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LES AQUEDUCS DE ROME

Il ne faut pas avoir porté longuement son attention sur les lois qui président à la formation graduelle des agglomérations humaines, pour constater que leur établissement sur un point quelconque du pays qu'elles adoptent, est toujours déterminé par l'existence d'une source ou d'un cours d'eau pouvant subvenir à leurs besoins. Dans le désert même, c'est un puits qu'on a pu forer avec succès qui devient le centre de toute oasis.

« La plupart des grandes villes, » — ai-je écrit dans le mémoire cité plus haut, — « sont nées sur le bord « d'un fleuve. Les premiers habitants puisaient dans « le courant même l'eau qui leur était nécessaire. Ceux

« qui, venus plus tard, durent construire leurs maice sons loin des rives, ont, à défaut de sources locales, « ouvert, par des puits, les nappes souterraines qui s'é- « panchent presque toujours, dans le fond des vallées, « à peu de distance du sol. Mais bientôt, la ville gran- « dissant encore, les derniers arrivants n'ont pu bâtir « qu'à la circonférence, sur des points de plus en plus « élevés, où la couche aquifère ne se rencontrait qu'à « des profondeurs croissantes. D'ailleurs, i'agglomé- « ration même des habitations corrompait les puits et « souillait le fleuve, tandis que les progrès de la civic( lisation multipliaient les usages de l'eau. On a cherce ché alors, pour les détourner vers la cité puissante, « les sources des environs, et, de proche en proche, les « eaux lointaines. Telle est l'histoire des villes les plus « anciennes et les plus célèbres. »

Sans parler des Aqueducs de l'Egypte, de la Palestine, de la Grèce, dont le souvenir est conservé par les historiens et dont les vestiges subsistent encore, il m'est impossible d'omettre ici les grands travaux de ce genre accomplis par le génie des Romains. L'Europe, une partie de l'x^sie et de l'Afrique sont parsemées de leurs aqueducs. Les uns sont encore debout et n'ont cessé jusqu'à nos jours, à travers les âge^ et les révolutions, de verser, en des points constamment habités, le bienfait gratuit de leurs eaux; les autres embellissent diverses contrées de leurs ruines grandioses, et témoignent, par leurs majestueuses proportions et leurs restes impérissables, de la grandeur du peuple qui les a construits.

Si le degré de perfection atteint par une nation civi-

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Usée, dans ses habitudes et ses mœurs, devait se mesurer d'après la masse d'eau qu'elle a consacrée à ses besoins, d'après le savoir et la puissance qu'elle a déployés pour se les procurer et l'usage varié qu'elle en a su faire, il faudrait incontestablement placer les Romains au-dessus, non seulement des autres peuples de Tantiquitéy mais encore de tous les peuples modernes. A ces différents points de vue, l'ancienne Rome peut exciter, pour longtemps, l'émulation des capitules qui sont aujourd'hui les plu? orgueilleuses du nombre et du bien-être de leurs habitants, de l'ordre qui règne dans leur enceinte, du raffinement de leurs mœurs et de la splendeur de leurs monuments.

Néanmoins, depuis la fondation de Rome, qu'on fait remonter, selon Gaton, à 753 années avant l'ère chrétienne, jusqu'en l'année 442 du même calendrier, durant les fonctions des censeurs Appius Claudius et Plautius, ses habitants durent se contenter de l'eau du Tibre, du produit très insuffisant de leurs puits et de quelques fontaines, telles que celles de Juturne, sur le Forum; de Servilius, à l'entrée du Vicus Jugarius, et de Mercure, près de la Porte Capène. Or, l'eau du Tibre, naturellement blanchâtre, un peu verte, devient rousse dès qu'il pleut. Elle est, d'ailleurs, plus que tiède en été.

On lit dans Rome au siècle (T Auguste ^ par Dezobry, comme suite à ces indications :

« L'an 443, les censeurs Appius Claudius et Plautius « conçurent le projet de conduire à Rome une source « qui en est éloignée de plus de 11 milles et devait suffi fire abondamment aux besoins ainsi qu'à la salubrité « de la Ville, où l'on appelait infâme l'air qu'on y res- (( pirait, tant il était vicié par la chaleur. »

De ce projet est née la dérivation nommée Aqua Appia.

