‹ Mémoires du baron HaussmannChapitre 70 sur 91 · PÉTITIONS AU SÉNAT · texte numérisé non relu

PÉTITIONS AU SÉNAT

Dès que Taffaire eut pris un corps, par suite de son entrée au Conseil, le Sénat reçut deux pétitions signées : la première, d'un sieur Targé, la seconde, d'un sieur Didier, absolument contraires à ce qui se proposait.

Dans la question de la rue Caulaincourt, cette haute assemblée, bien qu'elle eût, en fin de compte, adopté mes conclusions, s'était montrée peu favorable à tout changement apporté dans le service des Cimetières et Inhumations, aux habitudes prises. Les pétitionnaires supposaient, avec raison, que, dans son sein plus qu'ailleurs, ils parviendraient à grouper un nombre considérable d'opposants à la véritable révolution qu'il s'agissait d'opérer cette fois.

Heureusement le Rapporteur choisi par la Commission des Pétitions, M. Boudet, ancien Ministre de l'Intérieur, très sympathique à mon Administration, connaissait, depuis longtemps, les soucis que me causaient les cimetières parisiens et les divers systèmes entre lesquels j'avais dû me prononcer. Il exposa donc très nettement au Sénat la situation des choses : l'urgence d'une

prompte et définitive décision, et n'hésita pas à déclarer que le Grand Cimetière de Méry pouvait seul nous fournir la solution. Mais, ses conclusions de rejet des deux pétitions se basaient uniquement sur la convenance de réserver l'opinion du Sénat dans une question si grave, jusqu'à ce que le projet de l'Administration Municipale de Paris eût pris une forme bien arrêtée, après avoir subi l'épreuve d'enquêtes réglementaires : celles-ci permettraient à cette Administration d'en modifier certains points, si l'opportunité lui en était prouvée, et, dans tous les cas, feraient connaître aux grands Pouvoirs Publics les raisons alléguées pour et contre, qui les mettraient à même de se prononcer entre elles avec assusurance.

Quand je pris la parole, dans la séance du 5 Avrill867, j'insistai beaucoup sur ce motif, en ajoutant aux justes observations du Rapporteur, que les enquêtes pouvaient modifier non seulement les résolutions du Conseil Municipal de Paris, et mes convictions mêmes, qui ne s'étaient manifestées jusqu'alors que par des mesures de précaution, par des acquisitions de terrains faciles à revendre sans grande perte ; mais, encore, la manière de voir des opposants, mal informés évidemment à beaucoup d'égards, et que les documents officiels mis à la disposition du Public renseigneraient mieux. Les sympathies du Sénat me furent acquises à partir du moment où j'entrai dans le fond du débat, en ces termes :

M La question des Cimetières n'est pas de celles qu'on « va chercher. Les affaires embarrassantes arrivent « toutes seules, et, quand elles se présentent, si peu « de goût qu'on ait pour elles, il faut bien les aborder

« comme je me figure qu'on va au feu devant l'ennemi, « peut-être avec moins d'enthousiasme que ne le disent « généralement les poètes lyriques, mais avec la réso- « lution que donne toujours le sentiment de l'honneur ; « je veux dire du devoir. »

Je refis alors brièvement l'historique du projet combattu par les pétitionnaires, par crainte que beaucoup de mes auditeurs n'eussent pas lu tout le Rapport de M. Boudet, mais sous la forme plus saisissante qu'autorisait un débat oral.

Je prouvai que l'Annexion nous avait mis dans l'obligation légale d'assurer l'inhumation d'une population de 400,000 âmes de plus hors des limites nouvelles de la Ville agrandie; que nous n'avions place, dans les anciens cimetières du Nord, de l'Est et du Sud, que pour trois ou quatre années encore ; que la situation n'était pas meilleure dans les cimetières exigus des Communes et portions de Communes annexées, et que, partout, le Service était forcé de faire strictement la reprise des terrains attribués aux concessions temporaires et aux sépultures gratuites, à la fin des cinq ans de leur durée pour y déposer de nouveaux morts.

