‹ Mémoires du baron HaussmannChapitre 39 sur 91 · PROMENADES INTÉRIEURES · texte numérisé non relu

PROMENADES INTÉRIEURES

Malgré tous mes efforts pour rendre aisément accessibles à toutes les classes de la Population de Paris ces deux splendides Promenades extérieures si hautement appréciées par elle : le Bois de Boulogne et le Bois de Yincennes, je ne pus réussir à l'en faire profiter généralement, sinon les Dimanches et les Jours de Fêtes, à cause de la distance, du temps à dépenser pour la franchir, à l'aller et au retour, et des frais des transports qui, fussent-ils des plus économiques, finissent par être onéreux quand ils se répètent souvent.

Conçues et réalisées en vue des satisfactions qu'elles devaient procurer àl'ensemble deshabitants denotreCa-

pitale, agrandie, transformée, embellie, ces deux grandes créations devinrent, durant la semaine, parla force des choses, — le Bois de Boulogne surtout, — Tapanage à peu près exclusif des personnes fortunées ; particulièrement de celles qui, se croyant trop nobles pour rien faire, consacrent la plus large part de leur oisiveté voulue à l'exhibition quotidienne de leur luxe de chevaux, d'équipages, et des élégances de toilettes des Dames de leurs familles. Elles furent encombrées de parvenus, étrangers pour le plus grand nombre, et d'origines parfois trop ignorées, qui cherchent à relever leur richesse, bien ou mal acquise, par une imitation trop servile de ces modèles; exemple moins profitable que celui des représentants de notre vieille Aristocratie française demeurés dignes, par leur attitude, du respect et de la sympathie de tous, même de ceux qui ne partagent ni leurs convictions, ni leurs espérances. Enfin elles furent le rendez-vous d'autres personnes, dont l'ostentation a des sources beaucoup trop connues, au contraire des parvenus dont je viens de parler.

Mais c'est plaisir de voir, chaque jour de repos, les masses populaires envahir les deux bois, s'y répandre de toutes parts, et s'y divertir avec le sentiment qu'elles sont bien là chez elles.

C'est un vrai bonheur pour celui qui garde le fidèle souvenir de l'Auguste Auteur de ces œuvres immenses, dont l'utilité dépasse encore la grandeur, c'est une fierté légitime d'avoir su Le comprendre et Le seconder naguère, au point d'obtenir sa complète approbation dans l'entier accomplissement de telles entreprises.

J'y trouve la consolation de beaucoup de déceptions imméritées, mais bien amères.

T. m. Ift

L'Empereur ne s'était pas fait d'illusion, quant à la nécessité de poursuivre, parallèlement à la Transformation des Bois de Boulogne et de Yincennes, la création, dans Paris même, de Parcs moins considérables, de Squares, d'espaces plantés répartis sur toute la surface de la Ville, où les classes ouvrières pussent employer sainement une portion des heures de repos Interrompant leur travail, et toutes les familles, riches et pauvres, trouver des emplacements salubres et sûrs pour les ébats de leurs enfants.

C'est de ce côté spécial de la Transformation de Paris que j'ai maintenant à m'occuper, afin de fournir au sujet de chacune de ces Promenades intérieures d'intéressants détails, qu'il ne m'eût pas été possible d'aborder précédemment.

CHAMPS-ÉLTSÉES

Il convient de mentionner, avant toute autre, la plus ancienne des Promenades publiques de Paris, dont, cependant, les quinconces fangeux ne méritaient guère ce nom, et justifiaient encore moins leur qualification poétique avant les travaux et embellissements exécutés sous le règne de l'Empereur Napoléon III.

Comme on l'a vu dans le Chapitre P' de ce volume, l'emplacement des Champs-Elysées tenu hors ville par l'Enceinte de Charles IX, consistait en des marais et des terrains en culture. Cette enceinte avait été construite au travers de l'espace que la Place de la Concorde occupe aujourd'hui, pour protéger, du côté de la campagne, les Palais et les Jardins des Tuileries, appartenant à la Reine-Mère Catherine de Médicis.

