse !e croire et l'admirer dans beaucoup de cas, ses

SECONDE lUliTIE. ] (J3

écrits ne doivent être étudiés qu'avec précautionet c'est un service important rendu aux lecteurs sans expérience, que d'avoir déterminé les animaux mentionnés par Pline, d'avoir signalé les faits rapportés par lui qui méritent de la confiance , et ceux qui doivent être rejetés.

Je vais maintenant parler d'un ouvrage bien différent de tous ceux qui ont passé jusqu'à présent sous nos yeux, et qui ne forme qu'un très -petit in-douze de quatre-vingt-neuf pages; mais on peut le comparer à une pierre précieuse qui ne doit rien de son éclat à son volume : ce petit livre tire le sien du sentiment exquis qui y respire à chaque ligne; il séduit moins parles charmes de l'éloquence, qu'en ce ce qu'il nous fait voir M. Cuvier exposant les préceptes de la morale d'après cette pure lumière qui brille dans le cœur de tous ceux qui la cherchent de bonne foi. Le sujet est la distribution des prix fondés par M. de Mon I y on, en faveur des actions vertueuses. Ce philanthrope dans le cours d'une vie employée toute entière à être utile, avait cherché surtout à améliorer le sort de la classe inférieure, « cette classe pauvre et obscure , dit M. Cuvier, exposée à la misère et aux maladies, soumise à des travaux rudes et

i<Ol\ MEMOIRES SUE M. CEVIER.

pénibles, quelquefois dangereux et malsains 7 presque entièrement privée d'éducation et d'instruction; en butte aux séductions du vice, à l'entraînement des passions , des goûts grossiers, des plaisirs brutaux; souvent livrée aux mauvais conseils de la faim et du besoin , et qui n'a pour se soutenir contre ces tentations, ni le secours des connaissances acquises, ni l'habitude de la réflexion, ni le désir de l'estime publique, ni l'espérance d'un meilleur sort et de cette aisance que dans les autres conditions on acquiert par le travail et par la bonne conduite. »

M. de Montyon a laissé des legs nombreux aux hôpitaux, et, pensant que le pauvre, trop faible pour travailler en quittant ces asiles., avait encore besoin d'être aidé , il a destiné une certaine somme à ce dernier usage. Il a en outre affecté des fonds à des prix destinés aux inventeurs de machines utiles à l'agriculture ou aux arts mécaniques; ainsi qu'à tous ceux qui découvriraient des remèdes efficaces contre les maladies qui affligent l'humanité, ou des moyens de diminuer les dangers auxquels sont exposés les ouvriers dans plusieurs professions; un troisième prix a été institué par lui en faveur des livres propres à inculquer au peuple les prin-

cipes de la morale et d'une bonne conduite; enfin il a fondé celui de vertu , uniquement en faveur des classes Jes plus pauvres. Ce prix se distribue annuellement par l'entremise de l'Académie Française. En 182g, M. Cuvier fut chargé., pour la séance de la Saint-Louis, de faire connaître au public la manière dont les prix avaient été décernés, el le discours qu'il prononça dans cette circonstance, forme le sujet du livre dont je parle.

Dans l'introduction qui précède l'histoire de ceux qui ont obtenu les prix , l'auteur s'exprime en ces termes : « Faisons-nous d'abord une question : Qu'est-ce que la vertu? Un ancien philosophe nous répond : La vertu remarquable , éclatante , est celle qui supporte des peines et des travaux, ou qui s'expose à des dangers pour être utile aux autres, et cela, sans attendre ni vouloir aucune récompense. 11 a bien raison de dire que c'est là une vertu remarquable , éclatante ; peut-être même est-elle au-dessus de l'humanité: observons seulement que les deux principaux caractères de cette vertu , c'est d'être utile à autrui et de l'être d'une manière désintéressée, Laissons l'antiquité payenne , ouvrons l'Evangile, et chercbons-y la question que nous nous sommes proposée. Voici ce que nous lisons

dans le saint livre : «Aimez Dieu par-dessus toutes choses et votre prochain comme vous-même; la loi et les prophètes sont contenus dans ces deux préceptes. » Ainsi , celui qui aura suivi ces deux préceptes sera vertueux : il aura accompli toute la loi. Or, qu'est-ce qu'aimer Dieu? Comment peut-on prouver qu'on l'aime? C'est en se conformant à sa volonté, en faisant ce qu'il ordonne; et la première chose qu'il nous commande , après l'amour que nous lui devons , c'est d'aimer notre prochain comme nous-même : et notre prochain, ce sont tous les hommes sans distinction ni exception , comme nous l'apprend aussi la parabole du Samaritain. Ce commandement que Dieu nous donne, il a voulu lui-même nous en rendre l'exécution facile et agréable , car il a mis dans nos âmes, pour ainsi dire dès notre naissance , l'amour du prochain , une disposition naturelle à aimer nos semblables , à nous réjouir de leur joie, à nous affliger de leurs peines; cette sympathie, cette compassion, ce sentiment si doux que la religion appelle charité, se trouvent dans tous les cœurs qui ne sont pas pervertis et corrompus; il s'y trouve, mais il n'est pas également développé, également énergique. Nous sentons tous, que nous nous devons les uns aux autres, non-seulement justice,

SECONDE PARTIE. i<>-

Diais secours, mais aide aulanl que nous le pouvons. « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'autrui te fasse. — Fais pour autrui ce que tu voudrais qu'autrui fit pour toi. » Voilà des règles bien simples, que les enfans même comprennent et reconnaissent pour équitables et nécessaires; elles son tie fondement de toute morale; pourquoi ne sont-elles pas toujours suivies? C'est qu'on est aveuglé par ses passions, par ses penchans, par ses intérêts. Nous disions tout à l'heure que Dieu avait mis en nous l'amour de nos semblables; mais il nous a donné aussi pour notre propre conservation , l'amour de nousîucme; ce sentiment ne nous est pas moins naturel que l'autre; il n'est pas coupable, puisqu'il nous est nécessaire; il nous enseigne même plusieurs vertus, comme la tempérance qui entretient la santé, la prudence qui nous fait éviter les dangers, et le courage qui nous donne le moyen d'en sortir. Dieu nous dit d'aimer notre prochain comme nous-même, c'est nous dire de nous aimer: mais quand ce sentiment de l'amour de soi devient exclusif, il s'appelle >lu nom odieux degoïsme; s'il nous pousse à sacrifier tous les autres à nous, à vouloir nous enrichir de leurs pertes . à les compter pour rien

dès qu'il s'agit de nous satisfaire , alors il devient très-coupable puisqu'il nous fait commettre des injustices et des crimes. Il est triste et sot de s'aimer tout seul ; si l'on ne fait rien pour les autres, on ne doit attendre d'eux ni reconnaissance, ni amitié, ni secours. « C'est n'être bon à rien , de n'être bon qu'à soi. » L'homme qui étouffe en lui la compassion , et qui n'obéit qu'à l'amour de soi-même, est un être dangereux à la société, qui doit le réprouver et le punir au moins par son mépris. On pourrait dire que presque tout le mal que nous faisons, nous le faisons par égoisme, tandis que la plupart de nos bonnes actions nous sont inspirées par l'amour de nos semblables. Aussi le meilleur système d'éducation serait-il celui qui nous apprendrait à diriger et à restreindre dans de justes bornes l'amour de nous-même , qui tendrait en même temps à développer en nous et à augmenter l'amour des autres , le désir de leur être utile et de leur faire du bien. Et nous voici revenus à M. de Montyon qui a toujours été animé de ce désir, qui a voulu rendre tous les hommes plus sages, meilleurs, plus heureux. C'est dans celte intention qu'il a fondé \e*prix de vertu, que l'Académie Française a été chargée

SECONDE PARTIE. lOt)

par lui de décerner. Voici la dixième année

cruelle remplit cette honorable mission

M lis les libéralités de M. de Monthyon, quoique bien grandes, sont limitées: il faut donc choisir entre les personnes présentées, celles qui méritent d'être préférées, et l'on conçoit combien ce choix est difGcile et même pénible ; combien il est triste pour les juges de se voir obligés de comparer, de peser froidement des actions sublimes qui les transportent d'admiration el les pénètrent d'attendrissement. Et d'ailleurs, des hommes peuvent-ils se flatter d'être exempts d'erreur en portant de semblables décisions? Dieu seul est le juge de la vertu , parce- que lui seul peut lire dans les cœurs, pénétrer les motifs , connaître les intentions ; mais aussi Dieu seul donne à la vertu sa véritable récompense. Nous pouvons seulement voir les actes extérieurs et en présumer les molifs , que nous devons croire légitimes et purs, quaud les actions portent le caractère du désintéressement et de la bonté. »

J'ai tâché , en citant ce morceau, de donner une idée de la beauté de ce modeste petit volume; mais comme l'examen des ouvrages de AI. Guvier touche à sa fin , j'extrairai encore de

1^0 MEMOIRES SLR M. Cl'VIER.

celui-ci quelques passages pour achever de faire connaître son style. Le suivant, est choisi dans le morceau qui concerne le prix de vertu : « INous avons à raconter les bonnes actions de quinze autres personnes auxquelles l'Académie a décerné des médailles. Au moment de commencer ces récits , nous éprouvons une crainte, celle de fatiguer nos lecteurs par la monotonie et le défaut de variété ; ces récits vont se ressembler entre eux; ce sera toujours de la charité, de la bienfaisance, toujours un dévouement désintéressé aux infortunes d'aulrui ; et puis il faudra toujours louer, toujours admirer ; ce n'est pas le moyen de réveiller, de soutenir l'attention ; l'éloge ou nous fatigue ou nous endort : un écrivain anglais dit très-spirituellement que tous les panégyriques semblent, confits dans du jus de pavots. Eh bien ! nous nous abstiendrons de dire un seul mot qui pourrait sembler destiné à faire valoir des actions si touchantes; elles se recommandent assez par elles-mêmes ; et ceux qui auraient le malheur de n'en pas en être attendris, ne seraient pas même en état de comprendre les éloges que nous pourrions y ajouter. »

Un des grands prix de cinq mille francs fut

-I CONDE PARI 1J-. I n i

décerné dans cette occasion à Louise Scheppler : l'histoire de cette personne , telle que la raconte M. Cuvier, doit , si je ne me trompe , plaire au lecteur : « Louise Scheppler a peut-être porté encore plus loin cette industrie de la bienfaisance. Ce n'est plus une maison, c'est une contrée tout entière qui jouit de ses bienfaits, une contrée tout entière qui est vivifiée par la charité d'une pauvre servante. Dans la partie la plus âpre de la chaîne des Vosges, un vallon presque séparé du monde nourrissait ehétivement , il y a soixante ans , une population restée à demi sauvage ; quatre-vingts familles réparties dans cinq villages en composaient la totalité; leur misère et leur ignorance étaient également profondes; elles n'entendaient ni l'allemand ni le français; un patois inintelligible pour toutes autres qu'elles faisait leur seul langage ; et ce que, dans une assemblée comme la nôtre, on n'aura pas de peine à croire , ni leur pauvreté ni leur ignorance n'avaient adouci leurs mœurs : ces paysans se gouvernaient par le droit du plus fort, presque comme des seigneurs du moyen âge; des haines héréditaires divisaient leurs familles, et plus d'une fois il en était né des violences coupables. Un pieux pasteur, Jean-

X'-jl MEMOIRES SUR M. CUVIER.

