LA DHUYS. LA VANNE. LA MARNE
L'annexion à Paris des communes et portions de communes comprises entre le Mur d'Octroi de l'ancienne Ville et l'Enceinte des Fortifications n'était pas imprévue quand je présentai mon Second Mémoire sur les Eaux de Paris, où j'en réservais les conséquences, le 46 Juillet 1858, encore moins, lors de la délibération du 18 Mars 1859. A cette dernière date, en effet, le projet en était soumis au Corps Législatif. Il devint Loi peu après.
Cette mesure accrut d environ 400,000 âmes la population à partir du 1" janvier 1860, et fit plus que doubler la surface de la Ville. Elle mit d'ailleurs, dans son périmètre, les hauteurs de Montmartre et de Belleville, dont les sommets surpassent de 60 mètres les points les plus élevés du vieux sol. C^était donc une œuvre considérable que d'étendre aux nouveaux territoires, quïl fallait assimiler aussitôt que possible aux anciens, dont ils allaient supporter les charges, les divers services municipaux, et spécialement la distribution des eaux.
Aussi, les auteurs des projets repoussés précédemment par le Conseil Municipal, appuyés par les partisans des eaux de rivière, revinrent-ils à la charge, et je fus mis en demeure de soumettre au Conseil le projet d'élévation d'eau de Seine, dont le Conseil Général des Ponts et Chaussées avait provoqué l'étude parallèlement au projet de dériver sur Paris 800,000 mètres cubes d'eau de la Loire, proposé par un Ingénieur de ce corps.
Les ingénieurs du Service Municipal des Travaux Publics ne se contentèrent pas d'étudier ce dernier projet et d'en relever les difficultés pratiques. Pour laisser à leur collègue un reste de raison, ils corrigèrent, ils amendèrent profondément sa conception. Au lieu de 500,000 mètres cubes que la Loire ne pouvait fournir sans dommage pour sa navigabilité déjà difficile, partant, sans réclamations fondées, ils réduisirent la prise d'eau projetée à 100,000 mètres cubes par jour, quantité suffisant aux besoins réels de Paris. De plus, ils remontèrent cette prise de Bonny jusqu'à la Celle-sous- Cosne, afin d'en relever l'altitude. Enfin, rectifiant le
tracé mal étudié de la dérivation, ils lui firent suivre d'abord le cours du fleuve, en contournant tous les centres habités jusqu'à Briare; puis, gagner, à travers la forêt d'Orléans, le col de TEure, pour y passer, en un cours souterrain, la ligne de partage des bassins de la Loire et de la Seine. Ils rétablissaient ensuite sur les revers des coteaux de la rive gauche de la Seine, pour aller franchir ies vallées deTOrge et de laRimarde par un hardi siphon, puis, longer les coteaux de Montlhéry , de Balainvilliers, franchir, par de nouveaux siphons, la vallée de ITvette à Palaiseau, celle de la Bièvre à Verrières, cheminer tantôt en souterrain, tantôt en tranchées. A Sceaux ou à Bagneux devait être un premier réservoir dont le plan d'eau serait à la cote 98,10. Enfin, à Montrouge, près des fortifications, serait un second réservoir à l'altitude 96,38, permettant d'obtenir à Belleville celle de 93 mètres, qui dépassait de beaucoup les prévisions de l'inventeur. Son espérance n'allait pas, malgré les gigantesques travaux dignes des Romains qu'il avait en vue, .au-dessus d'un réservoir établi sur le coteau de Bicôtre à l'altitude 83, et dans Paris, 79 tout au plus.
De 7S millions, la dépense était descendue à 44. Celait encore près de moitié en sus de celle de la dérivation des eaux de source de la craie pour la même quantité, conduite j'en conviens à 19*", 50 plus haut sur le coteau de Belleville, mais pour une qualité fort inférieure.
En effet, une série d'observations et d'expériences minutieuses, recueillies sous le contrôle de M. Michal, Inspecteur Général des Ponts et Chaussées, Directeur du Service Municipal des Travaux Publics de Paris,
prouvaient que les tranchées de filtrage projetées sur les rives de la Loire, au-dessous du niveau de son lit, seraient inefficaces pour débarrasser les eaux drainées ainsi du sable jaune très fin, très délié, qu'elles contenaient en suspension par les moindres crues qui les rendaient louches.
