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LA FOSSE COMMUNE

En 1853, l'insuffisance d'étendue que faisait déjà prévoir, à brève échéance, l'impossibilité d'agrandir les trois Cimetières du Nord, de l'Est et du Sud, se trouvait notablement aggravée par l'application, encore bien récente, d'une mesure due à l'initiative personnelle de l'Empereur.

Émue, comme toujours, d'un sentiment de commisération pour les classes déshéritées de la Fortune, Sa

Majesté, par une décision spontanée, avait prescrit l'interdiction absolue, qu'un Arrêté Préfectoral du 14 Septembre 1880 rendit officielle, de tout retour ultérieur au système de superposition des cercueils, pratiqué dans la portion de chacun de ces cimetières affectée à rinhumation gratuite des indigents et nommée « Fosse Commune » .

Ce mode sommaire de sépulture, trop ménager de la superficie du terrain, consistait à creuser des tranchées profondes, où Ton rencontrait la nappe d'eau des puits, au Père-La-Chaise, pour y empiler, sept par sept, les cercueils des pauvres, en longues files parallèles, contiguës. C'étaient bien véritablement des fosses communes, des charniers humains révoltants chez une Nation prétendant marcher à la tète de la Civilisation moderne, dans une ville qualifiée par ses flatteurs de Cité Modèle, de Reine du Monde.

Je n'ai pas besoin d'exprimer la répugnance qu'inspirait la Fosse Commune aux familles hors d'état de payer le prix d'une concession de terrain, même de la plus courte durée, c'est-à-dire de cinq ans, pour assurer une sépulture distincte à leurs morts.

La pensée du contact immédiat de la bière contenant les restes d'un être aimé, dont le souvenir était cher, avec celles d'inconnus qu'on pouvaitsupposergangrenés des plus hideuses maladies, et l'impossibilité d'aller plus tard, en cas de meilleure fortune, rechercher là ces restes précieux pour les transporter ailleurs, augmentait cruellement, on peut le croire, la douleur des survivants.

Aucun acte du Souverain ne devait donc être plus

justement populaire que ia décision émanée de Luimême. Il ordonna l'inhumation séparée de tout indigent, comme de tout riche, pour le laps de temps, trop court, hélas ! de cinq années, attribué par les rëgle^ ments aux sépultures gratuites, dans la Fosse-Commune, qui ne mériterait plus désormais sa triste appellation I

Les familles savaient, d'ailleurs, qu'elles pourraient ainsi, pendant ce laps de temps, retrouver leurs morts et les faire transférer dans les terrains dont ils auraient acquis la concession plus ou moins longue, avant que, faute d'espace, les cinq ans expirés, le Service fût obligé de reprendre les concessions gratuites arrivées à terme, et de reléguer les débris humains abandonnés par elles, mal consommés par un sol déjà saturé de matières organiques en décomposition, dans les ossuaires des Catacombes, pour faire place à de nouveaux cercueils d'indigents.

Mais, l'Administration Municipale fut effrayée des conséquences de la mesure voulue par l'Empereur. Au lieu d'attribuer à chaque sépulture gratuite la surface de terrain (2"»,80) que l'usage était de consacrer à chaque sépulture payante ; afin de l'isoler convenablement de toutes parts, elle s'abstenait seulement de superposer, comme jadis, les cercueils inhumés dans les anciennes fosses communes. On attribuait à chacun le même espace qu'une pile de sept occupait antérieurement, savoir : i mètres en longueur 60 centimètres en largeur, soit 1"',20, non compris les passages transversaux ménagés de distance en distance pour le service, qui portaient cette contenance à 1",70.

L'interdiction formulée par ordre de l'Empereur,

ainsi comprise, n'en exigeait pas moins des immobilisations, pour cinq ans, sept fois aussi considérables que celles du passé. Mais, le but que Sa Majesté se proposait ne se trouvait pas atteint. Les cercueils des indigents continuaient à se toucher, tête à tête et latéralement. Ils étaient séparés par une distance d'un mètre du côté des pieds ; mais uniquement parce que les besoins du service l'exigeaient !

