AMÉLIORATIONS URGENTES
Ainsi que je viens de le constater par des chiffres, c'était la dérivation de TOurcq, due au génie de Napoléon P', qui formait la ressource principale du service des Eaux de Paris, au début de mon édilité. Le puisage en Seine, malgré la substitution des puissantes machines à feu modernes de Chaillot, aux antiques usines hydrauliques de la Samaritaine et de la pompe Notre-Dame, n'accroissait même pas d'un tiers cette ressource capitale. Quant à l'aqueduc d'Arcueil, aux sources du Nord et au puits de Grenelle, ils n'y venaient ajouter que de faibles appoints.
On se demande comment Paris aurait pu faire face aux besoins de sa population croissante, à défaut de la grande œuvre conçue par le Premier Consul et réalisée sous l'impulsion de son autorité.
Malheureusement, l'eau de l'Ourcq, suffisante en quantité pour assurer convenablement le service de l'ancienne ville, n'arrivait dans la Gare circulaire précécédant le bassin de la Villette qu'à 28",74 au-dessus de l'étiage de la Seine (lequel est supérieur seulement de 26", 25 au niveau de la mer). Elle perdait encore 80 centimètres de hauteur, en traversant le compteur-moteur placé sur ce point, pour mesurer, à l'entrée de Paris, le volume qui passait dans le coursier de sa ro\ie, et dont la force était utilisée à faire monter une petite quantité de ce volume sur quelques points élevés du
voisinage. Le surplus s'engageait, à la cote de â5",34, au-dessus du niveau de la Seine, dans une galerie souterraine de 4,033 mètres de parcours, nommée aqueduc de Ceinture^ allant à peu près de niveau (car sa pente n'excédait guère 0",00008 par mètre, soit 0,3264 au total) depuis la Gare circulaire, jusqu'au vaste bassin terminal établi près de la barrière de Monceau.
Dans ce bassin, l'eau que n'absorbaient pas les conduites maltresses qui s'embranchaient sur l'aqueduc, descendait perpendiculairement vers la Seine, et franchissait les ponts. Elle remontait le versant méridional de la vallée parisienne, pour aboutir à divers groupes de réservoirs d'une hauteur un peu moindre que celle du point de départ, par suite de la perte de charge causée par les siphons de 4000 mètres en général, qu'elles formaient.
Ces conduites, dont le diamètre variait entre 25 et 60 centimètres, épanchaient leur trop-plein dans les réservoirs qui les terminaient, comme l'aqueduc de Ceinture dans le bassin de Monceau. Sur tout leur développement, de nombreuses conduites secondaires de plus faible diamètre se greffaient pour y puiser, ainsi que les petites artères du corps humain dans les gros vaisseaux, le liquide vivifiant qu'elles déversaient en se ramifiant à l'infini, sur les places publiques, dans les rues, à l'intérieur des maisons.
Un aqueduc secondaire, nommé Galerie Saint-Laurent, s'embranchait sur l'aqueduc de Ceinture, et maintenait, autant que possible, le niveau des eaux qu'il en recevait jusqu'auprès de la Gare du Chemin de fer de Strasbourg, et qu'il divisait, là, entre d'autres conduites principales.
L'ensemble de ce système, fort habilement combiné, fonctionnait bien; mais il ne mettait pas eu circulation, par suite du trop faible calibre des conduites, plus de la moitié de l'eau que la Ville avait le droit de prendre dans le canal de TOurcq. Le départ en avait été fixé fort judicieusement à la Gare circulaire, au-dessus du bassin de la Yillette, où stationnent de nombreux bateaux de commerce, qui altèrent la pureté relative de son eau par leurs déjections de toute nature.