Fleuve pour fleuve, Teau de la Seine prise en amont de Paris était encore préférable à celle reconnue infîltrable de la Loire.
Le Conseil Général des Ponts et Chaussées, dont la majorité persistait à penser que les eaux de rivière valaient mieux que les eaux de source pour l'alimentation publique, avait donc eu raison de provoquer parallèlement à Texamen du projet dont je viens d'analyser la dernière édition, revue et corrigée, une autre étude touchant les moyens d'élever l'eau de Seine sur les points les plus hauts des nouveaux territoires parisiens.
Les Ingénieurs du Service Municipal ne s'étaient pas acquittés moins consciencieusement de cette seconde mission que de la première.
Rectifiant, amendant tous les projets faits jusqu'alors en vue d'utiliser l'eau de Seine pour l'alimentation de Paris, ils avaient essayé de vaincre les difficultés qu'ils avaient précédemment signalées dans l'emploi du système des machines élévatoires.
Reportée au-dessus d'Ivry et de Port-à-l' Anglais, en amont du confluent de la Marne, leur prise négligeait à dessein l'eau de cette rivière. Elle se faisait au moyen de deux batteries de treize machines à vapeur du meilleur type connu, mises alternativement en action, et
opérant par groupes distincts, afin de refouler par trois grosses conduites indépendantes les 100,000 mètres cubes d'eau puisée en Seine, jusqu'aux réservoirs projetés pour recevoir la dérivation de Somme-Soude, d'abord, sur le plateau de Montrouge, à 80 mètres d'altitude, puis, sur le revers de la Butte de Ménilmontant (Belleville), àSS", 80, etenfin jusqu'au nouveau réservoir qu'on proposait de construire, en plus, sur la même butte, âS'^ySO plus haut, pour assurer la consommation de la zone comprise entre ces dejix dernières cotes.
Mais, avant d'introduire Teau dans les trois conduites, les rédacteurs du projet la clarifiaient par une application en grand, inexpérimentée jusqu'alors, du système de filtrage à la laine pratiqué dans les fontaines marchandes; système meilleur, pensaient-ils, et moins coûteux, à coup sûr, que celui des vastes galeriesfiltres, remplies de sable, dont on fait usage en Angleterre.
La dépense de premier établissement de l'usine, des trois grosses conduites et du nouveau réservoir, était évaluée à 22 millions ; mais" il fallait y joindre, d'abord, le coût des deux réservoirs déjà votés, puisqu'il s'agissait de substituer à l'ensemble des travaux dont ils faisaient partie un tout autre projet ; puis, le capital représenté par les 1,248,000 francs de frais annuels que le fonctionnement des 26 pompes à feu motiverait. Le total ne pouvait manquer d'atteindre 5S millions, c'està-dire une somme excédant l'évaluation très large de tous les travaux de l'aqueduc de Somme-Soude, réservoirs compris.
C'était beaucoup, pour n'obtenir, en définitive, qu'à peu près la même quantité d'eau, plus ou moins bien fil-
trée, trop chaude en été, trop froide en hiver, dont une faible portion arrivait à la cote 107. Les eaux de la Somme-Soude ne pouvaient atteindre cette élévation par le seul effet de la gravité ; mais les territoires habités au-dessus de 83", 60 avaient trop peu d'étendue pour qu'on ne pût pas les desservir complètement avec quelques milliers de mètres cubes élevés exceptionnellement chaque jour par une machine, au prix d'une dépense annuelle peu considérable.
Après avoir loyalement exposé les deux combinaisons au Conseil Municipal, dès le début de mon Troisième Mémoire sur les Eaux de Paris, en date du 20 Avril 1860, je conclus au rejet pur et simple de l'une et de l'autre. Pour aviser aussitôt que possible aux besoins de l'ancienne banlieue suburbaine, faisant désormais partie intégrante de la Ville, je demandai la division du projet de dérivation voté le 18 Mars 1889, en \aie d'une exécution immédiate de la portion qui n'était pas contestée. Je pourrais par ce motif obtenir l'approbation sans délai pour l'adduction à Paris des eaux des sources de la vallée du Surmelin, notamment de la Dhuys.
