CHAPITRE VII
Le Bois de Vincennes. — Cession à la Ville. — Travaux de tout ordre. — Promenades intérieures. — Champs-Elysées. — Parcs de Monceau, des Buttes Chaumont, de Montsouris. — Squares et Places plantés. — Arbres d'alignement.
Après l'exposé qui précède, d'une œuvre des mieux appréciées de mon édilité parisienne — la transformation du Bois de Boulogne, — heureusement accomplie et relativement peu dispendieuse, j'éprouve un certain embarras, en abordant le résumé de ce que tous mes collaborateurs et moi avons fait de 1860 à 186S, au Bois de Vincennes, avec un succès moindre et au prix de dépenses bien plus onéreuses. Il s'agissait ici de créer, à l'Est de Paris, conformément aux desseins généreux de l'Empereur pour les populations laborieuses des XI*" et XIP arrondissements nouveaux et des ouvriers du Faubourg Saint- Antoine en particulier, une promenade équivalant à celle dont venaient d'être dotés, à l'Ouest, les quartiers riches, élégants, de notre Capitale.
La première opération, malgré les développements considérables dont j'avais pris l'initiative et la responsabilité s'était soldée, en effet, par une somme ne dépassant guère les données du programme primitif.
Au contraire, la seconde, excédant toutes les prévisions, a fait une brèche assez forte aux finances municipales; des esprits mal disposés en faveur d'oeuvres somptuaires, à leur avis, se sont demandés si le résultat final vaut ce qu'il a coûté : 12 millions nets; — on peut les ramener à 10, en tenant compte du Capital re* présenté par les redevances et les loyers payés annuellement à la Yille, mais ils forment toujours un total quintuple de la dépense correspondante effectuée au Bois de Boulogne.
Les raisons de cette différence choquante sont faciles à saisir : D'abord les 875 hectares environ composant la superficie officielle du Bois de Yincennes, lors de la cession qu'en fit à la Ville de Paris le Domaine de l'État, furent portés à 901 hectares 43 ares, dans le cours de l'entreprise ; de plus, ils ne constituaient pas un tout homogène à transformer en promenade suivant un plan d'ensemble. Cette surface, coupée en deux grandes parties inégales par une vaste étendue indisponible (142 hectares), comprenait le Polygone de l'artillerie et le Champ de Manœuvres de la Garnison du Château et du nouveau Forl, surface frappée de servitudes militaires, que l'on pouvait tout au plus couvrir d'une pelouse de gazon, pour en cacher l'aridité. Nous avions donc, en réalité, deux parcs à faire : le premier, sur les territoires de Charenton, Saint-Mandé, Vincennes et Saint-Maurice; le second, au delà de Vincennes, (aux Minimes), sur ceux de Fontenay, Saint-Maurice, Joinville et Saint-Maur. Ces deux parcs distincts, laborieusement tenus en communication à travers le Polygone et le Champ de Manœuvres, auraient chacun son motif principal, vers lequel devaient converger
tous les arrangements secondaires, et répétant à ses promeneurs habituels, tout ce que l'autre offrirait d'agréable aux siens.
Le premier parc, le plus rapproché de Paris, était lui-même formé de plusieurs portions d'intérêts différents — Saint-Mandé, Gharenton, Gravelle, — prenant accès par le Cours de Vincennes et l'Avenue du Bel- Air, par l'Avenue Daumesnil, et par la route impériale de Paris à Genève et par l'Avenue de Gravelle, ou par la route de Paris à Saint-Maur.
De plus, nous ne trouvions point à notre portée, comme au Bois de Boulogne, des réservoirs municipaux en plein service pour alimenter de suite les lacs et rivières à creuser. Or l'arrosage était indispensable des deux côtés, sur un sol encore plus sablonneux qu'au bois de Boulogne, encore plus absorbant si possible.
Enfin, les expropriations nécessaires pour régulariser le périmètre de chaque promenade ne portaient pas à peu près exclusivement, comme dans les plaines de Longchamps et de Bagatelle, sur des terres en culture ; elles embrassaient nombre d'établissements industriels, d'usines, à déplacer. Quant aux ventes de lots dont le produit pouvait compenser, dans une certaine mesure, le montant des indemnités payées, on comprend qu'il ne fallait pas espérer de ce côté de Paris, au voisinage des quartiers de Beuilly, du Faubourg Saint- Antoine, de Charonne et de la Roquette, réaliser des accroissements de prix comparables aux plus-values dont nous avions profité, de l'autre, sur les territoires de Boulogne et de Neuilly, près des nouveaux quartiers de Passy, d'Auteuil et des quartiers anciens les plus recherchés de la Ville.
En somme, nos acquisitions àSaint-Man(lé,puis dans l'ancienne Plaine de Bercy (Charenton) et à Gravelle, n'ont pas coûté moins de 16,122,576 fr. 49 — portés à 23,742,740 fr. 17 par les 7,620, 163 fr. 68 de travaux exécutés dans l'ensemble du Bois. D'autre part, d'après le prix des reventes déjà faites, on ne pouvait pas espérer dépasser le chiffre de 12 millions de francs, pour tous les lots provenant de ces acquisitions mêmes et des diverses portions de l'ancien Bois. Pour s'en faire une ressource, la Ville avait été autorisée à aliéner ces terrains, qui restaient encore à réaliser, pour la plupart, au terme de mon administration.
L'agrandissement de 26 hectares 43 ares seulement, dans la contenance du Bois de Yincennes transformé, a donc grevé la Ville de Paris — à l'inverse de l'annexion de la Plaine entière de Longchamps et du Parc de Madrid, d'une charge dépassant 4 millions, soit, de plus de 15 francs par mètre en moyenne. Cette somme justifie l'impression que j'ai subie au début de ce chapitre, car elle forme, avec le montant des travaux, les 12 millions, ramenés à 10, que je mettais plus haut en regard des 3 millions et demi, ramenés de même à 2 millions au plus, employés sans compensation dans la première entreprise.