‹ Mémoires du baron Georges CuvierChapitre 25 sur 62 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

séquences d'un pareil refus, se soumettre à ces conséquences, tut pour lui l'a (Taire d'un instant ; et en dix minutes, un refus rédigé en termes modérés, mais fermes, fut envoyé à la chancellerie. L'ordonnance était alors imprimée, et le nom de M. Cuvier, qu'il était physiquement impossible d'en effacer, figura le lendemain parmi ceux des censeurs. Il prit alors des moyens sûrs pour donner à son refus la plus grande publicité, et pour le faire connaître à la France entière. La plupart des journaux , craignant la censure, n'osèrent réparer l'erreur qui avait été commise, et le journal des Débats s'étant hasardé à insérer la réclamation de M. Cuvier, elle fut rayée par les censeurs, ce qui ne l'empêcha pas d'être bientôt généralement connue (1). Cette conduite rendit à M. Cuvier sa popularité auprès d'un public toujours prêt à changer, mais fit naître chez le roi une grande froideur à son égard. Il serait cependant injuste de taire , pour l'honneur de Charles X , que cette froideur cessa lors du cruel malheur qu'éprouva M. Cuvier; la première fois qu'il parut à la cour après la mort

(i) D'autres personnes refusèrent également la place de censeur, mais je n'ai à parler rjue <le M. Cuvier.

de sa fille , Sa Majesté lui adressa la parole avec bonté, lui fît plusieurs questions sur cet événement, et s'en montra vivement affectée.

Président, du comité de l'intérieur pendant les treize dernières années de sa vie , le nombre des affaires qui ont passé dans ce comité sous les yeux de M. Cuvier, effraie presque l'imagination. J'ai même peut-être tort de dire que ces affaires passaient seulement sous ses yeux ; car elles ont été examinées, débattues, expédiées par ses soins et sous son influence. On peut dire , sans s'écarter de la vérité , qu'elles se sont élevées à dix mille par année. L'art de distribuer le travail entre ses différens collaborateurs, le talent de diriger la discussion, la mémoire toujours présente pour rappeler à propos le souvenir des décisions antérieures , une connaissance approfondie des principes qui devaient régir chaque matière, la méthode pour les appliquer en chaque occasion ; telles sont les qualités qui ont rendu sa présidence la plus remarquable de l'époque , el qui l'ont gravée à jamais dans la mémoire de ceux qui ont eu l'avantage de participer à ses travaux. Pour le connaître dans toute sa perfection comme législateur, il faut l'avoir vu flans une de ces séances

IROISIBflf] PARTIE. .ij")

il u comité. Rarement empressé de dire son avis, on aurait même pu le croire occupé de toute autre matière que de celle dont on délibérait, et souvent il l'était à écrire l'arrêt ou le règlement qui devait sortir de la délibération. Son tour n'était venu que lorsque les raisons étaient échangées de part et d'autre , et que les paroles inutiles étaient à peu près épuisées. Alors un jour nouveau se levait pour tous les esprits; les faits avaient repris leurs places; les idées, qui étaient confuses auparavant, se démêlaient ; les conséquences en sortaient inévitables ; et la discussion était terminée quand il avait cessé de parler(i). Mais là ne se bornèrent pas les travaux législatifs de M. Cuvier. Tout en conservant la place de chancelier de l'Université , il fut deux fois obligé de remplir les fonctions de grandmaître , devenues temporairement vacantes; et pendant ces deux intervalles les plaintes contre

(i) Ce passage est emprunté presque littéralement à l'éloge prononcé à la Chambre des Pairs par l'un des collègues de M. Cuvier, M. le baron Pasquier, président de la chambre. Cet éloge m'a été plus d'une fois utile pour mon travail. Mou seul but étant de rendre justice aux taleus de M. Cuvier, on nie pardonnera si, pour l'atteindre, je me sers quelquefois des expressions d'écrivains plus habiles que je ne le suis, surtout quand ces écrivains rapportent des faits dont ils ont été personnellement témoins.

a54 MÉMOIRES SUR M. CUVIER.

l'Université furent beaucoup moins nombreuses qu'à aucune autre époque (i).

Lorsque cette place passa en d'autres mains, il reçut une preuve flatteuse du respect qu'il inspirait. Le nouveau grand-maître devait, en cette qualité, présider à la distribution des prix de l'Université ; mais il était loin d'être populaire ; et comme les évènemens politiques avaient répandu beaucoup d'agitation dans le public, le bruit courait que les étudians étaient dans l'intention d'exciter un violent tumulte. Soit qu'en réalité le

(i) Je dois faire observer qu'en acceptant deux fois les fonctions de grand-maître, M. Cuvier les remplit toujours gratuitement, bien qu'elles accrussent les dépenses de sa maison, et que cette dignité élevée fût richement dotée, même sous la restauration. Voici les dates des époques pendant lesquelles il a occupé cet emploi. M. Royer- Collard quitta la présidence du comité d'instruction publique, le i3 septembre 1819; M. Cuvier le remplaça le même jour, et une lettre du ministre de l'intérieur, datée du i-, du même mois, fit connaître que le roi ordonnait que le comité continuât ses travaux sous la présidence du conseiller remplissant les fonctions de chancelier. M. Cuvier était alors ce conseiller, et il remplaça le grand-maître jusqu'au 2 1 décembre 1820, où M. Corbière fut nommé à cet emploi. M. Corbière donna sa démission le 3i juillet 1821 , et M. Cuvier fut chargé de nouveau de la place vacante jusqu'au ier juin 182a, époque à laquelle M. Frayssinous fut nommé grand-maître Lorsque celui-ci entra au ministère, M. Cuvier fut nommé grand-maître des Facultés protestantes, dignité qu'il a conservée jusqu'à sa mort, et dont il refusa de même le traitement.

Page 1