L'Empereur l'ignorait. Le Public s'en aperçut vite et la reconnaissance des familles indigentes pour l'intervention de Sa Majesté ne futplus la même, bien qu'elles sussent apprécier, malgré tout, la demi-satisfaction qu'elles avaient reçue, et surtout, la possibilité de reprendre ses morts, à Toccasion.

Sans doute, l'isolement absolu des sépultures gratuites demandait une surface encore plus grande que les inhumations contiguês pratiquées généralement en 1883 ; il exigeait un complément de 80 centimètres, soit2",80, au total, pour chacune, au lieu de 1°,70. Mais il fallait s'y résoudre, pour que la généreuse pensée du Souverain ne demeurât pas inféconde. Ce fut ma première préoccupation.

De 1883 à 1889, pendant la période septennale où l'administration du Maire Central de Paris ne s'étendit pas au delà du Mur d'Octroi de l'ancienne ville, le nombre des décès monta, conmie on l'a vu plus haut, à 237,408, soit, en moyenne, à 33,908 par an. — Dès 1883, première année de mes fonctions, elle fut de 33,202 ! — Or, le nombre annuel des inhumations gratuites, 17,000 environ, à raison de 1"*,70 pour chaque, réclamait près de 3 hectares de terrain. A raison de 2"*,80,

il exigeait i^'SB, soit, pour cinq ans, 14 hectares environ, dans le premier cas, et 21^ dans le second. La superficie totale de 61**, 40', 94*", engagée déjà, dans le passé, comme je Tai dit, envers les titulaires de concessions perpétuelles et temporaires, devait seule faire face aux demandes nouvelles de pareilles concessions.

Les engagements du passé portaient, le 31 Décembre 1882 sur nos superficies de 19M8*, 69*", pour les concessions perpétuelles, et de 14**, 84* 'pour les. concessions temporaires, dont je n'avais à tenir compte que pour ordre, puisqu'elles devaient s'éteindre graduellement et rendre disponibles les terrains qu'elles occupaient.

Les besoins annuels du présent et de l'avenir (quand on ne prévoyait pas l'Annexion) étaient évalués àl**,28 pour les concessions perpétuelles et à 3 hectares pour les concessions temporaires, soit, ensemble, à 4**25.

En réunissante ce total celui que j'ai trouvé ci-dessus pour les besoins annuels des inhumations gratuites, comprises ainsi que l'Empereur les entendait, on arrive à 8 hectares et demi.

Le résultat de tous ces chiffres était que, dans un délai de cinq ans, nos trois cimetières parisiens devraient être fermés faute de place.

En effet, si les concessions perpétuelles en absorbaient déjà près du tiers, iO'^.iS^jÔQ», elles occuperaient alors, à raison de 1*»,25 par an, 6^,25 de plus, soit 25*>,43»,69«

Les concessions temporaires, en supposant qu'elles se maintinssent dans les mêmes limites, exigeraient toujours • • • 44**, 84» »

Enfln, il fallait pour les inhumations gratuites. . • 21^,25* »

Ensemble 61ï>,52%69»

Je ne pus donc pas longtemps dissimuler, ni taire à TEmpereur les embarras qui pouvaient naître d'un tel état des choses, et l'obligation de les prévenir m'imposait le devoir de créer de nouveaux cimetières et d'entreprendre, sans délai, des études sérieuses, a6n d'en fixer les emplacements, d'en arrêter les conditions d'étendue, les moyens d'accès, et le reste. Car, il me fallait être en mesure d'accomplir toutes les formalités voulues, obtenir les autorisations indispensables, acquérir ou exproprier les terrains nécessaires, et faire exécuter les travaux de construction et d'installation, avant que nos trois anciens cimetières fussent complètement pleins.

