M. ALPHAND
La création du Service d'Études à la tète duquel je plaçai M . fielgrand, tout d'abord, et qui le mettait sous ma direction personnelle immédiate, à côté du Service Municipal, avait contrarié doublement M. Dupuit : elle affranchissait le nouveau Service de son action et elle indiquait chez moi, sinon un parti pris, du moins une préférence, pour les eaux de sources dérivées par des aqueducs, sur les eaux de Seine élevées mécaniquement. Un autre fait analogue avait achevé de le mécontenter : l'organisation du Service des Promenades et Plantations, placé aussi sous mon autorité personnelle immédiate, en dehors de sa direction.
L'Empereur avait fait commencer la transformation du Bois de Boulogne, concédé par l'État à la Ville,
SOUS la condition de consacrer 2 millions, au moins, à Tembellir.
Je me hâte de dire, qu'elle en dépensa successivement plus de 14, non seulement à l'embellir, mais à l'agrandir par l'annexion de la Plaine de Longchamps et du Parc de Madrid. Heureusement, je pus faire rentrer ou compenser la différence, surtout, au moyen de ta vente autorisée par l'État de parties extrêmes ou en bordure retranchées du plan général, notamment, du côté de Neuilly et du Parc des Princes. J'eus toutes les peines du monde, en fin de compte, à justifier d'une dépense terminale de 2 millions, conformément à la condition imposée.
La direction des premiers travaux avait été confiée à à un ancien jardinier de Saint-Leu, domaine du Roi Louis de Hollande, père de l'Empereur, un sieur Yaré qui se qualifiait de Jardinier Paysagiste, mais qui, sans manquer d'un certain talent pour dessiner sur place des pelouses, tracer des vallonnements et distribuer des massifs, n*était pas à la hauteur de sa mission.
H aurait certainement bien exécuté un square, un jardin anglais, un petit parc. Après avoir quitté les travaux du Bois, il dessina, dit-on, et fit exécuter plusieurs jardins pour des particuliers, -séduits par la notoriété de son nom et qui furent satisfaits, en général, de ses travaux toujours coûteux ; mais, la transformation du Bois de Boulogne excédait sa compétence.
Dès le début, il avait commis une erreur, sinon un complet oubli de nivellement que je relevai de suite, dans le tracé de la rivière projetée par l'Empereur entre le Rond Royal et le Rond Mortemart — à Tinstar de la Serpentine de Hyde Park, à Londres.
La position de celui-ci, tout en haut d'une butte d'où Ton apercevait par une percée en pente le Château de Saint-Cloud, eût été un avertissement pour le premier Ingénieur venu. Bien loin de là, M. Yaré s'empressa de faire abattre les arbres d'un rond à l'autre, et attaqua le creusement du sol sur nombre d'endroits dans l'intervalle, en réservant toutefois le sol des deux îles voulues par Sa Majesté.
J'arrivai sur les lieux au milieu de ce beau dégât, et, peu satisfait des réponses du Jardinier-Paysagiste à mon observation qu'aucune cote de nivellement ne figurait sur le plan qu'il m'exhibait, je chargeai, le jour même, un Ingénieur Ordinaire du Service Municipal, M. Baudard, qui parcourut depuis une belle carrière, de relever un profil en long et quelques profils en travers du sol bouleversé.
Il ne nous fallut pas longtemps pour reconnaître une différence jifi mycau tellement considérable entre les deux points extrSïIfes de la rivière en cours d'exécution, que, certainement, elle se fût trouvée tout à \ fait à sec en amont, sur une assez grande longueur, pendant qu'elle eût débordé non moins amplement en aval.
Que faire? Avant tout, je m'empressai de rendre compte de ma découverte à l'Empereur, stupéfait et un peu confus. Il ne pouvait croire ce que je lui rapportais, et il ne fallut rien moins que la communication du profil en long de M. Baudard, dont il fit, je crois, contrôler l'exactitude par le Colonel du Génie (depuis Général) de Béville, son Aide-de-Camp, pour lui démontrer l'impossibilité pratique de la rivière commencée.
Alors, je proposai de faire, à la place, ce qu'on voit aujourd'hui : deux lacs, à des niveaux différents, séparés par une large chaussée carrossable, servant de digue au premier, qui déverserait le trop-plein de ses eaux dans le second par une cascade. Pour donner à celui-ci, qui devrait embrasser les îles du programme, une profondeur d'eau suffisante à son point initial, on élèverait le sol autour de son grand bassin terminal, au moyen d'une partie des terres de déblai de son lit, répandues en talus allongés, gazonnés et plantés, dissimulant cette seconde barrière; le trop-plein irait alors alimenter, comme au premier projet, des ruisseaux répandant la fraîcheur et la fertilité dans les parties plus basses du Bois, dont l'aridité n'était pas le moindre défaut.
