VILLAS DE LONGCHAMPS ET DE MADRID
Parmi les propriétés expropriées se trouvait, entre les deux portions de la Plaine, l'enclos de l'ancienne Ahbaye de Longchamps devenue propriété privée; puis le moulin de ce nom, séparé de Tencios par le chemin de Paris à Suresnes, qui devint route départementale par les raisons que j'ai données ailleurs.
Il était facile de faire du moulin, posé sur un terreplein élevé, le sujet décoratif que tout le monde connaît.
Quant à l'ancienne Abbaye, fondée par Isabelle de
France, sœur de saint Louis, elle devint Résidence Royale sous Philippe le Long, et resta jusqu'à nos jours, durant la Semaine Sainte, un but de promenade dont le caractère primitif de pèlerinage religieux était bien oublié; il n'en existait plus rien que la tour massive (ancien colombier) non restaurée par mon administration, telle qu'on 1» voit, et comprise dans le nouvel enclos.
Lorsque le moment vint de m'occuper du surplus, je pris les ordres de l'Empereur sur ce que je devais faire de l'habitation toute moderne et très bourgeoise qui remplaçait la demeure de tant d'augustes personnages. Sa MaJQsté m'ordonna de la transformer en élégante villa, dégagée de tous côtés; de reporteries communs à quelque distance, derrière un rideau de plantations; de clore le vaste jardin anglais, pour ne pas dire le parc, largement coupé de pelouses, dont il voulait voir entourer cette villa, par des cours d'eau ne permettant pas plus d'en discerner les limites du dedans que du dehors; et de tenir le tout à sa disposition le plus tôt possible.
Je supposai que l'Empereur entendait avoir là, pour le Petit Prince Impérial, à qui l'oa faisait faire des promenades quotidiennes au Rois, un lieu de repos qui ne fût pas le Château de Ragatelle qui avait été mis à la disposition de l'Impératrice par son propriétaire, le marquis d'Hertford, Pair d'Angleterre, l'ancien Lord Seymour, très connu dans le monde des viveurs parisiens. Cette hospitalité donnée quotidiennement, par im Grand Seigneur Anglais, au jeune rejeton de la race de Napoléon P', n'était pas vue favorablement du public.
Quand tout fut prêt et que j'en informai le Souverain, 11 dit, à ma grande surprise : « Eh bien, dis- « posez tout maintenant pour vous installer, avec votre « famille, dans cette résidence d'été que je vous desti- « nais. — Sire, a m'écriai-je, dès que je fus remis d'un premier instant d'émotion bien explicable, « Votre « Majesté trouve donc que je n'ai pas assez d'enne- « mis, de jaloux, d'envieux!... — Il est bien juste, « reprit l'Empereur, que vous, à qui nous devons (( l'idée première et les moyens de réaliser l'an- (( nexion, au Bois de Boulogne, de toute cette Plaine « de Longchamps, vous puissiez vous y reposer de la « fatigue de vos travaux. »
Pour atténuer le plus possible ce que je craignais, — l'impression de jalousie du monde officiel, au sujet de cette nouvelle marque de bienveillance de l'Empereur, — je priai mon Auguste Maître, que je commençai par remercier de tout cœur, on le pense bien, de faire venir le Président du Conseil Municipal et de le charger de prendre l'initiative de la délibération qui me paraissait indispensable pour régulariser l'afTectation dont il s'agissait.
Quand l'affaire vint au Conseil, le projet de délibération proposé par le Président ne se bornait pas à me concéder le droit d'habiter Longchamps; il mettait encore à la charge exclusive de la Ville toutes les dépenses d'entretien de la Villa, garnie d'un mobilier complet, et de toutes ses dépendances, notamment du Parc, dans le même état qu'au jour de mon entrée en jouissance. La proposition fut votée à l'unanimité, comme témoignage de reconnaissance pour les féconds résultats de mon intervention personnelle dans l'agran-
dissement du Bois. Je tins, on le comprend, à ce qu'un acte de cette nature, fût consacré par un Décret Impérial, en la forme la plus irrécusable.
Si généreux que se fût montré vis-à-vis de moi le Conseil Municipal, on se tromperait beaucoup si Ton croyait que le séjour de ma famille à Longchamps, durant la belle saison, n'était pas une lourde charge ajoutée à celles de mon état de maison à l'Hôtel de Ville. Nous . devions tout faire venir de Paris, où nos gens allaient sans cesse en commissions, au moyen d'un omnibus toujours en service. Il fallait, d'ailleurs, un accroissement de mon écurie, à cause du mouvement de vaet-vient constant que la force des choses nous imposait, — à moi surtout, — et de la nécessité de faire conduire, le soir, à la gare de Suresnes ou à celle de l'Avenue de l'Impératrice, sinon même à domicile, les parents et amis dépourvus de voitures que nous invitions, ou qui venaient spontanément nous demander à dîner.
Malgré tout, je ne méconnais pas le charme de cette résidence et le bien-être que j'y trouvais lorsque je pouvais m'y reposer réellement.
Je demandai de suite au Conseil d'affecter à la résidence d'été des fonctionnaires ayant à s'occuper de l'Administration, de la Police, ou des Travaux du Bois, les autres habitations dont la Ville était devenue propriétaire, notamment dans l'ancien Parc de Madrid — dont le nom vient de l'ancien Château Royal que François I" y fit construire en 1530, au retour de sa captivité en Espagne; — la délibération spéciale que j'obtins me délégua le soin de régler l'attribution de ces résidences des fonctionnaires.
J'usai du droit qui m'était déféré par le Conseil, en affectant au Préfet de Police la plus belle de ces habitations, entourée d'un beau jardin anglais.
