‹ Mémoires du baron HaussmannChapitre 12 sur 91 · GRANDE CROISÉE DE PARIS · texte numérisé non relu

GRANDE CROISÉE DE PARIS

D'après l'exposé que j'ai fait, dans le Chapitre P% des opérations et des dépenses, prévues et imprévues,

du prolongement de la rue de Rivoli, comme aussi du dégagement du périmètre et des abords des Halles Centrales, on a pu juger de l'importance de ces premières grandes entreprises de la Ville, considérées de tout temps comme des œuvres connexes, etdel'énormitédes ressources qu'il fallut y consacrer.

Bien qu'elles eussent été commencées avant mon arrivée à THôtel de Ville, je crois pou^koir les compter parmi les plus notables et les plus intéressantes de mon administration, qui dut en reprendre le cours interrompu dans les circonstances que j'ai rapportées, et pourvoir aux moyens de les achever entièrement dans toutes leurs parties, avant d'en aborder aucune autre.

Les seuls percements menés à bonne (in lors de mon entrée en fonctions étaient :

V Le Boulevard de Strasbourg, ouvert en 1852, de la Gare de l'Est au Boulevard Saint Denis, par la maison Ardoin,Ricardoet C*', concessionnaire directe, moyennant une subvention fixée, à forfait de 7,750,000 francs à la charge de l'État, pour un tiers, et de la Ville, pour deux tiers.

2* La Rue des Kcoles, exécutée en régie précédemment, sur le versant nord de la Montagne Sainte-Geneviève, entre les rues de La Harpe et du Cardiijal-Lemoine, moyennant une dépense totale nette de 13,637,218 fr. 31 au compte de l'État et de la Ville, associés dans les mêmes proportions pour le dégagement de la Sôrbonne, du Collège de France, des Musées des Thermes et de Cluny , l'élargissement d'une partie de la Rue Saint- Jacques, de celles du Cimetière-Saint-Benott et des Mathurines-Saint-Jacques; et l'assainissement de cette

portion du Quartier Latin, par la disparition des rues duClos-Bruneau,Traversière, Saint-Nicolas, duMûrier, du Bon-Puits et de Versailles.

Je dus néanmoins assurer la liquidation finale et le paiement de la majeure partie du contingent de la Ville dans ces deux opérations.

Le plan colorié de TEmpereur prévoyait : — d'une part, le second prolongement de la Rue de Rivoli, de la Place de THôtel-de- Ville, point terminal du premier, à la Place Birague devant l'Église Saint-Paul, où la Rue Saint-Antoine prenait une largeur suffisante pour continuer cette artère capitale jusqu'à la Place de la Bastille, et, au delà, par le Faubourg Saint-Antoine, jusqu'à la Place du Trône ; — déjà même Sa Majesté, devançant l'ouverture de cette dernière section, avait fait édifier, à son alignement, la Caserne Napoléon, derrière l'Hôtel de Ville, sur la Place Lobau. — D'autre part, le prolongement du Boulevard de Strasbourg jusqu'à la Place du Ghàtelet, par le Boulevard du Centre, décoré, depuis, du nom glorieux de Sébastopol.

Je n'eus pas de peine à faire accepter par Sa Majesté le projet de continuer cette seconde voie magistrale à travers la Cité, sur la rive gauche de la Seine, par les Ponts au Change et Saint-Michel, et de la pousser non seulement jusqu'à la Rue des Écoles, mais jusqu'à l'ancienne Place Saint-Michel, d'abord, et finalement, jusqu'à la Barrière d'Enfer, afin de réaliser conformément aux besoins de notre époque, la Grande Croisée de Paris, comme on disait au temps de Charles V, lorsqu'on attribuait ce titre pompeux à la rencontre voisine des rues Saint-Denis et Saint-Honoré,dans la ville

délimitée pour la première fois et fortifiée par l'Enceinte due à ce Roi créateur.

Il n'était pas possible évidemment de prendre pour but la Rue des Écoles, voie mal conçue, ouverte trop haut en travers de la déclivité la plus forte de la Montagne Sainte-Geneviève, pour devenir une voie de grande circulation, et pas assez, pour fournir un accès à la Place du Panthéon, point culminant et central de Tancien XIP Arrondissement.