Frédéric Oberlin , devenu depuis si célèbre , entreprit de les civiliser ; et , pour cet effet , en habile connaisseur des hommes, il s'attaqua d'abord à leur misère : de ses propres mains il leur donna l'exemple de tous les travaux utiles; armé lui-même d'une pioche , il les guida dans la construction d'une route ; bêchant, labourant avec eux, il leur enseigna la culture de la pomme de terre ; il leur fit connaître les bons légumes, les beaux fruits; il leur montra à greffer; il leur donna de bonnes races de bestiaux et de volailles. Leur agriculture une fois perfectionnée , il introduisit différentes industries pour occuper les bras superflus; il leur créa une caisse d'épargnes , et les mit en rapport avec des maisons de commerce des villes voisines. Leur confiance croissant avec leur bien-être , des leçons d'un ordre plus élevé se mêlèrent par degrés à celles-là. Dès l'origine, il s'était fait leur maître d'école, en attendant qu'il en eût formé pour le seconder. Une fois qu'ils aimèrent à lire, tout devint facile; des exemples choisis venant à l'appui des discours et des exemples du pasteur, les sentimens religieux , et avec eux la bienveillance mutuelle , s'insinuèrent dans les cœurs; les querelles, les

SECONDE PARTIE. I - i

délits, les procès môme disparurent ; s'il naissait quelque contestation, on venait prier Oberlin d'y mettre un terme; en un mot , lorsqu'il fut près de sa fin , cet homme vénérable put se dire que dans ce canton , autrefois pauvre et dépeuplé , il laissait trois cents familles réglées dans leurs mœurs, pieuses et éclairées dans leurs senlimens , jouissant d'une aisance remarquable, et pourvues de tous les moyens de la perpétuer. Une jeune paysanne de l'un de ces villages , à peine âgée de quinze ans, fut si touchée des vertus de cet homme de Dieu, que, bien qu'elle jouît d'un petit patrimoine, elle lui demanda d'entrer à son service, et de prendre part aux œuvres de sa charité. Devenue son aide, son messager, l'ange de toutes ces cabanes , elle y porta sans cesse tous les genres de consolation. Dans aucune circonstance on n'a mieux vu à quel point le sentiment peut exalter l'intelligence. Cette simple villageoise avait compris son maître et tout ce que ses pensées avaient de plus élevé; souvent même elle l'étonnait par des idées heureuses auxquelles il n'avait point songé , et qu'il s'empressait de faire entrer dans l'ensemble de ses opérations. C'est ainsi que, remarquant la difficulté que ces cultivateurs éprouvaient à se

1^4 MEMOIRES SLR M. CUVIER.

livrer à la fois à leurs travaux champêtres et aux soins de veiller sur leurs petits enfans , elle imagina de rassembler ces enfans en bas âge dans des salles spacieuses , où , pendant que leurs parens vaquaient à leur ouvrage, des conductrices intelligentes les gardaient , les amusaient, et commençaient à leur montrer les lettres et à les exercer à de petits travaux. C'est de là qu'est venue en Angleterre et en France l'institution de ces salles d'asile , où l'on reçoit et l'on garde les enfans des ouvriers, si souvent abandonnés dans les villes aux vices et aux accidens. L'honneur d'une idée qui a déjà tant fructifié , et qui bientôt sera adoptée partout, est entièrement due à Louise Scheppler , à cette pauvre paysanne du Ban-de-la-Roche. Elle y a consacré le peu qu'elle possédait , et de plus sa jeunesse et sa santé. Encore aujourd'hui, quoique avancée en âge , elle réunit autour d'elle , sans rétribution , une centaine d'enfans de trois à sept ans. et leur donne une instruction appropriée à leur âge. Les adultes, grace à M. Oberlin, n'ont plus de besoins moraux; mais quelques-uns encore, dans la vieillesse et dans la maladie , éprouvent des besoins physiques , Louise Scheppler y pourvoit: des bouillons, des remèdes, elle

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trouve moyen de tout distribuer : leurs besoins pécuniaires même ne sont pas oubliés ; elle a fondé et elle administre un mont-de-piété d'une espèce toute particulière , et qui serait bien aussi une invention admirable , s'il était possible de le multiplier comme les salles d'asiles; car il est du très-petit nombre de ceux qui n'usurpent pas leur nom ; on y prête sans intérêt et sans gage. Lorsque M. Oberlin mourut, par un testament revers de celui d'Eudamidas , il légua Louise Scheppler à ses enfans. Permettez-nous de vous lire quelques lignes de cet acte de dernière volonté ; ces simples paroles d'un maître mourant seront plus éloquentes que tout ce que nous pourrions y ajouter :

«Mes chers enfans, dit-il, je vous lègue ma « fidèle garde, celle qui vous a élevés, l'infatigable Louise. Elle a été pour vous garde « soigneuse , mère fidèle , institutrice , tout a absolument : son zèle s'est étendu plus loin; « véritable apôtre du Seigneur, elle est allée « dans tous les villages où je l'envoyais assembler « les enfans autour d'elle , les instruire de la « volonté de Dieu , leur apprendre à chanter de « beaux cantiques , leur montrer les œuvres de « ce Dieu paternel et tout-puissant dans la na-

« ture , prier avec eux, et leur communiquer « toutes les instructions qu'elle avait reçues de « moi et de votre excellente mère. Les diffi- « cultes innombrables qu'elle rencontrait dans « ces saintes occupations en auraient découragé « mille autres; le caractère revêche des enfans, « leur langage patois, les mauvais chemins, les « les rudes saisons, pierres , eaux, pluies abon- « dantes , vents glacés, grêle , neiges profondes , a rien ne la retenait. Elle a sacrifié son temps et « sa personne au service de Dieu. Jugez , mes « chers enfans , de la dette que vous avez conte tractée envers elle et moi ! Encore une fois , '< je vous la lègue ; vous ferez voir, par les soins « que vous prendrez pour elle , si vous avez du « respect pour la dernière volonté d'un père. a Mais oui !. .. vous remplirez mes vœux; vous <( serez pour elle , à votre tour, tous ensemble, « et chacun de vous en particulier, ce qu'elle « fut pour vous. »

« Messieurs et mesdemoiselles Oberlin, fidèles au vœu de leur père, voulurent donner à Louise Scheppler une part d'enfant; mais rien ne put déterminer cette fille généreuse à réduire le patrimoine déjà si modique , laissé par son maître; elle demanda seulement la permission

SECONDE l'Ali TIE. 1~~

d'ajouter le nom d'Oberlin au sien; et ceux à qui appartient le droit de porter ce nom honorable ont cru l'honorer encore en le partageant ainsi. »

Un des devoirs imposés à M. Cuvier par sa place de secrétaire de l'Académie des Sciences, était de lire en séance publique l'éloge des membres de ce corps que la mort avait enlevés. Comme ses attributions particulières ne s'étendaient pas aux sciences de calcul , l'éloge des savans qui y avaient consacré leur vie était dévolu à l'autre secrétaire ; tous ceux composés par M. Cuvier ont été recueillis à différentes époques et publiés successivement. Avant d'y jeter un coup d'œil , je donnerai quelques détails sur la manière dont il les prononçait. Dans la conversation ordinaire, on pouvait remarquer chez M. Cuvier un léger reste de l'accent de Alontbéliard ; mais cet accent disparaissait complètement lorsqu'il lisait ou parlait en public. Sa voix parvenait sans effort à l'oreille de tous ses auditeurs , et sa prononciation était remarquablement claire et distincte sans rien avoir d'affecté; de sorte que les élrangers le comprenaient plus facilement que la plupart des autres orateurs français. Son débit était toujours ac-

1^8 MÉMOIRES SUR M. CDVIER.

compagne d'un air de conviction , d'un certain jeu de physionomie qui s'emparaient de I'ame de ses auditeurs , et leur faisaient éprouver tour à tour les sentimens qu'il voulait leur inspirer. 11 n'avait recours à aucun moyen déclamatoire ou théâtral pour fixer l'attention ; mais le son mélodieux de sa voix, l'élégance de ses expressions , et je ne sai-s quelle grace naturelle , donnaient du charme à ses moindres phrases. Ces dernières qualités oratoires étaient d'autant plus remarquables, que l'emphase était à la mode dans les discours académiques lorsque M. Cuvier commença sa carrière , et que c'était en quelque sorte créer une nouvelle école que de revenir au naturel.

Je reviens maintenant à l'analyse des Eloges; ils forment trois volumes in-octavo • et comme il en existe plusieurs qui n'ont été imprimés que pour les membres de l'Institut, il est à espérer qu'avant peu il en paraîtra un quatrième volume. Le premier contient, en tête des Eloges, des «Réflexions sur les progrès de la science et son influence sur la société , » qui furent lues à la première séance annuelle des quatre Académies. Je m'y arrêterai un instant pour en citer un passage éloquent, où l'homme est dépeint depuis

SECONDE PARTIE. | rq

sa première condition misérable et précaire jusqu'à l'état de puissance auquel ii est parvenu aujourd'hui; ce morceau offre un exemple de cette clarté soudaine et brillante que jetait M. Cuvier dans l'exposition des vérités importantes qu'il présentait à ses auditeurs.

«Jeté faible et nu à la surface du globe, l'homme paraissait créé pour une destruction inévitable ; les maux l'assaillaient de toutes parts ; les remèdes lui restaient cachés; mais il avait reçu le génie pour les découvrir. Les premiers sauvages cueillirent dans les forêts quelques fruits nourriciers , quelques racines salutaires, et subvinrent ainsi à leurs premiers besoins; les premiers pâtres s'aperçurent que les astres suivent une marche réglée, et s'en servirent pour diriger leurs courses à travers les plaines du désert. Telle fut l'origine des sciences mathématiques et celle des sciences physiques. Une fois assuré qu'il pouvait combattre la nature par elle-même , le génie ne se reposa plus ; il l'épia sans relâche ; sans cesse il fit sur elle de nouvelles conquêtes, toutes marquées par quelque amélioration dans l'état des peuples. Se succédant dès-lors sans interruption , des esprits méditatifs, dépositaires fidèles des doctrines acquises , constamment occupés de les lier, de

les vivifier les unes par les autres, nous ont conduits, en moins de quarante siècles, des premiers essais de ces observations agrestes aux profonds calculs de Newton et de Laplace, aux enumerations savantes de Linnaeus et de Jussieu. Ce précieux héritage, toujours accru , porté de la Chaldée en Egypte , de l'Egypte dans la Grèce, caché pendant les siècles de malheurs et de ténèbres, recouvré à des époques plus heureuses, inégalement répandu parmi les peuples de l'Europe, a été suivi partout de la richesse et du pouvoir; les nations qui l'ont recueilli sont devenues les maîtresses du monde; celles qui l'ont négligé sont tombées dans la faiblesse et dans l'obscurité. »