La mesure que je proposais, comme expédient, aurait d'ailleurs le très grand mérite de rendre à ces eaux le bénéfice de leur altitude, fort supérieure à celle des sources de la vallée de Somme-Soude. Le projet d'ensemble la leur faisait perdre, en les réduisant au rôle d'auxiliaires.
En effet, on a vu que l'entrée en aqueduc, à Conflans, de l'eau drainée par des tranchées latérales aux lits de la Somme et de la Soude, devait avoir lieu à la cote
106,38 et la dépense de hauteur causée par le parcours de Couflans à Paris, et par la traversée <( en charge » de siphons, ne permettait pas de Tamener à Ménilmontant au-dessus de 83°, 50. Or, Taltitude initiale de la source de la Dhuys et de ses congénères (plus rapprochées de Paris) était de 130 mètres. Leur dérivation, opérée de façon à ménager le plus possible ce précieux avantage, devait aboutir au réservoir spécial qui recevrait leurs eaux réunies à la cote 108, plus élevée encore que celle du projet dont le Conseil des Ponts et Chaussées avait demandé Tétude, promettant de refouler Teau de Seine puisée par les machines au-dessus du Port-à-l'Anglais.
Le seul argument sérieux que Ton pût trouver en faveur de ce projet disparaissait donc.
Le débit attribué par les premiers jaugeages aux sources hautes de la vallée du Surmelin, réduit à la suite des observations faites en 1858 et 1859 par M. Belgrand, et dont les résultats auraient dû le rendre très circonspect, ne descendrait pas désormais, suivant ses appréciations nouvelles au-dessous de 40,000 mètres cubes par 24 heures.
Mon savant collaborateur se trompait encore, comme il dut le reconnaître plus tard, mais dans de moindres proportions. Toujours est-il que je n'avais aucune raison de contester ce chiffre, en 1860.
Cependant, il me fallait songer aux 60,000 autres mètres cubes d'eau nécessaires pour retrouver les 100,000 réclamés quotidiennement par le service. Je pressentais déjà que, pour épargner à l'Empereur la fatigue de réclamations incessantes pendant son pro-
chain séjour au Camp de Ghàlons, je devrais les aller chercher hors de la vallée de Somme-Soude. Aussi, m'étais-je tourné d'avance vers celle de la Vanne, en invitant M. Belgrand à reprendre le projet de dérivation vers Paris de ses sources les plus élevées. Il avait fait dresser cette étude par M. Lesguiller, afin d'y mettre la dernière main, après avoir tenu compte du résultat de ses plus récents jaugeages, dans la désignation des sources qu'il convenait le mieux de choisir.
Provisoirement, je ne crus pas opportun d'entretenir le Conseil Municipal de l'éventualité des propositions dont ce projet pouvait devenir le sujet, en raison des résistances que la ratification de son vote rencontrait en haut lieu. Cette communication faite à soixante personnes fût vite parvenue aux oreilles de mes contradicteurs, et n'eût pas manqué d'aviver leurs espérances et l'ardeur de leurs obsessions auprès du souverain.
D'un autre côté, je me gardai bien, de leur fournir un nouvel argument par la révélation des mécomptes résultant de l'insuffisance des premiers jaugeages de M. Belgrand. J'espérais, d'ailleurs, n'avoir jamais à les trahir, de peur d'affaiblir le prestige de son grand savoir et l'autorité de sa situation officielle dans mon administration.
Le Conseil Municipal ne me fit pas longtemps attendre cette fois ses décisions. Dès le 18 mai, sur un nouveau rapport de son illustre Président, il prit la délibération dont je crois bon de rappeler ici les parties essentielles :
« Le Conseil,
c( Vu sa délibération, en date du 18 Mars 18S9, por* « tant approbation du projet définitif dressé par les « ingénieurs du Service Municipal, en vue de la déri- « vation, de la Champagne sur Paris, d'une partie des « eaux souterraines des vallées de la Somme et de la « Soude, et subsidiairement des sources, soit du ruis- « seau de Vertus et du Sourdon, soit de laDhuyset du « Surmelin, pour accroître de 100,000 mètres cubes a d'eau, par 24 heures, Talimentation de la Ville;...
