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LE CARROUSEL

Les choses restèrent en cet état durant toute la Restauration et le Gouvernement de Juillet, et je les y trouvai lorsque je fus chargé d'opérer le dégagement de la Place du Carrousel et de tout l'espace couvert de bâtiments, compris entre elle et la façade occidentale du Louvre. Ony voyait toujours, comme à lafin du règne de Louis XVI, l'ancien Hôtel des Pages, les anciennes Écuries du Roi, l'ancien Manège (où siégea la Convention Nationale), édifices dépourvus de tout caractère, perdus au milieu de masures construites sans ordre, en avant

desquelles se dressait, comme une quille, cet Hôtel de Nantes, resté légendaire, qui gênait la traversée de la Place et paraissait défier le Roi Louis-Philippe, aux Tuileries, de le faire démolir.

Ce fut une grande satisfaction pour moi que de raser tout cela pour mes débuts à Paris, en même temps que cette Rue du Rempart, en diagonale devant le Théâtre-Français, où je m'étais imprudemment fourvoyé le 29 Juillet 1830, comme je l'ai raconté dans le second Chapitre de mon premier Volume.

Depuis ma jeunesse, Tétat délabré de la Place du Carrousel, devant la Cour des Tuileries, me semblait être une honte pour la France, un aveu d'impuissance de son Gouvernement, et je lui gardais rancune.

C'est durant le règne de l'Empereur Napoléon III, que l'aile des Tuileries faisant retour d'équerre, à l'Est du Pavillon de Marsan, parallèlement aux premières maisons de la Rue de Rivoli, fut continuée jusqu'au Louvre, sur l'emplacement devenu libre, grâce à mes démolitions, aile amorcée par MM.Percieret Fontaine, jusqu'aux premiers guichets du Carrousel, pendant le règne de l'Empereur Napoléon P^ L'Architecte de Sa Majesté, M. Lefuel, remplaçant MM.Duban et Visconti, fit construire, d'après leurs plans améliorés par lui sous beaucoup de rapports, les bâtiments des Ministères d'Etat et de la Maison de l'Empereur, occupés maintenant par le Ministère des Finances. Ils prenaient entrée sur la Rue de Rivoli, comme ceux qui leur font pendant, du côté du Quai, derrière la Galerie Henri II restaurée.

Au milieu de la Place Napoléon III et des parterres

plantés qui séparent les uns des autres, on avait érigé la statue de TEmpereur, insuffisamment remplacée par celle de Gambelta.

Certes, je ne puis dire qu'aucun des Architectes, antérieurs à TEmpire, dont j'ai cité les noms célèbres, n'eût la pensée de rattacher les Tuileries au Louvre du côté de la Ville, comme Henri IV l'avait fait du côté du fleuve. Bien au contraire, ils y songèrent pour la plupart ; mais ils s'arrêtèrent devant la nécessité de démolir avant tout un quartier considérable, où Ton rencontrait les Écuries du Roi, le grand Manège, et l'Hospice primitif des Quinze-Vingts.

Claude Perrault avait porté son étude assez loin pour s'occuper des moyens de masquer le défaut de parallélisme des deux Palais, par un bâtiment transversal à construire entre les deux, et son idée avait été reprise, en 1810, par MM. Percier et Fontaine, qui proposaient de transférer la Bibliothèque Impériale dans ce bâtiment. Mais l'Empereur Napoléon I", bien qrf il admit le dégagement du Carrousel, repoussa leur projet, en disant que les « oiseaux seuls s aperçoivent de l'irrégularité des grands espaces ».

Je le répète, c'est durant le règne de ce grand Souverain seulement que l'entreprise, difficile et coûteuse, de réunir complètement les deux Palais, fut abordée, avec la ferme intention de la conduire à bout, et sous le règne de Napoléon III qu'elle fut enfin réalisée.

Quant au Palais des Tuileries, sous Louis XIV, l'architecte Le Vau, chargé par ce Roi de relever diverses parties du Palais, pour y créer de nouveaux logements,

ne put le faire qu'en alourdissant beaucoup l'œuvre de ses prédécesseurs, notamment le Pavillon Central de Philibert Delorme.

Sous le règne du Roi Louis-Philippe, préoccupation du même genre : le besoin d'agrandir les Galeries de Réception attenant à la Salle des Maréchaux, et d'augmenter le nombre des appartements affectés à la belle famille du Roi, qui s'accroissait, amena des changements bien plus regrettables encore : on doubla répaisseur des ailes reliant le Pavillon Central aux Pavillons de Médicis, par la suppression des charmantes terrasses existant au premier étage, du côté du jardin.

Cette entreprise modifia du tout au tout, de ce côté, l'aspect général du Palais, que j'avais tant admiré sous les règnes des Rois Louis XVIII et Charles X, bien avant les constructions massives qui supprimèrent les reliefs, d'un si grand effet de l'ancienne façade, ménagés avec tant d'art par Philibert Delorme.