J'en attribuai deux autres à nos Secrétaires Généraux, et les dernières au Conservateur du Bois , à l'Ingénieur chargé de la conduite des travaux d'entretien, et au Jardinier en Chef.
CHAMPS DE COURSES ET d'eNTRAÎNEMENT
C'est par un arrêté du !24 Juin 1856 que, muni d# toutes les autorisations nécessaires, je pus faire la concession de l'Hippodrome de Longchamps, pour SO années, à la Société d'encouragement pour l'amélioration des races de chevaux en France, à la charge par elle de construire toutes les tribunes prévues au programme, d'établir les clôtures et d'exécuter tous les travaux d'installation jugés nécessaires; de payer le montant des dépenses, évaluées à 400,000 francs, qui seraient ainsi faites, sauf à s'en couvrir, comme je l'ai dit précédemment, et de payer ensuite à la Ville une redevance annuelle de 12,000 francs. Je la trouve bien minime, aujourd'hui, quand je songe au chiffre énorme auquel, à certains jours, s'élève le droit d'entrée ; mais lorsqu'elle fut stipulée, il était impossible de prévoir des recettes pareilles et elle avait surtout pour but d'établir la priorité de jouissance du concessionnaire.
Évidemment j'aurais dû, comme dans le traité fait avec la Compagnie du Gaz et plusieurs autres, demander le partage par moitié des bénéfices nets de l'entreprise, sauf à m'entendre réclamer par l'État une quotité quelconque de la part de la Ville, à raison de
son concours primordial aux frais d'acquisition du terrain.
Je m'abstiens de décrire ici, par le menu, THippodrome de Longchamps et ses tribunes construites par M. Bailly, Tun des architectes de la Ville, aujourd'hui mon collègue à l'Institut, et qui sont connues, sans aucun doute, de tous mes lecteurs. Je constate seulement que, dans celle qui s'élève à droite du Pavillon de l'Empereur, réservé de nos jours au Président de la République, étaient les loges des Princes et Princesses de la Famille Impériale, des Ministres et Chefs des Grands Corps de l'État, du Préfet de la Seine et du Préfet de Police, du Corps Municipal et du Commandant en Chef de l'armée de Paris, et que celle de gauche était attribuée aux nombreux membres de la Société concessionnaire.
L'emplacement du Champ de courses était coupé dans le sens de sa longueur par un ancien bras de la Seine, .qu'il avait fallu combler au moyen de terres fournies par l'abaissement d'un gros monticule occupant, à l'entrée de Boulogne, l'angle Sud-Ouest de la plaine. Les déblais du surplus servirent à relever la rive du fleuve, de manière à mettre l'allée du Bord de l'Eau, et la Plaine entière, à l'abri de toute inondation eu temps de crue.
Sur le Champ de courses bien nivelé, fut tracé, d'après les indications des Ccftnmissaires de la Société d'encouragement, une piste ovale de 2,000 mètres de développement pour les courses « plates » ; une piste complémentaire, décrivant une courbe montante et descendante sur la colline abaissée, la porte à 3,000 mètres au besoin.
Ces divers travaux, ceux des sauts-de-loup et boulevards extérieurs complétant, au Nord et au Sud, la nouvelle enceinte du Bois et les Avenues, véritables routes contournant les Plaines de Longchamps et de Bagatelle, toutes deux séparées par la route de Suresnes, rentraient parfaitement dans la compétence d'un Ingénieur, et M. Baudard, que je m'étais empressé d'attacher au Service du Bois, après le congédiement de M. Yaré, aurait pu certainement y suffire. Mais si mon projet de réunir au Bois les deux parties de la Plaine de Longchamps et le Parc de Madrid datait, pour ainsi dire, de mon arrivée à THôtel de Ville, en 1853, on a vu que l'étude et l'instruction de ce projet, complètetement inattendu, très complexe, d'ailleurs, avait duré près de deux années. Ce fut seulement après la promulgation de la Loi du 13 Avril 1888, que je pus commencer les expropriations, et qu'il me fut permis de faire commencer les travaux après le règlement et le paiement de toutes les indemnités dues aux propriétaires dépossédés, c'est-à-dire dans les derniers mois de 1888. Alors M. Alphand était investi, depuis quelque temps déjà, du mandat exceptionnel, confié temporairement à M. Baudard qui, du reste, n'avait pas, au même degré, les aptitudes spéciales nécessaires.
M. Alphand sut exécuter dans un délai d'environ dix-huit mois, les opérations énumérées plus haut, parallèlement à la Transformation de l'ancien Bois, suivant le programme modifié de l'Empereur, de telle façon que tout fut prêt lors de l'inauguration solennelle du Champ de courses de Longchamps (Mai 1887), un des plus beaux jours de mon Administration.
En effet, les assistants, frappés de la grandeur et des difficultés de Tœuvre si rapidement accomplie, étaient unanimes pour reconnaître ce qu'avait gagné le Bois à Tannexion considérable dont j'avais hardiment pris l'initiative et la responsabilité. Personne alors n'en contestait ni la pensée ni la réalisation.
Le reste de l'année 4857 fut employé par nous à mettre en état de servir de champ d'entraînement pour les chevaux, la portion de la Plaine deLongchamps, qui reçut alors le nom du Château de Bagatelle, — création de M"* de Charolais, devenue la propriété du Marquis d'Hertford, — et l'ensemble de la Transformation du Bois agrandi fut achevé dans le courant de l'année 4888.
En cinq ans, j'avais pu conduire à fin cette entreprise, malgré l'aggravation apportée de mon fait à son programme primitif, grâce au concours actif intelligent, convaincu, de mon valeureux auxiliaire.