PROPOSITIONS DÉFINITIVES DU SERVICE
M. Belgrand n'avait été mis à ma disposition que temporairement par le Ministre des Travaux Publics, et pour un travail déterminé; mais le 1*' Mars 1888, il fut attaché définitivement, sur ma demande, au Service Municipal des Travaux Publics, avec deux Ingénieurs Ordinaires expérimentés, M. Rozat de Mandres, dont nous avions l'un et l'autre eu l'occasion d'apprécier le mérite à Auxerre, et M. CoUignon, que nous choisîmes parmi nombre de compétiteurs. M. Rozat de Mandres est maintenant en retraite comme Inspecteur Général des Ponts et Chaussées.
La Direction du Service Municipal des Travaux Publics était alors aux mains de M. Michal, qui remplaçait M. Dupuit dans cette situation fort importante,
mais qui, loin de partager ses préventions, s'était rallié très franchement au projet qu'il s'agissait de mènera fin.
La mission de M. Belgrand avait encore plus d'ampleur cette fois que la première. Elle ne se bornait plus à l'étude complète du Bassin de la Seine. Il fallait rechercher les sources dont la dérivation était possible dans les termes d'un programme arrêté d'avance; les classer dans l'ordre d'après lequel il conviendrait de les choisir, et, dresser un avant-projet d'amenée des eaux préférées. Le nouveau service de M. Belgrand embrassait l'ensemble du Service des Eaux de Paris, le régime de la distribution; celui des Égouts, et, par voie de conséquence, celui des vidanges, dont on proposait de conduire aux égouts les p;*oduits.
Quant aux sources de la vallée de Somme-Soude, il n'était pas simplement question de transformer en projet définitif l'avant-projet d'aqueduc dont cet ingénieur avait donné la description et le devis sommaires. Il fallait contrôler, par un nouvel examen de tous les éléments de sa très remarquable étude, les conclusions qu'il en avait tirées, et, s'il y avait lieu, poursuivre et proposer une meilleure solution de ce problème : dériver sur Paris, à l'altitude minima de 80 mètres audessus du niveau de la mer, 100,000 mètres cubes par 24 heures d'eau de source irréprochable, avec une dépense maxima de 25 millions.
S'il se trouvait, en fin de compte, des sources plus abondantes ou plus pérennes et aussi pures que celles de la Somme-Soude, pouvant être amenées à Paris sur un point non moins élevé, et sans plus de dépense, on ne devait pas hésiter à les substituer à celles-ci dans un nouveau travail.
3i0 MÉMOIRES DU BARON HAUSSMANN.
M. Belgrand se réserva le soin de cette vérification délicate des diverses parties du premier travail.
Comme toutes les probabilités semblaient être en faveur des conclusions de celui-ci, MM. Rozat de Mandres et CoUignon n'attendirent pas le résultat des opérations auxquelles allait se livrer leur Chef de Service pour dresser le plan et le devis de la dérivation de la Somme-Soude.
Mais, bientôt, M. Belgrand se fit adjoindre un troisième Ingénieur Ordinaire, M. Lesguiller, pour l'étude éventuelle d'un autre projet de dérivation, celui de sources de la vallée de la Vanne, dont il avait précédemment constaté l'importance et la valeur.
Le remarquable travail de ce nouvel auxiliaire fut mis de côté, comme superflu, quand M. Belgrand, tout bien considéré, se décida pour le maintien de ses premières propositions. Mais, la grande utilité de cette étude s'en fit promptement sentir, lorsque la dérivation des eaux de la vallée de Somme-Soude rencontra des obstacles à peu près insurmontables.
Dans la vérification générale des résultats de ses recherches antérieures, M. Belgrand n'avait à s'occuper que de sources proprement dites, et non de cours d'eau plus ou moins distants de leurs points de départ.