L'Empereur ne put jamais prendre son parti d'avoir deux lacs, au lieu de la rivière qu'il désirait tant! Mais je crois que la Population Parisienne jouit pleinement de l'état de choses créé par la réalisation de mon programme. Les étrangers, qui ne sauraient se dispenser de faire la promenade consacrée du tour du Grand Lac, sont si bien trompés par le succès de mon expédient, qu'aucun d'eux, j'en suis convaincu, ne se doute même pas qu'on ait jamais voulu rien faire d'autre.
J'ajoute que la chaussée séparative des deux lacs est une voie de communication des plus utiles, et qu'elle manquerait beaucoup si la rivière regrettée barrait l'accès du massif du Bois et de la Plaine de Longchamps du côté de Pari^ !
Après avoir confié provisoirement la succession de
M. Yaré, à M. Baudard, qui s'acquitta parfaitement de tous les travaux du ressort de Tlngénieur, je reconnus bientôt que le côté paysagiste des doubles fonctions qu'il avait à remplir n'était pas précisément son affaire.
Débarrassé du jardinier à peu près illettré, que l'Empereur avait imposé dès le principe à M. Berger, mon prédécesseur, et dont les procédés de comptabilité, fort insuffisants d'ailleurs, inquiétaient les bureaux de l'Hôtel de Ville, j'appelai, sans retard, à Paris, M. Alphand, Ingénieur Ordinaire des Ponts et Chaussées, dont je m'étais fort utilement servi, pendant mon séjour, comme Préfet, à Bordeaux, en des circonstances et pour des travaux exigeant le sentiment de l'Art, et, de plus, un goût éprouvé.
J'ai rappelé ailleurs le concours extrêmement appréciable que, tout récemment encore (Octobre 1852), avec un zèle que rien ne put fatiguer, M. Alphand m'avait prêté pour les préparatifs de la réception solennelle dans cette ville du Prince-Président de la République, au terme de son voyage du Midi. Il contribua à la décoration exceptionnelle de la Salle du Grand-Théâtre où fut offert un bal resté légendaire, et du Hall de la Bourse en vue du banquet où fut fait l'Empire, dans un discours à jamais célèbre. J'ai également pris soin d'ajouter que cet habile Ingénieur, chargé d'un travail remarquable au Port de Bordeaux, jouissait d'une considération méritée parmi ses collègues.
Allié, par son mariage, à l'une des familles les plus
i26 MEMOIRES DU BARON HAUSSMANN.
honorables du Grand Commerce, il avait, à Bordeaux, une excellente situation, des relations agréables dans le meilleur monde, et il exerçait même une influence marquée sur la jeunesse dorée de cette ville, non moins élégante que riche, depuis Torganisation des Fêtes de Charité qu'on lui devait.
Mais, consentirait-il à quitter tout cela pour venir me seconder, à Paris, d'une façon permanente, dans l'accomplissement d une œuvre qui ne rentrait pas absolument au nombre des attributions habituelles de son Corps? Voilà ce que je me demandais.
Sans doute, avec la vive intelligence et la perspicacité qui le caractérisent, M. Alphand comprit de suite la portée du rôle qu'il s'agissait, pour lui, de remplir auprès de moi ; car, il n'hésita pas à l'accepter.
D'accord avec lui, je demandai au Ministre des Travaux Publics de le mettre à ma disposition, comme il y avait mis déjà M. Belgrand, et j'investis mon nouvel auxiliaire des fonctions complexes dont M. Baudard était chargé provisoirement depuis un an et plus, et qu'il aspirait à quitter pour aller reprendre, dans le Service Municipal des Travaux Publics, avec un juste avancement, des travaux qui répondaient mieux à ses aptitudes.
Ces arrangements causèrent quelque rumeur dans ce Service et même dans le Corps des Ponts et Chaussées. On y plaisanta beaucoup au sujet de l'Ingénieur qui venait d'accepter, d'une manière durable, un poste de « Jardinier ». On ne voyait pas les nombreuses routes carrossables qu'il s'agissait, avant tout, de mettre et de tenir en état parfait d'entretien, dans le Bois de Bou-
Googk
logae, et dont le développement devait égaler celui des routes de tout un Département, même des plus étendus ; on ne voyait pas les importants et nombreux ouvrages hydrauliques nécessités par la réalisation complète du plan impérial, agrandi considérablement depuis l'annexion au Bois de la plaine haute et basse de Longchamps et du Parc de Madrid.