Je n'avais pas encore l'expérience que j'acquis bientôt, dans l'affaire des Eaux de Paris, de la résistance infatigable que rencontre, chez nous, la solution de toute question très importante, et surtout l'adoption de toute idée nouvelle, au sein des grands Corps de l'État, presque aussi routiniers que la Population Parisienne, instinctivement opposée à tout ce qui trouble sa quiétude. Mais je comprenais que, cinq ans, c'était bien peu pour tant de choses à faire.

Je reconnus bien vite les difficultés d'une pareille tâche.

Le peuplement de la Banlieue Suburbaine de Paris, allant du Mur d'Octroi jusqu'à l'Enceinte Fortifiée, qui s'opposait à toute nouvelle extension des trois cimetières existants, ne me permettait d y découvrir nulle part des espaces assez grands, à la distance légale de toute habitation, pour créer d'autres cimetières dans cette zone relativement étroite.

Le projet d'inhumer les morts des quartiers extrêmes

de la Ville dans les fossés ou surles glacis de la contrescarpe des Fortifications, qui me fut proposé, n'étaitpoint pratique. Sans m'arrêter à cette objection des médecins chargés de l'Inspection de la Salubrité, que des cimetières entourant Paris de si près l'exposeraient sans discontinuité, par tous les vents, à l'action des miasmes infectieux, je constatai que TAutorité Militaire ne consentirait jamais à laisser grever de pareilles servitudes ses ouvrages de défense. — Elle ne pouvait pas davantage autoriser l'établissement des murs, logements et monuments funéraires d'aucun lieu d'inhumation dans la zone extérieure de 380 mètres de rayon, mesurés du pied des glacis de sa contrescarpe, où toute construction était interdite par une loi formelle. Or il ne fallait point songer, pour une foule de raisons, à faire déclasser cette zone, jugée trop restreinte par les Officiers du Génie. J'étais donc forcé de porter mes recherches au delà, c'est-à-dire bien loin, pour des cortèges funéraires que tant de personnes se font un devoir de suivre à pied.

Néanmoins, la création du Cimetière Parisien d'Ivry fut résolue dès 1883. — C'était une précaution fort sage. — Il devait pourvoir aux inhumations de l'Ancien XIP Arrondissement, un des plus populeux de Paris, et servir de cimetière spécial aux Hôpitaux et Hospices, qui détenaient près d'un cinquième du Cimetière Mont- Parnasse, et dont presque tous les morts avaient droit à l'inhumation gratuite.

Les premières acquisitions, opérées immédiatement, comprenaient 9^,86*,01. Elles furent accrues ultérieurement de 3f , 24*,48\ C'était bien peu ; mais c'était quel-

que chose: j'y trouvais quelques années de répit, en attendant mieux.

Or, faire mieux était impossible dans la même voie. J'en fus promptement convaincu. Toutefois, avant de chercher ostensiblement la solution du problème dans un autre sens, je tins à ce qu'autour de moi tout le monde fût également convaincu, et cela me demanda beaucoup de temps.

Je ne savais pas encore assez — comme je viens de le dire, — le peu de goût des Parisiens pour les idées nouvelles. La difficulté que j'eus à vaincre les résistances, au projet d'alimenter Paris en eaux de source, de préférence à la légendaire eau de Seine ; les objections, pour ne pas dire plus, que ce projet, laborieusement adopté par le Conseil Municipal, souleva dans les hautes régions du Pouvoir comme dans le Public, ne se révélèrent que plus tard.

Néanmoins, je gardai pour moi, sans oser la produire, pendant plusieurs années, de peur d'en compromettre le succès par trop de h&te, la solution radicale conçue assez promptement par mon esprit rebelle aux demi-mesures, aux compromis, aux expédients, quand il s'agissait d'aliéner l'avenir. Cette solu tion se traduisait par le projet du Cimetière de Méry-sur-Oise : sur les territoires de communes absolument rurales, partant, lointaines, où l'acquisition à bas prix d'espaces isolés très considérables fût encore facile, et le sol plus propice à la combustion des corps humains que celui des environs de Paris, créer deux grandes Nécropoles, au Nord et au Sud de la Ville, — ou mieux, une seule, au Nord, si les nécessités du Service le permettaient, — raccordées avec elle par des voies ra-

pides; mettre ainsi, définitivement, la Capitale de la France à Tabri des soucis que j'éprouvais, et permettre à mon administration de réaliser l'idée, qui me hantait, de prolonger la durée des inhumations gratuites jusqu'à 30 ans au moins, 50 ans, et plus encore si possible, afin de la rapprocher beaucoup de la perpétuité.