Le premier éloge , qui fut lu le 5 avril 1800, est celui du vénérable Daubenton, qui , né dans la même ville que Buffon et choisi par lui pour collaborateur dans ses travaux scientifiques, devint bientôt son collègue au Jardin des Plantes. M. Cuvier explique les motifs de ce choix, et nous dépeint Buffon « comme un homme d'une fortune indépendante , que les agrémens du corps et de l'esprit, un goût violent pour les plaisirs, semblaient destiner à toute autre carrière que celle des sciences , et qui s'y trouvait cependant sans cesse ramené par ce

penchant irrésistible , indice presque assuré de talens extraordinaires. Long-temps incertain de l'objet auquel il appliquerait son génie , Buffon essaya de différentes carrières , et se détermina enfin pour l'histoire naturelle. Il en mesura d'abord toute l'étendue , il aperçut d'un coup d'œil ce qu'il y avait à faire , ce qu'il était en son pouvoir de faire , el ce qui exigeait des secours étrangers. »

Je voudrais pouvoir citer ce que dit M. Cuvier de son illustre prédécesseur ; mais tout ce que je peux faire ici est d'indiquer les traits saillans de chacun de ces éloges, afin de donner une idée de leur nature, de leur variété et de leurperfection. Continuant de parler de Buffon, M. Cuvier ajoute que , doué de l'imagination la plus ardente, et d'un taient d'écrire égal à cette imagination , embrassant par l'activité de la pensée les lois qui tiennent enchaînées toutes les parlies de la nature en un système unique, il lui fallait quelqu'un pour étudier les détails , quelqu'un qui eût reçu en partage la faculté d'une investigation patiente, une justesse d'esprit et un ciilme qui servissent de contrepoids à son ardeur; quelqu'un enfin dévoué comme lui à la science , mais en même temps assez 1110-

desle pour se contenter d'un rôle secondaire , el lui laisser la possession entière de la brillante renommée qu'il ambitionnait. Il trouva toutes ces conditions réunies dans le compagnon des jeux de son enfance, dans Daubenton. Il existait au physique et au moral , entre les deux amis, le contraste le plus frappant; chacun d'eux semblait avoir reçu précisément les qualités propres à tempérer celles de l'autre par leur opposition. Buffon d'un naturel impérieux, avide en tout d'une jouissance prompte , semblait vouloir deviner la vérité et non l'observer. Son imagination venait à chaque instant se placer entre la nature et lui, et son éloquence semblait s'exercer contre sa raison, avant de s'employer à entraîner celle des autres. Daubenton, d'un tempérament faible , d'une modération qu'il devait à la nature autant qu'à sa propre sagesse, portait dans toutes ses recherches la circonspection la plus scrupuleuse; il n'aflirmait que ce qu'il avait vu et touché ; bien éloigné de vouloir persuader par d'autres moyens que par l'évidence même , il écartait avec soin de ses discours et de ses écrits toute image, toute expression propre à séduire. D'une patience inaltérable , jamais il ne souffrait d'un relard; il recommençait le môme travail

jusqu'à ce qu'il eût réussi à son gré; et par une méthode trop rare peut-être parmi les hommes occupés de sciences réelles , toutes les ressources de son esprit semblaient s'unir pour imposer silence à son imagination. Lorsque Buifon l'attacha au Jardin des Plantes , il crut n'avoir pris qu'un aide laborieux, qui lui aplanirait les difficultés de la route ; mais il trouva davantage ; car Daubenton fut un guide fidèle , qui lui en indiquait les écarts et les précipices. Cent fois le sourire piquant qui échappait à Daubenton lorsqu'il concevait du doute, fit revenir Buflbn de ses premières idées. Cent fois un de ces mots que son ami savait si bien placer, l'arrêta dans sa marche précipitée; et la sagesse de l'un s'alliant à la force de l'autre , parvint à donner à Y Histoire des quadrupèdes , la seule qui soit commune aux deux auteurs, cette perfection qui en fait , sinon la plus intéressante de celles qui entrent dans la grande Histoire naturelle de Buffon, du moins celle qui est le plus exempte d'erreurs , et qui restera le plus long-temps classique pour les naturalistes. Daubenton fut nommé démonstrateur du Cabinet d'histoire naturelle; et ses appointemens, qui n'étaient d'abord que de cinq cents francs ,

l8/| MÉMOIRES SUR M. CUV1ER.

lurent augmentés par degrés jusqu'à cjualrc mille franes. Bulfon lui donna un logement , et ne négligea rien pour lui assurer l'aisance nécessaire à tout homme de lettres et à tout savant qui ne veut s'occuper que de la science. Daubenton , de son côté , se livra sans interruption aux travaux propres à seconder les vues de son bienfaiteur, et il érigea en même temps un monument à sa propre gloire Avant lui, le Muséum d'histoire naturelle n'était qu'un simple droguier et ne contenait, à proprement parler, que les rares coquilles rassemblées par Tournefort, qui avaient servi à amuser les premières années de Louis XV. En peu d'années, il changea totalement de face. Les minéraux, les bois, les fruits, les coquilles, furent réunis de toutes parts et exposés dans le plus bel ordre. On s'occupa de rechercher les moyens de conserver les corps organisés : les dépouilles inanimées des quadrupèdes et des oiseaux reprirent les apparences de la vie, et présentèrent à l'observateur les moindres détails de leurs caractères, en même temps qu'elles firent l'étonnement des curieux par la variété de leurs formes et l'éclat de leurs couleurs. Daubenlon appuyé par Buflon , et profitant du crédit de son ami près du gouverne-

SECONDE PARTIE. I 8ô

ment, conçut et exécuta un plan pins vaste. Aucune des productions de la nature ne fut écartée de son temple ; il fit exécuter ce grand nombre de préparations anatomiques. qui, pour être moins agréables à l'œil du vulgaire , n'en sont que plus utiles à l'homme qui ne veut

pas arrêter ses reherches à l'extérieur des êtres créés, et qui tâche de rendre l'histoire naturelle une science philosophique en lui faisant expliquer aussi les phénomènes qu'elle décrit. L'étude et l'arrangement de ces trésors étaient devenus pour Daubenton une véritable passion ; il s'enfermait pendant des journées entières dans le cabinet; il y retournait de mille manières les objets qu'il y avait rassemblés; il essayait tous les ordres possibles jusqu'à ce qu'il eût trouvé celui qui ne choquait ni l'œil ni les rapports naturels. Ainsi , c'est principalement à Daubenton que la France est redevable de ce temple si digne de la déesse à laquelle il est consacré, et où l'on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, do l'étonnante fécondité de la nature qui a produit tant d'êtres divers , ou de l'opiniâtre patience de l'homme qui a su ressusciter

tous ces êtres, les nommer, les classer, en assi-

gner les rapports, en décrire les parties, en signaler les propriétés (1).

Le second monument, aussi glorieux pour sa mémoire, qu'ait laissé Daubenton , est la description du Muséum , quoique des circonstances l'aient empêché de pousser cette description plus loin que les quadrupèdes. Reaumur, qui tenait alors le sceptre de l'histoire naturelle , et dont les Mémoires jur les insectes joignent à la clarté et à l'élégance l'intérêt le plus vif, ne vit pas sans quelque chagrin la renommée chaque jour croissante des deux grands naturalistes, et attaqua non-seulement Buflon , mais Daubenton qu'il considérait comme le soutien de son brillant rival. L'Académie fut quelquefois témoin

(i) Ou ne peut lire cet Eloge sans en appliquer une partie à l'auteur lui-même, qui paraît l'avoir écrit sans soupçonner cette ressemblance. Lorsque M. Cuvier parlait ainsi de Daubenton, il s'avançait à grands pas dans la carrière des sciences, et pour voir combien il le surpassa , il suffit de jeter un coup d'œil sur le Muséum tel qu'il l'a laissé à sa mort. Rien n'est plus difficile, au dire de tous ceux qui l'ont entrepris, que d'écrire l'éloge de M. Cuvier; ne suffirait-il pas pour cela de faire un choix parmi ceux qu'il a prononcés à l'Institut? ce serait le louer de la manière la plus juste et la plus convenable que de lui appliquer les éloges qu'il donnait avec tant de sincérité et de plaisir à ses collègues.

SJSCOHDE PARTIE. J 87

de ces querelles, et Buffon se vit obligé d'employer son crédit auprès de madame de Pompadour pour soutenir son ami , et pour le faire arriver aux degrés supérieurs qui étaient dus à ses travaux. Enfin les insinuations de leurs ennemis communs semblèrent produire leur effet , et Buffon fit paraître une édition de YHistuire naturelle en treize volumes in-douze, dont il retrancha non-seulement la partie anatomique, mais encore les descriptions de l'extérieur des animaux; il se détermina en outre à paraître seul dans ce qu'il publia depuis , tant sur les oiseaux que sur les minéraux. Outre l'affront , Daubenton essuyait par là une perte considérable ; il aurait pu plaider, car l'entreprise de l'Histoire naturelle avait été concertée en commun ; mais pour cela il aurait fallu se brouiller avec l'intendant du Jardin du Roi ; il aurait fallu quitter ce Cabinet qu'il avait créé , et auquel il tenait comme à la vie. Il oublia l'affront et la perte, et continua de travailler, consolé par les regrets que témoignèrent tous les naturalistes lorsqu'ils virent paraître le commencement de l'Histoire des oiseaux sans être accompagnée de ses descriptions exactes. Il oublia même tellement \o^ petites injustices de son ancien ami.

l88 MÉMOIRES SUP, M. CUVIER.

qu'il contribua depuis à plusieurs parties de l'Histoire naturelle , quoique son nom n'y fût plus attaché. Leur intimité se rétablit même entièrement et se conserva jusqu'à la mort de Buffon.

Les travaux de Daubenton ne se bornèrent pas à l'histoire naturelle proprement dite ; il fit de nombreux efforts pour améliorer les laines de la France , et obtint par là une popularité qui lui fut très-utile auprès d'une assemblée qui se nommait la section des Sans-Culottes. Un certificat de civisme était nécessaire pour sa sûreté personnelle à cette époque orageuse ; un professeur, un académicien eût eu de la peine à l'obtenir; on le présenta sous le titre de berger, et ce fut le berger Daubenton qui obtint le certificat nécessaire pour !e savant. Ce document curieux existe encore.

