LE LUXEMBOURG. — LA RUE DE MÉDICIS
Le projet d'établir une communication facile entre le quartier de TOdéon et la Rue d'Enfer, à travers les dépendances du Palais du Luxembourg, n'était pas aussi nouveau qu'on semblait le croire.
Un Plan de Paris fut dressé par ordre du Gouvernement, en 1790, à l'échelle de l'atlas de Verniquet, sous le nom de Plan des Artistes^ quoique ses véritables auteurs soient ignorés; il contient le tracé d'un grand nombre de percements étudiés par eux, et réalisés en partie depuis lors, en vue de régulariser la circulation dans tous les quartiers de la \ille, de faciliter les constructions et de dégager les principaux monuments.
Or, on y voit indiqué une rue prolongeant, en ligne droite, la Rue Molière, et séparant les petits- parterres contigus à la façade orientale du Palais, des massifs d'arbres en bordure, pour aller aboutir, Rue d'Enfer, à la hauteur de notre École des Mines.
Cela prouve que Ton sentait déjà le besoin de joindre le quartier de l'Odéon avec celui du Val-de-Grâce et de l'Observatoire par une voie plus directe et moins ardue que le contour gagnant la Place Saint-Michel par les rues de Vaugirard et de Monsieur-le-Prince et le raidillon, très dur à franchir, de la première partie de la Rue d'Enfer. En effet, il ne pouvait être question, à cette époque, du déblai descendant, comme je viens de le dire, jusqu'à deux mètres de profondeur, que je dus ordonner pour faire disparaître cet obstacle pour la circulation du Boulevard Saint-Michel, tandis que la
voie indiquée devait suivre une rampe uniforme ne dépassant jamais celle de la Rue de TOdéon et de la Rue Molière (2S millimètres environ par mètre).
Je comprends qu'on ait hésité devant ce projet radical.
Mais, en 1844, après le prolongement de la Rue Soufflot, qui s'arrêtait auparavant à la Rue du Faubourg Saint-Jacques jusqu'à la Rue d'Enfer, une convention fut passée, entre l'État et la Yille pour la continuation de la Rue Soufflot,sur l'emplacement du passage étroit bordé de constructions sordides, qui séparait encore la Rue d'Enfer de la grille du Luxembourg, de ce côté.
Dès 1847, le Gouvernement prit l'initiative d'une opération complémentaire, ayant pour but le percement, à travers les dépendances du Palais, d'une rue nouvelle qui joindrait la Rue Soufflot à la Rue Corneille (comme la Rue de Médicis), « pour mettre en rapport direct le Faubourg Saint-Jacques et la Rue d'Enfer avec les rues aboutissant au Pont-Neuf ».
Le Grand Référendaire et la Commission de Comptabilité de la Chambre des Pairs donnèrent leur entier assentiment à ce projet, dont la Révolution de 1848 empêcha l'adoption définitive.
Alors, le projet de 1790 fut repris, et, dans un rapport à l'Assemblée Nationale, M. Mortimer-ïernaux en fit ressortir les avantages, au double point de vue des intérêts de la Circulation et du Trésor, qui profiterait de la vente des terrains retranchés du Luxembourg, et acquérant une plus-value par leur situation exceptionnelle. « En effet, ajoutait-il, les maisons que l'on y construirait ne seraient séparées que par une rue et une grille du Jardin du Luxembourg
et auraient la même position et la même vue que la Rue de Rivoli sur le Jardin des Tuileries. »
En communiquant ce rapport au Préfet de la Seine, le 21 Novembre 1848, le Ministre des Travaux Publics, M. Vivien, lui transmettait un plan où le tracé de la voie nouvelle était marqué par M. de Gisors, Architecte du Palais ; il terminait sa lettre ainsi : « Je partage Topinion de M. de Gisors, qui consiste à faire que la nouvelle voie soit la prolongation de la Rue Corneille.»
En vue de la vente des terrains à retrancher des grands parterres et des massifs du Jardin, on était d'accord pour la translation, évaluée à 80,000 francs, de la Fontaine de Médicis,à1a grande allée transversale, en face de la Rue de Fleurus.
Heureusement, survint Télection présidentielle du 10 Décembre 1848.