Vers la fin du dernier siècle, Parmentier s'exprimait comme suit, à propos d'un projet mis en avant par Deparcieux, d'amener à Paris l'eau du cours de l'Yvette :
« A la fin de la belle saison, la plupart des petites « rivières sont couvertes des dépouilles des arbres, « qui, pendant l'hiver, se pourrissent et se changent
« en limon ; les digues, les déversoirs, les batardeaux, « les vannes, les chanvres, les lins que Ton fait macérer a et rouir dans les ruisseaux ou fosses pratiqués à « côté, toutes les immondices, les lavages, les égouts, « les eaux pluviales des villes, des bourgs, des villages, « des hameaux et des fermes qui y aboutissent, sont « encore autant de causes qui infectent l'eau, occasion- « nent des dépôts qui ralentissent son courant et emtt pèchent qu'elle ne puisse en détruire la source ou les « entraîner, même dans les plus grandes crues... Faut- « il s'étonner si Teau qui a séjourné de cette manière « dans les écluses malpropres des moulins, qui a lavé « des prairies marécageuses, qui a pour fond, rarement « du sable, mais toujours un limon et des végétaux qui c< se décomposent, contracte un goût de vase plus ou <c moins sensible, à raison des circonstances locales et « des saisons?
« L'eau de l'Yvette, à sa source, ne m'a pas paru « avoir le goût de marais qu'on lui reproche ; elle ne M le contracte qu'à quelques pas de la fontaine. »
Il fallait donc, suivant le programme résumé dans mon Second Mémoire sur les Eaux de Paris du 6 Juillet 18S8(un volume grand in-4° de 132 pages, où toutes les questions à résoudre se trouvent traitées complètement) :
« Choisir quelques-unes des « sources apparentes M ou cachées du bassin de la Seine, et en conduire à « Paris les eaux dérivées par un aqueduc sous terre, « — afin d'en conserver la fraîcheur et la limpidité « premières, — » non pas seulement à 80 mètres audessus du niveau de la mer, mais plus haut encore, si possible, pour assurer d'autant mieux le service, sans
négliger les conditions d'une moindre dépense; ne pas perdre de vue que les raisons principales et déterminantes du choix à faire devaient être l'abondance et surtout la qualité de Teau préférée.
Si M. Belgrand, au lieu de se préoccuper autant de la proximité relative des sources de la craie blanche provenant des vallées de la Champagne Pouilleuse, se fût adressé plutôt, comme j'en avais le penchant, pour mon compte, à celle des terrains oolithiques de la Bourgogne, il ne se fût pas exposé aux déconvenues que les premières lui réservaient, quant à la pérennité du débit que des études multiples, de 1854 à 1857, l'autorisaient à leur attribuer.
Les eaux de la vallée de la Vanne, fournies par les points extrêmes, par le fond de cette couche, près des limites de la Champagne et de la Bourgogne, ne lui causèrent pas les mômes déceptions.
Quant à la qualité, les sels à Tétat de dissolution dans les eaux du Bassin de la Seine sont d'une manière générale, le carbonate, puis le sulfate de chaux, enfin, mais à des doses minimes, le chlorure de magnésium.
Les sulfates terreux (gypse ou plâtre) surtout, en quantité notable, comme dans tous les environs de Paris, donnent une eau dure, malsaine, ou tout au moins d'une digestion pénible, qui ne cuit pas les légumes et ne dissout pas le savon.
Elle incruste, ainsi du reste que le fait Teau trop chargée de carbonate de chaux (craie), les chaudières des machines à vapeur et les conduites de distribution en fonte ; elle les double intérieurement de croûtes de pierre et finit par les obstruer.
Le carbonate de chaux, en quantité modérée, qui donne à la boisson un goût agréable, est favorable à la santé. Il n'empêche pas la cuisson des légumes, mais il agit sur le savon comme les sulfates.
Les analyses faites par M. Belgrand, au moyen d'un appareil ingénieux, récemment inventé par MM. Boutron et Boudet : Thydrotimètre ; celles du Laboratoire de rÉcole des Mines et celle de l'École des Ponts et Chaussées, permirent d'éliminer sans hésitation les sources notablement sulfatées ou trop carbonatées. On put restreindre le choix aux eaux qui ne contenaient qu'une proportion admissible de carbonate de chaux, et seulement des traces de sulfates. Ainsi l'eau de Seine jouit, au point de vue de sa composition, d'une faveur méritée, mais, malheureusement, elle est toujours trouble, trop chaude en été ou trop froide en hiver, et ses excellentes qualités sont altérées par des détritus organiques.
Après avoir constaté que les sources de la Champagne Pouilleuse ne marquaient pas à Thydrotimètre plus de degrés que l'eau de la Seine (de 18* à 20®); après avoir à nouveau jaugé celles de Somme-Soude, M. Belgrand maintint finalement les conclusions de son Rapport de 1864; il fit compléter par ses collaborateurs le projet de dérivation dont Tavant-projet avait été pris en considération par le Conseil Municipal.