En 1773, Daubenton obtint qu'une des chaires de médecine pratique du collège de France serait changée en une chaire d'histoire naturelle , et se chargea, en 1795, de la remplir. C'était un spectacle touchant de voir ce vieillard entouré de ses disciples qui recueillaient avec une attention religieuse ses paroles dont leur vénération semblait faire autant d'oracles : d'entendre sa voix faible et

tremblante se ranimer, reprendre de la force et de l'énergie lorsqu'il s'agissait de leur inculquer quelques-uns de ces grands principes qui sont le résultat des méditations du génie, ou seulement de développer quelques vérités importantes. Il oubliait ses années et sa faiblesse lorsqu'il s'agissait d'être utile aux jeunes gens ou de remplir ses devoirs. Un de ses collègues lui ayant offert , lorsqu'il fut nommé sénateur, de le soulager dans son enseignement: «Mon ami, lui répondit-il, je ne puis être mieux remplacé que par vous : lorsque l'âge me forcera à renoncer à mes fonctions , soyez certain que je vous en chargerai. »I1 avait alors quatre-vingt-trois ans. Nommé membre du Sénat, il voulut remplir ses nouveaux devoirs comme il avait rempli ceux de toute sa vie : il fut obligé de faire quelques changemens au régime qui l'avait conduit à un age aussi avancé. La saison était rigoureuse. La première fois qu'il assista aux séances du corps qui venait de l'élire , il fut frappé d'apoplexie, et tomba sans connaissance dans les bras de ses collègues. Les secours les plus prompts ne purent lui rendre le sentiment que pour quelques inslans, pendant lesquels il se montra tel qu'il avait

190 MÉMOIRES SUR M. CLVIER.

toujours été ; observateur tranquille de la nature, il tâtait avec ses doigts, qui étaient restés sensibles, les diverses parties de son corps, et indiquait aux assistans les progrès de la paralysie. Il mourut âgé de quatre-vingt-quatre ans sans avoir souffert , de manière que l'on peut dire qu'il a atteint au bonheur, sinon le plus éclatant, du moins le plus parfait et le moins mélangé , qu'il ait été permis à l'homme d'espérer.

Quoique je me sois bornée à donner une analvse générale de cet éloge , je m'y suis arrêtée plus long-temps qu'il ne conviendrait de le faire pour les autres. Deux raisons m'ont engagée à agir ainsi : l'une est que cette production est une des premières que M. Guvier ait prononcées en présence de l'Empereur, sur qui elle fit une vive impression. La manière naturelle dont elle était écrite , et dont elle fut lue , produisit le plus heureux effet au milieu de l'affectation générale de l'époque, et ce fut à cette occasion que M. Dupont de Nemours, célèbre par ses mots piquans, s'écria : « Enfin, nous avons un secrétaire qui sait lire et écrire. » L'autre est que cet Eloge offre une nouvelle preuve de l'excellence innée du jugement de M. Cuvier.

Ce n'est pas l'ouvrage d'un homme dont la raison a été mûrie par de longues années d'étude, dont l'impartialité est le fruit de l'expérience qu'apporte le temps ; il a été composé dans le feu de la jeunesse , à cette époque de la vie où nous nous livrons si facilement aux opinions qui nous séduisent , où le désir de faire parade de nos talens, nous engage à nous arrêter sur le? imperfections d'autrui, où enfin la renommée que nous poursuivons avec ardeur, nous excite à parler de nous et à faire allusion à nos propres travaux. Rien de tout cela ne perce dans l'éloge de Daubenton, non plus que dans les autres écrits biographiques de M.Cuvier ; on y voit seulement le désir de faire valoir ses prédécesseurs, de montrer l'influence que leurs travaux auront probablement sur l'avenir de la science; cet amour de la justice qui ne signale les erreurs que pour en préserver ceux qui suivent la même carrière , qui dévoile à regret les fautes commises et recherche toutes les circonstances qui peuvent les faire excuser; cette bienveillance du cœur qui saisit avec empressement l'occasion de louer; en un mot, ces éloges sont dignes de cette célébrité qu'ont si justement acquise les écrivains biographiques de la France.

l()i MEMOIRES SUR M. CUVIER.

Une courte analyse suffira pour les autres éloges de M. Cuvier; mais je crois nécessaire de les mentionner tous, pour montrer la variété des sujets qu'ils traitent, et d'en citer quelque passage quand l'occasion s'en présentera, non que le style en soit supérieur à celui des autres ouvrages de M. Cuvier, mais parce qu'il réunit à la beauté de l'expression , tout ce qui peut exciter l'intérêt. M. Lemonnier, l'objet du second éloge , était premier médecin de Louis XVI et botaniste; il employa la plus grande partie de sa vie à introduire en France des plantes et des arbres utiles; il donnait gratuitement des soins aux pauvres, et quand son infortuné souverain fut arrêté, il continua courageusement de le visiter dans sa prison ; ruiné par la révolution , il établit, pour se procurer le nécessaire, une boutique d'herboriste où il mourut à l'âge de quatre-vingt-deux ans, soigné par ses nièces avec le dévouement le plus infatigable, et entouré de ses amis qui regardaient la profession à laquelle il avait demandé une existence indépendante, comme un surcroît d'honneur pour sa vieillesse.

M. L'Héritier était aussi un botaniste , mais d'une autre espèce, car il était partisan déclaré

du svstème el de la nomenclature de Linné. I ne anecdote curieuse rapportée dans son Éloee. montre à la fois son caractère et les rapports qu'il eut avec l'Angleterre. Cherchant sans cesse de nouvelles acquisitions pour sa science favorite , et avide de connailre les plantes exotiques, il apprit que Dombey venait d'arriver du Pérou et du Chili avec d'immenses collections , et qu'il désirait publier ses découvertes, mais sans pouvoir trouver les fonds nécessaires pour cette entreprise. L'Héritier obtint de Dombey qu'il lui remettrait ses herbiers et recevrait en dédommagement une pension annuelle; à partir de ce moment son zèle ne connut plus de bornes : des peintres et des graveurs furent mandés, et déjà l'ouvrage était fort avancé, quand il apprit que les savans espagnols qui avaient accompagné Dombey, demandaient au gouvernement français que ses recherches ne parussent point avant les leurs et d'en arrêter la publication. L'Héritier sachant que l'ordre devait lui être signifié le lendemain , ne consulte que son ami Broussonet, envoie chercher vingt à trente layetiers, et la nuit se passe à faire des caisses , Lui , sa femme , Broussonet et Redouté , emballent l'herbier, et dès le

194 MEMOIRES SUR M. CTJVIER.

matin , il part en poste avec son trésor pour Calais; il n'est tranquille que lorsqu'il a touché le sol de l'Angleterre. Il passa quinze mois à Londres dans la retraite la plus absolue, et fut charmé de l'accueil bienveillant qu'il y reçut. La bibliothèque et les collections de sir Joseph Banks, l'herbier de Linné acheté par le docteur Smith, ceux de tous les botanistes anglais, furent mis à sa disposition , et il réussit à terminer son ouvrage. La plupart des planches furent complétées à son retour en France; mais les circonstances politiques , et les fonctions qu'il fut appelé à remplir, ne lui permirent pas de publier son manuscrit. Il apporta dans l'accomplissement de ses devoirs de magistrat le même zèle et la même activité unis à une rare sévérité de conscience; mais ni ses vertus publiques, ni ses vertus privées, ne purent le préserver des coups d'un assassin. Etant un soir sorti fort tard de l'Institut, il fut trouvé, le lendemain, à quelques pas de sa maison , égorgé de plusieurs coups de sabre.

M. Gilbert était renommé surtout pour ses connaissances en agriculture , et fut envoyé en Espagne par le gouvernement français pour y chercher ces belles races de moutons auxquelles

l'Angleterre doit de si grandes améliorations dans ses laines. Un seul trait suffira pour faire connaître le caractère de cet excellent homme : un de ses amis étant devenu suspect et ayant été incarcéré pendant la révolution, en i"95. Gilbert porta chaque mois à la femme de cet ami, la moitié de ses propres appointemens , lui laissant croire que c'étaient ceux de son mari, afin qu'elle ne se doutât pas de sa destitution et qu'elle ne connût point toute l'étendue du danger qu'il courait. M. Gilbert, plein d'espoir, partit avec une sorte de transport pour sa mission en Espagne, ne prévoyant guère les obstacles et les chagrins qui l'attendaient. Mal soutenu, et quelquefois même entièrement oublié par son gouvernement, il fut pendant deux ans dans l'impossibilité de faire les achats projetés, et enfin il se vit obligé d'engager son propre patrimoine pour se tirer des cruels embarras ou l'avait mis sa confiance en ceux qui l'avaient envoyé. Il se flattait, en partant, d'avoir tout fait en trois mois : mais après deux ans de traverses, de fatigues incroyables, de contrariétés de tout genre, et même d'humiliations, le troupeau qu'il était parvenu à rassembler n'était que le tiers de ce qu'il aurait dû être. Ses forces corporelles cédèrent enfin à

toutes ces souffrances, et il fut emporté par une fièvre maligne après neuf jours de maladie. D'Arcet , l'ami intime de Montesquieu , son collaborateur pour la réunion et l'arrangement des immenses matériaux qui servirent à composer l'Esprit des lois , et précepteur du jeune Montesquieu , ne perdit jamais de vue la chimie au milieu de ces devoirs multipliés, et fut le créateur et le propagateur des perfectionnemens nombreux qu'a éprouvés la fabrication de la porcelaine en France.

L'histoire de Priestley est trop connue pour qu'il soit nécessaire que je l'expose ici en détail ; mais comme son Eloge est un des plus beaux monumens qui soit sorti de la plume de M. Cuvier, je citerai le passage suivant où il parle des travaux de ce grand chimiste :

« Priestley . comblé de gloire , s'étonnait modestement de son bonheur, et de cette multitude de beaux faits que la nature semblait n'avoir voulu révéler qu'à lui seul. Il oubliait que ces faveurs n'étaient pas gratuites, et que, si elle s'était si bien expliquée , c'est qu'il avait su l'y contraindre par une persévérance infatigable à l'interroger, et par mille moyens ingénieux de lui arracher des réponses.

« Les autres cachent soigneusement ce qu'ils

SECONDE PARTIE. ig~

doivent au hasard; Priestley semble lui vouloir tout accorder; il remarque avec une candeur unique combien de fois il en fut servi sans s'en apercevoir, combien de fois il posséda des substances nouvelles sans les distinguer ; et jamais il ne dissimula les vues erronées qui le dirigèrent quelquefois, et dont il ne fut désabusé que par l'expérience. Ces aveux firent honneur à sa modestie sans désarmer la jalousie. Ceux à qui leurs vues et leurs méthodes n'avaient jamais rien fait découvrir, l'appelaient un simple faiseur d'expériences , sans méthode et sans vues. « Il n'est pas étonnant , ajoutaient-ils , que dans « tant d'essais et de combinaisons, il s'en trouve a quelques-uns d'heureux. » Mais les véritables physiciens ne furent point dupes de ces critiques intéressées. »

Il existe un autre passage où M. Cuvier, en prenant la défense de Priestley , t'ait preuve de tant de franchise et de loyauté, qu'on me pardonnera sans peine de le citer également :

« Me voici arrivé , Messieurs , à la partie pénible de ma tâche. Vous venez de voir Priestley marchant de succès en succès dans l'étude des sciences humaines, auxquelles il ne consacra cependaul que quelques niomens de loisir. Il

faut à présent vous le montrer dans une autre carrière, luttant contre la nature des choses, qui a voulu que leurs premiers principes restassent couverts d'un voile impénétrable à notre raison ; cherchant à soumettre le monde à ses conjectures; consumant presque toute sa vie dans ces vains efforts , et se précipitant enfin dans l'abîme du malheur. Ici, j'ai besoin, comme lui , de tonte votre indulgence. Peutêtre les détails où je vais entrer paraîtront-ils à quelques personnes un peu étrangers au lieu où je parle ; mais je crois que c'est dans ce lieu surtout que l'exemple terrible qu'ils retracent a droit d'être entendu avec quelque intérêt. Je vous ai dit que Priestley était ecclésiastique ; il faut que j'ajoute qu'il passa successivement par quatre religions avant de se déterminer à en enseigner une dans ses ouvrages publics. Élevé dans toute la sévérité de la communion presbytérienne que nous appelons calviniste , et dans toute l'âpreté de la prédestination telle que l'enseigna Gomar, il commença à peine à réfléchir qu'il se tourna vers la doctrine plus douce d'Arminius. Mais à mesure qu'il avançait , il semblait qu'il trouvât toujours trop à croire. 11 en vint donc à adopter l'opinion des Ariens

qui , après avoir été près d'envahir la chrétienté sous les successeurs de Constantin , n'a plus aujourd'hui d'asile qu'en Angleterre, mais que les noms de Milton, de Clarcke, de Locke, et même, à ce que quelques-uns disent, celui de Newton , décorent et dédommagent en quelque sorte , dans les temps modernes , de sou ancienne puissance.