Notez que notre plan de 1888, différent de celui qui faillit passer dix ans plus tôt, et que M. de Gisors acceptait, ne touchait pas aux grands parterres, écornait à peine un des grands massifs, et se bornait à faire avancer de quelques mètres la Fontaine de Médîcis. Mais, il déplaçait les communs du Sénat, les écuries de M. le Grand Référendaire, de M. le Premier Vice-Président, les logements d'un certain nombre de gens de service, et «t supprimait la maison et le jardin de TArchitecte » . C'était bien plus grave, paraît-il !
Aussi, le Grand Référendaire, auquel je n'avais pas manqué de communiquer, avant tout, notre combinaison, soutint- il avec une extrême insistance, un contreprojet, œuvre de M. de Gisors, au cours de l'instruction qui précéda l'approbation législative du Traité
des 180 millions, puis, des enquêtes faites en vue de la déclaration d'utilité publique. Il épargnait les communs du Sénat et substituait, à cet effet, une courbe rentrante à la courbe saillante que nous avions adoptée pour ménager, autant que possible, la portion des parterres dont jouissait le Public, depuis la Rue de Vaugirard jusqu'au Boulevard Saint-Michel, et qui se reliait mieux d'ailleurs avec cette grande ligne et avec la Rue Gay-Lussac, que nous avions en vue bien plus que la Rue Soufflot.
Le Gouvernement passa outre ; mais l'exécution de la rue fut retardée par diverses causes. Comme on allait commencer les travaux, le Sénat fut saisi d'une pétition signée d'inconnus. Cet incident m'imposa, comme Sénateur, par raison de déférence envers mes collègues, un nouvel ajournement des travaux. Une instruction interminable de la Commission des Pétitions compliqua encore l'examen de la réclamation qui s'était produite si malencontreusement. L'affaire ne fut rapportée que le 24 Avril 1861 et vint en discussion le l"Mai.
La Commission, par l'organe de son rapporteur, M. Lefebvre-Duruflé, concluait au renvoi de la pétition au Ministre d'État.
Je m'y opposai naturellement et un débat, très passionné de la part de mes contradicteurs et très mesuré de la mienne, — car, je me sentais sur un mauvais terrain, — prit toute la séance.
Je démontrai avec soin la supériorité très grande à tous égards du projet décrété, sur le contre-projet de l'Architecte du Sénat, patroné par le Marquis
d'ITautpoul, notre Grand Référendaire qui m'interrompait sans relâche au cours de ma discussion, et qui monta trois fois à la tribune pour essayer de me réfuter. Mon avis finit par prévaloir auprès de ceux de mes collègues qui n'avaient aucune raison d'animosité contre mon administration et ses œuvres, et qu un esprit de corps mal entendu n'aveuglait pas.
Un d'eux proposa le renvoi de l'affaire à la Commission. C'était moins dur qu'un rejet pur et simple de ses conclusions par un ordre du jour. Je me ralliai par prudence à ce renvoi, d'un caractère tout autre que celui du renvoi de la pétition au Gouvernement.
Il fut voté.
La Commission comprit que la majorité du Sénat me donnait ainsi raison.
Elle enterra son rapport.
J'ai cru bon de consacrer quelques pages à cet épisode, qui montre combien il est facile de mettre en jeu les susceptibilités d'un Grand Corps, au sujet de questions n'engageant sa dignité ni dans le fond ni dans la forme, et risquant de mettre, à son insu, l'autorité de ses délibérations au service de mesquins intérêts.
Depuis vingt-cinq ans passés que la Rue de Médicis est livrée à la circulation, tout le monde peut juger de l'effet de la courbe saillante formée, de ce côté, par la grille du Luxembourg, et reconnaître le peu de regrets que mérite la disparition des communs et même de l'élégante demeure de l'Architecte du Palais qui, précédemment, enserraient les parterres du Jardin, moins grands qu'aujourd'hui. Le déplacement de quelques
mètres subi par la Fontaine de Médicis, et la suppression de quelques-uns des platanes de Tallée enguirlandée qui la précède, n'ont pas plus compromis son bon effet monumental que sa grande valeur artistique.