L'Empereur dut le reconnaître, malgré sa répugnance à reléguer au rang des voies secondaires, le premier percement dont il avait pris l'initiative dans Paris. Sa Majesté consentit à donner pour terme à la rue des Écoles, du côté de l'Est, une sorte de bifurcation, dont une branche descendrait, du carrefour des rues du Cardinal-Lemoine, Saint-Victor et des Fossés -Saint-Bernard, vers langle occidental de la Halle aux Vins, et l'autre monterait vers l'Ecole Polytechnique, en attendant qu'elle se confondît avec la rue Monge.

Mais, il me fut moins facile de Lui faire admettre la nécessité d'assurer, au pied du promontoire, pour y remplir le rôle auquel la Rue des Écoles était impropre, le passage d'une ,voie de premier ordre, d'un Boulevard, non prévu dans le plan impérial : le Boulevard Saint-Germain, — reliant les quartiers bas de la Rive Gauche, comme la ligne des anciens boulevards mettait en communication les quartiers les plus animés de la Rive Droite, — sans préjudice de la continuation, tracée bien plus loin sur ce plan, des Boulevards des Invalides et du Mont-Parnasse jusqu'au Boulevard de l'Hôpital au droit de la Salpétrière, par

les futurs. Boulevards du Port-Royal et Saint-Marcel.

Cette dernière ligne, partant du Quai- d'Orsay, à rOuest du Palais du Corps Législatif et du Pont de la Concorde, enceignant tout le Faubourg Sainl-Germain, tournant la Montagne Sainte-Geneviève au Sud, devait se prolonger, par le Boulevard de l'Hôpital, la Place Walhubert, le Pont d'Austerlitz et le Boulevard Bourdon ou le Boulevard Contrescarpe, jusqu'à la Place de la Bastille. Elle était d'une grande utilité, sans contredit; mais la première ne lui cédait en rien assurément. Celle-ci commençait à l'Est du Corps Législatif et du Pont de la Concorde ; elle coupait en deux l'angle de la Rue de Bourgogne et du Quai d'Orsay, pour pénétrer diagonalement dans le noble Faubourg jusqu'à la rue Saint-Dominique, et le traverser ensuite, dans toute sa longueur, parallèlement à la Seine, ainsi que les quartiers inférieurs, presque impraticables, des anciens XI* et XIP Arrondissements. Passé la Place Maubert, elle s'inclinait vers le Quai Saint-Bernard pour déboucher, en amont de la Halle aux Vins, après avoir dégagé, dans ce long parcours, nombre de monuments, parmi lesquels je cite : les Ministères de la Guerre et des Travaux Publics; l'Hôpital de la Charité et l'Église Saint-Germain-des-Prés ; l'École de Médecine et l'Église Saint- Nicolas-du-Chardonnet.

J'ai dit ailleurs comment cette voie fut prolongée aussi jusqu'à la Place de la Bastille par le Pont Sully et le Boulevard Henri IV.

Toutefois, l'une et l'autre de ces opérations pouvaient être ajournées, tandis que, sur la rive droite de la Seine, le percement du Boulevard du Centre, que j'appellerai désormais, pour être mieux compris, Boule-

r;0 MÉMOIRES DU BARON HAUSSMANN.

vard de Sébastopol, pressait, au contraire, comme rachèvement complet de la Rue de Rivoli, pour couper en croix, du Nord au Sud et de TOuestà TEst, le milieu de la Ville, et mettre en communication presque directe ses limites extrêmes aux quatre points cardinaux : la Rarrière de la Villette et la Rarrière d'Enfer, dans un sens; les Places de FEtoile et du Trône, dans Tautre.

Le projet du Roulevard de Sébastopol ne fut pas accueilli, comme on le supposerait volontiers de nos jours, par l'approbation générale qu'avait obtenue le prolongement de la Rue de Rivoli. Rien au contraire.

