M. BELGRAND
Préfet de l'Yonne, j'avais connu M.Belgrand comme simple Ingénieur Ordinaire de l'Arrondissement d' Aval- Ion, où il s'était marié richement et honorablement, à la fille de M. de La Brosse^ Conseiller Général.
Cette petite ville lui devait la dérivation d'une source alimentant une jolie fontaine publique, en eaux fraîches, limpides, intarissables.
Depuis les observations que j'avais faites dans les Pyrénées, touchant Tinfluence de la qualité des eaux potables, issues de tels ou tels terrains, sur la constitution et la santé des populations, ma sollicitude était toujours en éveil à ce sujet. Aussi, demandai-je de suite à M.Belgrand Torigine géologique de la source dérivée par lui et ses conditions hydrométriques. Mes questions le surprirent un peu ; mais il y répondit nettement.
Le lendemain, il m'accompagna dans la visite que je fis à la Fabrique de Ciment de Wassy. Là, je vis la première de ces voûtes, de briques et ciment, si légères et si solides, qui servirent, plus tard, à couvrir économiquement les réservoirs des eaux de la Dhuys, à Ménilmontant, et de la Vanne, à Montsouris.
En route, je l'interrogeai sur la nature des roches qui fournissaient le ciment dont je venais de constater la ténacité merveilleuse, et, par voie de conséquence, sur la formation géologique à laquelle appartenait l'Arrondissement, et la qualité variable des sources filtrant à travers ses diverses couches.
Si je fus étonné de rencontrer dans cet homme grand, chauve, dont l'extérieur campagnard n'annonçait pas l'intelligence supérieure, un géologue et un hydrologue des plus forts, il me parut l'être tout autant d'avoir, dans son Préfet, un adepte, ou tout au moins un curieux des deux sciences auxquelles il consacrait ses loisirs. Une sympathie mutuelle s'établit entre nous.
Grâce à mon influence sur le Maire d'Auxerre, le baron Martineau des Chenets, ami de mon père et Ancien Secrétaire Général du Ministère de la Guerre, M. Belgrand fut appelé dans cette ville pour y dériver les
eaux de la source de Yalan, dont la Ville était propriétaire, sans l'utiliser, depuis des siècles. Il eut alors avec moi de longs entretiens, au cours desquels nous recherch&mes, dans le Département de ITonne, au moyen de la carte géologique, les régions où viennent affleurer les couches profondes traversées par le puits artésien de Grenelle. Nous pûmes constater l'importance des couches inférieures à celle des grës verts, où se trouve, à 600 mètres au-dessous du sol parisien, Teau jaillissante de ce puits, et nous crûmes possible d'atteindre, entre 800 et 900 mètres, d'autres eaux à la température d'environ 40 degrés.
Nous nous sommes souvenus de ces résultats, lors de la rédaction du projet de percement des puits de la Butte-aux-Cailles et de la Place Hébert, avec l'avis favorable de M. Élie de Beaumont,mon collègue encore au Sénat, et qu'enthousiasmait la perspective d'une distribution d'eau chaude à domicile, établie dans Paris, parallèlement à celle des eaux fraîches de la Dhuys et de la Vanne.
C'est encore à Auxerre que prit forme cette théorie de M. Belgrand, d'apparence paradoxale, dont la justesse est aujourd'hui confirmée par l'expérience : les sources abondantes et pérennes se rencontrent dans les contrées arides, où les couches perméables du sol ont une grande épaisseur, où l'eau des pluies et des neiges, absorbée profondément, reparaît seulement dans quelques ravins offrant au sous-sol imperméable de rares points d'affleurement, comme en Champagne. Il n'en est pas de même aux pieds des coteaux et dans les vallons verdoyants des environs de Paris, dont le
sous-sol imperméable est plus près de la surface, et maintient, dans les couches plus minces du sol perméable en culture, une fraîcheur et une fertilité décevantes. Là, en effet, si l'on trouve des sources nombreuses, elles sont d'autant moins puissantes, et dans les étés secs, lorsqu'elles seraient le plus utiles, elles tarissent pour la plupart.