Mais, elle ne fut pas longtemps jugée suffisante; car, dès la fin du premier siècle de notre ère, sous les Empereurs Nerva et Trajan, huit autres aqueducs construits successivement dans cet intervalle de plusieurs siècles, contribuaient à verser dans Rome Timmense volume d'eau nécessaire pour desservir, à des niveaux différents, tous ses quartiers.

Frontin, personnage consulaire, administrateur et, de plus, écrivain distingué, qui fut Curateur des Eaux pendant les règnes de ces deux Empereurs, en donne la nomenclature suivante, dans ses commentaires sur les aqueducs de Rome : Aqua Marcia^ Virgo^ Claudia, Tepula^ Julia, Ces quatre dérivations amenaient aussi des eaux de sources lointaines, — Anio vêtus, Anio novus, — ces deux-ci avaient leurs prises dans le lit supérieur de TAnio, l'un des affluents du Tibre, — et Akietina, qui descendait du lac Alsietinus.

Une dixième dérivation, de moindre importance, w^- ^e\é% Augusta, parce qu'elle avait été créée par l'Empereur Auguste, recueillait quelques sources excellentes dont ce souverain fit conduire le produit dans la dérivation Marcia, fonctionnant déjà sous son règne, mais d'un trop faible débit pendant les années de sécheresse.

Plusieurs autres aqueducs furent construits après Trajan et désignés sous les noms à' Aqua Antonina, Sf*veriana, Septimiana, Alexandrina.

Il n'y en avait pas moins de quatorze à l'époque de Justinien. Selon l'historien Procope, ils alimentaient i352 bassins ou réservoirs, 815 bains publics et particuliers, 15 nymphées, 6 naumachies, etc., etc.

Tous ces aqueducs, construits en maçonnerie, cheminaient tantôt sous terre, tantôt en remblais, à travers les montagnes, au flanc des coteaux. Les ingénieurs romains connaissaient la théorie du siphon. Les trois aqueducs de Lyon, surtout celui qui venait du Mont Pila, non loin de Saint-Étienne, en Forez, offraient de remarquables exemples de Tapplication qu'ils en ont su faire. On en trouve une autre preuve dans l'aqueduc de Constance. Mais, à Rome, ils en ont dédaigné l'usage. Le siphon réalise, en effet, l'économie aux dépens de Taltitude finale de l'eau qu'on lui confie. Les aqueducs approvisionnant la Capitale de l'Empire, pour perdre le moins possible de leur niveau d'origine, franchissaient les vallées sur des arcades magnifiques, dont la hauteur atteignait parfois 33 mètres, et l'ouverture 8 mètres. Plusieurs, ceux des dérivations Marcia, Tepula, Julia^ par exemple, étaient superposés à leurs points de rencontre, afin que les plus élevés pussent conserver le bénéfice de leurs niveaux respectifs, tout en profitant des arcades uniques sur lesquelles ils s'étageaient.

Les aqueducs de la rive gauche du Tibre, sauf celui de la dérivation Aqua Virgo (dont le nom constate la pureté), suivaient, en s'approchant de Rome, un long coteau parallèle à la Voie Appia, sur lequel ils trouvaient de vastes réservoirs où leurs eaux se purifiaient plus ou moins complètement par le repos. UAnio vêtus et VAnio novus avaient, en outre, un semblable réservoir à leurs points de départ. Le peu d'efficacité de ces moyens d'épuration est démontré par la niesure que prit, selon Frontin, l'Empereur Trajan d'affecter aux emplois secondaires les eaux qui n'étaient pas puisées à des sources.

Cette règle faisait la base de mon programme de distribution des eaux de Paris. Avant tout, la consommation privée utiliserait les eaux de sources amenées déjà par les aqueducs de la Dhuys et de la Vanne et celles que des ouvrages de même nature, encore à l'état de projets, devaient dériver sur Paris. Toutes les autres seraient vouées au Service Public, c'est-à-dire au lavage et à Tarrosage des voies de tout ordre, au nettoiement des égouts, à l'alimentation des fontaines monumentales, des bornes-fontaines, des boucbes sous trottoirs et d'incendie, à l'approvisionnement des cascades, lacs et rivières des parcs, jardins et squares municipaux, à l'irrigation de leurs pelouses et massifs, en un mot aux usages n'exigeant pas de l'eau parfaitement limpide en tout temps et fraîche pendant la saison chaude.