Nos contradicteurs s'étonnaient, d'abord, de ce qu'au lieu d'ouvrir une voie nouvelle de la ligne des Roulevards à la Seine, entre les rues Saint-Denis et Saint- Martin, à petite distance de Tune et de l'autre, on n'eût pas pris le parti, plus simple en apparence, d'élargir la première. Ils ne se rendaient pas compte de Ténormité des indemnités d'expropriation et d'éviction qu'il aurait fallu payer, dans ce cas, au» propriétaires des maisons et aux locataires des magasins et boutiques du côté de cette voie, si commerçante, qu'on aurait voué à la destruction, afin d'avoir, par le recul de son alignement, l'augmentation de largeur désirable. Ils ne s'inquiétaient pas assez, d'ailleurs, du trouble qu'eût apporté dans les habitudes parisiennes, le déplacement de tant et de si considérables magasins de gros, demi-gros et détail. Et puis, en fin de compte, un seul côté de rue se fût trouvé redressé. L'autre aurait gardé ses sinuosités déplaisantes et ses constructions peu dignes de figurer sur une grande voie. Quant à faire

porter réiargissement des deux côtés, c'eût été doubler la dépense.

Mais beaucoup d'esprits soi-disant sages, prudents, allaient plus loin dans leurs critiques. Pourquoi n'attendions-nous pas l'effet de la Loi d'Alignement sur les propriétés bordant les deux côtés des deux rues? Avec un peu de patience, l'Administration était bien sûre d'arriver un jour à l'élargissement normal de chacune sans avoir rien payé de plus que la valeur des terrains nus livrés à la Voie Publique. Par suite du recul des constructions nouvelles, remplaçant peu à peu les anciennes, les terrains seraient estimés seulement comme terrains de fonds, puisque les propriétés resteraient en façade : « Sans doute, répondions-nous; mais quand ce jour luira-t-il? »

Voilà trente-cinq ans bientôt que le Boulevard de Sébastopol est ouvert à la circulation. Les rues Saint- Denis et Saint-Martin ont-elles été désencombrées, grâce à ce débouché de 30 mètres de largeur ? Non ; pas un seul moment! Ont-elles, du moins, gagné quelque chose à l'application de la Loi d'Alignement? Ou plutôt, ce qu'elles lui doivent est-il d'un effet appréciable dans l'ensemble de leur parcours? Nul n'oserait le soutenir.

Au reste, si l'on eût accueilli Tobjection tirée de la Loi d'Alignement contre le Boulevard de Sébastopol, il aurait fallu renoncer à bien d'autres projets ; notamment à l'élargissement immédiat des rues de La Harpe et d'Enfer, insuffisantes au prolongement de cette voie sur la rive gauche de la Seine.

Veut-on savoir combien de temps l'application pure

et simple de cette Loi, qui date du 16 Septembre 1807, eût pu retarder la réfection de ces deux rues ?

Voici comment, dans un Mémoire soumis au Conseil Municipal, le 20 Juillet 1857, je [résumais le relevé des résultats que cette loi avait produits dans Tancien Paris, durant 80 années et surtout, durant les dernières, où nos grandes entreprises de Voirie venaient de donner une si vive impulsion aux reconstructions volontaires :

« Des 1,319 rues d'une époque antérieure à 1807, et « qui ont 364 kilomètres de parcours total (les autres, « ouvertes par la Ville ou par des particuliers, ont reçu « forcément, dès le principe, une largeur normale uni- « forme), 150 seulement, ne dépassant pas 40 kilo- « mètres, sont alignées complètement; 1,169, ayant « une longueur de 324 kilomètres, restent à aligner « en tout ou en partie. »

Il est probable qu'un certain nombre des 150 premières avaient, dès 1807, toute leur largeur. Quoi qu'il en soit, leur longueur totale ne représente pas un huitième de l'ensemble du réseau parisien d'alors.

A la vérité, le résultat qu'on obtenait par la comparaison des surfaces délaissables et des surfaces délaissées, pendant les 50 années, était beaucoup plus favorable.

« En somme, ajoutais-je, 998,083 mètres carrés « devaient être réunis à la Voie Publique. De d807 à « 1857, 340,441 mètres ont été délaissés par les pro- « priétaires; après un laps de 50 ans, 657,642 mètres « restent encore à obtenir. »

A ce compte, il fallait encore près d'un siècle pour en venir à bout!... « En attendant, les exigences de « la circulation s'accroissent, disais- je; les largeurs,

« d'abord jugées convenables, deviennent insuffisantes, « et l'œuvre, poursuivie avec une si longue patience, <( menace de rester inefficace ! »

Si la résolution prise par la Ville, de chercher, dans l'application d'un système plus énergique et plus prompt, les moyens de satisfaire aux nécessités d'une circulation toujours plus active, avait besoin d'être défendue, elle trouverait, dans les faits que je viens de citer, une pleine justification.