« Vu un nouveau projet dressé par les Ingénieurs du « Service Municipal et ayant pour objet de dériver, a par un aqueduc spécial, les eaux des sources de la « Dhuys et du Surmelin, et de les amener à Paris à la M cote de 108 mètres au-dessus du niveau de la mer, « afin d'alimenter les quartiers élevés de la Zone '< Suburbaine récemment annexée à Paris;
« Vu les plans et devis à Tappui ;
« Vu les avant-projets comparatifs dressés par les « mômes ingénieurs, d'après les instructions de M. le « Préfet: l'pour la dérivation de 100,000 mètres <;u- « bes d'eau de la Loire; 2** pour rétablissement de « machines à vapeur destinées à élever pareille quan- « tité de 100,000 mètres cubes d'eau de Seine ;
« Vu le troisième mémoire, en date du 20 Avril 1860 « par lequel M. le Préfet de la Seine, après examen de « ces divers systèmes, propose de rejeter le projet de « dérivation de la Loire et celui de l'établissement de « machines élévatoires, et, en persistant dans le sys- (c tème de dérivation d*eau de source adopté par la « délibération susvisée du 18 Mars 18S9, conclut à « l'approbation du projet dressé en dernier lieu pour
« la dérivation distincte des sources de la Dhuys et du « Surraelin;
« Ouï M. Dumas, rapporteur de la commission « spéciale des Eaux de Paris, nommée dans la séance « du 20 Janvier 1860;
(( En ce qui concerne le projet de dérivation de la « Loire :
« Considérant qu'il résulte des études faites par les « Ingénieurs que les eaux de ce fleuve, chargées d'un « sable jaune et abondant, sont presque infiltrables « par grandes masses pendant cinq ou six mois de « Tannée;...
« En ce qui concerne le système d'établissement de « machines pour élever une quantité de i 00,000 mètres « cubes d'eau de Seine :
(( Considérant que, si Teau de Seine est plus facile « à filtrer que celle de lai Loire, il ne serait pas davan- « tage possible de l'amener au degré de limpidité et de « pureté désirables pour la bonne alimentation d'une « grande ville ; que, de plus, elle aurait aussi l'incon- « vénient d'être chaude en été et glacée en hiver;...
« Que, d^ailleurs, ce système a l'inconvénient de « subordonner la marche régulière d'un service puce blic si important au fonctionnement de machines « exposées à des dérangements et à des accidents nom- « breux:
« En ce qui concerne le projet présenté en dernier (( lieu, et tendant à la dérivation, par un aqueduc dis- « tinct, des sources de la Dhuys et du Surmelin ;
« Considérant que l'exécution de ce jprojet aura pour « résultat de procurer, dans un bref délai, pour l'ali- « mentation de la Capitale, 40,000 mètres cubes par
« jour d'une eau excellente pour la boisson, et susce ceptible d'être amenée à une altitude de 108 mètres, « suffisante pour desservir les points culminants de « toute la ville; que les travaux de dérivation à exécu- « ter à cet effet, y compris la construction d'un réser- « voir spécial, peuvent être achevés facilement dans « l'espace de deux ans, et n'entraîneront pas une dé- « pense de plus de 1 4 millions ;
« Que d'ailleurs ces travaux, se rattachant au pro- « jet de dérivation d'eaux de source approuvé par le « Conseil Municipal, aux termes de sa délibération du « 18 Mars 1859, et déjà compris en partie dans le de- « vis de ce projet, pourront être utilisés ultérieure- « ment pour la dérivation des 60,000 mètres cubes « restant à emprunter aux vallées de la Somme et de « la Soude, et ne porteront pas la dépense totale de « l'ensemble à plus de 38 millions ;
« Considérant, en résumé, et comme conséquence « des études comparatives qui ont eu lieu, que le projet « de dérivation d'eaux de source qui doit procurer (( aux habitants de Paris, dans les meilleures condi- « tiens, une eau parfaitement salubre et agréable pour a la boisson, limpide en tout temps, fraîche en été et « tempérée en hiver, est aussi en réalité le plus éco- « nomique ;
« Délibère :
« article premier
« Il y a lieu de persister dans le système de dériva- « tion d'eaux de source adopté déjà par la délibération « ci-dessus visée du 18 Mars 1859.