L'égalité des hommes dans la Mort étant la seule consolation que nous puissions donner à ceux qui souffrent de l'inégalité des faveurs du sort, en ce monde, nous devions, selon moi, tout faire pour la leur assurer.

CONSÉQUENCES DE l'aNNEXION

J'avais à peine posé les premiers jalons de ce gros projet, que l'urgence d'une mesure plus grosse encore, l'Extension des limites de Paris, se révéla.

Je dus m'occuper d'en préparer l'instruction longtemps d'avance, et m'engager dans l'examen de tous les points à régler en vue de la rédaction du programme à soumettre à des enquêtes multiples, puis à soutenir devant tous les Pouvoirs Publics; enfin, à réaliser dans toutes ses parties, sans coup férir.

D'ailleurs, cette mesure allait modifier complète-' ment le point de départ de tous mes calculs relatifs aux besoins du Service des Inhumations. Non seulement le chiffre de la population et celui des décès annuels de Paris se trouvaient accrus de près de moitié, mais, de plus, nos cimetières anciens du Nord, de l'Est et du Sud, englobés dans l'enceinte de la ville agrandie, tomberaient sous le coup des dispositions du Décret- Loi du 23 Prairial an XII prescrivant l'interdiction de

tout lieu de sépulture à Tintérieur d'une ville quelconque. Il en serait de même des cimetières établis dans les communes ou portions de communes annexées, savoir : ceux d'Âuteuil, de Belleville, de Bercy, de Charonne, de Grenelle, d'un de ceux de La Chapelle, et des cimetières de Montmartre, Passy, Yaugirard, n'ayant tous ensemble, au surplus, qu'une contenance de 1 4^,32', 61*", déjà fort occupée.

Les seuls cimetières dont la conservation serait possible, en dehors du nouveau Cimetière d'Ivry, d'une surface totale de 13^,24*,46% étaient celui des BatignoUes, sis dans la Commune de Clichy, et le second Cimetière de La Chapelle, sis dans la Commune de Saint-Denis. Ils mesuraient, l'un, 2*',62*,37^; l'autre, 2^88^62^ au total 8^20^99M...

Je ne manquai pas de faire inscrire dans le texte du projet, qui devint la Loi du 16 Juin 1889, un ajournement de l'application à tous les cimetières de Paris augmenté, compris entre l'ancien Mur d'Octroi et les Fortifications, des dispositions inquiétantes du Décret- Loi de Prairial; mais cette tolérance devait forcément rencontrer une limite prochaine, étant donnée retendue inextensible de ces divers lieux d'inhumation.

J'avais donc plus de raisons que jamais pour tenir à mon plan. Toutefois, il me fallait en grandir les proportions dans la mesure commandée par l'Annexion de la Banlieue Suburbaine.

En fait, quelle était cette mesure?

La population de Paris se trouva portée de 1 ,100,000 âmes environ à près de 1,670,000, du jour au lendemain, du 31 Décembre 1889 au 1" Janvier 1860, date de la mise en pratique dé la Loi d'Annexion. Je devais

penser que soa accroissement annuel antérieur de plus 24,000 âmes, en moyenne, loin de diminuer, allait s'augmenter notablement, au contraire. On a vu plus haut que cette supposition fut justifiée par les Recensements de 1861 et de 1866, et qu'à la fm de 1869, à la veille, pour ainsi dire, de mon départ de l'Hôtel de Ville (10 Janvier 1870) on évaluait déjà la population de Paris à près de 2 millions d'habitants.