Ce n'est pas que je méconnaisse l'utilité relative de la Loi d'Alignement. J'en ai toujours maintenu l'application, malgré les interprétations plus qu'indulgentes qu'elle rencontrait dans la juridiction administrative du Conseil d'État. Mais, de 1852 à 1860, avant l'annexion à Paris de sa Banlieue Suburbaine, un crédit annuel de 5 à 600,000 francs me suffit pour faire face au paiement des indemnités de retranchement dues aux propriétaires, malgré l'impulsion reçue, pendant cette période, par les reconstructions volontaires. Après l'annexion, la dépense annuelle n'atteignit pas un million. Jugez par là de l'efficacité du remède qu'on nous indiquait, en 18S8, pour parer à l'insuffisance de largeur des rues Saint-Denis et Saint-Martin!

Un décret du 29 septembre 1854 déclara d'utilité publique :

l' L'ouverture du Boulevard du Centre, sur une largeur de 30 mètres, entre le Boulevard Saint-Denis et la Place du Chàtelet; prescrivant, entre les rues Saint- Denis et Saint-Martin, la création de trois rues transversales de 20 mètres : la première, au droit de la Rue

Réaumur, avec Place devant l'Église Saint-Nicolas des Champs (Rue du Quatre-Septembre prolongée); la seconde, entre celles du Grand et du Petit Hurleur (Rue Turbigo); la troisième, à la hauteur de la Rue aux Ours (Rue Etienne-Marcel); enfin d'une rue de 16 mètres, en face de l'entrée du Conservatoire des Arts et Métiers ;

2*Le prolongement des rues du Cygne, de la Grande- Truanderie et de la Cossonnerie : — celle-ci, dans l'axe transversal des Halles Centrales;

3* L'élargissement à 16 mètres des rues Greneta et de La Reynie ;

4* Enfin, la suppression d'une partie de' la Rue du Ponceau, des passages de la Longue-Allée, Basfour, de la Trinité; des rues Guérin-Boisseau, du Grand- Hurleur, Bourg-l'Abbé, du Petit-Hurleur, Salle-au- Comte, des Trois-Maures, de la Vieille-Monnaie et de l'impasse de Venise.

La part contributive de l'Etat, dans <tette vaste entreprise, fut fixée au tiers de la dépense nette.

L'exécution des diverses opérations ci-dessus n'exigea pas moins de cinq années, de 1855 à 1859. C'était réventre ment du Vieux Paris, du quartier des émeutes, des barricades, par une large voie centrale, perçant, de part en part,ce dédale presque impraticable, accostée de communications transversales, dont la continuation devait compléter l'œuvre ainsi commencée. — L'achèvement ultérieur de la Rue de Turbigo fit disparaître la Rue Transnonain de la carte de Paris L

Assurément, l'Empereur, en traçant le Boulevard de Strasbourg et son prolongement jusqu'à la Seine et au delà, n'avait pas plus en \ue l'utilité stratégique de

ce prolongement, qne de tant d'autres grandes voies, comme la Rue de Rivoli, par exemple, dont l'alignement droit ne se prêtait pas à la tactique habituelle des insurrections locales. Mais, s'il n'a pas cherché, par-dessus tout, ce résultat, comme l'Opposition le lui reprochait, on ne peut nier que ce fût la très heureuse conséquence de tous les grands percements conçus par Sa Majesté pour améliorer et pour assainir l'ancienne ville. Ce résultat servit, concurremment avec nombre d'autres bonnes raisons, à justifier, vis-à-vis de la France, que la tranquillité de Paris intéresse au premier chef, la participation de l'État dans les frais de ces onéreuses entreprises.

Quant à moi, qui suis le promoteur des additions faites au projet initial, je déclare n'avoir pas songé le moins du monde, en les combinant, à leur plus ou moins d'importance stratégique.

Page 1