DE LA MORTALITÉ DANS PARIS
Il est plus que difficile d'établir exactement la proportion du nombre des décès à celui des habitants d'une telle ville.
Le Recensement de la population n'a lieu que tous les cinq ans, et, dans Tintervalle, sous l'influence de
circonstances exceptionnelles, de faits temporaires, dont il est impossible de chiffrer les effets, comme une épidémie, une disette, la mortalité peut subir des fluctuations considérables. Prendre la moyenne des décès constatés pendant les cinq ans, pour la comparer au résultat du Recensement final, est un procédé moins sûr qu'on ne le croirait. Il atténue, d'ailleurs, l'importance, au bout de la période quinquennale, des progrès incessants que des causes permanentes, comme les conditions meilleures de salubrité, dues au développement des Grands Travaux de Paris, peuvent avoir produit dans la durée de la vie humaine.
D un autre côté, les Recensements ne comprennent que la population fixe ; ils négligent la population mobile, tandis que TEtat-Civil ne distingue pas celle-ci de celle-là, dans la constatation des décès quotidiens. Or, la dernière est essentiellement variable. L'effectif de la Garnison de Paris, par exemple, subit parfois des changements considérables d'une année à l'autre. Il en est de même des personnes venant des départements et des pays étrangers, que le soin de leurs affaires ou l'attrait de Paris et des plaisirs appellent et retiennent plus ou moins longtemps chez nous. Ai-je besoin de citer les Expositions Universelles et les Courses de Chevaux à l'appui de mon dire ?
Les communications, de plus en plus fréquentes et rapides, créées par les chemins de fer, tendent à multiplier de même nos visiteurs habituels.
De 18S3 à 1870, la progression de la population mobile de Paris, transformé durant mon administration, était déjà trop sensible pour que je puisse aujour-
d'huiy par une évaluation de ses accroissements au cours de ces dix-sept années, corriger l'exagération du nombre des décès constatés dans les Recensements. C'est ce chiffre que les statisticiens rapprochent tel quel du total des habitants recensés, afin de déterminer l'importance proportionnelle de la mortalité dans Paris, et de savoir ainsi ce qu'elle fut 'à diverses époques, et quelle est, de nos jours, la durée moyenne de la vie.
Suivant eux, cette durée ne dépassait pas 28 ans au commencement du xviii^ siècle, dans les derniers temps du règne de Louis XIV, quand Paris n'avait pas encore 200,000 habitants. Cinquante ans plus tard, sous le règne de Louis XV, elle était de 30 ans, disent-ils, sans indiquer les causes de cet accroissement.
Les résultats de leurs recherches ne sauraient, du reste, avoir une exactitude absolue ; car, dans l'Ancien Régime, on n'opérait aucun recensement de la population, et l'on n'avait d'autres registres de l'État-Civil que ceux des Paroisses. Alors, en effet, les inhumations avaient lieu dans les cimetières établis autour des Églises. Il n'en existait pas moins de dix-huit dans l'intérieur de la Ville, maintenus malgré les arrêts du Parlement de Paris, notamment celui du 21 Mai 1765, ordonnant que « les champs mortuaires » fussent placés «hors des murs d'enceinte ». Celui des Innocents, — nommé « Charnier » à juste titre, — et celui de Clamart desservaient plusieurs paroisses.
Les Recensements datent de 1 800 ; mais, c'est à partir de 1836 qu'ilseurent toute la régularité- désirable.
D'après celui qui fut fait durant cette année, le chiffre des décès, atténué depuis 1816 par une série
Googk
d'années relativement prospères, n'était déjà plus que de 1 par 36 habitants. Cette proportion se maintint jusqu'à la Révolution de 1848.
En 1853 y première année de mon édilité, la population officielle qu'attribuait à Paris le dernier Recensement quinquennal — celui de 1881, — s'élevait à 1,083,362 habitants. En 1889, année qui précéda l'extension des limites de la Ville, un nouveau Recensement — celui de 1888 — l'avait portée à 1,174,346. La comparaison des deux chiffres accusait une augmentation de 121,004, en cinq ans, soit de 24, 222 en moyenne annuelle.
Malheureusement, on ne peut la mettre utilement en regard de la Diminution du nombre des décès, qui se réduisit, tout au contraire, durant la période qui m'occupe. De 33,342 en 1883, il descendait en effet à 32,249 en 1889. La mortalité de l' année finale de cette période épargnait donc 1,093 habitants de plus que celle de la première année. Elle avait décru peu à peu> tandis que la population s'accroissait notablement.