« Est approuvé le projet spécial qui a été dressé par « les Ingénieurs du Service Municipal pour la dérivation « distincte des sources de la Dhuys et du Surmelin, et a dont la dépense est évaluée à 14 millions.
« M. le Préfet est invité à poursuivre la déclaration « d'utilité publique de ce projet spécial aussi bien que « du projet primitif déjà adopté par le Conseil Munici- « pal. »
Le <jouvernement témoigna bien moins d'empressement à sanctionner cette délibération que le Conseil à la voter.
Le dispositif ne contenait pas seulement la déclaration d-utilité publique du projet spécial adopté par ce corps. Le Préfet s'y trouvait chargé de poursuivre, en outre, celle du surplus du projet primitif. De plus, il débutait par confirmer officiellement l'adoption par le Conseil du système des dérivations d'eaux de sources de préférence à tous autres, comme d'un principe établi définitivement et sans réserve, pour l'avenir aussi bien que dans le cas dont il s'agissait ; le tout à la suite de considérants où l'alimentation des villes en eaux de rivière élevées par machines ou dérivées, était formellement condamnée pour la troisième fois, sans égard pour les tendances manifestement favorables de la majorité du Conseil Général des Ponts et Chaussées.
Néanmoins, je finis par obtenir la mise à l'enquête dans tous les départements intéressés du projet de dé-
rivation des sources de la Dhuys, mais juste un an après rintroduction de Taifaire au Conseil Municipal et onze mois après son vote !
La commission d'enquête que je nommai pour le département de la Seine avait pour Président M. Elie de Beaumont, Sénateur, membre de Tlnstitut, le célèbre géologue, et comme Rapporteur, M. Robinet, Président de l'Académie de Médecine. Elle comptait parmi ses autres membres le Docteur Mélier, Inspecteur Général des Services Sanitaires, Président de la Commission des Logements Insalubres, et le Baron Dubois, doyen de la Faculté de Médecine.
Le Rapport de M. Robinet, — dont le nom inscrit en tête de ce document des plus sérieux, des plus instructifs, mais aussi des plus volumineux, provoquera le sourire, — est un traité complet, théorique et pratique de laquestiondesEaux.il me faudrait tout un long chapitre pour en donner une analyse fidèle. La première partie se termine par cette conclusion : « Après avoir reconnu la supériorité des eaux de « source sur les eaux de rivière pour l'usage alimen- « taire, la Commission n'hésite point encore à déclarer « qu'en principe elle préfère les eaux de source de « bonne qualité à des eaux de rivière « quelconques ». « Faisant ensuite application de ce principe à l'objet « de l'enquête, la Commission est d'avis que les eaux de « source de la Dhuys paraissent remplir les conditions « de composition, de limpidité, de température que né- « cessite l'alimentation en eau potable d'une grande « cité. »
La seconde partie pénètre dans tous les détails du projet et des contre-projets en présence, résume et dis-
cute les dires de tous les déposants. Voici, par extraits, le texte de Tavis qui la résume :
« Considérant qu'il n'a été présenté à Tenquète
« aucun projet susceptible d'être substitué avec avantage « à celui de M. le Préfet, et aucune objection capable « d'en arrêter l'exécution ;
« Considérant que les renseignements apportés par « les personnes qui ont jugé convenable d'en donner, « n'ont pas été de nature, soit à faire abandonner, soit u à modifier en aucun point essentiel le projet mis à « l'enquête ;
« Considérant que la Commission a trouvé dans les « explications qu'elle a reçues de M. le Préfet et de « MM. les Ingénieurs, ainsi que dans les nombreux do- « cuments qui ont été mis à sa disposition, notamment « les rapports faits au Conseil Municipal et les délibé- « rations de ce Conseil, ainsi que dans ceux qu'elle a « réunis elle-même, la justification la plus complète des <( projets de la Ville de Paris ;...