Il fallait évidemment, pour réaliser cette division, bien tranchée, l'établissement d'une double canalisation, que je ne me suis pas contenté de poser en principe, mais que j'ai fait commencer résolument. Cependant, l'exécution ne me semble pas avoir progressé d'une manière efficace depuis vingt ans ; car, des avis fréquents apprennent à la Population que les eaux de rivière et les eaux de sources coulent alternativement à certaines époques, dans les mêmes conduites, et que, normalement, elles sont réparties par quartiers, plutôt que par services.

Le parcours total des divers aqueducs romains ne mesurait pas moins de 448 kilomètres, dont plus de 364 kilomètres en souterrains, 4 et demi seulement en relief, et 49 et demi sur arcades.

Le plan d'eau le plus bas dépassait de 8 mètres le

quai du Tibre ; le plus haut s'élevait de 3 mètres audessus du sommet de la plus élevée des sept collines.

On ne connaît pas d'une manière précise la longueur développée du réseau des conduites, tantôt enfouies dans le sol, tantôt portées par des arcades, qui distribuaient l'eau de colline en colline, de quartier en quartier. Elle était alors répartie entre les bassins et réservoirs au sortir desquels une foule de tuyaux la dirigeaient sur les palais, jardins et viviers du Souverain et des riches particuliers ; dans les camps des soldats , dans les bains et les thermes, dans les naumachies et les théâtres ; dans les fontaines publiques et dans les égouts qu'elle assainissait. Mais, dès les règnes de Nerva et de Trajan, — de 98 à 100 ans depuis Jésus- Christ, — la quantité d'eau qu'apportaient à Rome les dix aqueducs alors en service, n'était guère inférieure à 1,800,000 mètres cubes en 24 heures, d'après les chiffres que donne un des Commentaires de Frontin. Cette masse d'eau, que les quatre aqueducs construits sous les règnes suivants sont venus accroître notablement, est égale à celle que la Marne, le principal tributaire de la Seine, débite à son étiage moyen.

Quant au chiffre de la population de Rome, vers la même époque, aucun document émané de l'antiquité ne le fait connaître, et les évaluations des auteurs modernes, basées sur des conjectures très différentes, varient du simple au double. Dureau de là Malle, après avoir discuté la question avec soin dans son Économie politique des Romains, ne croit pas que Rome contînt alors plus de 563,000 personnes, en y comprenant les soldats casernes dans les camps et les les étrangers. Leiarouilly élève son appréciation à

820,000 âmes dans son livre sur les Édifices de Rome^ et Gibbon, auteur de la Décadence de t Empire romain, dont MoREAU DE JoNNÈs adopte les calculs hypothétiques, dans la Statistique des Peuples anciens^ porte la sienne à 1,300,000.

En rapprochant de chacune de ces suppositions les indications de Frontin, on trouve que les anciens aqueducs romains approvisionnaient la Ville Impériale d'un volume d'eau produisant 1,240 litres par tête d'habitant, si Ton adopte le plus considérable de ces nombres; 1,818 litres suivant le calcul moyen; et 2,618 litres, si Ton tient à la supputation la plus restreinte.

Dans tous les cas, nous sommes loin de jouir d'une telle abondance, j'allais dire d'une telle profusion; nous ne saurions jamais l'égaler, et nous n'avons même pas sujet d'y prétendre ; car elle excéderait de beaucoup nos besoins.

Cependant, je dois l'avouer, en face de ces résultats formidables, et surtout du spectacle des vénérables monuments que nos devanciers (en tant de choses) avaient consacrés au service de leurs eaux, et que j'ai décrits, ou tout au moins énumérées plus haut, avec plus de bonne foi que d'habileté, les travaux dont je suis fier d'avoir pris l'initiative, me semblent bien modestes, et je reste confondu, malgré moi, par la grandeur incomparable de Ceux que je n'ai pas même essayé d'imiter.