Or, en 1853, M. Belgrand, que mes notes très favorables avaient contribué à faire nommer Ingénieur en Chef après mon départ d'Auxerre pour Bordeaux, était, on l'a vu plus haut, dans le Service de la Navigation de la Basse-Seine.
Je le décidai facilement à se charger d'un Service d'Études ayant pour objet l'exploration complète des sources du Bassin de la Seine, le jaugeage de ces sources et Tanalyse de leurs eaux.
J'obtins du Conseil Municipal les crédits convenables, et, du Ministre des Travaux Publics, la mise à ma disposition de M. Belgrand.
Le 4 Août 1864, je pus communiquer au Conseil, avec nombre de documents à l'appui, le savant rapport qui fut le point de départ de la très juste célébrité de cet Ingénieur hors ligne, si longtemps ignoré dans un fond de province. Mon premier Mémoire sur les Eaux de Paris, travail très considérable, préalablement soumis à TEmpereur, fut présenté moins d'un an après l'autorisation qu'il m'avait donnée de l'entreprendre.
J'avais traité dans cet exposé, non seulement la question de l'approvisionnement de Paris en eaux de toutes origines, et de la distribution de ces eaux entre les divers survices publics et la consommation privée, mais
encore la question des égouts, c'est-à-dire des moyens d'évacuation souterraine des eaux pluviales et ménagères, et accessoirement la question si controversée des vidanges, forcément liée à celle des égouts.
Pour l'étude approfondie de chacun de ces graves problèmes, à laquelle je m'étais livré, j'avais eu de précieux renseignements recueillis en Angleterre et en Ecosse par M. Mille, Ingénieur des Ponts et Chaussées, attaché au Service Municipal de Paris, qui n'a jamais cessé de me prêter un concours bénévole, aussi précieux que dévoué, en dehors de ses fonctions.
Dans un rapport très étendu, très détaillé, que j'ai fait imprimer et distribuer au Conseil Municipal, en même temps que celui de M.Belgrand, M. Mille me rendait compte du mode d'assainissement des villes de la Grande-Bretagne, notamment de Londres, Manchester, Liverpool, Edimbourg et Glasgow : il montrait leurs divers systèmes d'approvisionnement et de distribution d'eau, leurs égouts en conduites forcées, recevant tout à la fois les eaux pluviales et ménagères et les vidanges ; enfin, l'application, déjà réalisée sur quelques points, des eaux d'égout à la culture. Il formulait ainsi le résultat de son enquête :
L'eau à discrétion dans l'habitation ;
L'envoi immédiat des vidanges à l'égout.
Je me ralliai facilement au premier. Quant au second, bien que M. Belgrand eût fini par l'adopter sans réserve, je ne l'ai jamais admis que partiellement.
Il me répugnait de laisser infecter, parla projection incessante de matières fermentescibles, nos égouts de Paris, dont nous voulions faire des galeries praticables.
bien différentes des égouts en conduites forcées, partant inaccessibles, de Londres, par exemple. Je trouvais, d'ailleurs peu logique, de la part d'ingénieurs désireux d'utiliser les principes fertilisants des vidanges, la proposition de commencer par les noyer, à l'égout, dans le torrent des eaux pluviales et ménagères ; ils risquaient ainsi de ne retrouver qu'imparfaitement et, dans tous les cas, laborieusement ces principes, à l'issue des collecteurs, pour les appliquer à la culture.
Ces Messieurs durent se résigner au système mixte que je consentis à mettre en pratique. Il consistait à substituer aux fosses d'aisance fixes des appareils laissant couler à l'égout les eaux vannes avant toute fermentation ; les matières solides seraient retenues, pour être enlevées périodiquement par des embranchements conduisant à l'égout les eaux pluviales et ménagères des maisons de construction nouvelle.