« Considérant que la Seine, comme fleuve, en raison « des troubles fréquents de son eau, de l'introduction « inévitable dans cette eau de matières organiques puce tréfiées ou putrescibles, en raison aussi de sa tempé- « rature, qui participe de celle de l'atmosphère, et des « difficultés que présente sa conservation dans la saison «chaude, ne peut pas constiiueT,. sans préparaliofis, « une bonne eau potable ;
« Considérant que le problème de la filtration de « l'eau et celui de l'abaissement artificiel de sa tempé- « rature ne sont pas résolus pour une masse d'eau aussi « considérable que celle qu'exigent, à Paris, les besoins « domestiques et l'alimentation publique ;
« Considérant que les eaux de source présentent a seules, sans aucune préparation, la réunion des qua- (( lités qui constituent la bonne eau potable ;
u La Commission émet Tavis :
« En ce qui concerne l'enquête ouverte dans le dé- (( partement de la Seine, qu'il n'y a pas lieu de s'arrêter « aux observations consignées aux registres ouverts « conformément à la loi ;
« En ce qui concerne le projet soumis à l'enquête,... « que ce projet est de la plus haute et de la plus incon- «testable utilité. »
Le volume finit par ce témoignage précieux de la part d'hommes aussi considérables que ceux dont se composait la Commission :
M Elle ne croirait pas avoir achevé sa tâche, si elle a ne rendait pas hommage au talent, à la sagesse et à « la persévérance avec lesquels a été conçu et étudié le (( projet qui doit augmenter dans une notable propor- « tion les eaux de la Ville de Paris.
« Elle est convaincue que l'exécution de ce projet as- <c surera à l'édilité parisienne la reconnaissance impé- « rissable de la population et contribuera à la gloire du « Souverain, dont la première et la plus grande préoccu- « pation a toujours pour objet le bien-être du peuple. »
Le Décret déclaratif de l'utilité publique de la dérivation dite de la Dhuys fut enfin rendu, en Conseil d'État, le 11 Mars 1862. Nous avons employé presque deux années en formalités avant de pouvoir passer à l'exécution de cette entreprise d'extrême urgence.
Une fois libre de toute entrave, je lâchai de réparer le temps perdu, autant qu'il était en moi.
Heureusement, j'avais acquis les sources à dériver dès le mois de Juillet 1859, en vertu de délibérations prises par le Conseil Municipal, les 15 Avril et 27 Mai.
La mise en service de l'aqueduc eut lieu le 15 Août 1865. La dépense, évaluée à 14 millions, fut de 18,490,550 francs en fin de compte.
Le débit en été des sources désignées, en 1860, par M. Belgrand comme devant fournir en tout temps 40,000 mètres cubes d'eau par 24 heures, ne s'éleva jamais à ce volume, et malgré les mesures prises pour l'accroître, il ne dépasse pas encore 28,000 mètres cubes. Mais, à l'altitude du réservoir où l'aqueduc aboutit, il est suffisant. La Vanne peut aisément pourvoir à tous les autres besoins du Service Privé.
C'est en 1865 que, par un quatrième et dernier Mémoire, je crus opportun de proposer la dérivation sur Paris de 100,000 mètres cubes d'eau fournis par les sources de la vallée de la Vanne, qui remplaceraient avantageusement les 60,000 que je n'avais pu me faire autoriser à prendre dans la vallée de Somme-Soude.
Je ne saurais analyser ce document dont je n'ai pas retrouvé d'exemplaire dans la collection de mes divers mémoires, et dont l'original, comme tout le dossier du projet, a disparu dans l'incendie révolutionnaire de l'Hôtel de Ville, en 1871.
Le projet donna lieu à d'eux délibérations approbatives du Conseil, en date, l'une, du 12 Novembre 1865, l'autre, après les enquêtes qui durèrent toute une année, du 10 Novembre 1866.
Le décret déclaratif de Futilité publique fut obtenu le 19 Décembre suivant.
Malgré toute la hâte que je mis à réaliser ce travail considérable qui devait compléter Talimentation de Paris en eaux de source, but de tant d'efforts et de luttes, je ne pus voir, avant mon départ de THôtel de Ville, le termede cette entreprise, la dernière de l'œuvre capitale, selon moi, de mon édilité, dont je puis revendiquer la conception hardie et l'accomplissement laborieux.
Dès 1860, j'avais obtenu du Conseil Municipal l'autorisation d'acquérir, comme ressources dont il était prudent, à coup sûr, de nous prémunir, les plus belles sources de la vallée de la Vanne, savoir: de la Bouillarde d'Armentières, du Bime de Cérilly, de Flacy, de Chigy, du Maroy, de Saint-Philibert, de Malhordie, de Caprais-Roy, du Miroir de Theil, de Noé, et celle de Cochepie près de Villeneuve-sur-Yonne.