Les Sociétés modernes sont, à bon droit, plus ménagères que les anciennes, de l'emploi des forces de l'homme et du produit des impôts établis et des taxes perçues en vue des œuvres même les plus utiles. Nous

n'avons pas, Dieu merci, la ressource du travail servile, et les bras de nos soldats sont réservés, à tort ou à raison, pour des cas spéciaux, tout à fait exceptionnels. Nous ne partageons point, d'ailleurs, les idées des hommes d'État de la Rome antique, sur les caractères de la vraie grandeur. Chez nous, dans l'appréciation d'une entreprise publique, l'utilité prime la magnifia cence. Le bien-être des masses populaires passe avant la satisfaction des yeux difficiles et des goûts raffinés. La simplicité des formes n'est pas absolument exclusive, au surplus, des inspirations de l'Art : dans la construction de nos aqueducs, observateurs scrupuleux des lois de l'économie, nous ne nous sommes pas fait faute de recourir aux siphons ; leurs arcades, parcimonieusement affectées aux rares vallées que nous ne pouvions franchir autrement, tout en n'ofl'rant l'aspect d'aucun luxe architectural, me paraissent être néanmoins, en fin de compte, d'heureux types de ce genre d'ouvrages. Dans tous les cas, pour faire mieux, nous nous serions exposés à l'impuissance, tant étaient vifs, ardents, les mauvais vouloirs que nous avions à vaincre.

La structure massive de l'architecture monumentale des aqueducs romains a fait peser sur les générations contemporaines des charges infiniment plus lourdes que celles qu'ont imposées les nôtres aux contribuables de notre temps. Elle a donné, par suite, à ces colossales et splendides constructions, une durée qui, jusqu'à nos jours, a prolongé le bienfait de plusieurs d'elles, en dépit de négligences séculaires et à travers les nombreuses révolutions que Rome a dû subir. C'est ce que prévoyait Cassiodore, au temps de

Théodoric, quatre siècles après le règne de Trajan et r administration de Frontin, lorsque, dans le langage déclamatoire en faveur sous le Bas-Empire, ce préfet du prétoire, pour stimuler autant que possible le zèle des surveillants des eaux, s'exprimait ainsi à propos des magnifiques ouvrages que, jadis, Pline avait déclarés les plus merveilleux de l'Univers :

(c A comparer entre eux les édifices de Rome, on « hésiterait à donner la préférence : il faut pourtant « distinguer ceux dont l'utilité fait le prix, de ceux que « leur seule beauté recommande. Le Forum de Trajan « est un prodige, même pour les yeux accoutumés à le « voir chaque jour. Le Capitole porte les chefs-d'œuvre « du génie de l'homme. Mais ce n'est point là qu'est la « source de la santé, du bien-être, de la vie ! Les aque- « ducs sont remarquables par leur admirable structure (( et par la salubrité de leurs eaux. Les fleuves quicou- « lent sur ces montagnes artificielles, semblent em- (( prunter un lit creusé naturellement dans les plus « durs rochers, puisqu'il résiste, depuis tant de siècles, « à l'impétuosité du courant. Les flancs des monts s'é- « croulent, le litdes torrents s'eff*ace ; mais ces ouvrages « des anciens ne périront pas. »

De nos jours encore, après tantde vicissitudes, Rome use de quelques-uns de ses vieux aqueducs, restaurés, exhaussés ou complétés par les soins des Papes. L'antique Aqua Virgo subsiste sous son nom. \JAqua Felice, due à Sixte-Quint, chemine sur les arcades de V Agita Claudia et de VAgua Marcia. UAguaPaola, dérivée du lac Bracciano, par Tordre de Paul V, emprunte une partie de l'ancien aqueduc alimenté par le lac Alsietinus.

Ces trois dérivations fournissent ensemble journellement un volume d'eau qu'on évalue à plus de 1,000 mètres cubes par tète d'habitant. Elles alimentent 11 châteaux d'eau, 50 fontaines monumentales, parmi lesquelles figurent, au premier rang, la belle nappe de Trevi, et les splendides gerbes Sixtine et Pauline. En outre, dans les cours, à l'entrée des vestibules, dans les jardins de toutes les maisons do quelque importance, un véritable ruisseau d'eau fraîche jaillit d'une bouche de bronze dans un sarcophage antique, qui sert de bassin, ou s'ouvre passage par l'orifice moins artistique d'un simple tuyau, qui n'est jamais fermé.

