LA SOMME-SOUDE
On ne peut manquer d'être frappé :
1** Du silence absolu gardé par le Conseil dans le dispositif de cette importante délibération dont tous les termes durent être pesés avec soin, au sujet des conditions pratiques de Tévacuation souterraine à Tégout des liquides, préalablement isolés, des vidanges. Cependant deux considérants, invoquaient, le premier la défense antérieure de les y déverser librement à ciel ouvert, et le second l'intérêt de salubrité commandant l'ouverture d'une issue directe des fosses privées aux galeries publiques ;
2"" De l'omission complète de toute appréciation des divers systèmes proposés pour l'exploitation des eaux de toute origine affectées au Service Privé ;
3° De ce qu'après avoir posé le principe de la contribution que la loi de 1807 permettait de réclamer des propriétaires, pour la construction des égouts, le Conseil remit indéfiniment sa décision à cet égard ;
4** De la netteté qu'a, tout au contraire, son adoption du projet définitif de dérivation des eaux de la vallée de Somme-Soude.
Ce contraste justifie ce que je disais plus haut de la répugnance de notre temps pour les mesures de contrainte, quand même elles sont le plus évidemment nécessaires.
Je me hâtai de provoquer du Gouvernement la mise à l'enquête du projet voté, dans les arrondissements intéressés. Mais je ne parvins pas à obtenir cette enquête.
Il me fut non moins impossible de faire céder amiablement par avance, à la Ville, aucune des sources de la Somme ni de la Soude que M. Belgrand comptait dériver, tandis que les propriétaires de la vallée plus rapprochée du Surmelin, notamment de la source de la Dhuys et du Moulin de Pargny qu'elle faisait mouvoir, se montraient plus abordables.
Dans le département de la Marne auquel appartient la vallée de Somme-Soude, une véritable ligue avait été formée contre toute dérivation. M. Belgrand démontra sans succès, à diverses reprises, l'innocuité des tranchées de drainage qui devaient recevoir uniquement les eaux surabondantes. Elles se perdaient jusqu'alors dans les profondeurs des couches par lesquelles étaient alimentées les sources des vallées de la Somme et de la Soude.
La commune de Pargny dépendait heureusement de l'Aisne, et je pus traiter à des conditions modérées de la source et du moulin.
La résistance aveugle des populations de la Marne avait pour organe passionné le Député de l'Arrondissement d'Épernay, M.Mathieu, avocat à Paris, qui patronnait ardemment les députations locales venant obséder le Gouvernement. Il entravait par ses démarches personnelles auprès des Ministres de l'Intérieur et des Travaux Publics, des membres du Conseil d'État, auprès de l'Empereur même, l'action régulière de mon administration. Sa Majesté, qui se trouvait exposée, pendant ses séjours au Camp de Chftlons, à d'incessantes sollicitations touchant le même sujet, finit par me dire : « Pourquoi tenez-vous tant à prendre les sources de « ces gens, lorsque, d'après les études dont vous m'avez
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« soumis les résultats, il y en a bien d'autres tout aussi « bonnes ailleurs. »
Ma réponse était d'autant moins facile que personnellement j'aurais préféré, comme je l'ai déjà dit, les sources de la Basse-Bourgogne, dont la dérivation n'eût pas excité de vives oppositions. Je n'avais pas si fort à cœur, je l'avoue, que M. Belgrand, de prouver d'une façon éclatante la justesse de sa théorie fondée sur l'alternance des terrains perméables et imperméables, par l'amenée à Paris d'une masse d eau fournie par les couches profondes du sol de la Champagne Pouilleuse, contrée stérile dans presque toute son étendue. Ma seule bonne raison se basait sur l'état de l'affaire, qui me permettrait enfin de doter Paris d'une distribution d'eaux excellentes, montant par l'efiet seul de la poussée jusqu'au faîte de toutes les maisons, et sur le temps qu'il me faudrait pour faire dresser un autre projet. Mais elle ne prévalut pas.
Cependant, TEmpereur avait sous les yeux, au Camp de Chftlons, l'exemple d'un service d'eau fondé sur l'application du procédé Belgrand , qui ne causait aucun préjudice aux cultures voisines 1
Lorsque la Dhuys vint remplir, sans dommage pour la vallée du Surmelin, les réservoirs de Ménilmontant, nos contradicteurs de tout ordre purent, à la grande confusion des défenseurs obstinés de l'eau de Seine, lire aisément à travers une couche de 8 mètres de ce liquide si merveilleusement transparent, l'inscription d'origine : Eau de laDhuys. M.Mathieu, qui n'était plus député d'Épemay, se rendit à l'évidence, ainsi que le commun des hommes qui veut voir pour croire, et m'exprima tout son regret de l'opposition qu'il avait
faite à l'œuvre dont il constatait les excellents effets.