Il n'était certes pas très difficile d'améliorer cet état de choses en remplaçant les principaux organes de la distribution de l'eau de TOurcq par des engins d'un plus fort diamètre. Je n'y manquai pas; et la première année de mon administration vit : l'' l'établissement dans la galerie d'égout de la rue de Rivoli d'une conduite de jonction qui permettait, d'abord, de les rendre solidaires; 2° d'une énorme conduite du calibre d'un mètre s'abreuvant dans l'aqueduc de Ceinture, qui descendait la galerie d'égout du Boulevard de Strasbourg, pour être continuée dans celle du Boulevard de Sébastopol. La destination essentielle de celle-ci était d'alimenter cette conduite transversale et de répartir un véritable torrent sous la charge du plan d'eau de laqueduc, entre les conduites trop souvent affamées, Tété, quifaisaientleservicedes quartiers de laAive Gauche; «S'^d'une conduite de 60 centimètres, au lieu de SS, qui montait, sur cette rive, aux réservoirs Saint-Victor.
Mais, ou ne pouvait, en aucune façon, remédier au défaut originel de la dérivation de l'Ourcq. Elle aboutissait, au Bassin de la Villette, sur un point trop bas, qui ne permettait point d'en distribuer les eaux, à moins de faire usage d'engins mécaniques, dans un cinquième.
de la surface de la Ville, bien que celle-ci fût limitée alors par Tancien Mur d'Octroi. Dans deux autres cinquièmes, en raison de la perte de charge occasionnée par une foule de causes, et qu'on évaluait à 2 mètres sur la rive droite, et à 4, sur la rive gauche, les eaux n'arrivaient qu'au ras du sol. Dans les deux derniers cinquièmes seulement, il était possible de bien faire desservir les étages des maisons.
Le volume des eaux qu'élevaient les Pompes de Chaillot, du Gros-Caillou, du Pont Notre-Dame, et, après la suppression de ces dernières, les nouvelles Pompes de Chaillot, était réuni par des bassins dont la hauteur, au-dessus du fleuve, variait de 30 à 36 mètres. Un réservoir en tôle, porté par de solides murs, avait été construit sur le point culminant de Chaillot ; mais il ne contenait que 1 ,700 mètres cubes.
Une conduite de 50 centimètres traversait les quartiers du Nord de Paris; elle alimentait l'hôpital Lariboisière, et la Gare du Chemin de fer du Nord. Elle fut continuée, plus tard, vers les parties hautes des quartiers du Nord et Saint-Antoine. Une autre, de 60 centimètres, posée tout récemment, menait ses eaux jusqu'aux réservoirs établis près de la Place de l'Estrapade, à 4 ou 5 mètres au-dessus de la place du Panthéon.
L'aqueduc d'Arcueil n'arrivant qu'à la cote de 31 mètres au-dessus de l'étiage de la Seine dans le Bassin de l'Observatoire , il fallait élever, au moyen d'une pompe à feu, la partie de ses eaux conduite aux réservoirs de l'Estrapade. Le surplus était distribué dans les quartiers moyens de la Rive Gauche.
Quant aux sources du Nord, l'eau de Belleville, en-
trant en conduite au regard de la rue de la Mare, à 34 mètres au-dessus de Tétiage de la Seine, desservait directement quelques points élevés du Nord-£st de Paris; celles des Prés-Saint-Gervais, qui pénétraient dans Paris à la même cote, par la barrière de Pantin, faisaient un service immédiat dans le voisinage, avant de descendre en ville.
Enfin, le Puits de Grenelle, dont Teau montait naturellement aux réservoirs supérieurs de la Place de l'Estrapade, à 43", 62 au-dessus de Tétiage de la Seine, soit, 69", 5 au-dessus du niveau de la mer moyenne.
En somme, il existait sous les rues de Paris, 312 kilomètres de conduites de tout calibre, et 18 bassins ou réservoirs concourant avec elles à la distribution générale, qu'on alimentait, savoir: 8, exclusivement en eau d'Ourcq; 5, en eau de Seine; 2, en eau d'Arcueil; 3, en eau de diverses provenances.
A très peu d'exceptions près, les conduites principales et secondaires étaient simplement posées en terre, à la profondeur nécessaire pour échapper aux gelées.
J'ai saisi toutes les occasions favorables de les transporter dans les nouvelles galeries d'égout, dont je fixai les types de manière qu'elles pussent les recevoir et les mettre à l'abri des chances de rupture produites par l'ébranlement du sol, livrer passage aux agents du service des eaux, et donner toute facilité pour reconnaître les fuites et y remédier.