Quoi qu'il en soit, dès 1860, j'étais fondé à croire que, dans le cours d'un demi-siècle, la population s'élèverait à 3 millions; mais, je constatais que, grâce au développement que son étendue avait prise (7,802 hectares, au lieu de 3,402\86%07^), la Ville pourrait loger 3 millions d'habitants. Ce chiffre était un maximum, et en le prenant pour base de mes nouveaux calculs, je ne risquais pas d'arriver à des résultats que l'avenir démentit jamais.

Si le rapport établi, lors du Recensement de 1866, entre la mortalité moyenne annuelle de Paris et le nombre total de sa population, 2,50 p. 100, me faisait fixer, dans les derniers temps de mon administration, au chiffre final de 75,0001e maximum possible des Inhumations pour chaque année, j'étais dans le vrai, quand, au lendemain de l'Annexion, en face d'une mortalité moyenne plus forte et d'une population moins nombreuse, je prévoyais déjà ce maximum, et je le répartissais^ d'après l'expérience du passé, de la manière suivante :

Concessions perpétuelles : 7,500, de 3"*, 80 chacune, en moyenne, exigeant 2*^,50* ;

Concessions temporaires : 20,500, à porter, suivant les propositions du Service, de 2", 50 à 3",80, afin que

leur conversion en concessions perpétuelles devînt possible sans déplacement : 8 hectares ;

Inhumations gratuites : 47,000, pour lesquelles il faudrait, à raison de S"*, 50 et non plus seulement de 4"», 70 Tune, près de 12 hectares.

C'était donc une disponibilité de 23 hectares environ, par an, qu'il convenait de chercher au Service, sinon pour le présent, du moins, en vue de l'avenir.

Après avoir assuré la part des concessions perpétuelles, on aurait besoin, en effet, de près de 700 hectares, afin de pouvoir porter à 30 ans la durée des concessions temporaires et des inhumations gratuites, et de 1,480 hectares environ, si l'on voulait élever cette durée à SO ans, c'est-à-dire à l'équivalent de la perpétuité ; car, il est sans exemple qu après 30 ans, la sépulture d'une seule personne soit le but d'aucune visite ou l'objet d'aucun soin. Les mausolées qui continuent à recevoir les morts des familles titulaires de concessions perpétuelles, sont entretenus et visités périodiquement ; les autres restent comme abandonnés. La prescription s est faite sur la mémoire des absents !

En tenant compte des concessions perpétuelles, il me fallait 880 hectares dans un cas et 1 ,200 dansl'autre.

Où trouver, même en deux lots, de telles superficies de terrain, isolées de toutes parts, et convenant, sous tous les rapports, à l'afTectation que je leur destinais ? Voilà comment se résumait la dernière donnée du problème complexe à résoudre.

'RECHERCHES d'eMPLACEMENTS

Lorsque je me crus certain d'être suivi sans réserves par^mon administration, dans la poursuite de ma solution radicale de la question des Cimetières parisiens, j'en saisis l'Empereur et j'obtins de lui, non sans peine, l'autorisation d'en faire l'objet d'études officielles. Sa Majesté, convaincue non sans peine de l'impossibilité de réaliser autrement la partie de mon programme qui La séduisait, finit par se rendre à cette considération suprême : — l'inhumation gratuite, quasi perpétuelle, des indigents, en fosses distinctes, isolées de tous c6tés, dans des cimetières de Banlieue difficiles à constituer ; ils étaient déjà trop éloignés pour les habitudes de la population qui devait se rendre au delà des nouveaux faubourgs de Paris formés rapidement autour de la zone des servitudes militaires.

Alors, par un arrêté pris en 1864, je chargeai spécialement une Commission de la mission de rechercher, autour de Paris, tous les emplacements propres à l'établissement de nouveaux cimetières. Elle était composée de MM. de Hennezel, Inspecteur Général, ancien Ingénieur en chef, Directeur du Service des Carrières, sous mes ordres; — Belgrand Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, Directeur du Service des Eaux et des Égouts; Delesse, Ingénieur en Chef des Mines, remplaçant de M. de Hennezel, dans la direction du Service des Carrières.