« L'arianisme , tout en déclarant le Christ une créature, le croit cependant un être d'une nature supérieure , produit avant le monde , et l'organe du Créateur dans la production des autres êtres : c'est la doctrine revêtue d'une poésie si magnifique dans le Paradis perdu. Priestley , après l'avoir professée long-temps, l'abandonna encore pour devenir unitaire, ou ce que nous nommons socinien. Il en est peutêtre bien peu parmi ceux qui m'écoutent qui se soient jamais informés en quoi ces deux sectes diffèrent : c'est que les sociniens nient la préexistence du Christ, et ne le regardent que comme un homme , quoiqu'ils révèrent en lui le Sauveur du monde, et qu'ils reconnaissent que la divinité s'est unie à lui pour ce grand ouvrage. Cette subtile nuance entre deux hérésies occupa pendant trente ans une tête que

réclamaient les questions les plus importantes des sciences , et fit produire à Priestley incomparablement plus de volumes qu'il n'en a écrit sur les différentes espèces d'airs — Ses derniers momens furent remplis par les épanchemens de cette piété qui avait animé toute sa vie et qui , pour n'être pas bien gouvernée , en avait causé toutes les erreurs. Il se faisait lire les évangiles, et remerçait Dieu de lui avoir donné une vie utile et une mort paisible. Il mettait au rang des principaux bienfaits qu'il en avait reçus, celui d'avoir connu personnellement presque tous ses contemporains célèbres. « Je vais m'endormita comme vous, dit-il à ses petits enfans qu'on émet menait; mais, ajouta-t-i! en regardant les assiste tans, nous nous réveillerons tous ensemble, et « j'espère pour un bonheur éternel, » témoignant ainsi dans quelle croyance il mourait. Ce furent ses dernières paroles. Telle a été la fin de cet homme que ses ennemis accusèrent si longtemps de vouloir renverser toute religion et toute morale, et dont le plus grand tort fut cependant de méconnaître sa vocation, et d'attacher trop d'importance à ses sentimens particuliers sur des matières où le plus important de tous les sentimens devrait être l'amour de la paix.»

SECONDÉ PARTIE. 20 l

Le sujet de l'Éloge suivant, M. Gels, était un cultivateur botaniste, à qui Paris doit le jardin célèbre qui porte son nom, et la France plusieurs lois excellentes en faveur de l'agriculture, qui furent rendues d'après les idées qu'il avait émises.

Il n'y avait qu'un naturaliste profondément instruit qui put apprécier les travaux de M. Adanson , et il ne fallait pas moins de pénétration que d'impartialité pour séparer ces beaux et rares talens de cette bizarrerie et de cette exagération d'idées qui furent la cause de ses erreurs. Ce voyageur se rendit au Sénégal , parce que c'était celui de tous les établissemens français dont l'accès était le plus difficile , dont le séjour était le plus malsain , le plus dangereux à beaucoup d'autres égards , et par conséquent le moins connu des naturalistes. L'Afrique fut en conséquence le théâtre de ses découvertes, et c'est à lui qu'est due la description la plus complète de ce géant du règne végétal , le Baobab, ou, pour parler plus exactement, X Adansonia cligilala.

AI. Broussouet, professeur de botanique à l'Ecole de médecine de Montpellier, fut appelé à l'Institut par la section de zoologie et d'anatomie . en considération de plusieurs ouvrages

qu'il avait publiés sur la premièrede ces sciences. Il mourut d'un coup de soleil , après une vie signalée par des dangers de toute espèce auxquels il n'échappa que par une espèce de miracle.

M. Lassus avait exercé la chirurgie, et quoique très-habile dans cette profession, il eut un jour le malheur de saigner deux fois sans succès une princesse du sang royal. Ce petit événement causa une rumeur universelle. « Une princesse piquée deux fois et qui n'a pas saigné! quel accident effroyable ! » disaient les courtisans. Les médecins de la cour remuaient la tête d'un air mystérieux et significatif; mais la princesse , plus généreuse, procura à M. Lassus un autre emploi en échange de celui qu'elle ne pouvait lui conserver dans sa maison, et s'assura ainsi d'un serviteur dévoué , tandis que le public y gagna en même temps un homme de talent. Pendant la révolution, M. Lassus voyagea en Italie avec la princesse et la sœur de cette dernière. A son retour il montra ses portefeuilles pour prouver qu'il n'avait quitté sa patrie qu'afin de l'enrichir de connaissances utiles; il échappa de cette manière aux lois portées contre les émigrés , et fut nommé professeur à l'Ecole de médecine de Paris.

M. Ventenat était un ecclésiastique très-instruit en botanique. Protégé par Joséphine , il a décrit les richesses végétales du jardin de la Malmaison.

Le nom de M. de Saussure sera toujours cher aux botanistes; son éloge , ainsi que celui de If. Broussonet , célèbre naturaliste de Genève, terminent le volume dont je parle. Dans cette double biographie se trouve un exemple du talent descriptif de M. Cuvier , talent qu'il a eu si rarement l'occasion de manifester, que je crois devoir citer ce passage : « Comme le voyageur est ravi d'admiration lorsque dans un beau jour d'été, après avoir péniblement traversé les sommets du Jura, il arrive à cette gorge où se déploie subitement devant lui l'immense bassin de Genève, qu'il voit d'un coup d'œil ce beau lac, dont les eaux réfléchissent le bleu du ciel, mais plus pur et plus profond ; cette vaste campagne si bien cultivée, peuplée d'habitations si riantes; ces coteaux qui s'élèvent par degrés et que revêt une riche végétation; ces montagnes couvertes de forêts toujours vertes; la crête sourcilleuse des Hautes-Alpes , ceignant ce superbe amphithéâtre, et le Mont-Blanc , ce géant des montagnes européennes, se couronnant de

10l\ mémoires sur m. cuvier.

cet immense groupe de neiges où la disposition des masses et l'opposition des lumières et des ombres produisent un effet qu'aucune expression ne peut faire concevoir à celui qui ne l'a pas vu.

« Et ce beau pays , si propre à frapper l'imagination , à nourrir le talent du poète et de l'artiste, l'est peut-être encore davantage à réveiller la curiosité du philosophe , à exciter les recherches du physicien. C'est vraiment là que la nature semble vouloir se montrer par un plus grand nombre de faces.

« Les plantes les plus rares , depuis celles des pays tempérés jusqu'à celles de la zone glaciale , n'y coûtent que quelques pas au botaniste; le zoologiste peut y poursuivre des insectes aussi variés que la végétation qui les nourrit; le lac y forme , pour le physicien, une sorte de mer par sa profondeur, par son étendue, et même par la violence de ses mouvemens ; le géologiste , qui ne voit ailleurs que l'écorce du globe , en trouve là les masses centrales , relevées et perçant de toutes parts leur enveloppe pour se montrer à ses yeux ; enfin, le météorologiste y peut à chaque instant observer la formation des nuages, nénétrer dans

SECONDE PARTIE. 2o5

leur intérieur, ou s'élever au-dessus d'eux. »

L'Kloge de Fourcroy , du brillant , de l'éloquent , du calomnié Fourcroy , ouvre le second volume. Les obstacles qu'eut à surmonter sa jeunesse , sa lutte vigoureuse contre l'injustice et la pauvreté, le récit de ses découvertes, forment un des plus beaux morceaux biographiques qui aient jamais été écrits. La description suivante de son cours rappelle ceux de M. Cuvier lui-même . et peut, sous beaucoup de rapports, s'appliquer à tous deux : « Pendant plus de vingt-cinq ans, l'amphithéâtre du Jardin des Plantes a été , pour M. de Fourcroy , le principal foyer de sa gloire. Les grands établissemens de cette capitale, où des maîtres célèbres exposent à un public nombreux et digne d'être leur juge les doctrines les plus profondes de nos sciences modernes, rappellent à notre souvenir ce que l'antiquité eut de plus noble. On croit y retrouver à la fois ces assemblées où tout un peuple était animé par la voix d'un orateur, et ces écoles où des hommes choisis venaient se pénétrer des oracles d'un sage. Les leçons de M. de Fourcroy , du moins , répondaient complètement à cette double image; Platon et Demosthenes y semblaient réunis; et il faudrait

2o6 MÉMOIRES SUR M. CUV1ER.

être l'un ou l'autre pour en donner une idée; Enchaînement dans la méthode, abondance dans l'élocution , noblesse, justesse, élégance dans les termes, comme s'ils eussent été longuement choisis ; rapidité , éclat , nouveauté , comme s'ils eussent été subitement inspirés ; organe flexible, sonore, argentin , se prêtant à tous les mouvemens, pénétrant dans tous les recoins du plus vaste auditoire; la nature lui avait tout donné. Tantôt son discours coulait également et avec majesté; il imposait par la grandeur des images et la pompe du style ; tantôt, variant ses accens, il passait insensiblement à la familiarité ingénieuse , et rappelait l'attention par des traits d'une gaieté aimable. Vous eussiez vu des centaines d'auditeurs de toutes les classes , de toutes les nations, passer des heures entières, pressés les uns contre les autres , craignant presque de respirer, les yeux fixés sur les siens, suspendus à sa bouche , comme dit un poète (pendent ab ore loqucntis). Son regard de feu parcourait cette foule; il savait distinguer dans le rang le plus éloigné l'esprit difficile qui doutait encore , l'esprit lent qui ne comprenait pas ; il redoublait pour eux d'argumens et d'images ; il variait ses expressions jusqu'à ce qu'il eût

rencontré celles qui pouvaient les frapper; la langue semblait multiplier pour lui ses richesses. Il ne quittait une matière que quand il voyait tout ce nombreux auditoire également satisfait. »

Il est difficile de parler de Fourcroy sans rappeler l'odieuse accusation qui s'attacha longtemps à son nom (i). Voici ce que dit à ce sujet M. Cuvier dans le même Éloge : « Peutêtre me blâmera-t-on de rappeler ces tristes souvenirs; mais quand un homme célèbre a eu le malheur d'être accusé comme M. de Fourcroy ; lorsque cette accusation a fait Je tourment de sa vie, ce serait en vain que son historien essaierait de la faire oublier en gardant le silence. Nous devons mênje le dire : si, dans les sévères recherches que nous avons faites, nous avions trouvé la moindre preuve d'une si horrible atrocité, aucune puissance humaine ne nous aurait contraints de souiller notre bouche de son éloge.