Ib restèrent dans cet état durant les règnes de François II, Henri III et Henri IV.

Sons Louis XIII, une autre Reine-Mère et Régente, Marie de Médicis, fit tracer, en 1616, le long du quai de la Conférence, pour sa promenade personnelle, les allées plantées, alors fermées de grilles, qu'on nomme encore le Cours-la-Reine.

En 1670, lorsque Le Nôtre eut dessiné le Jardin des Tuileries à peu près tel que nous le voyons, Louis XIV fit établir à la suite, sur les terrains laissés libres par la disparition de Tenceinte de Charles IX, et au delà, des pelouses allant jusqu'à l'origine du « Grand- Cours » , avenue plantée ouverte dans Taxe du Palais et bordée de quinconces, qui finissait au rond-point actuel.

Le plan dit « de Turgot » (qui date de 173S) permet de constater l'analogie de cette ordonnance avec celle que le Duc d'Antin, Ministre de la Maison du Roi Louis XV, fit établir, en 1764, par les soins du Marquis de Marigny, Directeur des Bâtiments du Roi. Ce plan montre, d'ailleurs, qu'à sa date aucune construction n'existait au delà des Champs-Elysées. Tous les terrains où s'élève de nos jours le quartier François I" étaient encore en culture.

Le célèbre architecte Gabriel, le constructeur des Hôtels du Garde-Meuble et du Ministère de la Marine, des deux côtés de la rue Royale, édifiée, selon ses plans, sur l'avenue plantée qui reliait les pelouses de Le Nôtre à la ceinture des anciens boulevards, venait de dessiner la Place de la Concorde, ainsi qu'elle existait en 1836, sous le règne du Roi Louis-Philippe, quand M. Flittorf en obstrua malencontreusement le

centre, en y plantant l'Obélisque de Louqsor, flanqué de deux fontaines monumentales.

Gabriel avait laissé libre à la circulation et à la vue ce milieu de place ; mais il avait décoré les angles d'une manière charmante, au moyen de quatre parterres bas dont il ne reste que les huit statues de grandes villes érigées sur leurs balustrades.

Obligé d'opter, dans l'intérêt de la circulation, entre ces parterres et le plateau central, supportant l'Obélisque de Sésostris et ses fontaines, l'Empereur préféra, contrairement à mon avis, le maintien de cet obstacle encombrant et m'ordonna de combler les petits jardins de Gabriel. J'aurai sujet de revenir ailleurs sur cette mesure que je regretterai toujours.

En 1764, les terrasses actuelles des Tuileries, bordées alors de fossés, délimitèrent la Place du côté du Palais. En face, le Grand- Cours, appelé déjà l'Avenue des Champs-Elysées, fut amené jusqu'à la Place même. Son entrée fut accusée par les deux groupes dits « Les Chevaux de Marly », dus au ciseau de Coustou.

On compléta la plantation des quinconces et, au delà du Rond-Point, l'avenue fut continuée par une pente adoucie, jusqu'à la Butte de l'Étoile abaissée, où l'Empereur Napoléon P' devait consacrer à la gloire de la Grande- Armée, son immense Arc de Triomphe.

La reconnaissance publique a conservé les noms de Gabriel, de Marigny, d'Antin, aux avenues secondaires qu'ils avaient désignées primitivement.

Toutefois, les Champs-Elysées, comme le Jardin des Tuileries, faisaient partie du Domaine de la Couronne,

et la Population Parisienne en jouissait uniquement par tolérance.

Une loi du il Novembre 179S les réunit au Domaine de l'État.

La propriété en fut cédée à la Ville de Paris en 1828, par une Loi du 20 Août ; mais cet acte ne comprenait pas l'ancien « Promenoir de Chaillot » sis du côté gauche de la grande Avenue, entre le Rond-Point et la Place de l'Etoile. Les diverses parties de ce Promenoir furent abandonnées à la Ville par deux autres Lois rendues les 8 Juillet 1852 et 22 Juin 1854, à diverses conditions fidèlement accomplies sous mon édilité, avec autorisation d'en vendre les parcelles inutiles pour les travaux projetés autour du Rond-Point et de la Place de l'Étoile, grevées de servitudes mentionnées déjà dans plusieurs parties de ces Souvenirs.