« Je ne voudrais pas, disais-je, entretenir le Sénat « de détails pénibles ; mais il me faut bien ajouter que « les terrains affectés depuis longtemps à des sépultures (( successives deviennent de moins en moins propres à « une telle destination. Ils ne consomment plus que « très difficilement les corps ; la terre, saturée, finit « même par se refuser à ce triste office^ et il en résulte « que ce qui ne peut plus être absorbé par le sol, se dé- « gage dans l'air en émanations évidemment très dan- » gereuses, ou bien est entraîné par infiltration dans

« la nappe d'eau des puits, » qui se déverse en Seine, après avoir été utilisée aux usages domestiques, et, trop souvent encore, comme boisson, ainsi que je Tai déjà constaté.

Ce n'était pas là, certes, une question qu'on peut écarter conme importune.

Je ne manquai pas Toccasion qui m'était offerte d'apprendre au Public, du haut de mon banc du Sénat, que l'importance du nouveau lieu d'inhumation s'aggravait, à nos yeux, de l'impossibilité, sous un régime politique issu du Suffrage Universel, de se contenter du progrès consacré par l'interdiction officielle de toute superposition des cadavres dans la Fosse Commune. Il fallait compléter cette réforme, voulue par l'Empereur, tout d'abord, en supprimant, de fait, la Fosse Commune, supprimée déjà, dans la pensée généreuse de Sa Majesté, par la concession gratuite aux familles indigentes, pour la plus longue durée possible, de sépultures absolument isolées, comme celles qu'on mettait à la disposition des concessionnaires payants.

« Il ne suffit pas, affirmai-je, d'avoir assuré gratui- « tement la sépulture individuelle, pendant cinq ans, « à chacun des habitants de Paris, indigents ou peu force tunés; il faut lui garantir un repos, sinon éternel, « puisqu'il n'y a rien d'éternel sur cette terre, du moins (( un repos durable, aussi long, dans tous les cas, pour « les pauvres que pour les riches. »

J'ajoutai : « Dans ce pays, l'Égalité, dit-on, est en- « core plus aimée que la Liberté. Nous l'avons dans « l'ordre civil, grâce à nos Codes immortels; nous

« l'avons dans Tordre politique, grâce à la Constitution «Impériale...

« Eh bien ! dans Tordre administratif de la Capitale, « ce qui froisse le plus profondément le sentiment de « TÉgalité, dont la population de Paris se montre encore « plus pénétrée que toute autre, c'est que, pour les « trois quarts de cette Population, qui est peut-être la « seule de France dans ce cas, les restes des personnes (c quelle a chéries se trouvent fatalement remués , « transportés, dispersés au bout de cinq ans. Qiielque « précaution, quelque scrupule religieux qu'on y ap- « porte, il y a certainement là quelque chose d'incon- « ciliable avec le respect des morts, le culte des tom- « beaux, si fidèlement observés à Paris, et de bien « douloureux pour l'Administration Municipale, placée « entre de tristes nécessités et les sentiments qu'elle « partage.

« U ne faut donc pas s'étonner si, ne pouvant, malgré « tous ses soins, faire oublier à ses administrés les dif- « férences de conditions qui se produisent inévitable- « ment entre eux dans la vie, elle s'est trouvée saisie « de l'ambition de leur assurer du moins TÉgalité dans « la Mort. . . »

Pour ne pas compromettre l'excellent effet de ces paroles, je passai rapidement en revue les contre-projets opposés, de divers côtés, au projet de Méry-sur^ Oise : inhumation des morts de Paris dans les fossés et sur les glacis de l'escarpe et de la contrescarpe de l'Enceinte Fortifiée ; crémation des corps ; cimetières périphériques, trop éloignés, après la zone des Servitudes Militaires, pour les personnes suivant à pied les cortèges funéraires, et forcément établis dans des ter-

rains marneux, peu propres à la combustion des corps, dont les infiltrations souilleraient la masse d'eau des puits, et, en fin de compte, la Seine.

Puis, je démontrai que le Grand Cimetière de Méry, pourrait contenir, au besoin, les morts (75,000 par an) d'une population de 3 millions d'habitants, et leur assurer, suivant la surface qu'on lui donnerait, soit 30, soit 50 années et même plus de repos paisible, c'est-àdire pourvoir à tout et pour jamais !

Je conclus, moins sévèrement que le Rapport, au dépôt des deux pétitions au Bureau des Renseignements, ce qui fut décidé.

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