(1) On prétendait qu'il aurait pu sauver Lavoisier pendant le règne de la terreur, comme il avait fait pour beaucoup d'autres , par son inlluence; mais au moment où Lavoisier fut arrêté, il était menacé lui-même, et dans l'impossibilité de servir personne. Lavoisier périt sur l'échafaud , et Fourcroy fut accusé d'avoir pris part à cette mort qui le délivrait d'un rival redoutable.

2O0 MEMOIRES SUR M. CUVIEH.

d'en faire retentir les voûtes du temple qui ne doit pas être moins celui de l'honneur que celui du génie. »

La France doit au médecin Desessarts, dont l'Éloge vient ensuite, l'abolition de ces maillots, de ces horribles cuirasses de baleine qui étaient autant d'espèces de serres chaudes, où l'on emprisonnait le corps et l'esprit des enfans depuis le moment de leur naissance. M. Desessarts rappela aux devoirs de la nature les mères qui abandonnaient leurs nourrissons à des soins étrangers lorsqu'elles pouvaient les allaiter ellesmêmes ; et, sans le citer, Rousseau lui dut les premières pages de X Emile.

La notice biographique suivante est consacrée au savant physicien anglais, Henry Cavendish, qui, malgré son immense fortune et sa haute naissance , se livra à l'étude des sciences avec l'ardeur la plus désintéressée. Dans le passage suivant, M. Cuvier rend ainsi justice à ses travaux : « Tout ce que les sciences lui ont révélé semble avoir quelque chose de sublime et de merveilleux; il a pesé la terre ; il a préparé les moyens de naviguer dans l'air; il a dépouillé l'eau de sa qualité d'élément ; et ces doctrines si nouvelles et si opposées aux opinions reçues,

il les a mises dans «ne évidence plus étonnante encore que leur découverte même. Les écrits où il les expose sont autant de chefs-d'œuvre de sagacité et de méthode, parfaits dans leur ensemble et dans leurs détails , où aucune autre main n'a rien eu à refaire , et dont l'éclat n'a fait que s'accroître avec les années ; en sorte qu'il n'y a nulle témérité à présager qu'il fera rejaillir sur sa maison autant de lustre qu'il en a reçu d'elle, et que ces recherches, qui excitaient peut-être la pitié et le mépris de quelques-uns de ses proches , feront encore retentir son nom à une époque où son rang et ses aïeux auraient eu peine à le porter. L'histoire de trente siècles nous enseigne , en effet , bien clairement que les vérités grandes et utiles sont à la longue le seul héritage durable que puissent laisser les hommes. »

Immédiatement après ces grands noms, paraît celui de Pallas, voyageur éclairé qui parcourut le nord de l'Asie, habitant de la Crimée, et naturaliste aussi infatigable que profond.

Les éloges de M. Parmentier et du comte de Rumford sont réunis, et précédés d'une sorte d'introduction où sont exposés leurs travaux, qui avaient pour but principal de pro-

curer de la chaleur et des alimens aux classes les plus pauvres. Le premier, qui avail appris à connaître la valeur de la pomme de terre dans les prisons de l'Allemagne , dissipa les préjugés qui régnaient contre celte racine en France , où on l'accusait d'engendrer la lèpre . la fièvre . et je ne sais combien d'autres maladies. M. Parinentier employa un moyen curieux pour la rendre populaire et faire naître l'envie de la cultiver. 11 en planta en plein champ dans des lieux trèsfréquentés , les faisant garder avec appareil pendant le jour seulement, heureux quand il apprenait qu'il avait excité ainsi à ce qu'on lui en volât quelques-unes pendant la nuit. Il obtint ensuite du roi qu'il portât en pleine cour, dans un jour de fôte solennelle , un bouquet de fleurs de pomme de terre à sa boutonnière; et il n'en fallut pas davantage pour engager "plusieurs grands seigneurs à en faire planter. Mais ce ne fut qu'à la fin de sa vie qu'il vit ses efforts couronnés d'un succès complet; et pendant la révolution , il fut exclus d'une place de magistrat pour avoir inventé les pommes de lerre.

Benjamin Thomson, comte de Rumford , était Américain de naissance et avait servi dans l'armée royaliste pendant la guerre entre l'Ame-

nque et l'Angleterre. Lorsque la paix fut faite, il passa dans ce dernier pays , où Georges III le créa chevalier; ce prince le recommanda ensuite à l'électeur de Bavière, à la cour duquel il parvint aux plus hautes dignités. Ce fut alors qu'il porta toute son attention sur la condition malheureuse du pauvre, et qu'en cherchant les moyens de l'améliorer, il fit ces belles découvertes dont ont profilé toutes les classes de la société.

La vie du célèbre voyageur en Orient, M. Olivier, fait l'objet de l'éloge suivant; l'histoire de cet homme recommandable fournit une nouvelle preuve de l'avantage que procurent les connaissances médicales à celui qui se trouve au milieu de peuples d'une civilisation arriérée.

M. Cuvier nous fait ensuite connaître M. Tenon le chirurgien. Sa jeunesse s'écoula dans les privations de toute espèce : son âge mûr fut paisible et honoré, et il atteignit sa quatrevingt-deuxième année sans éprouver aucune infirmité intellectuelle.

L'éloge du célèbre Werner offre , sous une forme concise, un résumé extrêmement intéressant de tout ce qu'a fait ce grand homme , sans oublier ces singularités de caractère qui privèrent

le monde savant des résultats écrits de ses travaux et de ses vastes connaissances. Il aima mieux, en effet, confier le soin de sa réputation à la justice de ses élèves que de recourir luimême à sa plume pour l'établir aux yeux de la postérité.

Vient ensuite la vie de Desmarets, l'antagoniste de Werner, le champion des volcans, dont les découvertes firent naître les disputes des plutonistes et des neptunistes , disputes qui non-seulement placèrent le monde entre le feu et l'eau , mais qui furent soutenues de part et d'autre avec plus d'animosité que ne l'a jamais été aucune autre question scientifique.

A la fin de ce volume se trouvent deux éloges lus à la Société philomatique de Paris , le discours de M. Cuvier lors de sa réception à l'Académie française , et la réponse du président de l'Académie. Le premier éloge est celui de M. Riche , dont la vie ressembla à celle d'un héros de roman , et qui mourut à trente-cinq ans, des suites de ses souffrances morales et des fatigues qu'il avait éprouvées. Le second est consacré à Bruguières , le compagnon d'Olivier dont il a été question plus haut. Dans son discours à l'Académie, M. Cuvier fait preuve de

qualités littéraires brillantes , que ses études habituelles lui permettaient rarement de déployer, mais qu'il possédait à un aussi haut degré que celles nécessaires à ses recherches scientifiques; il y prodigue les richesses de l'imagination et les allusions classiques les plus délicates; ce discours paraît l'ouvrage d'un homme qui a consacré sa vie aux lettres, et montre combien est admirable l'alliance de la science et de la littérature dans un même esprit. La réponse de M. le comte Desèze offre un excellent résumé des travaux exécutés jusque-là par M. Cuvier.

Le troisième volume commence par l'éloge de M. de Beauvois, le voyageur africain , à qui le monde savant doit la flore d'Oware et de Benin, et qui, après avoir résisté au climat brûlant de l'Afrique et de l'Amérique , mourut par suite des changemens soudains de température auxquels est sujet celui d'Europe. Cette notice biographique contient quelques passages remarquables sur l'esclavage.

Les sentimens fraternels , la reconnaissance , si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'éprouvait M. Cuvier envers tous ceux qui contribuaient

x progrès des sciences, ne sont nulle part

au

U 1 4 MÉMOIRES SUK M. CIVIEK.

plus frappans que dans son éloge de sir Joseph Banks , ce protecteur éclairé et généreux des savans. Il raconte d'une manière animée ses voyages et ses aventures , et effleure , avec cette délicatesse qui le caractérisait , cette fameuse dispute au sujet des pointes ou des boutons arrondis à donner aux conducteurs électriques, dispute qui plaça sir Joseph Banks à la tête de la Société royale de Londres , et qui , racontée par un autre que M. Cuvier, eût pu donner matière à quelque ridicule. Cet éloge n'est pas moins remarquable par l'honorable témoignage donné à une nation qui n'a que trop souvent été l'objet de la jalousie , et qui trop souvent elle-même n'en a pas été exemple à l'égard des autres peuples. « Les savans anglais , dit M. Cuvier, ont pris une part aussi glorieuse que ceux d'aucune autre nation à ces travaux de l'esprit communs à tous les peuples civilisés. : ils ont affronté les glaces de l'un et l'autre pôle ; ils n'ont laissé dans les deux océans aucun recoin qu'il n'aient visité; ils ont décuplé le catalogue des règnes de la nature : le ciel a été peuplé par eux de planètes, de satellites, de phénomènes inouïs; ils ont compté , pour ainsi dire , les étoiles de la voie

lactée. Si la chimie a pris une tac»- nouvelle , les tails qu'ils lui ont tournis ont essentiellement contribué à cette métamorphose. L'air inflammable, l'air pur, l'air phlogislique leur sont dus ; ils ont découvert la décomposition de l'eau ; des métaux nouveaux, et en grand nombre, son! les produits de leurs analyses. La nature des alkalis fixes n'a été démontrée que par eux ; la mécanique, à leur voix, a enfanté des miracles, et placé leur pays au-dessus des autres dans presque tous les genres de fabrication. »

A l'époque où parut M. Duhamel le minéralogiste , De Saussure n'avait point voyagé, Deluc n'avait point écrit , Werner n'avail point encore , par la force d'un génie supérieur, coordonné en .quelque sorte l'univers minéral. Après plusieurs années de travaux scientifiques, M. Duhamel fui attaché à l'Ecole des mines de Paris , et M. Cuvier s'exprime ainsi en parlant de l'influence qu'il exerça dans celte place : « ?Vos exploitations de fer, de houille se sont quadruples ; les mines de fer qui vont s'ouvrir près de la Loire, dans la région du charbon de terre et au milieu du combustible, vont produire le mêlai aux mêmes prix qu'en Angleterre. L'anlimoiue, le manganèse, que nous importions

2l6 MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

autrefois , s'exportent aujourd'hui en quantité considérable : le chrome , découverte de nos chimistes , est aujourd'hui le produit très-utile de l'une de nos mines. Déjà on a extrait de trèsbel étain des mines des côtes de Bretagne. L'alun, le vitriol , autrefois presque inconnus en France , s'y recueillent en abondance. Un amas immense de sel gemme vient d'être découvert en Lorraine; et tout annonce que ces créations , extrêmement nouvelles, ne se borneront pas là. Sans doute ce n'est pas à un seul homme , ni à l'érection d'une seule chaire, que tout ce bien peut s'attribuer; mais il n'en est pas moins vrai que cet homme , que cette chaire en ont été la première occasion. »