L'eau fournie par ces appareils était affectée, d'une part, à l'usage public; d'autre part, à l'usage privé. Elle s'écoulait, d'abord, par 33 fontaines monumen-
taies servant à décorer la Ville et à rafraîchir Fair, en été, de leurs eaux jaillissantes. L'établissement de cinq d'entre elles, dues à l'ancien régime, remontait à 1550, pour celle des Innocents; à 1570, pour la Fontaine de Birague; à 1634, pour la Fontaine Saint- Michel ; à 1715, pour celle de Grenelle, et à 1716 pour la Fontaine Saint-Louis. Napoléon I** dota Paris de la Fontaine Desaix en 1801 ; de celle du Châtelet et des deux fontaines de l'Institut, en 1806 ; des deux fontaines du Marché aux Fleurs, en 1807, et de celle du Châteaud'Eau, en 1811.
La Restauration fit construire, en 1824, les quatre fontaines de la Place Royale et la fontaine Saint- Georges; puis, en 1827, la fontaine Gaillon; et le Gouvernement de Juillet, la fontaine Richelieu, en 1836; celles des Champs-Elysées (cinq), de la Place de la Concorde (deux) et la fontaine Molière, en 1839; les fontaines Charlemagne et Cuvier, en 1840; la fontaine Notre-Dame, en 1842, et celle de Saint-Sulpice en
Les fontaines de Laborde et François P' ne dataient que de i 852, sous la Présidence du Prince Louis-Napoléon.
Je m'empresse d'ajouter que l'Empire a singulièrement transformé plusieurs de ces monuments; qu'il en a même supprimé quelques-uns, mais qu'il en a fait édifier nombre d'autres, sous mon administration.
Il existait, en outre, 69 fontaines de puisage, où chacun pouvait prendre librement l'eau nécessaire à son usage; 1,779 bornes-fontaines pouvant, au besoin, les suppléer, mais leur ouverture, à certaines heures.
avait pour objet le nettoiement des ruisseaux des rues; 105 bouches sous trottoirs employées à l'arrosage direct delà voie publique; 111 poteaux destinés au remplissage des tonneaux d'arrosement, et 58 bouches d'incendie.
L'eau réservée à Fusage privé se distribuait, filtrée, par 113 fontaines marchandes, où les porteurs d'eau, qui fonctionnaient encore alors, venaient s'approvisionner moyennant rétribution, et par des embranchements dont le produit, mesuré d'une façon approximative, était concédé sous forme d'abonnement.
Ces concessions, au nombre de 7,771, étaient réparties de la manière suivante : 157, à l'Etat; 3, au Département; 233, aux établissements municipaux et hospitaliers, et 7,388, à des particuliers.
Il est curieux de constater que ces concessions, desservies principalement en eau d'Ourcq (6,120) puis, en eau de Seine (878), et ne comprenant que 75 emprises d'eau d'Arcueil et 34 seulement d'eau des sources du Nord, n'étaient pas moindres de 281 , en eau de Grenelle. Gela prouve, en effet, que l'usage de ces eaux, à la température de 26 degrés centigrades, était fort estimé pour certains usages.
Voilà pourquoi je fis entreprendre, dès la fin de 1854, sur l'avis d'une commission spéciale, le forage du Puits de Passy, comme essai des nouveaux procédés de M.Kind, Ingénieur Saxon. Après l'extension des limites de Paris, on commença le forage du puits de la Place Hébert, à La Chapelle, et de celui de la Butte-aux- Gailles, qui ne sont pas encore terminés, vingt ans après la fin de mon administration. Leur calibre et leur pro-
fondeur devaient assurer un débit considérable d'eau chaude, à 30 degrés centigrades, au moins, sur des points aussi haut que possible.
Mon ambition intime était de créer dans Paris, au moyen de ces puits, de ceux de Grenelle, de Passy et d'autres, qu'on aurait forés ensuite, une distribution spéciale d'eau chaude, propre à nombre d'usages domestiques ou d'emplois industriels, et spécialement affectée â l'alimentation de thermes publics modernes, parallèlement à la* distribution générale.