Pour préciser, autant que possible, la portée de ces deux faits combinés, si je prends pour base de calcul l'augmentation moyenne annuelle de 1881 à 1886, — 24,222 habitants, — je trouve qu'en 1883, deux ans après 1881, la population de Paris devait s'être élevée de 1,083,262 âmes, àl,101,706, tandis que la mortalité de cette année désastreuses — 33,262, — qui dépasse notablement celle des années précédentes, me donne 1 décès par 33 habitants.
En usant du même procédé pour 1889, j'ai comme chiffre probable de la population d'alors 1,247,012,
et la mortalité de cette année, où nul fait exceptionnel ne se produisit, — 32«249 — n'est plus que de 1 décès pour 38 ou 39 habitants.
Mais quand je mets en regard le total isolé du Recensement de 1886 — 1,174,346, — et la mortalité de cette année — 29,971, — j'ai déjà, trois années avant 1859, la proportion de 1 décès par 39 habitants, remarquablement supérieure à celle des années antérieures à la Révolution de 1848. Il est donc probable que le résultat empirique auquel je viens d'arriver pour 1859 est trop faible.
En résumé, le total des décès constatés pendant la période septennale de 1853 à 1859 monte à 337,408. Il produit une moyenne annuelle de 33,705, au lieu de celle de 32,740 qui ressort de la comparaison des chiffres applicables aux années extrêmes, — 33,262 et 32,249. — Cela tient aux mortalités exceptionnelles de deux années de disette (1853 et 1854) et d'une année d'Exposition Universelle (1856).
Le Recensement de 1861, postérieur d'un an à l'Annexion, donna, pour l'ensemble de la ville agrandie, une population de 1,696,141 habitants, et celui de 1866, antérieur de trois années à la dernière de mon administration, un total de 1 ,825,271 . Répartie sur cinq ans, l'augmentation d'habitants qui résulte de la comparaison de ces chiffres — 129, 130 — est, en moyenne pour chaque, de 25,821.
La mortalité de 1861, relativement plus forte dans la Zone Suburbaine annexée que dans l'ancien Paris, fut de 43,516 habitants. Comparée au total de la population . recensée — 1,696,141 — elle donne 1 décès par
39 habitants, comme en 1851 et 1886, Mais la môme comparaison faite pour 1866, où la population recensée atteignit le chiffre de 1,835,371 et la mortalité celui de 4S,631, n'accuse plus que 1 décès pour 40.
Quant à 1869, si, depuis 1864, Faccroissement du nombre des habitants avait suivi seulement la progression moyenne annuelle de 3S,834 constatée de 1861 à 1866 par les Recensements officiels, ce nombre eût été de 1,903,743 alors, et, rapproché de la mortalité de Tannée — 46,835 — il n'aurait pas porté la durée de la vie humaine à plus de 41 ans. Mais de nombreux documents administratifs, notamment les rôles des contributions directes et les états des familles non imposables ou dégrevées par la Ville de la Contribution Personnelle et Mobilière, prouvent qu'à partir de l'Exposition Universelle de 1867, la population de Paris s'est accrue dans des proportions considérables, toujours croissantes, et qu'elle atteignait, àlafin de 1869, près de 3 millions d'âmes ; d'où ressort, en face de la mortalité de cette année — 46,835, — une vie moyenne de 43 ans.
Ce chiffre même est au-dessous de la vérité, puisque les tables de TEtat-Civil confondent les décès de la population mobile non recensée avec ceux de la population fixe. On comprend que l'importance de la première puisse être une quantité négligeable dans une petite ville de province, où le nombre des recensés absents compense à peu près celui des habitants de passage. Mais, à Paris, c'est tout autre chose. 11 est évident que si l'on y retranchait des tables de mortalité les décès . survenus parmi les non-recensés, le résultat du calcul de la vie moyenne serait considérablement augmenté.
Dans tous les cas, ce résultat montre que depuis la fin du règne de Louis XIV elle s'est accrue de 14 ans, soit de plus de moitié, dans Paris, dont 6 durant le règne de l'Empereur Napoléon III.
Quoi qu'il en soit, je conclus de tout ce qui précède que j'eus à pourvoir, dès 1853 et jusqu'en 1859, au placement d'environ 34,000 morts par année dans les cimetières de l'ancien Paris, et, de 1860 à 1869, aux movens d'en inhumer de 44,000 à 47,000.