Le nom de M. Haiïy , le créateur de la cristallographie, est regardé comme une autorité par le monde savant; et j'éprouve d'autant plus de plaisir à m'arrêter sur son éloge, qu'il est un des plus beaux de tous ceux qu'ait fait M. Cuvier. L'homme extraordinaire dont il est ici question , commença sa carrière par être enfant de chœur, et apprit pour son amusement l'histoire naturelle et la botanique. Ses goûts le conduisaient fréquemment au Jardin des Plantes , et le hasard fit qu'un jour il entra avec la

foule dans l'amphithéâtre pour entendre une leçon de Daubenton sur la minéralogie. Cette science lui inspira dès-lors un vif intérêt, et le hasard le servit encore dans cette nouvelle direction donnée à ses études. Examinant quelques minéraux chez un de ses amis , il eut l'heureuse maladresse de laisser tomber un beau groupe de spath calcaire cristallisé en prismes. La fracture d'un de ces prismes lui ouvrit un nouveau monde d'idées , et il devint le législateur de la minéralogie, le fondateur d'un système qui a été adopté par le monde entier. Emprisonné à l'époque la plus désastreuse de la révolution, il poursuivait tranquillement ses travaux dans sa cellule ; et ce ne fut qu'après une vive résistance de sa part , que son ami, M. Geoffroy Saint-Hilaire, parvint à l'en arracher, la veille du fatal 2 septembre. En 1802 , il fut nommé professeur au Muséum d'histoire naturelle. Pieux, bienveillant, tolérant , et entièrement dévoué à l'étude , aucunes considérations mondaines ne le détournèrent jamais de ses exercices religieux et de ses travaux scientifiques. Sa manière de vivre fut toujours aussi simple que la position d'où il était parti. Il se promenait chaque jour dans les mêmes lieux. prenait le même exercice , s'habillait de la

2l8 MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

même façon ;ses manières et son langage étaient également remarquables par leur simplicité primitive. Une chute dans sa chambre lui occasiona une fracture dont il ne guérit jamais , et , pendant les longues souffrances qui précédèrent sa mort, il partagea son temps entre la prière, les soins qu'il donnait à une édition de ses œuvres, et ceux que réclamaient le sort futur de ses élèves.

Le comte Berthollet était un chimiste du premier ordre : c'est à lui que sont dues la méthode actuelle de blanchir la toile , et de nombreuses améliorations dans l'art de la teinture.

M. Richard reçut le jour à Auteuil dans un jardin appartenant à Louis XV, et dont il devint par la suite le directeur. Né au milieu des plantes, il connul leurs noms avant de savoir lire, et apprit à les dessiner avant d'écrire correctement. Sa vie entière fut consacrée à la botanique ; ce fut pour elle qu'il se perfectionna dans le dessin , pour elle qu'il apprit le grec et !e latin, pour elle qu'il refusa des offres avantageuses qui lui étaient faites s'il voulait se vouer à l'Eglise, pour elle enfin qu'il fut mis hors de la maison de son père avec une chétive pension

alimentaire. Consacrant ses nuits à dessiner et ses journées à étudier la botanique , il amassa une somme d'argent assez considérable, mais cet argent était destiné à sa science de prédilection. Il fut envoyé dans les colonies françaises en Amérique pour y propager la culture des plantes de l'Inde, et étudier celles de ces pays qui pourraient à leur tour être utiles. Il revint en France chargé de trésors scientifiques; mais pendant son absence tout avait changé de face : Buflbn était mort, le gouvernement se trouvait plongé dans des difficultés de toute espèce ; personne ne se souvenait des promesses qui lui avaient été faites ; des gens qui voyaient chaque jour leur tête menacée, ne pouvaient guère se soucier beaucoup du girofle de Cayenne. Ainsi, M. Richard se trouva avoir employé son temps, altéré sa santé, perdu sa fortune, sans conserver l'espoir d'un meilleur avenir. Il ne lui restait qu'à recommencer le genre de vie auquel il s'était voué à l'âge de quatorze ans. Mais il demeura aussi grand que jamais comme savant. Ses dissertations sont autant de preuves de l'étendue et de la sagacité étonnante de ses vues; mais son caractère aigri par tant de malheurs,

2 20 MEMOIRES SUR M. CUVIRR.

ne redevint jamais ce qu'il était auparavant , et il mourut à l'âge de soixante-sept ans, après de longues souffances du corps et de l'ame.

Il n'est personne parmi ceux qui ont fréquenté le Jardin des Plantes, pendant ces dernières quarante années, qui n'ait connu, au moins de nom , M. Thouin. Il y avait succédé à son père, dans la place de jardinier en chef; réunissant la science aux connaissances pratiques les plus étendues, voué tout entier à l'amélioration du Jardin, il devint par degrés le centre d'une correspondance qui s'étendait à toutes les parties du monde. Sa belle figure . son maintien noble et doux , sa conversation pleine d'intérêt, le faisaient rechercher des personnes du rang le plus élevé , comme de celles de la condition la plus modeste. Il mourut en 1824.

L'éloge du comte de Lacépède, nous le présente sous trois aspect différens ; d'abord comme musicien très-habile dans la théorie et la pratique , ensuite comme savant , et enfin comme homme d'Etat, apportant dans toutes les actions de sa vie la politesse la plus exquise , les dispositions les plus affectueuses et les plus

bienveillantes , unies aux qualités morales les plus élevées. Il mourut de la petite vérole à l'âge de soixante-neuf ans.

Les éloges de MM. Halle, Corvisart et Pinel, tous trois médecins d'un grand mérite , sont réunis en un seul. Le premier fut le propagateur infatigable de la vaccine, très-habile dans le traitement des maladies chroniques, et renommé pour sa bienfaisance. M. Corvisart, après avoir perdu plusieurs occasions d'avancement pour n'avoir pas voulu porter une perruque à marteaux , fut enfin nommé médecin en chef de l'hôpital de la Charité, et ensuite professeur à l'Ecole de médecine. Sa renommée se répandit dans l'Europe entière , et quelque temps avant sa mort, il devint médecin de la cour de Napoléon. M. Pinel se prépara à l'élude de la médecine par celle des mathémathiques et de l'histoire naturelle , mais une timidité insurmontable qui l'empêchait de s'exprimer, s'opposa long-temps à ce qu'il fût connu. Néanmoins , lorsque son mérite se fit jour, sa réputation grandit rapidement. Il fut nommé médecin en chef à la Salpétrière , puis à Bicêtre, et plus tard professeur à l'Ecole de médecine. Il se rendit célèbre , surtout par sa

classiBcalion des maladies et son traitement des aliénés.

Les bornes étroites où je suis obligé de me renfermer, s'opposent à ce que je rende une justice complète à l'éloge de M. Fabroni , dont le génie et les connaissances variées exigeaient des qualités semblables de son biographe. Gomme la plupart de ceux qui sont arrivés à une grande célébrité, M. Fabroni passa sa première jeunesse dans les privations et les difficultés de toute espèce. Son premier ouvrage était intitulé : « Réflexions sur l'état actuel de l'agriculture, ou exposition du véritable plan pour cultiver son bien. » Il devint sousdirecteur du beau Muséum de Florence , et y fonda des chaires de plusieurs espèces. Enlevé à cet établissement par Marie - Louise , reine d'Etrurie, il continua de servir son pays; et tout en remplissant diverses fonctions administratives, il publia ses idées sur les arts, l'agriculture, l'économie politique et les questions générales qui se rattachent aux plus profondes ihéoiies des sciences. Les vignobles de l'Italie s'améliorèrent beaucoup parses soins, et la Toscane manquant de combustible , le grand duc le chargea de découvrir des mines

de charbon de terre. Lorsque les Français jetèrent l'alarme dans toute l'Italie par leurs conquêtes, M. Fabroni chercha un refuge dans les éludes chimiques appliquées aux arts utiles, et quand la Toscane eut reconnu la république française, il fut chargé d'une mission en France pour vérifier l'unité des poids et mesures. Se trouvant à Paris lorsque la guerre fut déclarée à l'Autriche et à la Toscane, il obtint qu'un conservateur spécial fût envoyé à Florence, pour veiller aux collections, et par suite de cette précaution elles ne perdirent que la Vénus de Médicis qui, par le fait, avait été enlevée clandestinement avant l'arrivée des Français , et qui leur fut livrée par le roi de Naples. La vie entière de M. Fabroni fut remplie par des travaux utiles; on le voit tantôt chargé de missions politiques délicates, tantôt de rechercher les causes d'une contagion qui régnait alors et les moyens de la prévenir, ou d'établir des routes, des paratonnerres, tout en conservant la direction et l'administration de la monnaie à Florence, et en continuant d'aider le gouvernement de ses conseils. La France l'employa comme directeur des travaux des ponts-et-chaussées dans les départemens au-

delà des Alpes. En celte qualité, il 6t jeter des ponts magnifiques sur des torrens jusqu'alors indomptés , ouvrir des routes nouvelles dans toutes les directions, et deux magnifiques voies militaires qui, s'élevant le long des crêtes les plus escarpées, s 'appuyant sur des terrasses, des voùles d'une élévation prodigieuse , perçant lorsqu'il l'a fallu le sein de ces âpres montagnes, ont changé en promenade un trajet qui , autrefois effrayait l'imagination.

A cet éloge succèdent deux discours funèbres ; l'un prononcé aux funérailles de M. Van Spaendonck, professeur de dessin pour la botanique , au Jardin des Plantes , et artiste du talent le plus élevé; l'autre sur la tombe du célèbre astronome M. Delambre. Ce dernier était l'ami personnel de M. Cuvier, et dans ce discours trop peu étendu pour admettre une enumeration de ses travaux, ses excellentes qualités privées ont reçu un juste tribut d'éloges de la bouche de son collègue.

Ce volume se termine par deux de ces admirables rapports où M. Cuvier donnait un libre cours à son génie et déployait toute l'étendue de ses connaissances. Le premier, qui a pour objet les progrès de l'histoire naturelle depuis

la paix maritime jusqu'en 189.4, contient un exposé des voyages les plus importans exécutés dans cet intervalle. Le second, qui traite des principaux changement qu'ont subis les théories chimiques et des nouveaux services rendus par cette science à la société, a été lu à la séance générale des quatre Académies, en 1820.

Le volume de ces éloges qui reste à publier, paraîtra sous peu , si aucun incident imprévu ne s'y oppose, et contiendra ceux de M. Ramond, le voyageur dans les Pyrénées, de M. Bosc le successeur de M. Thouin , de sir Humphrey Davy, de MM. Vauquelin et Lamarck; quelques oraisons funèbres, le discours de M. de Lamartine lors de sa réception à l'Académie Française, la réponse de M. Cuvier , et une nouvelle édition du rapport sur le prix de vertu. Tous ces discours ont été lus en public , mais beaucoup de détails qui avaient été supprimés lors de la lecture, seront rétablis à l'impression , car personne ne savait mieux que M. Cuvier séduire un nombreux auditoire, en faisant un choix de ce qui était d'un intérêt plus général, et en évitant la fatigue que fait naître une attention trop pro-

longée.