Ailleurs, des puits tirent de conduites oubliées d'autres anciens aqueducs, une eau limpide dont la surabondance finit par se perdre dans les couches souterraines allant au Tibre.

Je relève presque textuellement ces indications, comme la plupart de celles qui précèdent, dans le Mémoire de 1 858. Je les devais à l'obligeance de M. Oudry , l'un de nos Ingénieurs des Ponts et Chaussées qui furent chargés de la construction des chemins de fer romains. Ils ne me semblent pas moins nécessaires, qu'alors, à l'intelligence de la question qui m'occupe. Ils prouvent, dans tous les cas, avec évidence, que ni la Capitale de la France, ni celle de l'Angleterre ne peuvent comparer à beaucoup près leurs richesses en eaux publiques, à celles qu'avaient réunies les anciens Ro^ mains, ni même à celles qu'ont recueillies, comme des débris d'héritage, leurs heureux successeurs.

Sous le règne de nos Rois , si lapprovisionnement d'eau réclamé par les besoins de la Population de Paris ne manqua pas d'être Tobjet de généreuses préoccupations, il resta desservi, jusqu'à la fin, de la façon la plus médiocre.

Au temps des magnificences, des prodigalités inouïes de Louis XIV qui dota Versailles, ou^ pour mieux dire, les palais, jardins et parcs prestigieux qu'il y créa, des aqueducs de Bue et de Marly, la capitale du Grand Roi fut presque aussi négligée, sous ce rapport, qu'à toute autre époque.

Encore aujourd'hui, malgré les sollicitudes efficaces du premier et du second Empire, malgré tous mes efforts et des travaux considérables, cette immense Cité, qui a la prétention d'être « la tête de la civilisation mo- « derne ; le siège principal des sciences et des arts ; le « chef-d'œuvre des Architectes et des Ingénieurs ; le « modèle de la bonne administration populaire ; la véric< table Rome du siècle présent », comme je ^l'écrivais alors, en est aux expédients pour fournir à toutes les branches du service de ses Eaux les quantités rigoureufiement nécessaires.

« Les fontaines monumentales ne coulent que pen- « dant le jour, et laissent voir trop souvent leurs vas- « ques et leurs statues desséchées ; ses bornes-fontaines « sont rationnées ; quand elles s'ouvrent, les conduites « des maisons particulières tarissent. D'ailleurs, la rive « gauche ne peut approvisionner ses réservoirs que la

« nuit, quand la rive droite a cessé de puiser aux sources « communes. »

Cette phfase^ qui date de 3S ans, est encore vraie trop souvent !

Un des rares ouvrages qui, sous l'ancien régime, alimentaient Paris d'une quantité d'eau bien insuffisante, l'aqueduc d'Arcueil, remonte à ladomination romaine. Il amenait les eaux de sources des coteaux de Gachan et d'Arcueil au Palais des Thermes, sous l'Empereur Julien, auquel l'opinion la plus générale en attribue la construction. Il fut complètement restauré par les ordres de Henri IV, et son débit fut alors accru des sources de Rungis et de Lhay.

Le monastère de Saint-Laurent et l'abbaye de Saint- Martin-des -Champs, fondés sur la rive droite de la Seine, aux vi* et xi* siècles, firent dériver à des époqifes difficiles à préciser, d'une part, les eaux des Prés-Saint- Gervais, venant des hauteurs de Romainville et de Ménilmontant ; d'autre part, celles des coteaux de Belleville. Les religieux de ces riches abbayes étaient propriétaires et seigneurs des territoires sur lesquels sourdaient les eaux recueillies. Ils établirent, auprès de leurs couvents respectifs, pour l'usage des habitants de Paris, leurs voisins, des fontaines dont quelques-unes se sont conservées jusqu'à nous : telles sont la fontaine Saint- Lazare, et la fontaine Maubuée, dont le nom signifiant mauvaise lessive^ prouve que, dès l'origine, on avait reconnu la mauvaise qualité des eaux des Sources du Nobd pour les usages domestiques. (C'est ainsi que nous appelons ce petit groupe de sources dérivées.)

En 1487, le Prévôt des Marchands et les Échevins firent reconstruire l'aqueduc de Belleville, tel qu'il

existe, avec ses regards, qui sont de véritables monuments.

