‹ Mémoires du baron HaussmannChapitre 60 sur 91 · MES CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

MES CONCLUSIONS

Les prévisions de dépenses relatives à la dérivation des eaux de la vallée de Somme-Soude étaient celles dont le Conseil Municipal avait le plus à se préoccuper. Une fois commencée, en effet, l'exécution de cette grosse entreprise devrait être menée d'ensemble et rapidement, pour répondre, aussitôt que possible, aux besoins urgents qu'elle avait pour but de satisfaire.

Les développements réclamés par la Distribution de TEau dans Paris, Tamélioration et Taccroissement du Réseau des Ëgouts, comprenaient, au contraire, un grand nombre d'oeuvres distinctes que la Ville pourrait aborder successivement, dans la mesure de la réalisation de ses ressources.

Les Ingénieurs évaluaient en dernier lieu, je l'ai dit, tout ce que coûterait ce projet à 26 millions.

Mais le Conseil Général des Ponts et Chaussées, dont j'avais cru devoir demander l'avis sur la partie pure-

ment technique, n'acceptait pas le principe, tout en déclarant donner son entière approbation aux plan et devis des travaux. Il avait signalé, comme très insuffisante, la somme demandée pour acquisitions, dommages et imprévus, qu'il proposait d'augmenter de moitié, soit de 4 millions.

C'est ce que j'avais fait, dans mon Second Mémoire au Conseil Municipal, où je portais à 30 millions le montant de mes prévisions de dépense.

Les devis des Réservoirs et conduites de Distribution les plus nécessaires, dont les projets étaient déjà dressés, ne s'élevaient qu'à 10 millions.

Ceux des Galeries d'égout ayant un caractère d'urgence ne dépassaient pas la même somme.

Je ne proposais donc au Conseil qu'une dépense totale de 50 millions, à faire en quatre ou cinq ans.

L'achèvement successif de la Distribution des Eaux exigeait 8 millions, et celui du Réseau des Egouts évalué à 30,400,000 francs devait être ultérieurement réparti sur un môme nombre d'années.

Mais on comptait obtenir des propriétaires, intéressés à l'amélioration ou à la construction de galeries nouvelles, des contributions évaluées à 3 millions pour les travaux de la première série et à 18 millions pour ceux de la seconde.

Quand je dis « obtenir », c'est pour employer la forme la plus adoucie de langage ; car on ne pouvait espérer de tous ces propriétaires un concours bénévole. Il fallait, pour prélever la contribution demandée, recourir au titre VII de la Loi du 16 Septembre 1807, concernant les travaux de salubrité enentrepris dans les communes, dont l'article 36 porte :

« Tout ce qui est relatif à ces travaux est réglé « par radministration publique, qui aura égard, lors (c de la rédaction du rôle de dépenses de ce genre de (c travail, aux avantages iminédiats qu'acquerraient « telles ou telles propriétés, pour les faire contribuer « à la décharge de la commune, dans des proportions « variées et justifiées par les circonstances. «

Or, de nos jours, c'était une opération singulièrement difficile que l'application de cet article, si équitable qu'elle fût? Finalement, après en avoir beaucoup parlé, après en avoir délibéré même, on ne donna pas suite au projet.

En résumé, l'état des dépenses à faire, pour l'achèvement des deux séries de travaux projetés en 1858, dans l'ancien Paris, s'élevait à 88,400,000 francs.

L'annexion de la zone suburbaine à la Ville, en 1860, vint accroître le total dans une assez forte proportion.

Il faut y joindre, d'ailleurs, le coût des travaux extraordinaires exécutés par le Service des Eaux et des Égouts de 1853 à 1854, pour former le chiffre de 153,601,970 fr. 16, auquel monte l'ensemble des sommes consacrées à divers services durant les dixsept années de mon édilité, dans la Récapitulation que j'ai déjà citée. Il y faut ajouter 23,019,666 payés par annuités.

Mais, à la différence des dépenses ayant pour seu. résultat la satisfaction d'un grand intérêt public, comme l'ouverture de voies nouvelles, toutes celles qu'allait nécessiter la dérivation et la distribution d^eaux de sources, d'une part, et l'évacuation souterraine des vi-

danges, rendue possible par Tamélioration et l'exten^ sion du Réseau des Égouts, d'autre part, devaient infailliblement augmenter le revenu de la Ville.