'2'lG MÉMOIRES SUR M. CUVlliK.

On doit regretter à jamais que les dernières leçons faites par M. Cuvier, soient en quelque sorte perdues pour les amis des sciences. Ces brillans discours, dont a retenti l'enceinte du collège de France, étaient improvisés sur de simples notes et n'existent plus maintenant que dans la mémoire de ceux qui les ont entendus. M. Cuvier éprouvait une aversion prononcée pour les notes prises à la hâte sur ses leçons, et les regardait comme tout-à-fait impropres à être publiées: il n'avait pas le temps, disait-il, de les mettre en ordre lui-môme, ni de surveiller la publication que d'autres en faisaient. Les fragmens imparfaits donnés dans les feuilletons du Temps et dans les sténographies de M. Magdeleine de Saint-Agy, ont été publiés sans son autorisation, et même sans qu'il eût connaissance des dernières; mais tout tronqués qu'ils sont, ils peuvent donner une idée générale du plan qu'il avait suivi.

Remplissant consciencieusement quelquesunes des plus importantes fonctions de l'Etat, dévoué à ses devoirs de secrétaire de l'Institut, et éprouvant le besoin de se reposer dun enseignement de trente années, enfin s'avancant chaque jour dans la roule des découvertes les plus

SKCOINDE PARI II-. 227

profondes, il n'est pas étonnant que M. Cuvier n'eût suère le loisir de faire des cours. Cependant, frappé des erreurs qu'il apercevait dans le système de l'unité de composition, et craignant l'influence dangereuse que ces idées pouvaient avoir sur la jeunesse , il résolut de les combattre uniquement par amour de la science. Dans ce but il profita de l'amélioration de sa santé pour rouvrir ses cours au Collège de France, et prenant pour sujet l'histoire toute entière des sciences naturelles, il la développa dans toute son étendue, en portant la profondeur des recherches, la précision, la clarté, la justesse et l'élévation des vues, nées de l'érudition et des méditations les plus profondes, enfin le pouvoir de séparer l'erreur de la vérité , au plus haut degré que puisse atteindre l'intelligence humaine. Le charme de sa voix flexible et sonore, qui se faisait entendre distinctement même dans les tons les plus bas, la bienveillance et le jeu animé de sa physionomie, attiraient des auditeurs de tout sexe et de tout âge. Même dans la saison la plus rigoureuse, l'auditoire se réunissait une heure avant l'ouverture du cours, et beaucoup se montraient satisfaits de restera l'entrée de la salle, pourvu qu'ils pus-

sent saisir quelques-unes de ses éloquentes paroles.L'enthousiasme avec lequel il était toujours accueilli, l'obligeait souvent à s'ouvrir un passage à travers la foule pour parvenir à sa chaire, et faisait naître sur ses lèvres un sourire bienveillant , plus propre à encourager qu'à imposer silence à ces inarques universelles d'admiration. «Le principe fondamental de ces leçons, dit M. Laurillard, était que, la société s'étant développée par suite de la découverte des propriétés naturelles des corps, chacune de ces découvertes correspond à un degré analogue de civilisation, et que l'histoire de cette civilisation, et par conséquent de l'humanité, est intimement liée à l'histoire des sciences naturelles. » Quelles n'avaient pas dû être les recherches de M. Cuvierpour posséder à fond un pareil sujet! L'examen de sa vie entière, peut seul expliquer comment il était devenu capable de l'approfondir. Quelques écrivains ont pu jeter de la lumière sur certaines époques à l'étude desquelles ils s'étaient consacrés; mais ses recherches embrassaient la science historique et philosophique toute entière. Il avait consulté tous les livres afin de remonter à l'origine de toutes les découvertes; et le jugement nécessaire pour co-

onion net- des matériaux ainsi rassemblés était d'autant plus admirable, que la plupart des écrivains ne déposent que le germe de leurs idées dans leurs écrits, et laissent les faits dans la même obscurité où ils sont plongés dans la nature.

Dans la première leçon par laquelle M. Cuvier ouvrit son cours, il divisait les progrès de la science en trois époques : l'époque religieuse , qui prit naissance principalement chez les Egyptiens et les Hébreux; l'époque philosophique, qui commença dans la Grèce; et la troisième,' dont l'origine peut être reportée jusqu'à Aristote , bien que son développement ne date que du seizième siècle. L'âge du monde, les vestiges du grand déluge et la valeur des annales astronomiques des nations primitives, étaient également soumis à l'examen dans celte leçon. La seconde donnait une esquisse des quatre grandes nations qui ont existé à l'époque la plus reculée avant l'ère chrétienne, et sur lesquelles l'histoire nous donne des renseignemens certains. L'étendue et l'influence de leurs connaissances étaient appréciées, et, en parlant de Moïse, M. Cuvier remarquait que, bien que ce grand législateur eut été initié à toute la science des Egyptiens, il avait prévu les incon-

véniens de leur coutume de la voiler sous des emblèmes mystérieux, et avait fait de grands efforts pour l'abolir. Que Moïse fût en possession de la vérité pour ce qui concerne les changemens éprouvés par le globe, c'est ce que prouve évidemment son système cosmogonique , que toutes les découvertes modernes n'ont fait que confirmer. La marche des nations qui sortirent des Egyptiens , la différence de leurs connais sances, les poètes , les philosophes , les écoles de la Grèce , furent l'objet de six leçons où l'éloquence rivalisait avec l'intérêt du sujet.

Dans la huitième, M. Cuvier commença à parler d'Arislote , le créateur de l'histoire naturelle. Il se montra, comme on devait s'y attendre, plus éloquent, plus entraînant que jamais; le sujet devait l'inspirer, et ses auditeurs ne furent pas trompés dans leur attente.

La douzième leçon fut consacrée à rappeler les progrès que les travaux d'Aristote ont fait faire à la science. De là, M. Cuvier passa à une esquisse rapide de l'histoire des Ptolémées ; et avant de mettre sous les yeux de ses auditeurs l'état où était plongé le monde sous la domination des Romains , il jeta un coup d'œil sur les Carthaginois et les anciens habitans de l'Etrurie.

SECOAIH PARTIE. 201

Arrivant enfin à ces dominateurs du inonde, il peignit ces fêtes pompeuses , ces combats d'animaux pour lesquels toutes les parties de la terre étaient mises à contribution, et passa en revue tous les savans de Rome. Traçant ensuite le tableau de la science pendant les longs troubles auxquels donna lieu l'établissement du christianisme, et l'état de langueur où elle fut plongée sous le Bas-Empire , M. Cuvier dirigea l'attention de ses auditeurs sur les Arabes, qui ont cultivé quelques-unes de ses branches avec succès. Il la suivit ensuite chez les diverses nations qui se formèrent des débris de l'empire d'Occident, signala les faibles lueurs qu'elle jeta pendant le moyen âge, et répandit l'intérêt le plus vif sur ces diverses époques, puis il arriva enfin à celle de la renaissance des lettres, où une carrière plus vaste s'ouvrit devant lui. Ici, en effet, la science change de face; ce n'est plus une aurore douteuse ou une décadence qui , parfois, paraît sans remède; c'est une suite de découvertes brillantes qui étendent leur influence jusque dans les régions les plus éloignées du globe. Commençant par l'imprimerie dau> la leçon qui ouvrit la seconde partie de son cours , il annonça que désormais il lui serait

impossible de donner autant de détails que sur les siècles précédens. Le sujet devenait si vaste , et les auteurs se multipliaient tellement pendant les dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècle , qu'il lui était impossible de faire plus que de choisir les plus importans, et de diviser la science en plusieurs branches afin de se faire mieux comprendre. La première de ces branches était l'anatoinie, dont il rapporta le développement au milieu du dix-septième siècle. Il passa ensuite à la zoologie et aux voyages, qui ont tant contribué à ses progrès; puis vinrent la botanique, la minéralogie et la chimie , qu'il suivit dans leur marche jusqu'à la même époque que les sciences précédentes.

Les découvertes de Galilée et de Descartes, et l'influence qu'ils eurent, ainsi que leurs écrits, sur la science, furent l'objet de la onzième leçon du second cours; c'est à cette influence qu'on peut attribuer la formation des diverses académies ; leur histoire ainsi que celle des hommes qui en firent partie dans leur origine fournirent à M. Cuvier des détails du plus grand intérêt. Après avoir ensuite démontré, en citant les ouvrages et les découvertes , que le dix-sep-

iième siècle fut la grande époque de la science, et en avoir tracé l'histoire complète , il termina "son second cours en résumant en peu de mots tout ce qu'il avait dit jusque-là.

Le troisième cours s'ouvrit par le dix-huitième siècle, qui fut passé en revue comme les précédens; mais l'importance et l'activité des travaux qui le signalèrent, exigeaientdesdivisionsencore plus nombreuses, et quelques-uns de ces travaux une analyse particulière. Ainsi , par exemple, M. Cuvier consacra à Buffon deux leçons entières qui passèrent dans le temps pour les plus belles et les plus éloquentes qu'il eût jamais faites. Ce troisième cours fut interrompu depuis Pâques jusqu'au mois de décembre suivant où M. Cuvier le reprit pour continuer son histoire depuis le temps de Buffon. Il commença par donner un résumé lumineux et éloquent de la philosophie de Kant , de Fichte et de Schelling; et il consacra à l'achèvement de cette immense entreprise un jour par semaine , malgré les devoirs nouveaux que lui imposait sa nomination à la pairie. L'intervalle de repos qui suivit et que sa santé rendait absolument indispensable, fut prolongé bien au-delà du temps qu'il avait calculé, par la terrible invasion

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du choléra; mais le 8 mai i832 , il reparut dans sa chaire et prononça l'un des discours les plus admirables qu'il ait jamais faits. Jamais il n'avait parlé avec plus de feu, et avec moins de fatigue. «J'aurais pu, disait-il, continuer encore pendant deux ou trois heures, si je n'avais craint de fatiguer mon auditoire. » Mais c'était la dernière fois que cet auditoire devait l'entendre; cette leçon, les mémorables paroles qu'elle renfermait, et l'effet qu'elle produisit, me paraissent si inséparables de sa mort, que j'ai remis à en parler plus au long à la fin de cet ouvrage où se trouvent les tristes détails de ses derniers momens.

Ayant ainsi tâché, sans réussir peut-être , de donner une idée des travaux scientifiques de M. Cuvier, je ne peux mieux terminer cette partie de mon ouvrage qu'en revenant à ceux que je me suis proposé plus spécialement de faire connaître. Les deux exemples de son style familier, que je donne plus bas, appartiennent à son caractère privé. Le premier, qui est une lettre qu'il écrivait à madame Cuvier quelques heures après son départ pour un voyage, montre d'une manière si naïve et si vraie l'homme, l'époux et le père, que je ne puis exprimer trop vivement ma reconnaissance

de la bienveillance précieuse qui m'a permis de la rendre publique. La seconde lettre a été adressée à M. Valenciennes pendant la dernière maladie de la fille de M. Cuvier. Toutes deux parlent assez éloqueinnient pour n'avoir pas besoin de commentaires.

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