Nous avons toujours été d'accord, quant à l'emploi agricole et maraîcher des eaux des collecteurs, afin d'affranchir la Seine d'un mélange dommageable à ses riverains en aval de Paris et de fertiliser en même temps les plaines arides bordant son cours sur certains points des environs. Dès que je le pus faire, je soumis au Conseil, qui s empressa de la voter, la proposition d'essais de culture intensive, au moyen d'eau puisée à l'extrémité du collecteur d'Âsnières, sur un champ d'expériences acquis par la Ville, à cet effet, dans la presqu'île de Gennevilliers.
M. Mille avait été chargé, entre temps, de missions en Espagne et en Italie, pour étudier le mode d'irrigation de la Huerta de Valence et celui des Prés
Marcites de Milan; il fut le premier directeur de ces essais, auxquels il avait préludé par des observations faites dans le jardin attenant au Dépotoir de la Yillette, sur la puissance fertilisante des eaux vannes et sur la qualité des légumes et fruits ainsi obtenus. Retraité dans un grade élevé de son corps, M. Mille n'a pas abandonné Tapostolat auquel il a consacré tant de travaux et d'efforts et par lequel il a conquis tant de vaillants et habiles disciples.
Le Conseil ayant adopté les conclusions de mon mémoire, M. Belgrand fut chargé de préparer un projet de dérivation sur Paris d'eaux de sources captées par des aqueducs. Alors commença la lutte homérique à laquelle on a peine à croire maintenant, mais que j'eus à soutenir contre les fanatiques de l'eau de Seine, avant d'obtenir la déclaration d'utilité publique, dont j'avais besoin, pour amener, d'abord, l'eau de la Dhuys aux réservoirs de Ménilmontant.
Dès le départ de M. Dupuit, déterminé par le vote du Conseil Municipal, le Service des Eaux et des Égouts fut séparé de celui de la Voie Publique et confié à M. Belgrand, comme Ingénieur en Chef, sous l'autorité de M. Michal, parallèlement aux deux services d'Ingénieurs en Chef de la Voie Publique, dirigés par MM. Homberg et Féline Romany.
Ce service comprenait les dérivations des sources en projet. Toutefois, il fournit à M. Belgrand l'occasion de faire du Réseau des Égouts de Paris son plus beau, son plus incontestable titre de gloire. Je pense en parler ailleurs avec les développements convenables. Mais, c'est à l'aide de cet intelligent novateur
que je pus faire appliquer au curage de TÉgout de la rue de Rivoli et successivement de tous les égouts, de grande et moyenne section, la vanne mobile dite Hollandaise, dont l'efficacité m'avait tant frappé à Blaye. Celle-ci se transforme en boule, quand il s'agit du curage des siphons mettant en communication, pardessous la Seine, au pont de TAlma, rÉgout-CoUecteur de la Rive Gauche, celui qui absorbe la Bièvre au-dessous du Pont d'Âusterlitz et recueille toutes les eaux des V% VP, VIP, XIIP, XIV et XV arrondissements, avec le réseau de la Rive Droite et le grand Égout-CoUecteur d'Asnières.
Il me fallait un tel auxiliaire pour oser entreprendre ces grands travaux et tant d'autres, qui méritent la reconnaissance des populations présentes et à venir, au moins autant que les grandes voies nouvelles dont Paris a été sillonné.
M. Belgrand avait le défaut de bien des hommes de génie. La question de dépense, dont il savait tenir grand compte dans la rédaction de ses projets, et qui lui fit découvrir une foule de procédés économiques d'exécution, ne le préoccupait plus assez au cours des travaux. Il ne résistait pas devant des améliorations, devant même des changements graves, dont l'idée lui venait alors, et il eut souvent maille à partir avec le Conseil Municipal et avec moi-même, pour les demandes de suppléments de crédits dont il ne reconnaissait la nécessité qu'aux règlements de comptes, c'est-à-dire trop tard pour qu'on pût les discuter ou les rejeter librement.
Son esprit, toujours en travail, lui suggérait incessamment des aperçus nouveaux, modifiant à quelques
égards ses idées premières, ce qui troublait profondément mes habitudes de persévérance dans une voie adoptée après mûre délibération.