Le produit de l'exploitation des eaux de toute origine, pendant Tannée 1887, s'était élevé, savoir :

Pour la consommation des Établissements de l'État, du Département, de la YilJe et de l'Assistance publique, à. 120|7i5^60

Pour les abonnements des Bains et Lavoirs 169,1 67 ',20

Des établissements industriels. . . 360,276',90i

Des maisons particulières 639,343^,01 ) 1,555,681',51

Pour les redevances payées aux fontaines m8a*chandes, par les porteurs d'eau 386,894^,40 i

Ensemble 1,676,397',11

On comptait qu'en 1858 ce produit dépasserait 1,800,000 fr. Il atteignait déjà près de 7 miUîons en 1869, dont 300,000 francs pour les établissements publics et 6,300,000 francs pour les établissements particuliers !

Quant à la rétribution payée par la projection à Tégout des liquides provenant des fosses d'aisances, presque nulle en 1857, elle n'atteignait encore que 140, 000 francs, en 1869.

Si je ne pouvais admettre que pour les matières liquides seulement la seconde partie du programme de M. Mille : Perte immédiate des vidanges à Fégout; il n'en était pas de même de la première : L'eau à discrétion chez Phabitant; c'est-à-dire sa distribution et son libre emploi, dans toute maison, à tout étage, dans tout • logement, par deux robinets au moins placés, l'un, dans la cuisine, l'autre, dans le water-closet, moyen-

nant une taxe proportionnelle au taux des loyers. Ce régime me séduisait à tous les points de vue ; sou adoption eût apporté, non seulement dans Tassiette et la perception de la redevance due par les abonnés, mais encore dans l'organisation de l'ensemble du Service des Eaux et des Egouts, une très grande simplification. En effet, comme conséquence forcée du robinet libre, arrive le drainage et la perte à Fégout des eaux qu'il livre en abondance, aussitôt qu'elles ont servi. M. Mille écrivait avec raison : « Une maison pourvue d'eau est « une maison drainée. On ne peut obtenir le courant ' « des eaux pures sans ouvrir, en même temps, le cou- « rant des eaux infectes. »

Mais, pour généraliser le régime que préconisait M. Mille, après en avoir constaté les heureux effets en Angleterre et «n Ecosse, dans toutes les villes où l'application en avait été faite de toutes pièces, il fallait le rendre obligatoire ; or, cheznous, on répugne toujours à l'établissement de nouvelles taxes, quelque avantage que la Population doive obtenir en retour. C'est pour cela que, même sous l'Empire, lorsque le Conseil Municipal n'avait pas d'intérêts électoraux à ménager, la majorité espérait toujours, en temporisant, obtenir l'adhésion volontaire des contribuables à des mesures aussi utiles à leurs intérêts qu'à Tintérêt général.

Il me fallut donc, à mon grand regret, écarter le projet de M. Mille et me rallier à la moins mauvaise des autres combinaisons proposées, qui se résumait ainsi :

Exécution par la Ville de tous les travaux de dérivation d'eaux de sources, des deux distributions et des galeries d'égout;

Administration et libre disposition des eaux de toute origine, maintenues dans les mains de T Autorité Municipale et de ses agents ;

Exploitation des eaux affectées au Service Privé par une Compagnie purement commerciale, acquérant de la Ville, au prix modéré fixé d'avance, la quantité d'eau de source dont elle aurait assuré le placement, quantité qu'elle serait autorisée à concéder aux particuliers dans les limites d'un tarif convenu;

Détermination d'un volume d'eau minimum que la Compagnie paierait quotidiennement à la Ville, alors même que celle-ci n'en utiliserait qu'une portion.

Cette dernière clause avait pour but de stimuler le zèle de la Compagnie à vaincre les préjugés que les particuliers auraient conservés contre les eaux de sources, comme à décider les propriétaires aux premières dépenses indispensables pour faire monter l'eau dans tous les étages, sauf à répartir entre leurs locataires les intérêts de cette avance, aussi bien que le prix annuel de l'eau. Cela se pratique ainsi pour d'autres charges proportionnelles aux loyers.

