QUATRIÈME PARTIE
cette leçon , les dernières que M. Cuvier devait adresser à ses nombreux auditeurs, furent en quelque sorte prophétiques , et lorsqu'il dit : « Voilà , Messieurs , quel sera l'objet de nos investigations, si le temps, mes forces et ma santé me permettent de les continuer et. de les finir avec vous ; » ceux qui connaissent les destinées des hommes virent qu'il avait placé son action hors de ce monde, etvenait de lui dire adieu. Si près d'être appelé devant le redoutable et dernier tribunal , quelles autres expressions eût-il pu employer, plus propres à faire connaître combien il était préparé à y comparaître?
On assure que l'émotion profonde produite par ce discours fut universelle, et que peu de personnes quittèrent la salle sans éprouver un sentiment vague de tristesse et de respect impossible à décrire. Le même jour, M. Cuvier assista, comme de coutume , au conseil d'administration du Jardin des Plantes, et donna des soins , qui furent les derniers, à ce magnifique établissement, qui doit une si grande partie de sps richesses à son active sollicitude et à sa générosité : « Tour à tour protégé et protecteur, il y avait échappé aux vicissitudes politiques qui avaienl tout changé hors de cet asile sacré, les
hommes et les choses. Il faut avoir mérité et obtenu une grace spéciale de la Providence pour rester, pendant trente ans de révolutions, à une même place et à une même affaire. La grandeur d'ame, la pureté des intentions et le désintéressement du cœur, peuvent seules opérer de pareils miracles. »
Le mardi soir, M. Cuvier sentit dans le bras droit un peu d'engourdissement dont il attribua la cause à un rhumatisme. Le mercredi 9, il présida, avec son activité et sa sagacité accoutumées, le comité de l'intérieur. A l'heure du dîner, l'engourdissement du bras avait augmenté, et en même temps il éprouva une difficulté dans la déglutition. Les personnes présentes à ce dîner n'oublieront jamais le regard et la question qu'il adressa à son neveu lorsqu'il s'aperçut qu'il ne pouvait avaler le pain , non plus que le calme avec lequel il envoya son assiette à madame Cuvier, en disant: «Il faut alors que je mange un peu plus de soupe , » afin de dissiper l'inquiétude qui se peignait sur Jes visages des convives. M. Frédéric le jeune sortit pour chercher un médecin , et , pendant la nuit , une application de sangsues eut lieu , mais sans amener aucune amélioration. Le jour suivant.