Ces trois ingénieurs se rendirent successivement dans toutes les communes du département de la Seine, et, plusieurs fois, sur les points jugés par eux les plus

dignes d'attention ; ils étudièrent, au moyen de sondages et de puits, la composition géologique du sol et du sous-sol de tous les emplacements libres, afin de bien juger par eux-mêmes des avantages et des inconvénients de chacun. Ils poussèrent leurs investigations, de proche en proche, dans le département de Seineet-Oise , et finalement arrivèrent aux conclusions qui vont suivre, formulées, à lunanimité, dans un Rapport datant du 1" Décembre 1864, que je fis autographier et distribuer, comme un document de la plus haute importance.

Avant de les résumer, je veux extraire de ce travail plusieurs passages que je ne saurais analyser sans craindre qu'on ne m'accusât d'en exagérer les révélations :

« Si l'on jette les yeux sur la carte hydrologique « exécutée par les ordres de M. le baron Haussmann, « il est facile de voir que l'emplacement des cimetières « actuels de Paris laisse beaucoup à désirer; car les « nappes souterraines recevant toutes les infiltrations de « ceux du Mont-Parnasse et du Père-La-Chaise, s'écou- « lent directement sous la ville pour [se rendre dans la <c Seine.

« A Mont-Parnasse, elles se dirigent vers le Nord, « tandis que, du Père-La-Ghaise, elles descendent vers « le Sud un peu Ouest. Dans les deux cas, elles passent « sous des quartiers populeux.

« Les puits de ces quartiers, situés à l'aval des nappes « venant des cimetières, ne reçoivent que des eaux « complètement souillées, et cette circonstance est « d'autant plus regrettable que , dans les familles

« pauvres, ces eaux sont employées à divers usages (( domestiques, et quelquefois même en boisson!...

« Dans les travaux de consolidation exécutés sous « le cimetière Mont-Parnasse (dans les Catacombes) on a « rencontré des eaux d'infiltration corrompues par des « matières organiques en décomposition , qui prove- (( naient de leur passage à travers les cadavres. Il en « est de même sous le Père-La-Ghaise, dans le souter- « rain du Chemin de Fer de Ceinture, Rive Droite. »

Quant au Cimetière Montmartre, il se trouvait, suivant la Commission, dans des conditions un peu meilleures, parce que la portion des eaux corrompues, filtrant au-dessous des sépultures, au lieu d'infecter la nappe souterraine de l'ancien Paris, allait se déverser en Seine du c6té d'Asniëres,en passant, dans ce trajet, sous de nouveaux quartiers, médiocrement peuplés encore : ceux des Épinettes et de Clignancourt, aujourd'hui couverts de constructions habitées par la classe laborieuse. Mais la Commission reconnaissait que la nappe d'eau des puits du quartier de Clignancourt, notamment, s'en trouvait infectée : « Rue Saufce froyn® H,où cette nappe a fait source, elle est exploi- « tée comme eau sulfureuse ! »

En conséquence, la Commission rejetait, d'une manière absolue, non seulement tous les terrains dont le sol et le sous-sol étaient impropres à la consommation des cadavres, tels que ceux des Communes formant la Ceinture de Paris, qui sont généralement composés de marnes vertes; mais encore, tous les emplacements, moins prophes, dont les nappes d'eau souterraines se déversaient en Seine sous Paris.

Parmi les autres, elle ne put m'en signaler que

trois, réunissant, à son avis, toutes les conditions voulues : deux, au Nord et à l'Est de Paris ; le troisième, au Sud.

Des premiers, celui qu'elle indiquait de préférence, était placé au Nord, dans les environs de Pontoise et s'étendait sur les territoires des Communes de Mérysur-Oise, Frépillon, Bassancourt et Saint-Ouen-l'Aum6ne. Il occupait un plateau de 2,000 hectares, généralement garni de bois médiocres ou d'aspergières de rapport meilleur, et complètement désert; car, on n'y rencontrait que la ferme en ruines de Montarcy.

