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cl la conduisait à cette table alors si heureuse où chacun prenait place à leurs côtés. M. Frédéric Cuvier, son fils, et très-souvent un ou deux amis intimes , que le hasard avait amenés, augmentaient le nombre des convives; et alors commençait la conversation la plus intéressante. En rentrant au salon , M. Cuvier y restait quelquefois une heure avant de se retirer dans son cabinet, ou de sortir pour des visites. D'autres fois il apportait quelques vieux livres qu'il avait achetés sur les quais , et, après s'être applaudi de son marché , il nous en lisait quelques passages ; ou , priant l'un des assistans de lire à sa place, il en comparait les différentes éditions. A une époque plus récente , lorsque les-journaux publiaient quelque lettre de M. Champollion, alors en Egypte, il nous faisait asseoir autour d'une table sur laquelle étaient étalés quelques volumes du grand ouvrage sur l'Egypte , et vérifiait une à une toutes les descriptions du savant antiquaire. Jamais il ne se lassait de ces sortes de recherches; mais j'avoue que quelquefois nous souhaitions que le bruit d'une voiture, en annonçant une visite , vînt interrompre cette occupation. Sa soif de connaissances n'avaitpoint de bornes; les découvertes et les entreprises des
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autres pays excitaient vivement son intérêt. Lors de l'accident arrivé au tunnelsous la Tamise, chaque lettre que m'écrivait sa belle-fille contenait de sa part des questions à ce sujet ; il en était de même pourles voitures àvapeur, les chemins de 1er, les ponts suspendus , et en général pour tous les établissemens publics; il lisait ou se faisait lire le récit des essais qui avaient été faits pour perfectionner chacune de ces entreprises; de sorte que , lorsqu'il recevait la visite d'un habitant du pays où elles avaient lieu, il se trouvait à même de lui en parler avec une connaissance approfondie de la matière. Causant un jour avec un employé supérieur de l'un de nos établissemens nationaux , après avoir exposé les dépenses du Jardin des Plantes, il lui énuméra, à une fraction près , et à la grande surprise de l'interlocuteur, celles du Muséum Britannique. Rester oisif un seul instant lui était impossible; un jour qu'il posait pour le portrait qui se trouve en tête de l'édition in-quarto de son Discours sur les révolutions du globe, mademoiselle Duvaucel lui lisait les aventures de TSigel. Il avait près de lui une carte de Londres, sur laquelle il suivait toutes les courses du héros ; et le sourire que faisait souvent naître sur ses
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lèvres le latin du roi Jacques , donnait à sa physionomie l'expression que désirait le peintre; mais malheureusement le graveur n'a pas su la rendre, et ce portrait , tel qu'il a été publié, est loin d'être ressemblant.
Changer d'occupation était un délassement pour M. Cuvier; le plus efficace de tous était peut-être la conversation ; mais il en avait encore un autre , qui était de s'étendre sur un sofa, de mettre ses yeux à l'abri de la lumière, et d'écouter la lecture que lui faisaient sa femme ou ses filles et quelquefois M. Laurillard. C'est par ces lectures du soir, car elles n'avaient lieu que lorsqu'il était fatigué de travailler, qu'il se tenait au courant de la littérature de tous les pays ; personne n'en avait une idée plus juste que lui, car il la regardait comme le tableau de l'esprit humain , et il jugeait du degré de civilisation de chaque pays par les ouvrages qu'il avait produits. Cette habitude de terminer ainsi la journée, lui offrait, en outre, l'avantage de calmer l'excitation qu'avait éprouvée son esprit pendant le jour, et le préparait à ce paisible repos qui lui était nécessaire pour ses travaux du lendemain. Comment son sommeil n'aurait-il pas été paisible, lorsqu'il avait consacré tous ses
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momens aux devoirs les plus importans qui puissent remplir la vie de l'homme ?
Personne n'était plus sensible que lui aux soins de l'amitié , mais personne aussi ne ressentait plus vivement l'ingratitude; il en souffrait d'autant plus qu'il cherchait avec plus d'empressement l'occasion de rendre service; des étudians eux-mêmes m'ont dit qu'il avait été jusqu'au fond de leurs retraites leur offrir ses conseils, sa protection et des secours pécuniaires. Souvent ses amis taxaient d'imprudence l'excès de sa générosité; mais il se contentait de leur répondre : « Ne me grondez pas ; j'achèterai quelques livres de moins cette année. » On m'a cité plus d'une occasion où sa bourse avait été ouverte, non-seulement pour l'avantage de la science, mais encore à des exilés qui s'étaient réfugiés en France pour échapper aux persécutions qui les attendaient dans leur patrie ; je me tairai sur ces traits généreux, car malgré mon désir de faire connaître toutes les vertus de M. Cuvier, je dois respecter le caractère sacré du malheur.
Un des traits les plus remarquables du caractère de M. Cuvier , était une aversion décidée pour la médisance; non-seulement il s'en
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abstenait soigneusement lui-même, mais il la réprouvait avec sévérité dans son intérieur, et la malice la plus spirituelle ne pouvait trouver grace à ses yeux. Un jour que je répétais en sa présence quelques observations piquantes faites par une personne célèbre par son esprit et ses talens, observations qui m'avaient beaucoup divertie, et que je citais sans comprendre le sens caché qu'elles renfermaient, je vis aussitôt M. Cuvier prendre un air grave et sérieux dont je fus alarmée ; il m'avertit d'une manière en quelque sorte solennelle , de prendre garde aux fausses impressions que j'avais reçues; puis, craignant de m'avoir affligée , il exprima , avec cette bienveillance qui lui était si naturelle, le regret sincère que la vraie bonté et les connaissances supérieures de l'homme que je citais, fussent trop souvent obscurcies par le plaisir de dire un mot piquant , et d'amuser une société plus sensible à la malice qu'à la raison
Une autre grande qualité, je devrais dire une vertu, que possédait encore M. Cuvier, était l'absence complète de toute espèce de vanité et de susceptibilité , d'où résultait l'égalité d'humeur et la bienveillance qu'il apportait dans toutes les relations sociales. Qu'il eût des pré-
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férences, et que ces préférences naquissent quelquefois d'une première entrevue , on ne peut le nier : il n'est personne, eu effet, qui , doué d'une aine sensible et ardente, puisse éviter ces impressions soudaines • niais le sentiment opposé se bornait chez lui à éviter les relations avec la personne pour qui il l'éprouvait, sans jamais l'engager à lui nuire. Les contradictions même qu'il avait éprouvées dans sa carrière publique n'avaient laissé dans son cœur aucune amertume contre ses adversaires, il les attribuait plutôt à l'erreur de leur esprit qu'à un sentiment d'inimitié, et il disait en parlant d'eux : « Ils sont plus à plaindre qu'à blâmer, car ils ne savent ce qu'ils font. » Personne ne savait mieux que lui adoucir un refus. Pendant l'un de mes séjours dans sa famille, une personne désirant vivement obtenir sa protection, qui pouvait lui être très-utile pour arriver à un emploi public , me pria d'intervenir en sa faveur auprès de mon illustre hôte. Je sentis que je n'avais pas ce droit , et je Gs part de mon embarras à madame Cuvier, en lui témoignant en même temps combien j 'étais peinée qu'on eût ainsi abusé de ma présence chez elle. M. Cuvier ayant eu connaissance de mes