Plus tard, quand le Service spécial, bien modeste d'apparence au début, à la tète duquel je venais de mettre M. Alphand, devint « le Service des Promenades et Plantations de Paris », embrassant la transformation du Bois de Yincennes, comme du Bois de Boulogne, et eelle des Champs-Elysées ; avec la création des Parcs de Monceau, des Buttes-Chaumont et de Montsouris, d'innombrables squares distribués dans toute la ville portée jusqu'aux Fortifications ; enfin, la plantation de la plupart des plus importantes voies publiques ; quand ringénieur-Jardinier eut graduellement grandi, comme sa mission même, la raillerie fit place à l'envie.
Mais, tout d'abord, il me fut bien difficile d'obtenir pour M. Alphand l'aide promptement jugée nécessaire d'un de ses collègues. Dans un des Chapitres qui vont suivre, j'aurai l'occasion de revenir sur ce sujet.
On y verra que je lui donnai toutefois, sans plus tarder, pour bras droit et bras gauche :
M. Davioud, Architecte, que j'allai chercher dans le Service de la Voirie, et dont j'aurai lieu, à l'occasion du Service d'Architecture et des Beaux-Arts, de signaler les œuvres bien autrement considérables que des maisons de gardes, chàlets-restaurants et autres
élégants édicules qu'il a prodigués dans les Bois de Boulogne et de Vincennes, dans nos parcs intérieurs et dans nos squares ;
M. Barillet -Deschamps, horticulteur de premier ordre, que je fis venir de Bordeaux, où, simple Sous- Préfet de Blaye, j'avais été un des membres-fondateurs de la Société d'Horticulture de la Gironde, avec le vieux Duc Decazes et M. Duffour-Dubergier. C'est là que j'avais connu ce futur organisateur des Pépinières, des Serres et du Fleuriste de la Ville de Paris, cet agent d'exécution, plein de talent et de goût pour le côté paysagiste de ses fonctions multiples. Il s'était déjà fait remarquer à l'occasion des importations d'orchidées et de plantes à belles feuilles vertes, si répandues aujourd'hui, qui sont dues à cette Société.
Je consacrerai toute une notice à M. Davioud, le moment venu.
Quant à M. Barillet-Deschamps, qui ne quitta pas le service de la Ville de Paris de 1888 à 1869, il entra, de mon consentement, de mon avis même, à cette dernière époque où je sentais venir la fin de mon administration, au Service- du Vice-Roi d'Egypte, Ismaïl- Pacha. Mais, il ne put supporter cette transplantation, et mourut promptementà son nouveau poste.
En 1873, dans le cours d'un voyage que je fis en Orient, — notamment, à Constantinople, où je demeurai plusieurs mois, — sur l'invitation du Vice-Roi, que j'avais reçu, durant l'Exposition Universelle de 1867 à l'Hôtel de Ville, j'allai lui rendre sa visite au Palais d'Émirghian, sur le Bosphore, à l'entrée de la baie de Sténia.
Il était venu d^Égypte en Turquie, pour présenter son hommage au Sultan, et lui offrir en cadeau toute une flotte de vaisseaux cuirassés, qui stationnait encore devant le Palais Impérial de Dolma-Batché, résidence habituelle du Padischah.
Comme je me promenais avec le Secrétaire du Vice-Roi, Barrot-Bey, fils de M. Ferdinand Barrot, dans le parc montant du rivage à la route de terre de Gonstantinople à Thérapia, puis à lîuyuck-Déré, je me sentais comme en pays de connaissance. Il me semblait que j'avais déjà vu tout cela. Je retrouvais le style de ce pauvre Barillet-Deschamps, avec ses grandes qualités et ses petits défauts : une entente parfaite de la distribution du sol en pelouses vallonnées, en massifs d'arbres ou d'arbustes rares, en corbeilles de plantes vertes et de fleurs ; mais un certain abus de détails et un peu trop d'allées. J'avais envie, en embrassant de haut l'ensemble du parc, de bàtonner plusieurs de ces chemins, comme autrefois sur les plans de cet habile paysagiste, pour donner plus d'ampleur aux parties malencontreusement coupées de sentiers inutiles.
« Barillet'Deschamps est donc venu jusqu'ici?... demandai- je à Barrot-Bey. — Ne le saviez-vous pas? — Non , mais, je le vois ! »
M. Alphand avait cette vertu, bien rare chez les fonctionnaires, et, en général, chez tous les hommes hiérarchiquement subordonnés à d'autres, qu'ils les aient acceptés pour chefs, volontairement ou non, de savoir mettre de côté ses propres conceptions, complètement, loyalement, sans aucune réserve, lorsqu'elles ne cadraient pas avec les vues de l'Administration qu'il ser- T. m. 9
vait. Dans ce cas, il s'assimilait avec une facilité merveilleuse les idées qu'il devait adopter, si différentes qu'elles pussent être des siennes, pour s'en inspirer désormais, et, toujours, il en poursuivit l'application pratique avec une fidélité consciencieuse, avec un zèle absolument irréprochable.