La Commission constata que ce plateau, dont le terrain valait de 1,000 à 2,000 francs l'hectare, selon qu'il était plus ou moins fertile, et sur lequel ses membres ne firent pas creuser moins de 12 puits, se trouvait formé d'un sable éminemment perméable ; il appartenait à l'étage moyen des « sables de Beauchamp », très propre à la rapide combustion des matières organiques, et recouvert d'une couche de terre végétale très meuble et de peu d'épaisseur. Le sous-sol, composé le plus souvent de calcaire blanc fragmentaire, déjà désagrégé, parfois de grès friables discontinus et peu profonds, drainerait complètement les eaux d'infiltration d'un cimetière, et les épurerait avant leur écoulement dans rOise, distante d'un kilomètre.

Le seul inconvénient du Cimetière Parisien établi sur cet emplacement merveilleux était son éloignement de 22 kilomètres; il pouvait aisément fournir, à lui seul, lés 1,200 hectares qu'il fallait affecter, ^elon mon avis , à l'inhumation cinquantenaire des morts de Paris, et davantage encore, au besoin. Mais, on y remé-

(lierait facilement par la construction d'un Chemin de Fer spécial, dont j'avais admis le principe.

Le second emplacement sis à Blanc-MeSnil, près de Gonesse, entre Aulnay-lès-Bondy, Grand-Tremblay, Boissy et Bonneuil, à l'Est et à 15 kilomètres seulement de Paris, avait une surface de plus de 2,000 hectares, en champs cultivés, sans aucune habitation. Le terrain y valait de 3,500 à 4,000 francs l'hectare. Sa nature, argilo-sableuse, déterminée par la Commission après sept sondages, laissait filtrer assez facilement les eaux superficielles, et convenait, dès lors, à la destination que j'avais en vue, bien qu'elle ne fût pas aussi parfaitement propre aux inhumations que le plateau de Méry-sur-Oise.Lacouche de terre végétale reposant sur ce fond avait une épaisseur d'un mètre au plus. Le soussol, formé de gypse et de marnes calcaires, puis de calcaire lacustre, en couches friables, présentait des rognons isolés de calcaire siliceux. Quant à la nappe souterraine, elle s'écoulait dans deux petits rus du voisinage : le Sausset et le Morin, affluents lointains de la Seine.

Nulle hésitation n'était possible entre cet emplacement et le premier mis en parallèle.

Méry, bien préférable, sous tous les rapports, àBlanc- Mesnil, comme lieu de sépulture, aurait encore l'avantage de coûter moitié moins cher. Quant aux distances, du moment qu'il fallait une voie ferrée pour accéder aux deux, le moindre éloignement de Blanc- Mesnil devenait une considération secondaire.

L'emplacement du Sud de Paris, que recomman-

dait la Commission, pour le cas où rAdministration tiendrait à faire desservir par un cimetière distinct les quartiers de la Rive Gauche, se trouvait sur un plateau de la Commune de Massy dépourvu d'habitations, entre le village de ce nom et ceux de Wissous, Morangis et Champelan.

A la surface, la Commission rencontra d'abord, dans ses sondages, une terre sablo-argileuse brune, très facile à piocher, exploitée pour la fabrication des briques et carreaux fort renommés de Massy, puis, au-dessous^ le calcaire lacustre et siliceux de la Brie, ou bien les sables de Fontainebleau.

Les nappes souterraines où descendent les eaux d'infiltration de ce terrain, plus perméable, en somme, que celui de Blanc-Mesnil, s'écoulaient dans la Bièvre, qui débouchait en Seine dans Paris même. Comme cette petite rivière, déjà souillée entièrement par les nombreux établissements industriels longeant ses bords, devait être absorbée par notre grand réseau d'égouts collecteurs, et conduite à Asnières, fort au-dessous de Paris, la Commission, trop peu soucieuse, à mon sens, de la salubrité des populations de ce bourg et des autres localités d'aval, ne s'était pas plus arrêtée à l'objection qu'elle aurait pu tirer du déversement en Bièvre des eaux de Massy, qu'elle n'avait tenu compte de l'arrivée des eaux de Blanc-Mesnil dans le fleuve, au-*dessous de Saint-Denis.

