CHAPITRE VIII
Les Aqueducs de Rome. — Les eaux de Paris. — Améliorations urgentes.
« Fournir en abondance de Teau salubre aux di- « verses parties d'une grande ville et ly distribuer « avec régularité, jusque sur les points culminants, « est un tel bienfait, que les travaux accomplis dans « ce dessein comptent parmi les actes considérables « des souverains les plus glorieux, et tiennent une « place durable dans la mémoire des hommes. »
J'emprunte ce paragraphe au début de mon second Mémoire au Conseil Municipal sur les Eaux de Paris, en date du 16 Juillet 1858, parce que je ne saurais mieux faire comprendre la persévérance infatigable avec laquelle j'ai poursuivi, durant toute ma carrière administrative, l'étude de la question des eaux publiques. J'ai la conviction d'avoir encore plus fait pour justifier la confiance de TEmpereur et bien mériter de la Population, par la dérivation sur Paris et la distribution de l'eau des sources de la Dhuis et de la Vanne, comme aussi, par la mise en ser\âce d'un vaste réseau d'égouts qui draine cette ville de tous côtés. C est dans mon œuvre une part aussi utile que les grands perce-
ments qui sillonnent la surface de la ville, y facilitent la circulation dans tous les sens, et font pénétrer, dans ses habitations, Tair et la lumière, ces deux éléments essentiels de la santé publique, insuffisants lorsque Teau manque ou qu'elle est mauvaise.
J'insiste avec prédilection sur cette œuvre considérable, dont mes successeurs ont laissé l'accomplissement juste au point où je l'avais conduite à la fin de 4869, par la raison qu'elle est bien mienne. Je ne l'ai pas trouvée au programme de la Transformation de Paris, dressé par l'Empereur, et personne au monde ne me l'a suggérée. C'est le fruit de mes observations, de mes recherches assidues comme jeune fonctionnaire, et des méditations de mon âge mûr. C'est ma propre conception.
Les avantages inappréciables que les Parisiens retirent depuis bien des années, de ce que j'en avais déjà pu faire avant de quitter l'Hôtel de Ville, sont dus à l'initiative dont je n'ai pas craint de prendre la responsabilité personnelle; à la persévérance qui m'a permis de surmonter les nombreux obstacles des préjugés, de la routine et des mauvais vouloirs ; au choix que j'ai fait, sans hésitation, de l'Ingénieur le plus capable, entre tous, de me prêter un concours efficace : Il s'agissait, tout à la fois, d'opérer la reconnaissance des sources du bassin de la Seine, les meilleures en somme, à dériver sur Paris; de leurs débits respectifs ; de l'ordre dans lequel nous devions les capter ; il fallait encore préciser les moyens les plus sûrs de procurer l'évacuation souterraine, constante, non seulement des eaux pluviales et ménagères de Paris^ mais encore de tons les résidus rejetés par son immense population. Il fal-
lait, en outre, que mon auxiliaire fût Thomme pratique le plus apte à la rédaction, à la discussion et à Texécution des projets qui résoudraient le mieux toutes les données du problème que je poserais à son habileté.
Certes, je n'entends pas atténuer les droits acquis par M.Belgrand à la reconnaissance publique. Je ne me ferai jamais faute de déclarer, au contraire, que nul, à sa place, ne m'aurait apporté l'appui d'une science plus profonde et de meilleur aloi ; d'une conviction plus sincère; d'un dévouement plus complet, plus absolu. J'admettrai même que la manière dont il a rempli sa tâche, lui crée peut-être un mérite supérieur à celui du Préfet dont il devint le second, le bras droit, pour une entreprise aussi contestée qu'importante ; pour la direction d'un des plus grands services de l'édilité parisienne. Mais on est tellement enclin, chez nous, à porter exclusivement toute grande œuvre au crédit de celui qu'on a vu l'accomplir matériellement, qu'il me faut bien revendiquer « mes droits d'auteur » dans le prix, je veux dire dans la valeur de premier ordre qu'on est maintenant d'accord pour l'attribuer au nouveau régime des Eaux de Paris.
Ne suis-je pas obligé sans cesse de rappeler la vérité, au sujet des voies magistrales que j'ai fait ouvrir à travers cette Cité désormais sans rivale dans l'Univers et des autres grands travaux qui l'ont si prodigieusement embellie et dont on me décerne l'honneur, parce que j'ai su, malgré toutes les oppositions, en dépit de toutes les jalousies, — que dis-je? — de tant de trahisons intimes, en mener à fin la très majeure partie : Mon devoir est cependant de rappeler que la pensée première
de cette entreprise sans exemple revient à l'Empereur Napoléon III, qui m'a fait venir de Bordeaux à Paris, précisément pour se servir de moi comme d'un agent sûr, éprouvé; comme d'un instrument d'exécution convaincu, dévoué sans réserve, pour la réalisation de ses grands desseins. De même, à mon tour, j'ai mandé successivement plus tard, de leurs provinces respectives, pour me suppléer chacun dans sa sphère, M. Alphand, M^ Belgrand, et bien d'autres moins connus qu'eux ! Toujours est-il que je me trouvais prêt alors, comme à point nommé, pour instruire utilement et résoudre en complète connaissance de cause, la grave question des Eaux de Paris, grâce à mon instinctive et constante préoccupation, dans le passé, des moyens d'alimenter la Ville en eaux abondantes et salubres et de la débarrasser des eaux salies par les usages publics et domestiques.