Cette grande qualité, chez un fonctionnaire de sa valeur, était d'autant plus méritoire que l'esprit d'initiative ne lui faisait pas défaut : il l'a prouvé nombre de fois; et depuis, ses actes l'ont bien suffisamment démontré.
Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier. Cet axiome ne saurait trouver ici d'emploi. Mais il est certain pour moi qu'on ne se prépare bien à tenir d'une manière brillante le premier rang, comme le fait M. Alphand aujourd'hui, qu'après avoir observé longtemps, du second rang, les diverses façons d'occuper et d'exercer l'autorité suprême.
J'aurai sujet d'exposer avec détail, dans d'autres Chapitres, ce que nous avons fait ensemble, si rarement sans difficultés du dehors, mais avec un parfait et constant accord entre nous, et un entier dévouement de sa part au succès de mon œuvre. C'était ici le lieu de dire, en une fois, quel auxiliaire sûr, cet Ingénieur éminent fut pour moi, comme caractère et comme talent.
Je ne fus pas ingrat envers lui.
Après l'acte qui lui mit le pied à l'étrier, je croîs pouvoir le dire, je n'ai jamais failli au devoir de le tenir solidement en selle, envers et contre tous, et de lui faire franchir, en temps opportun^ tous les degrés de
la hiérarchie du Corps d'élite dont il était assurément un des membres les plus distingués.
M. Alphand y figurait, à la fin de mon édilité parisienne, comme Inspecteur Général de deuxième classe, et je venais de le nommer Directeur de la Voie Publique et des Promenades et Plantations de Paris, en réunissant ainsi dans sa main deux grandes branches du Service Municipal des Travaux Publics, qui placèrent à la fois sous ses ordres trois Ingénieurs en Chef : MM. Yaissière et Rozat de Mandres qui remplaçaient MM. Homberg et Féline-Romany, d'une part ; M. Darcel, d'autre part, et dix Ingénieurs Ordinaires.
Je le savais capable de les conduire à bien, ensemble, sans embarras. '
M. Alphand avait déjà dans ses attributions le Service de l'Éclairage, dont le Chef, avec le titre dlnspecteur Principal, était M. Mowbray-Laming : cet habile chimiste embrassait le contrôle de la fabrication du Gaz dans les Usines de la Compagnie concessionnaire, avec la vérification quotidienne de son pouvoir éclairant, la surveillance de la distribution aux abonnés, aussi bien que l'organisation et la marche de l'Éclairage Municipal.
La pose des appareils appartenait au Service de la Voie Publique.
L'Ingénieur Ordinaire, ringénieur>lardinier de 1885, occupait, à la fin de 1869, dans le Corps Impérial des Ponts et Chaussées, un grade comparable à celui de Général de Brigade, et dans le Service de la Ville, un poste sans équivalent dans le reste de la France.
Il était Commandeur de la Légion d'Honneur.
Depuis lors, sa position sest encore et justement accrue, et j'en ai ressenti, chaque fois, une double satisfaction : pour lui, pour moi-même. N'avais-je pas, en effet, quelque raison d'en être fier? N'avais-je pas su découvrir à l'avance et mettre en lumière sa très grande valeur?
Aujourd'hui, mon ancien collaborateur, devenu depuis bien des années Inspecteur Général de 1'* classe, puis, Grand-Officier de la Légion d'Honneur, dirige presque tous les Services de la Ville. C'est le véritable Préfet de la Seine. Celui qui porte ce titre auprès d'un Conseil Municipal élu, Souverain de Paris, est en fait une sorte de Président de la République parlementaire parisienne. lia M. Alphand pour Premier, — quedis-je — pour unique Ministre dirigeant, soutenu par la confiance immuable du Conseil, et (je m'empresse de l'ajouter) par l'estime universelle de la Population.
A la suite du succès inouï de l'Exposition Universelle de 1889, la belle carrière de M. Alphand vient d'être couronnée par son élévation à la dignité de Grand 'Croix de la Légion d'Honneur.
Lui réserve-t-elle, en se prolongeant, de nouvelles satisfactions? — Je l'ignore. — Dans aucun cas elle ne saurait le trop grandir, à mon gré. Mais, dès à présent, je considère comme sans égale, dans Tordre administratif, la grande renommée qu'il a conquise, et que personne au monde ne conteste. — Rare bonheur, ou plutôt, rare mérite !