QUATRIÈME PARTIE
voir cet album ; et, un matin, il entra dans la salle où nous déjeunions , avec un énorme volume in-40(lu'l plaça devant moi, en me disant : « Permettez-moi de me mettre au nombre de vos amis, et choisissez deux de ces dessins. Je me suis amusé à dessiner ces figures lorsque j'étais étudiant à Stuttgard; et s'il fallait les recommencer maintenant , je ne saurais les rendre avec plus de fidélité. » Il conserva ce talent pendant toute sa vie ; et des paroles ne pourraient exprimer la perfection de ses dessins d'anatomie , dans lesquels il avait une manière qui lui était propre de rendre le tissu cellulaire. Son talent n'était pas moins extraordinaire pour les quadrupèdes; souvent, dans le cours de ses leçons, il lui arrivait de se retourner vers la planche qui étail derrière lui , et la craie en main , sans cesser de parler, il esquissait l'objet de son discours, en commençant quelquefois par la queue, gardant les proportions de chaque partie avec une précision admirable , et observant les caractères de l'animal à un tel point qu'on pouvait sur-lechamp reconnaître l'espèce. Son goût pour le dessin s'étendait à toutes les parties de cet art; il prenait un plaisir extrême à visiter toutes les < ollections ou les expositions de tableaux. Dans
sa dernière visite en Angleterre, s'étant rendu un jour à Hampton-Court, il lui fallut faire un violent effort sur lui-même pour abandonner les cartons de Raphaël, afin de se rendre à un dîner auquel il était attendu. L'admiration qu'il éprouvait pour ce grand peintre s'élevait jusqu'à une espèce de culte; et personne, qu'il fût artiste ou non, n'a jamais mieux compris ni senti plus vivement que lui les beautés de Raphaël. Un long séjour en Italie avait mûri et perfectionné son jugement sur la peinture; et quand on l'accusait d'avoir manqué de curiosité en ne poussant pas jusqu'à Naples pendant l'un ou l'autre de ses voyages à Rome, il croyait se justifier suffisamment en répondant : « A Naples je n'aurais pas trouvé le Vatican ! » Il était trèssensible au mérite de notre célèbre Lawrence , auquel il était personnellement attaché , et qui lui envoyait régulièrement les gravures de ses ouvrages; il appréciait également les créations et le génie de notre Martin , dont les gravures avaient excité son attention à Paris , et dont il visita la collection pendant son dernier séjour à Londres. Mais malheur à l'artiste qui commettait une faute d'anatomie ou de perspective; l'œil perçant de M. Cuvier s'y arrêtait
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aussitôt, même au milieu des éloges qu'il donnait au coloris et à l'expression. Un des motifs de son dernier voyage à Londres était de voir l'exposition des ouvrages de Lawrence, qui eut lieu après sa mort , et il passa souvent de longues heures dans la galerie Britannique où ils étaient alors rassemblés. Il avait connu personnellement la plupart des grands personuages auxquels le pinceau de l'artiste avait donné une seconde vie sur la toile ; en contemplant leurs traits, il se croyait encore en leur présence, et sa mémoire lui rappelait à leur sujet une foule d'anecdotes qu'il racontait avec plaisir et dont le récit nous charmait. M. Cuvier possédait encore un autre talent, qui se manifesta chez lui dès sa plus tendre jeunesse, et qui, sans être d'une grande importance , était une nouvelle preuve de la facilité avec laquelle il gardait le souvenir des formes. C'était celui de découper en carton ou en papier tous les objets qui avaient frappé son attention. A 1 âge de six ans environ , il donna une preuve remarquable, non-seulement de sa dextérité , mais encore de la vivacité de son intelligence: un charlatan qui faisait divers tours d'adresse, traversant un jour le village qu'ha-
•i.S-1 MÉMOIRES SUR M. CUVIER.
bitait son oncle, celui-ci le fit venir chez lui pour amuser les enfans qui s'y trouvaient réunis. Une fontaine de Héron (1) qui coulait et s'arrêtait à son commandement, un poignard qu'il semblait s'enfoncer dans le bras et qu'il retirait tout dégouttant de sang, divertirent et émerveillèrent les spectateurs de tout âge qui se trouvaient présens; mais le jeune Cuvier examina tout avec une grande attention, en parut peu surpris, et expliqua même le jeu de la fontaine et le mécanisme du poignard, dont il découpa des modèles en papier pour rendre ses explications plus sensibles.
Mais revenons à Stuttgart, où M. Cuvier obtint des distinctions qui n'étaient accordées qu'à un petit nombre choisi d'élèves, tous, cette fois, beaucoup plus âgés que lui. Le premier examen qu'il subit dans cette Université fut très-remarquable, si l'on songe qu'il n'avait alors que quatorze ans. La commission chargée de lui assigner son rang, transmit sur son compte les notes suivantes : « Le jeune Cuvier a montré i* des notions justes, et proportionnées à son âge, des principes
(i) Ainsi appelée du nom de son inventeur, Héron d'Alexandrie, (|iii vivait cent vingt ans avant Jésus-Christ. Les Anglais la nomment fontaine de circulation.