J'ai dit ailleurs que le débit des sources de cette partie extrême et la plus basse de la couche des craies de la Champagne, s'était montré plus stable que celui des sources plus élevées de la Champagne Pouilleuse.
Mes successeurs ont donc pu s'assurer par des captages complémentaires habilement faits, non seulement les 100,000 mètres cubes d'eau que le nouvel aqueduc avait mission de conduire par jour dans Paris au réservoir de Montrouge, à la cote 80, mais encore S0,000 mètres cubes. Cet aqueduc a pu les recevoir sans être mis en charge, grâce aux enduits lisses qui revêtent ses parois intérieures et qui rendent trop prudentes les formules de Prony sur la résistance opposée par les parois des conduites libres et forcées à l'écoulement des eaux. Il pourrait au besoin en amener plus encore parait-il.
T. UI. fê
L'arrivée de Teau, limitée d'abord à la cote 80, a été portée à 88 par l'addition d'un étage au réservoir primitif.
Je tiens à rapporter le mérite de ces résultats heureux à M. Belgrand, afin de compenser ainsi l'impression fâcheuse qu'ont pu laisser à certains de mes lecteurs les torts avoués par lui-même que je n'ai pu leur cacher.
La dépense totale s est élevée à 46,479,817 fr., savoir :
Acquisitions de sources, d'usines et de terrains. 4,218,000 Travaux de l'aqueduc, construction de réservoirs et poses de conduites de distribution 42,261,517
Somme égale. . . 46,479,517
J'ai, à l'occasion du Bois de Vincennes, rendu compte de l'acquisition par la Ville, en 1864, du Canal et des usines de Saint-Maur, ainsi que de l'installation de ces usines. Leurs turbines élevaient d'abord 13,000 mètres cubes d'eau de Marne par 24 heures, pour le service de cette promenade, puis de 33,000 à 46,000 à l'étage bas du réservoir de Ménilmontant.
En 1866, sur la demande de M. Belgrand, je proposai au Conseil, qui le vota, l'achat des moulins de Trilbardouetd'Isles-les-Meldeuses,sur laMarne,en aval de Meaux. Ce projet fut déclaré d'utilité publique sans difficulté (il s'agissait d'eau de rivière) par décret duH Avril de cette année, pour y faire établir deux machines hydrauliques élevant chacune 40,000 mètres cubes d'eau de Marne dans le canal de l'Ourcq qui passe à côté.
La dépense s'est élevée, acquisitions comprises : pour Trilbardou à 6o2,260 fr. et pour Isles-les-Meldeuses à 432,711 fr.
J'ai relaté ailleurs le rachat par la Ville des concessions et usines dans la banlieue annexée, appartenant à à la Compagnie Générale des Eaux; elle devint le régisseur intéressé des Eaux de Paris agrandi, dans les conditions que j'ai dites plus haut, en vertu d'un traité remontant à 1860, modifié les 26 Décembre 1867 et 20 Décembre 1869.
En terminant ce chapitre, le dernier des quatre que j'ai dû consacrer à la transformation complète du service des Eaux dans Paris, véritable épopée, ainsi que mes lecteurs pourront s'en convaincre, je ne puis m'empècher de dire qu'arrivé à l'âge où le repos, que je ne connais pas encore, aurait tant de prix, je suis étonné moi-même du courage, de l'audace même dont je. fis preuve, dès mon arrivée à l'Hôtel de Ville, en osant le premier et longtemps le seul, mettre en doute la valeur de l'eau de Seine, en tant qu'eau potable. Ce préjugé formait comme un article de foi pour la population si peu croyante de Paris, et bien plus, pour des corps savants, dans le sein desquels cette légende a persisté jusqu'à nos jours.
Il a fallu tous les faits qui, dans ces derniers temps, ont mis en évidence l'insalubrité des eaux de rivière comme boisson, pour déterminer un courant d'opinion tout autre et si général désormais que je serais seul et honni de tous comme en 1853, si, changeant à mon tour de convictions, je m'avisais d'en préconiser l'usage.