‹ Mémoires du baron Georges CuvierChapitre 46 sur 62 · QUATRIÈME PARTIE. 3 I I · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE. 3 I I

leur étaient si familières. Une chose déplaisait particulièrement à M. Cuvier, c'était de rencontrer un Anglais qui ne sût point parler français. Cela lui donnait un nir de réserve dont plusieurs personnesse sont plaintes, mais qui, en réalité . ne prenait sa source que dans l'espèce de regret qu'il éprouvait de ne pouvoir causer avec son hôte. Personne n'a jamais rendu plus de justice à ses prédécesseurs et à ses contemporains que M. Cuvier : « Un demi-siècle , disait-il , a suffi pour tout métamorphoser, et il est fort probable que dans ie même espace de temps nous serons aussi devenus des anciens pour la génération qui s'élève ; motifs de ne jamais oublier la respectueuse reconnaissance que nous devons à nos prédécesseurs, et de ne point repousser sans examen les idées qu'une jeunesse ardente conçoit , et qui , si elles sont justes , prévaudront malgré tous les efforts que l'âge présent pourrait faire. » C'était là une manière charmante de rendre chacun satisfait de soimême. Le naturaliste qui venait d'une province éloignée , ou peut-être d'une colonie située aux extrémités du globe , ne rougissait plus de ne pas être de niveau avec les progrès de la science dans la capitale , et d'avoir perdu beaucoup de

3 l 2 MEMOIRES SUR M. GUVIIiR.

temps à étudier des systèmes surannés. Le jeune étudiant récemment sorti de l'Université , ne craignait plus d'exposer ses objections, les défauts et les erreurs qu'il croyait avoir découverts dans les auteurs plus modernes,

Sur la fin de la soirée , lorsqu'il ne restait plus qu'un petit nombre d'amis particuliers, on passait dans la salle à manger, où se trouvaient servis du thé, des fruits, des rafraîchisse mens de diverses sortes ; et la conversation continuait aussi brillante que dans le salon. Les descriptions d'objets rares, les récits de voyages, les anecdotes de toute espèce y figuraient tourà-tour, jusqu'à ce que M. Cuvier racontât quelque trait qui frappait tous les assistans par le tour nouveau qu'il donnait à laconversation, ou qui excitait un rire général. Un soir, il fut question des enseignes de toute espèce qui figuraient sur la porte des boutiques de Paris; on parla d'abord de leur origine , de leur usage, puis on passa aux enseignes elles-mêmes : on choisit comme de raison les plus absurdes, et quand chacun eut cité la sienne , M. Cuvier raconta qu'il en avait vu une où un bottier avait fait peindre un énorme lion en fureur, mettant une botte en pièces avec ses dents; au-dessous se trouvait

Page 1