QUATRIÈME PARTIE
lion ; mais la brièveté de son séjour ne lui permit pas de goûter ce plaisir. Personne cependant ne mit jamais plus que lui chaque instant à profit. Il ne négligeait aucun moyen de satisfaire son insatiable désir de tout voir et de tout connaître , qu'il appelait quelquefois une vertu. Il se levait à six heures, parcourait à pied les nouveaux quartiers de Londres qu'il ne connaissait pas encore, revenait pour déjeuner, puis, montant en voiture avec sa belle-fille , il visitait les promenades publiques, les expositions, les collections , etc. Il n'eut qu'à se louer de la réception qui partout lui fut faite, quoique nous regrettassions que la plupart des personnes qui se seraient fait honneur de l'accueillir fussent , pour le moment, absentes de Londres. Il reçut un jour une singulière marque de respect qui nous amusa beaucoup , et que je ne rapporte ici qu'à cause de sa singularité. En l'absence de son valet de chambre , M. Cuvier envoya chercher un barbier pour se faire raser. L'opération terminée, il voulut payer suivant l'usage; mais le grand artiste , qui se trouvait être un Gascon , s'inclina profondément, refusa l'argent et ajouta, de la manière la plus comique , avec l'accent de son pays « qu'il se sentait trop honoré d'avoir rasé
le plus grand homme du siècle , pour accepter aucun salaire. » M. Cuvier, retenant avec peine un sourire , se crut obligé de lui procurer cet honneur dans toute son étendue, et l'engagea à venir remplir ses fonctions pendant tout le temps de son séjour à Londres. Il est inutile d'ajouter que, bientôt, le barbier jugea prudent de préférer son intérêt à un vain honneur, et accepta sans difficulté ce qui lui était dû pour l'exercice de sa profession.
Malgré quelques légères indispositions que M. Cuvier éprouvait de loin en loin, sa santé était généralement bonne , et il se servait de sa voiture plutôt pour économiser le temps que par nécessité ; aussi la maladie soudaine qui l'enleva à ses travaux frappa-t-elle d'un coup imprévu ses amis et le monde savant. Jamais ses facultés intellectuelles n'avaient été plus brillantes; jamais sa vaste intelligence n'avait possédé à un plus haut degré celte clarté et cette pénétration qui la caractérisaient. La tempérance et la modération de sa vie avaient conservé intactes ses forces physiques jusqu'à l'âge de soixante-deux ans , et avaient en même temps contribué à augmenter la vigueur de son esprit; car, pendant plus de quarante années, il avait