Une autre particularité de son caractère, due sans doute au long temps qu'il avait passé dans les grades inférieurs, c'est qu'il resta toujours Ingénieur Ordinaire, même dans les fonctions d'Ingénieur en Chef et d'Inspecteur Général des Ponts et Chaussées; il y était parvenu, en ce sens qu'il faisait lui-même toute la besogne des projets qu'il avait le plus à cœur, bien qu'il eût un choix de collaborateurs des plus capables, dont le nombre alla toujours croissant.
A la fin de mon administration, il avait, en effet, sous ses ordres, comme Ingénieurs en Chef, MM. Rousselle et Buffet : l'un, chargé des égouts publics et particuliers, des poses de conduites d'eau et du contrôle du Service des Vidanges ; l'autre était chargé de la conslruc* tion des Aqueducs et des Réservoirs, avec quatre Ingé* nieurs Ordinaires et plusieurs Inspecteurs Spéciaux* C'était le propre frère de M. Buffet qui fut Ministre de l'Empereur en 4870, avant de devenir Président de l'Assemblée Nationale Républicaine Conservatrice.
Je n'ai pas besoin de dire que M. Belgrand fut pour moi, jusqu'à la fin, un ami loyal et sûr.
J'ai signalé très particulièrement plus haut l'actif et précieux concours donné par M. l'Ingénieur Mille, à la grande œuvre dont M. Belgrand a seul tout l'honneur aux yeux du Public : c'était justice.
Avant de clore ce que j'avais à dire des circonstances dans lesquelles M. Belgrand prit place parmi les Ingénieurs en Chef du Service Municipal des Tra-
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vaux Publics de Paris, je considère comme une obligation pour moi, de citer exceptionnellement un autre de ses collaborateurs, moins connu, moins bien classé dans la hiérarchie, qui ne le quitta jamais, du commencement à la fin de sa mission, et qui Ta merveilleusement secondé, sans bruit, sans embarras, au cours de ses laborieuses recherches, de ses études savantes, dans Texécution délicate du captage des sources dérivées, puis, de la construction difficile des Aqueducs et Réservoirs de la Dhuys et de la Vanne.
C'est M. Renard, élève de l'École Centrale, Ingénieur Civil, dont la carrière eût été bien difi'érente s'il avait eu le titre d'Ingénieur de l'État, mais qui n'en a pas moins montré toute la capacité que ce titre suppose.
C'est une satisfaction de conscience, chez l'ancien Préfet qui l'a vu si souvent et si utilement à l'œuvre, de lui rendre ce témoignage, et de tirer son nom de l'obscurité, sinon de l'oubli complet qu'on paraît faire de &es services. Il est encore, en effet, chargé, comme en dernier lieu, sous mon administration, en 1869, de l'Inspection des Aqueducs de la Ville.
D'ailleurs, si M. Renard n'a pas, depuis vingt ans, la décoration de la Légion d'Honneur, dont il était déjà digne alors, autant qu'aucun de ceux qui l'obtinrent à bon droit, je me le reproche, car, j'invitai M. Belgrand à comprendre M. Renard dans son état de présentations, afin que je pusse le proposer normalement au Ministre des Travaux Publics. J'eus la faiblesse de céder à la prière qu'il me fit, malgré toute l'estime et toute l'affection dont il était animé pour son auxiliaire de tous les jours, de tous les instants, de renvoyer l'effet de mon bon vouloir à l'année suivante (!...), et cela pour laisser
'passer un de ses Ingénieurs Ordinaires, à qui cette distinction ne pouvait faire longtemps défaut, tandis qu'elle manque depuis vingt ans à la boutonnière de H. Renard, serviteur doublement émérite de la Ville, mais simple Ingénieur de l'École Centrale !
Je regrette de n'avoir plus l'autorité personnelle suffisante pour que ces lignes appellent sur lui, tout au moins avant sa retraite, prochaine, la bienveillance de ses C!befs, que je trouve trop en retard.
M. Renard est un de ces modestes, de ces humbles, parmi les utiles, parmi les dévoués, que j'allais volontiers chercher dans l'ombre, pour mettre leurs services en lumière, et leur décerner la récompense qu'ils n'auraient pas voulu demander.