TRAVAUX DE TOUT ORDRE
C'est le moment de rappeler qu'en attendant l'adjonction à M. Alphand d'un autre Ingénieur, chargé de le seconder dans l'exécution des travaux techniques, je lui donnai comme collaborateur M. Davioud, second Grand Prix de Rome. M. Deschamps, conservateur du Plan de Paris, son ancien camarade à l'École des Beaux-Arts, me l'avait signalé fort justement comme doué des qualités d'imagination et de goût désirables chez le dessinateur des diverses constructions décoratives. M. Barillet-Deschamps, que nous avions connu l'un et l'autre à Bordeaux, et que j'en fis venir, lui
servit d'aide en qualité de Jardinier en Chef, dans l'établissement de pelouses, de plantations d'arbres, de massifs, de groupes de plantes vertes et de corbeilles de fleurs.
Il était sans exemple, au Ministère des Travaux Publics, et contraire aux traditions du Corps des Ponts et Chaussées, qu'un Ingénieur Ordinaire fût subordonné dans un service quelconque à la direction d'un autre, même d'une classe plus élevée que la sienne. J'eus donc beaucoup de peine, avant que M. Alphand devînt Ingénieur en Chef, à le faire considérer comme en exerçant les fonctions, et pouvant, à ce titre, avoir autorité sur un de ses camarades.
Or les avenues conservées de l'ancien Bois, successivement soumises, pour la plupart, à des tracés moins raides, furent converties soit en voies carrossables bordées par des trottoirs plantés d'arbres d'alignement, soit en allées cavalières. Les unes composèrent, avec les nouvelles avenues ouvertes en forêt ou dans la Plaine de Longchamps, un réseau de véritables routes, ayant 88 kilomètres de parcours total ; les autres, simplement sablées, mesuraient 11,880 mètres de longueur. Quant aux sentiers de piétons serpentant sous bois , l'Empereur, afin de se délasser de ses travaux de cabinet, en jalonna Lui-même plusieurs sur place. Le développement de ces petits chemins en sol naturel, toujours maintenus en bon état, ne fut pas moindre de 28,163 mètres.
Les surfaces empierrées occupaient 612,811 mètres; les voies sablées 189,400; les chemins en sol naturel, 272,800; ensemble, 1,074,411, pour une longueur totale d'environ 98 kilomètres.
D'an autre côté, le service d'eau comprenait deux réseaux de conduites. Le premier alimentait les grands lacs, d'une superficie totale d'environ 14 hectares (Lac Supérieur, 3 hectares ; Lac Inférieur, i 9 hectares, dont 8 occupés par les lies) et les ruisseaux, cascades et pièces d'eau de tout ordre recevant leur trop-plein ; le second, toujours en charge, alimentait les bouches et les appareils d'arrosage des routes, des pelouses, des arbres isolés, des massifs de plantes et de fleurs, etc.
Le nombre des bouches d'eau sous pression n'était pas moindre de 4 ,600.
La longueur totale des conduites des deux réseaux était de 66,200 mètres (16 lieues et demie).
Cette importance, facile à prévoir dès 1858, vint à bout des résistances du Ministre des Travaux Publics. Il mit enfin à ma disposition, pour seconder M. Alphand dans ces travaux techniques, M. Darcel, Ingénieur Ordinaire, de rapports très agréables, qui fit toute sa carrière dans le service des Promenades et Plantations, "à côté du Chef éminent dont il se montra le digne collaborateur.
Dès le début, toute l'eau nécessaire aux différents services du Bois provenait de la Seine, où la puisaient les pompes à feu de Chaillot. Elle pouvait seule arriver au-dessus du niveau de la cascade du Lac Supérieur; mais le produit quotidien de ces machines (30,000 mètres cubes environ) ne suffisait déjà plus aux besoins des quartiers hauts de Paris, que le canal de l'Ourcq ne pouvait desservir.
Heureusement, le réservoir de Monceaux, alimenté par l'aqueduc de Ceinture, dépassait de 7 mètres le point de chute des cascades du Grand Lac. Nous pûmes
donc y prendre en eau de TOurcq tout ce que réclamait l'alimentation de ce Lac et des conduites forcées de la partie inférieure du Bois. On réduisit à 3,800 mètres cubes par jour l'emploi de Feau très coûteuse de la Seine, réservée au Petit Lac et aux conduites d'arrosage de la partie supérieure.
Le forage du Puits Artésien de Passy, décidé dès 1854 comme essai des procédés de M. Kind, sur l'avis d'une commission spéciale, devait, d'ailleurs, nous permettre d'utiliser, pour tous les besoins du Bois, une eau limpide et pure. En tout temps, les eaux de la Seine et de l'Ourcq sont louches et limoneuses ; dans la saison chaude elles sentent mauvais, surtout les eaux de Seine. Mais, on l'a vu précédemment, c'est seulement en 1861 que ce forage fut terminé.
Les i 0,000 mètres cubes emmagasinés à la cote 58 au-dessus du niveau de la mer et refroidis dans le réservoir spécial où le débit du nouveau puits se régularisa, purent alors suffire à tout.
L'établissement des nombreuses cascades et des grottes qui décorent le Bois, ne réclamait pas seulement l'art de l'Ingénieur : Celui-ci devait régler les retenues de l'eau chargée de les approvisionner pendant la nuit, le jeu forcément limité aux heures du jour consacrées à la promenade, et le dégagement facile de cette eau, sa chute accomplie et ses effets pittoresques obtenus. Il fallait, justement pour arriver à de tels effets, le concours de l'Architecte et du Jardinier en Chef. C'est à eux qu'incombait l'amoncellement ornemental des rochers factices des cascades et des grottes, offertes à la curiosité des promeneurs ; aussi bien que la disposition des arbres, la distribution des massifs de
plantes et de fleurs et surtotit raménagement des points de vue désirables.