Dans mon Second Mémoire, ma préférence pour cette combinaison, faute de la première, était justifiée en ces termes :

« La Ville ne se décharge sur personne de l'accom- « plissement de ses devoirs publics ; elle ne mêle point, « dans le parcours des galeries d'égout, dans la pose « et l'entretien des appareils, dans l'usage direct des « réservoirs, des conduites et des robinets, un nombre « considérable d'agents étrangers aux siens propres ; « elle se rend un compte exact de ce qu'elle abandonne

« à la consommation privée, elle en perçoit le produit, « sauf la part légitime réservée à la Compagnie d'exploi- « tation, comme rémunération de ses soins, et elle se « dégage, à ce prix, de tout contact avec le consom- « mateur.

« D'un autre côté, la Compagnie s*assure, d'abord, « le rare avantage de ne pas avoir à répondre des « erreurs possibles du devis des travaux et de Tévalua- « tion des indemnités. Les mécomptes qui sont à « craindre sur ce dernier point surtout pouvant jeter « une perturbation profonde dans les calculs les mieux « conçus, l'obligation d'en courir la chance serait, en « effet, de nature à éloigner de l'entreprise les capitaux « sérieux, tandis que la certitude d'être à l'abri de tout « risque de cet ordre, doit lui concilier la faveur des « personnes les plus prudentes.

« En ne payant, au delà du minimum d'eau qu'elle « doit toujours prendre, que la quantité dont elle a <( trouvé le placement, la Compagnie échappe aussi, « d'ailleurs, en grande partie, à l'aléa que présente « l'extension plus ou moins rapide de la consommation « privée. »

Voici les dernières lignes de ce document dont l'analyse a dû prendre tant de place dans ce chapitre et dans celui qui le précède, pour résumer tous les détails et faire ressortir l'harmonie générale de la grande œuvre dont il s'agissait d'assurer l'accomplissement :

« L'entreprise a été conçue d'en haut, comme toutes « celles que commande le bien public, et elle comptera « parmi les actes qui feront la gloire de ce règne. Chaque « filet d'eau qui s'épanchera pur et salutaire dans une « habitation, comme une source domestique auprès du

« foyer de la famille, y fera bénir le Souverain, auteur « d'un tel bienfait ; et ce ne sera pas seulement de nos « jours, mais aussi dans les temps les plus éloignés, « que le nom de TEmpereur recevra un nouveau lustre « de cette grande mesure d'édilité, trop peu comprise, « trop dédaignée peut-être en ce moment.

« Un immense aqueduc, deux réseaux de conduites « circulant sous la ville entière, des galeries souvent « gigantesques, des rues souterraines suivant chaque « voie publique, Teau jaillissant, au besoin, sur tous « les toits; les habitants, le sol, le fleuve même, affran- « chis de servitudes dégoûtantes, ce sont là, sans doute, « des avantages publics de premier ordre, mais ce sont <( aussi des résultats qui doivent contribuer à maintenir « notre Pays à la tête des peuples civilisés... » Mes conclusions étaient ainsi formulées : « J'ai rhonneur de proposer au Conseil Municipal : « 1** D'adopter le projet définitif dressé par les Ingé- « nieurs du Service Municipal, en vue de dériver sur u Paris une partie des eaux souterraines des vallées de 'X la Somme et de la Soude, et subsidiairement les « sources du ruisseau de Vertus, du Sourdon, de la « Dhuys ;

« 2° De délibérer qu'il y a lieu de poursuivre la dé- « claration d'utilité publique de ce projet, par Décret « de l'Empereur, rendu en Conseil d'État, et à cet effet « de procéder à l'accomplissement des formalités vou- « lues par la Loi ;

« 3° D'approuver le plan général et les avant-projets « des mêmes Ingénieurs pour l'extension du Service « de la distribution de l'eau dans Paris et pour l'assai- « nissement complet de la voie publique et des pro-

« priétés particulières, par rétablissement d'un système (( complet de canalisation souterraine de Paris, assu- (( rant tout à la fois la circulation des eaux pures en « conduites forcées, le départ libre de toutes les eaux « incommodes et Tévacuation des vidanges ;

« 4** D'autoriser la rédaction et la présentation suc- « cessive des projets définitifs de ces divers travaux ;

« 5** De délibérer qu'il y a lieu de faire contribuer les « propriétés privées, dans telle mesure qu'il appartien- « dra, conformément à la Loi du 16 Septembre 1807, K aux dépenses de la canalisation souterraine qui doit « assainir tout à la fois la voie publique et les habita- «tions de la Ville. »

Page 1