Philippe- Auguste, en établissant les Halles, prit soin d'amener les eaux des Prés-Saint-Gervais jusqu'à la Fontaine des Innocents, adossée, d'abord, à l'Église de ce nom, qui formait l'angle des rues aux Fers et Saint- Denis. — Cette fontaine fut réédifiée au milieu du Marché des Halles, en 1786, transférée sous mon administration, conmie je l'ai dit ailleurs, lors de l'élévation des pa\^llons actuels des Halles Centrales, dans le Square dit des Innocents, et pourv^ue d'eau meilleure.

Henri IV construisit, en même temps que le Pont- Neuf, La Samaritaine, machine hydraulique mue par le courant du fleuve, dont elle puisait l'eau par le moyen de pompes alimentant un grand nombre de fontaines.

La pompe Notre-Dame, qui en desservait un autre groupe, était une création municipale.

L'approvisionnement de Paris en eaux publiques, opéré, tantôt exclusivement aux dépens du Trésor royal, tantôt, par les soins et aux frais de l'administration de la Cité, se divisait en Eatix du Roi et en Eaux de la Ville. Mais, l'ensemble du Service était soumis à des règlements généraux dont plusieurs sont encore en vigueur, notamment la célèbre ordonnance de Charles YI, en date du 9 Octobre 1392, qui déclara les unes et les autres imprescriptibles, inaliénables, et prononça ia nullité des concessions, gratuites ou non, faites précédemment, soit à des établissements religieux, soit à des particuliers, par quelque autorité que ce fût, et même « par lettres royales ».

Le principe posé dans ce document remarquable se trouve consacré par plusieurs autres actes souverains émanés de Henri II, Henri lY, Louis XIII et Louis XIV.

Le volume total des eaux de Paris, tant royales que municipales, montait à 200 pouces fontainiers, soit à moins de 4,000 mètres cubes (3,839 exactement) par jour, en 1777, quand une compagnie à la tête de laquelle étaient les frères Perier, les plus puissants banquiers du temps, obtint, pour quinze années, le privilège de placer, sous les voies publiques, des conduites destinées à la distribution d*eaux nouvelles, à des prix fixés par le tarif accompagnant Tacte de concession. Cette compagnie créa,tout d'abord, les pompes à feu de Chaillot, et, plus tard, celles du Gros-Caillou.

Les actions, émises à 1,200 livres, furent portées par l'agiotage à 8,000 ; mais, en somme, l'affaire ne fut pas heureuse. Il s'en fallut de beaucoup.

La nouvelle quantité d'eau que la Compagnie put débiter à domicile ou par ses fontaines marchandes, ne dépassa pas 250 pouces fontainiers (moins de 5,000 mètres cubes) par jour, et le produit de la meilleure année ne s'éleva qu'à 112,161 livres, pour une dépense de 10 millions.

Néanmoins, les ressources de la Ville, en eau, furent plus que doublées par cette entreprise, dont l'État s'empara lors de la ruine de la Compagnie, après une liquidation laborieuse qui ne fut terminée qu'en 1828.

Jaloux de pourvoir enfin Paris d'un volume d'eau qui pût satisfaire largement à tous les besoins, le Premier Consul décida, le 20 Floréal an X, la dérivation

de rOurcq, dont il fit un canal de navigation en même temps qu'un Aqueduc d'alimentation des fontaines publiques et des concessions privées de sa Capitale.

Un Décret du 6 Prairial an XI, complété par un autre du 4 Septembre 4807, ordonna la réunion de toutes les eaux anciennes et nouvelles, en une seule administration ayant un caractère municipal, régie, aux frais de la Ville, par le Préfet de la Seine, sous la surveillance du Directeur Général des Ponts et Chaussées et l'autorité du Ministre de l'Intérieur. C'est depuis lors que la Ville de Paris est en possession de l'ensemble du Service.

La vaste opération de la dérivation de TOurcq fut exécutée, en entier, au compte de la Ville, et, d'année en année, elle est venue accroître, au fur et à mesure de l'avancement des travaux, les ressources du service d'eau de la Ville.