Mais, il résultait de son rapport, d'une part, que les terrains de Massy valaient couramment de 9 à 10,600 francs l'hectare, et d'autre part, que l'emplacement indiqué par elle n'en contenait que 300. Il ne pouvait donc pas, comme il l'aurait fallu pour le

bien du Service, suffire dans toutes les hypothèses aux inhumations des arrondissements de Paris situés sur la Rive Gauche de la Seine, qui montaient aux deuxcinquièmes du nombre total.

Je ne manquai pas d'être frappé du singulier contraste des faits relevés par la Commission au nord et à Test de Paris, à Méry-sur-Oise et Blanc-Mesnil, et de ceux qu'elle avait constatés au sud, à Massy. D'un côté, deux emplacements assez vastes chacun, pour faire face à tous les besoins du présent et de l'avenir, aussi largement compris que possible ; de l'autre, un seul emplacement convenable, mais d'une étendue relativement faible, se refusant à tout agrandissement ultérieur et, sur ce dernier point , des terrains deux fois plus chers au moins qu'à Blanc-Mesnil, et six fois environ, qu'à Méry-sur-Oise !

On ne saurait donc s'étonner qu'après une étude attentive du savant travail qui me fut remis par MM. de Hennezet, Belgrand et Delesse, la création d'une seule grande Nécropole lointaine, établie au nord de Paris, dont j'avais eu l'idée vague, dès le principe, se soit présentée à mon esprit de nouveau, mais, cette fois, sous la forme précise du Cimetière de Méry, que jugeaient préférable ces trois consciencieux commissaires.

Je m'arrêtai donc au projet hardi, contre lequel je ne me dissimulai pas qu'il allait se former une coalition d'intérêts, de préjugés, de surprises même, secondée partons les opposants de parti pris. Je résolus de concentrera Méry tout le Service des Inhumations de Paris, en rattachant au Chemin de Fer spécial qui devrait y conduire les convois et les visiteurs, des gares funéraires, installées dans nos anciens Cimetières de l'Est, du

Nord et du Sud, où les cortèges mortuaires continue^ raient à se rendre, suivant l'habitude.

Je saisis la Commission de ce projet, et, dans un rapport complémentaire, elle déclara nettement que l'on pouvait parfaitement se contenter d'un seul cimetière, si l'on s'entendait avec l'Exploitation du Chemin de Fer de Ceinture pour le passage de trains funèbres sur sa ligne, et aussi pour le raccordement à sa voie de nos trois gares[de départ ; elles correspondraient aux Cimetières du Père-La-Chaise , Montmartre et Mont-Parnasse, dont elle approuvait fort la construction, pour ne rien changer, dans Paris, aux trajets accoutumés des cortèges, et ne point en étendre les servitudes.

Suivant elle, le Chemin de Fer spécial se dirigeant vers le plateau de Méry, dont l'emplacement lui paraissait devoir fixer le choix de l'Administration, devait partir d'une gare principale facile à placer contre l'entrée du Cimetière du Nord. Par un court tunnel percé à travers le contrefort occidental de la Butte-Montmartre, puis, sur une série d'arcades, il franchirait le quartier des Epinettes et la plaine de Clignancourt, gagnerait l'enceinte fortifiée, pour suivre au delà tel tracé qu'une étude accomplie par les Ingénieurs compétents désignerait comme le meilleur. Elle croyait à propos de laisser à ces hommes de l'Art toute liberté de recherches et de comparaison des divers tracés possibles, comme elle s'en remettait à l'expérience de llnspecteur Général des Cimetières pour les aménagements intérieurs, les avenues, allées, chapelles, habitations, clôtures, etc., de la Nouvelle Nécropole.

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