Le Puits Artésien de Grenelle fut foré par M. Mulot, dont le travail commença dès la fin de 1833. Entravé par un grave accident, qui nécessita l'emploi de remèdes héroïques, il n'atteignit la nappe d'eau jaillissante qu'après un laps de près de huit années, le 36 Juillet 1841, dans la couche sablonneuse reposant sur le banc d'argile qui précède la couche des grès verts, — à la profondeur de 511"*, 88 au-dessous du niveau de la mer moyenne.
Le débit de ce Puits, d'environ 3,000 mètres cubes par 24 heures, au début, subit de graves oscillations, et diminua grandement quand on fit monter l'eau jusqu'à la cote 73°", 15 au-dessus du niveau de la mer — soit, à 585"*, 03 du fond du forage, afin de pouvoir atteindre, toutes pertes de charges déduites, le niveau des Réservoirs supérieurs de l'Estrapade. Il ne se régularisa qu'en 1852, après 21 ans d'efforts, à 950 mètres cubes par jour, et baissa de nouveau jusqu'à 615 mètres quelque temps après l'achèvement du Puits de Passy.
Au montant de la dépense (390,140 francs) il faut joindre la pension viagère de 3,000 francs allouée par
le Conseil Municipal, à titre de récompense, en faveur de M. Mulot, et réversible sur la tête de sa femme.
Le nouveau Puits Artésien de Passy, foré par M. Kind dans un terrain sis à Tangle de TAvenue d'Eylau (Victor-Hugo) et de la rue Spontini, ne fut commencé que le 15 septembre i85S. Il devait descendre jusqu'à la couche des grès verts et donner 13,000 mètres cubes d'eau par 34 heures au niveau du sol, moyennant un prix à forfait de 350,000 francs.
Après bien des péripéties, Tentrepreneur atteignit la couche aquifère désignée, le 26 septembre 1861, à 846°, 50 au-dessous du niveau de la mer, — soit à 34°,62 plus bas que la couche sablonneuse du Puits de Grenelle.
La température de Teau, plus élevée de 2 degrés centigrades que celle de l'eau de ce Puits, montait à 28 degrés.
Son débit fut, d'abord, de 15,000 mètres cubes environ, et varia considérablement avant de prendre son équilibre dans le Réservoir spécial établi derrière le chantier de forage, entre l'Avenue de l'Empereur (Henri- Martin) etcelled'Eylau,à la cote 58 au-dessus du niveau de la mer ; elle suffisait pour l'amenée des 1 0,000 mètres cubes produits normalement à cette hauteur, dépassant seulement de 6 mètres le sol du chantier, à la cascade du Lac Supérieur du Bois de Boulogne.
J'avais admis, en effet, le remplacement des eaux de Seine et d'Ourcq (tout au moins louches) dans l'alimentation des cascades, pièces d'eaux de tout ordre, rivières et ruisseaux du Bois, par le Puits de Passy, jusqu'à meilleur emploi de son produit, toujours lim-
pide: je m'explique mal, si Ton a maintenu cette affusion, Taspect vaseux des lacs et rivières qui m'a péniblement impressionné plusieurs fois.
Mon premier Mémoire sur les Eaux de Paris, présenté dès le 4 Août 1854 au Conseil Municipal, où j'ai puisé les dernières indications qui précèdent, et qui m'en fournira bien d'autres ci-après, contient, au sujet de la situation dans laquelle j'ai pris ce grand service, l'appréciation suivante que je me fais un devoir de reproduire :
« Ce vaste ensemble de travaux, résultats d'efforts c( successifs, n'a pas, sans doute, le caractère homo- « gène d'un système conçu, puis, exécuté d'un seul « coup. Cependant, il faut bien avouer qu'on l'a dépré- « cié beaucoup trop, et que, mieux connu, il serait à « l'abri, sinon de toute critique, du moins, des injustes « dédains qu'il rencontre. »