Aussi, lorsque en 1879, devant la Chambre des Députés, je combattis le projet présenté par le Gouvernement Républicain de faire disparaître les ruines des Tuileries, incendiées en 1870, et d'établir de nouveaux jardins entre les Pavillons de Flore et de Marsan, reconstruits à l'extrémité des galeries divergentes venant du Louvre et sauvées du désastre, demandai-je qu'on se bornât à raser les ruines des grands corps de logis, peu regrettables, édifiés par Jacques Androuet Du Cerceau, pour joindre ces Pavillons à ceux dits de Médicis, et qu'au lieu de détruire les restes de l'œuvre de Philibert Delorme, on la restaurât telle que ce grand artiste l'avait

conçue pour y transférer ensuite le Musée des productions de TÂrt Moderne , fort mal installé dans le Palais du Luxembourg.

L'exiguïté relative des constructions édifiées par Philibert Delorme ne permettait pas de craindre qu'on pût jamais en faire, de notre temps, le séjour d'un Souverain, et je ne manquai point de faire valoir celte considération, au grand étonnement de la Gauche ; mais je m'abstins d'expliquer pourquoi je partageais ses répugnances à cet égard.

En réalité, depuis le renversement de l'Empire par une insurrection, en 1871 , je demeurais et suis toujours convaincu de la sagesse des préoccupations causées à tous nos Rois, même les plus puissants, par le caractère impressionnable, turbulent, des masses populaires parisiennes : depuis Philippe-Auguste, faisant construire la forteresse du Louvre qui devait lui servir de résidence, hors des murailles dont il enclôt sa Capitale, jusqu'à Louis XIY transférant le siège de son Gouvernement à Versailles.

Charles V ne se trompa pas sur les vrais motifs d'Etienne Marcel, reportant l'Enceinte de Philippe- Auguste au delà du Louvre, ainsi capturé de fait, et Catherine de Médicis ne choisit pas sans de bonnes raisons, pour y placer le nouveau Palais qu'elle projetait, le terrain des Tuileries, hors de l'Enceinte de Charles V.

Enfin, Henri IV nous apprend lui-môme pourquoi le prolongement de la Galerie de Henri II jusqu'au Pavillon de Flore, à travers cette Enceinte, lui causait tant d'impatience.

Qui peut dire si le Gouvernement Impérial, établi, comme celui de Louis XIV, à Versailles, eût été renversé d'un coup de main en 1870, comme il le fut à Paris, et si l'Impératrice Régente, au lieu d'être obligée de chercher son salut dans un départ précipité qui mit fin à toute pensée de résistance au mouvement parisien, eût maintenu chez nous son autorité, malgré Sedan (sauf à transférer, lors de l'approche de l'ennemi, le siège du Gouvernement de Versailles à Tours, voire même à Bordeaux), et, finalement, traité de la paix dans de moins mauvaises conditions que M.Jules Favre, représentant d'un Pouvoir Insurrectionnel?

Quoi qu'on en pense, depuis la catastrophe de 1870, mon sentiment est qu'un Souverain jaloux de son indépendance, s'il ne pourrait, à l'exemple du Grand Roi Louis XIV, à l'apogée de sa puissance, adopter, de nos jours, pour siège habituel de son Gouvernement, le Château de Versailles, devrait pour le moins avoir, dans cette ville, une résidence toujours prête, et une installation disposée d'avance pour son Gouvernement et les Grands Corps de l'État, afin de pouvoir s'y transporter avec eux, en quelques heures, quand sa sûreté menacée par une insurrection parisienne l'exigerait.

Purement technique, ma discussion à la Chambre des Députés de 1879, ne put prévaloir sur le désir de la Majorité, de voir disparaître tout vestige de l'ancienne demeure de la « Tyrannie ». Je démontrai vainement : 1"* que le grand vide qu'on allait faire entre les deux Pavillons de Flore et de Marsan ne permettrait plus d'en saisir la corrélation; 2° que le peu de corps et de hauteur de cet Arc de Triomphe du Car-

rousel, trop exigu, trop éloigné, d'ailleurs, de cet intervalle, le rendrait insuffisant comme perspective finale du Jardin des Tuileries, cette œuvre admirable de Le Nôtre, de la Grande Avenue des Champs-Elysées^ de la Place de TÉtoile, et surtout de l'Arc de Triomphe colossal qui la domine; que, perdu dans un espace immense, où Tœil ne saurait plus à quoi le rattacher, cet Arc du Carrousel n'aurait plus désormais d'excuse de son désaccord avec l'orientation du Louvre; 3"* qu'il fallait, de toute nécessité, avoir sur l'emplacement de l'ancien Palais, entre les deux Pavillons reconstruits, un motif architectural considérable. On masquait le défaut des Pavillons du Louvre, de se trouver en dehors du prolongement de l'axe commun du Jardin et des Champs-Elysées, sauf à dissimuler ensuite, par un édifice transversal terminant la Place du Carrousel, le manque de parallélisme des Tuileries et du Louvre.

S'il est vrai que l'irrégularité des grands espaces échappe à bien des yeux, il p'est pas besoin d'être oiseau pour voir, non seulement que les deux axes des deux Palais ne se confondent pas, mais, bien plus, qu'ils ne se rencontrent même nulle part, et sont, au contraire, absolument divergents.

Tôt ou tard, on reconnaîtra l'impossibilité de laisser les choses en l*état où les a mises la destruction de la partie centrale du Palais des Tuileries.

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