Les premières cascades établies sont celles du Petit et du Grand Lac. L'une tombe d'une hauteur de 4 mètres dans le premier ; les deux autres, d'une hauteur de 6 mètres, dans le second. L'une de ces dernières reçoit le trop-plein du Petit Lac.
La Grande Cascade de Longchamps, la plus importante de toutes celles du Bois, est formée d'une nappe d'eau de 10 mètres de largeur, se précipitant, du bac de 80 ares qui lui sert de réservoir, dans le vaste bassin qui la reçoit à 7 ",80 plus bas ; deux grottes sont superposées à l'intérieur du rocher.
Les autres pièces d'eau méritant d'être mentionnées sont la Mare aux Biches, les lacs d'Armenonville, de Saint-James et de Longchamps.
La Mare d'Auteuil existait d'ancienne date, en un point bas du Bois ; on en a seulement régularisé la forme et rendu constant le niveau.
La Mare aux Biches est alimentée par le ruisseau de Longchamps, qui reçoit le trop-plein du Grand Lac et se décharge dans le réservoir de la Grande Cascade. Il reprend son cours, au-dessous du bassin d'en bas et va remplir, d'une part, le lac de Longchamps et celui de Bagatelle; d'autre part, la pièce d'eau du Moulin et celle qui se trouve près du pont de Suresnes.
Deux embranchements greffés sur le cours de ce ruisseau, non loin du Grand Lac, se dirigent sur les lacs ou mares d'Armenonville et de Saint-James.
Pour retenir les eaux dans le Grand Lac et dans le réservoir de la Grande Cascade, notamment, on dut en recouvrir le fond d'un lit de béton de 10 centimètres
d'épaisseur et revêtir les berges de pierres ou d'enduits de ciment.
Le rôle de M. Barillet-Deschamps, le Jardinier en Chef, dans la Transformation du Bois agrandi, comprenait : d'une part, le dessin et le vallonnement des pelouses qui ne couvraient pas moins de 273 hectares, après l'annexion de la Plaine de Longchamps; l'emploi des graminées convenant le mieux au gazonnement du sol de chacune d'elles; la composition des massifs d*arbres et d'arbustes et des corbeilles de plantes vertes et de fleurs les bordant et les ornant; la distribution des arbres isolés destinés à leur donner du relief. Il était encore, d'autre part, chargé de la plantation des arbres d'alignement des boulevards de ceinture et des avenues; des massifs de bois effaçant les avenues supprimées, en essences à feuilles caduques ou persistantes, appropriées à la nature du terrain, et cela d'accord avec M. Pissot, conservateur du Bois, ancien fonctionnaire des Eaux et Forêts; enfin des arbres et arbustes garnissant et décorant les abords des diverses constructions et habitations édifiées ou restaurées par M. Davioud.
Le nombre des arbres de haute tige et des arbustes en touffes absorbés par les premières plantations dépasse 430,000.
Le Bois était exploité jadis à 30 ans, par coupes régulières ménageant les grands arbres bien venus. Depuis sa transformation en parc de promenade, on laissa les taillis se convertir en futaies; on se contenta d'en enlever les arbres morts et d'ébrancher ceux des survivants qui se gênaient, en ayant soin de tenir les sousbois garnis d'arbrisseaux variés.
La surface conservée en forêt occupait 407 hectares, 16 ares, 20 centiares.
La suppression de la plus grande partie des anciennes pépinières, dont on utilisa les ressources ou qu'on réunit aux massifs boisés qui les entouraient, motiva rétablissement de pépinières nouvelles. Elles furent affectées non seulement aux besoins du Bois de Boulogne, mais encore à ceux du Bois de Vincennes et aussi des Parcs, Jardins, Squares et autres promenades de l'intérieur de Paris et de toutes les voies plantées de la Ville. On en doit l'installation à M. Barillet-Deschamps, qui fut également l'organisateur du Fleuriste de la Muette et de nos serres chaudes et tempérées. J'y reviendrai dans un autre chapitre.
Les travaux d'architecture exécutés par M. Davioud ont, en général, un caractère pittoresque, témoignant de son désir d'en faire autant de sujets décoratifs, semés autour et dans l'intérieur du Bois.
Ils se composent :
1° De 24 pavillons ou chalets, de formes variées, construits pour service d'habitations de gardes,indépendamment de deux casernes affectées au même usage ;
i"" De la restauration et de la décoration de bâtiments situés dans l'ancien parc de Madrid et près du Pont de Suresnes, destinés également à des habitations de gardes et au logement de chefs-cantonniers ;
S"" Du Kiosque de l'Exèdre et du Chalet des lies ;
4* Du Chalet de la Grande Cascade, occupé, comme celui des Iles, par un café-restaurant;
S" Du Buffet d'Auteuil; des Cafés limonadiers de la Porte-Dauphine, du Petit et du Grand Lac, de la Croix Gatelan ;
6* De la décoration du Pavillon-restaurant d'Annenonville, près de la Porte Maillot et de deux chalets voisins, occupés par des cafés-limonadiers ;
7"" De l'établissement de bancs, d'embarcadères, d'abris de cavaliers, de poteaux indicateurs, de clôtures, notamment, de celles du Parc aux Daims;
8** De l'établissement des grilles d'entrée du Bois ;
9** De l'installation du Jardin zoologique d'Acclimatation ;
lO** Enfin, de la restauration du moulin et de la tour de Longchamps, de la construction du Chalet du Moulin; de la transformation et de la décoration delà Villa de Longchamps et des habitations de Madrid et de Saint- James affectées à divers fonctionnaires.