Dans le traité passé par la Ville de Paris avec MM. Hainguerlot et C''', en 1818, pour l'exploitation de la navigation du canal de l'Ourcq, et des usines établies auprès de chaque écluse, afin d'utiliser la chute de l'eau que le service des bateaux n'épuisait pas, la Ville se réserva la jouissance de 4,000 pouces fontainiers qu elle pourrait prendre à sa convenance, dans toutes les saisons de l'année.

En 1841, la mauvaise qualité des eaux de certains affluents de l'Ourcq en ayant motivé l'abandon, une convention additionnelle fut faite par la Ville avec la Compagnie concessionnaire, en vue de la réunion au canal des eaux de la petite rivière du Clignon. La Ville prit à sa charge la dépense de cette dérivation accessoire et se réserva la totalité des eaux pouvant en pro-

venir, qui s'éleva finalement à 1 ,200 pouces, et porta son droit de prélèvement sur l'ensemble des eaux du canal à 5,200 pouces, soit à 100,000 mètres cubes environ par 24 heures.

Le surplus du débit de la dérivation, dépassant 3,000 pouces et pouvant être évalué à 60,000 mètres cubes, devait rester à la disposition de la Compagnie, mais à la charge d'alimenter le canal Saint-Denis jusqu'à la construction du canal Saint-Martin. Moitié de ce surplus devait être remise et fut remise, en effet, le moment venu, à la Ville, pour le service de cette nouvelle voie navigable.

Mon administration se vit obligée néanmoins, pour avoir toute liberté de répartition des eaux de l'Ourcq entre les différents services qu'elles avaient à pourvoir, d'opérer le rachat de la concession faite à la Compagnie Hainguerlot. J'ai dit ailleurs à quelles conditions il fut réalisé.

En 1837, on commença le forage d'un puits artésien dans l'abattoir de Grenelle. Terminé seulement en 1841 , il donna plus de 800 mètres cubes par jour d'eau très pure et très limpide, à la température de 26 degrés centigrades.

En 1848, une petite pompe à feu élevant à peu près le même volume d'eau fut établie sur la rive gauche de la Seine, en amont du pont d'Austerlitz, pour alimenter les gares des Chemins de fer d'Orléans et de Lyon, l'Abattoir Yillejuif et La Salpétrière, dont la population de 7 000 pensionnaires est supérieure à celle de bien des petites villes.

Enfin, en 1 851 , le mauvais état des anciennes pompes

du Pont Notre-Dame et du Gros-Caillou décida FAdministration Municipale à les abandonner et à faire construire à Ghaillot d'énormes engins pouvant élever de 38 à 30,000 mètres cubes d'eau de Seine par jour dans les réservoirs du Quartier des Bassins. Cette quantité fut portée à 40,000 mètres cubes, dès le début de mon Administration, par l'addition de nouvelles chaudières à cette considérable usine hydraulique.

En résumé, lors de ma nomination à la Préfecture de la Seine, les ressources du service d'eau de Paris n'excédaient pas 134,000 mètres cubes par 24 heures, savoir :

Eau d*Oorcq 100,000»«

« j o • ( Pompes de ChaiJIot. . 30,000 ) ^^ «^^

Eau de Seine. . . ^ 'a>a . i. oaa 30,800««

( Pompe dAusLerJitz.. . 800)

„ , ( Aqueduc d'Arcueil . . 1,800 ) « ,^^

Eau de sources. . -^ i v i caa 2,400»«

( Sources du Nord. . . 600 )

Puits de Grenelle 800»'»

Ensemble i34,000"'*

Ces chiffres sont inférieurs à ceux qu'on trouve dans les documents de l'époque, parce que ceux-ci comptent le débit du pouce fontainier, en 34 heures, pour 20 mètres cubes, soit 20,000 litres en nombre rond, tandis que je n'en fais état que pour sa valeur précise 19,498 litres.

La population de Paris, que l'annexion de la Zone Suburbaine n'avait pas encore accrue considérablement, comme elle le fut subitement à la fin de 18S9f n'était, en 1883, que de 1,200,000 âmes, environ. Cependant, rapproché de ce nombre, le total ci-dessus ne donne guère que 110 litres par habitant, soit à peime

un dixième de ce dont jouissait parallèlement la Rome des Papes, et un seizième de l'approvisionnement de la Rome des Césars.

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