L'État se fit rétrocéder, à titre de concession temporaire, en acquittant une redevance annuelle de 1,200 francs, le Grand Carré de Marigny, pour y construire le Palais de l'Industrie, en vue de l'Exposition Universelle de 1855, décidée en 1852.

Ce Grand Carré, bien connu des élèves des collèges de Paris que les maîtres d'études (les pions) prenaient souvent pour but des promenades du Dimanche et du Jeudi, ne servaient pas seulement à nos ébats. Les amateurs du Jeu de Paume et du Jeu de Boules, y satisfaisaient leur passion favorite. Pour ma part, j'y jouai nombre de fois à la balle, quand j'étais dans les « Petits » au Collège Henri IV, et je m'y promenai non moins souvent bras dessus, bras dessous, avec mes camarades, en causant de sujets littéraires ou philo-

sophiquesy lorsque notre dignité de « Grands » ne nous permit plus que le rôle de Péripatéticiens.

Je ne livrai pas, sans quelque émotion, ce carré classique à la pioche des terrassiers ouvrant les tranchées des fondations du nouvel édifice.

En regard du Cirque d'Été, construit sur un terrain concédé par la Ville au droit de l'Avenue Mati* gnon, nous fîmes élever, en 18S8, le bâtiment symétrique du Panorama, de l'autre côté de la Grande Avenue, au droit de l'Avenue d'Antin.

Déjà de nombreuses concessions d'emplacements affectés à des Cafés-Restaurants, à des Cafés-Concerts et à de petits spectacles, avaient fait des brèches plus ou moins considérables dans les vieux quinconces, afin d'égayer leur monotonie de motifs d'architecture variés.

Les diverses constructions élevées par les concessionnaires de la Ville devaient lui revenir, lorsque leur jouissance prendrait fin.

Durant la guerre d'Italie, je pris sur moi d'autoriser l'enlèvement des arbres qui dépérissaient, restes de ces quinconces humides. Je fis couvrir les espaces fort étendus ainsi devenus libres, et préalablement assainis, de pelouses vallonnées, de massifs d'arbres et d'arbustes de choix, de corbeilles de plantes vertes et de fleurs, et j'y répartis des fontaines rafraîchissant l'air de leurs nappes étagées d'eau jaillissante.

Ce fut une surprise pour le Souverain victorieux, de trouver ce changement de décor inattendu complètement achevé lors de son retour.

Aujourd'hui, les parterres substitués aux maussades quinconces d'autrefois et les joyeux établissements

qu'ils èBcadrent, ont fait des Champs-Elysées une promenade sans pareille et par la diversité de ses aspects, et par l'affluence des visiteurs qu'elle attire en toute saison.

Il va sans dire que les plantations des avenues et de leurs contre-allées ont été renouvelées et entretenues avec le plus grand soin. J'y fis remplacer les anciens ormes défaillants par le marronnier, dont le beau feuillage hàtif et les belles grappes de fleurs printaniëres font le plus magnifique de nos arbres de luxe, — un arbre royal — se prêtant d'ailleurs à tous les usages, et de facile reprise, moyennant quelques arrosages au début.

Les arbres ou arbustes variés garnissant les massifs ou décorant les pelouses, provenaient de l'acquisition faite en Belgique, par le Service des Promenades et Plantations, de l'ensemble des collections d'un riche amateur décédé.

La contenance totale des parterres, remplaçant les quinconces, portée, pour 18 hectares 1/2 en chiffre rond, dans la récapitulation des Grands Travaux de Paris, à la fin démon Second Volume, est exactement de 18 hectares 94 ares 92 centiares. La dépense que nous y avons faite monte à 1,253, 033 fr. 68, non compris le coût de la construction du Panorama (238, 362 fr. 20).

Elle sera plusieurs fois compensée par la valeur des édifices que les différents concessionnaires de la Ville doivent lui délaisser finalement.

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