C'était un peu tard.
Néanmoins, son opposition m'avait rendu le plus plus grand service, en amenant l'Empereur, de guerre lasse, à me faire ajourner, sans terme, un projet dont l'exécution m'aurait causé, comme on va le voir, des mécomptes pénibles.
Des jaugeages multiples furent opérés par M. Belgrand de 1853 à i857, pendant des années de sécheresse exceptionnelles, aux sources que la qualité de leurs eaux et l'altitude suffisante de leurs points d'émergence, permettaient d'amener utilement à Paris. Il trouva toujours, malgré la diversité des résultats, des quantités d'eau supérieures, pour chacune, à celle qu'il avait à lui demander pour faire face très largement aux exigences du programme sanctionné par le premier vote du Conseil Municipal. Il était, j'en conviens, autorisé par ces nouvelles études à maintenir, au commencement de 1858, les conclusions de son Rapport de
Mais, un tel savant, occupé sans cesse des effets si différents de l'égaie répartition dés eaux du ciel, entre les terrains perméables et les couches imperméables du sol, aurait dû peut-être s'inquiéter davantage de la série d'années sèches qu'il venait de constater. Il aurait pu se défier, au point de vue du débit des sources dites pérennes, du changement qui s'opérait dans le régime des pluies estivales (et dont rien ne lui garantissait que nous eussions atteint le terme).
Quoi qu'il en soit, 1858 fut encore moins favorable que 1857, et, peu de temps après la présentation de mon
Second Mémoire au Conseil Municipal, M. Belgrand put s'assurer que, cette fois, l'ensemble des sources dont il proposait la dérivation sur Paris, n'aurait pu, l'été, fournir, chaque jour, les86,400 mètres cubes annoncés par lui.
Néanmoins, il ne m'en fit rien savoir, avant, ni même assez longtemps après le vote du Conseil Municipal, (Mars 1859) dont la Commission et le Rapporteur continuèrent d'agir, ainsi que moi, suivant les données servant de base à ses propositions. Il considérait, sans doute, comme accidentelle, sinon comme révisable en 1859, la perte inattendue subie par l'ensemble des sources de la craie. Malheureusement, elle ne cessa pas et s'accrut même notablement les années suivantes.
Dans son très savant livre publié sous le titre de : la Seine, études hydrologiques sur le Régime de la Pluie^ des Sources, des Eaux Courantes, en 1872, M. Belgrand mentionne, en quelques lignes, la déception que ces faits lui causèrent, et ne semble pas soupçonner la gravité qu'elle pouvait avoir pour sa juste renommée. Il parait ne s'être préoccupé le moins du monde des conséquences éventuelles pour mon administration.
Voici textuellement ces lignes :
« Mes propositions furent acceptées par le Préfet de « la Seine et le Conseil Municipal. Mais, les sèche- « resses sans exemple dont nous sommes affligés, « depuis 1857, ne tardèrent pas à me donner tort... « Il fallut renoncer à l'opération. »
Et puis, l'auteur passe, avec désinvolture, à d'autres sujets !
Évidemment, cet ingénieur, d'un mérite hors ligne,
était plus savant qu'administrateur. II eût compris sans cela que le Directeur d'un grand service public, tel que celui des Eaux et des Égouts de Paris, comptant par millions, devait au moins se féliciter d'avoir échappé, grâce à des circonstances extérieures, à la responsabilité du silence compromettant gardé trop longtemps par lui sur des faits de nature à modifier complètement les résolutions de son chef.
Heureusement pour moi, les résistances qui m'empêchèrent de donner suite au vote définitif du Conseil Municipal, quant à la Somme-Soude, me permirent de taire alors ce tort grave de mon subordonné, comme l'insuffisance finale de ses jaugeages, dont j'omettrais de parler, s'il ne l'avait fait lui-même sans scrupule.
Mais on s'expliquera sans peine que je sentisse ébranlée ma confiance dans la valeur }iratique de cet homme de talent, à partir de la révélation d'erreurs qui me réservaient de cruels déboires, si l'affaire eût suivi son cours normal.