La Somme-Soude, qui se jette dans la Marne sur la rive gauche, entre Châlons et Epernay, est formée de la réunion de deux ruisseaux, la Somme et la Soude, dont le premier a son origine près du village de Sommesous et le second près du hameau de Soudé, aut
points d'affleurement les plus élevés de la contrée.
Le projet de dérivation proposé ne visait pas les sources mêmes de ces ruisseaux, le captage en eût été fort difficile; mais des drainages furent pratiqués parallèlement à leurs rives au moyen de tranchées profondes recueillant l'eau de la nappe souterraine — réservoir commun — qui les alimente et dont elles n'expriment pas toute la puissance.
Les jaugeages opérés en 1857 et 1858, années de sécheresse pendant lesquelles la Seine est descendue à l'étiage le plus bas observé depuis le commencement du siècle, semblaient garantir que ce produit donnerait constamment le mètre cube d'eau par seconde (soit 86,400 par 24 heures) qu'avait annoncé M. Belgrand.
Néanmoins, comme ressources auxiliaires, il comptait sur les belles sources des ruisseaux du Mont, des Vertus, du Sourdon, et surtout sur celles de la vallée du Surmelin, dont les principales, les moins éloignées et les meilleures, les sources de la Dhuys, avaient débité 28 000 mètres cubes en 24 heures au minimum.
Les conduites destinées à réunir l'eau des tranchées de dérivation dans l'Aqueduc Collecteur ne devaient pas avoir ensemble moins de 70 kilomètres de développement. L'aqueduc même, depuis son point de départ à Gonflans, où se confondent les vallées de la Somme et de la Soude, jusqu'à Paris sur les hauteurs de Ménilmontant, aurait mesuré 183, 293"*, 85 (près de 46 lieues), savoir ;
En tranchée 141,316», lo
En tunnels 28,547«n,60
Sur arcades 6,<23™,90
En siphons 7,306»,20
L'Aqueduc franchissait la Marne à Chalifert près de Meaux, sur un pont rattaché par deux séries d'arcades, d'une part aux coteaux de la rive gauche, qu'il suivait depuis sa sortie de la vallée de Somme- Soude, et d'autre part à ceux de la rive droite qui le conduisaient jusqu'à son entrée dans la vallée de la Seine.
La forme de l'aqueduc, circulaire sur presque tout son parcours, lui donnait l'aspect d'un immense tuyau de maçonnerie cimentée, ayant un diamètre de 2", 10; mais entre Conflans et le débouché de la vallée du Surmelin, sa largeur n'était que de 1",50. Dans les parties en siphon, deux conduites en fonte de 1",06 de diamètre remplaçaient le tuyau de maçonnerie.
La pente du radier des prises d'eau pratiquées en amont de Conflans atteignait 1 mètre par kilomètre, celle de l'aqueduc ne dépassait pas 10 centimètres. Mais son grand diamètre et sa forme circulaire lui permettaient de débiter au besoin, malgré cette faible inclinaison, jusqu'à 1,160 litres au lieu de 1,000 par seconde, soit un peu plus de 100,000 mètres cubes d'eau par 24 heures.
La perte de hauteur résultant de l'emploi des siphons était de 66 centimètres par kilomètre.
En appliquant ces divers éléments de calcul, on trouvait que de Conflans, où le plan d'eau serait à la cote 106°, 38 au-dessus du niveau de la mer, il descendait de 18",06 dans le parcours libre (178,987°^,65) et de 4°',82 dans celui des siphons (7,306"',20), soit au total plus de 22"", 88 ; à l'arrivée en réservoir, il resterait supérieur de 83",80 au niveau de la mer, soit de 57°,25 à l'étiage de la Seine et de 8", 20 aux réservoirs
supérieurs de Passy, les plus élevés alors de tout Paris.
La dépense évaluée de 22 à 3S millions en 1884 montait dans le devis définitif à 26,600,000 francs, par suite de la plus grande élévation donnée au point d'arrivée de Teau, savoir :
Travaux 18,824,700 fr.
Acquisitions, dommages et somme à yaloir. . 7,775,300 fr.