‹ Mémoires du baron Georges CuvierChapitre 57 sur 62 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

aux amis qui lui prodiguaient leurs soins dans ce triste moment. M. Pasquier, qu'il avait rencontré dans la mémorable journée du mardi, étant venu le voir, il le reçut en lui disant : « Vous le voyez ! il y a loin de l'homme du mardi à celui du samedi; et tant de choses cependant (rui me restaient à faire! trois ouvrages importais à mettre au jour! les matériaux étaient préparés, tout était disposé dans ma tête , il ne me restait plus qu'à écrire; et voilà que la main me l'ait faute , et entraîne avec elle la tête. » M. Pasquier, que sa douleur empêchait presque de parler, essaya de lui exprimer l'intérêt général dont il était l'objet. « J'aime à le croire , répliqua. M. Cuvier ; il y a long-temps que je travaille à m'en rendre digne. » Vers le soir, la fièvre se déclara avec force et persista toute la nuit ; elle produisit une inquiétude cruelle chez le malade et des désirs incessans de changer de position; en même temps l'activité des bronches cessa et fit craindre pour celles des poumons. Dans la matinée du dimanche, la fièvre disparut, et le malade put goûter quelque repos; mais, en s'éveillant, il se plaignit que des rêves incohérens l'avaient agité, et qu'il sentait que sa tête allait s'engager. A deux heures de l'après-midi,

la respiration accélérée indiquait qu'une partie seule des poumons fonctionnait encore; et les médecins, jaloux de tout tenter pour conserver une existence aussi précieuse , proposèrent de cautériser les vertèbres du cou. Cette question : avait-il le droit de mourir? le fit se soumettre sans résistance à leurs désirs ; mais cette épreuve douloureuse lui fut épargnée ; on se borna à l'application de sangsues et de ventouses !e long de la colonne vertébrale. Pendant l'application des premières , M. Cuvier rappela avec une simplicité charmante que c'était lui qui avait découvert que ces animaux ont le sang rouge, faisant allusion à l'un des Mémoires qu'il avait composés en Normandie : « Le maître consommé parlait pour la dernière fois de la science qui l'avait tant illustré , en rappelant ce premier pas de sa glorieuse carrière. » Le malade avait prédit que l'application réitérée des ventouses hâterait sa fin ; et lorsqu'il fut relevé de la position gênante que nécessitait cette opération, il demanda un verre d'orangeade pour humecter sa bouche; puis il en fit boire le reste à sa bellefille, en disant : « 11 est doux de voir que ceux qu'on aime savent encore boire ! » La respiration devint de plus en plus rapide ; bientôt après il

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