SUITES DE L AFFAIRE
Les explications développées où je suis entré dans ce Chapitre et le précédent, et celles qui me restent à produire, touchent un Service Municipal des moins attrayants : celui des Cimetières et Inhumations. Il ne réclamait peut-être pas de si nombreux détails pour me justifier personnellement, aux yeux de mes lecteurs, d^avoir poursuivi la solution des problèmes qu'il soulevait avec une certaine ardeur. Mais, je crois ces détails indispensables pour démontrer, sans réplique, à tout homme impartial, en dépit des préjugés et des partis pris, que c'est la seule solution qui réponde à l'ensemble des données de ce problème difficile. Je puis encore seconder ainsi, de mon mieux, en dehors de toutes idées politiques, les efforts courageux que devront faire dans ce but l'Administration de la Ville et son Conseil élu, qui partagent mes convictions et celles du Conseil nommé par l'Empereur, non seulement pour arrêter ce projet, et en assurer l'adoption définitive, mais surtout pour lé mettre en pratique résolument.
L'influence des préventions conservées par l'électeur sur les votes de son élu demeure toujours très grande; et c'est une des raisons pour lesquelles je reste persuadé, comme autrefois, de la supériorité de l'Organisation Municipale que je projetais pour la Capitale de la France, et qui la faisait relever du Pays entier, sur celle qui livre aux hasards d'une élection locale, comme aujourd'hui, les destinées de cette Cité de tous les Français.
L'Exposition Universelle de 1867 eut lieu pendant le cours des travaux de la Commission d'Enquête de Paris. J'ai dit ailleurs que le jugement si favorable, porté sur les Grands Travaux, par la foule de visiteurs venus de tous les points du Monde, en me consolant de bien des injustices parisiennes, m'inspira la pensée de quitter l'Hôtel de Ville, pour désarmer l'envie que ses splendeurs excitaient contre moi. Je voulais ramener l'opinion de mes concitoyens à de plus équitables appréciations de l'Œuvre multiple jusqu'alors accomplie et non encore achevée.
Cédant, bien à tort, aux instances de l'Empereur, je repris ma lourde tâche. L'un de mes premiers soins fut d'adresser au Gouvernement de Sa Majesté, par la voie officielle, hiérarchique, le volumineux dossier de l'instruction subie par le Projet du Cimetière de Mérysur-Oise et l'Avant-Projet du Chemin de Fer Spécial complété par une délibération du Conseil Municipal de Paris, confirmative de ses premiers votes.
A partir de ce moment, je dus reprendre, dans les hautes régions du Pouvoir, toutes les questions résolues par la Commission d'Enquête. En effet, je retrouvai là toutes les objections, toutes les critiques, toutes les préventions obstinées auxquelles j'avais déjà répondu tant de fois ; les mêmes ignorances ou le même dédain suffisant des dangers que des cimetières périphériques feraient courir à la Salubrité de Paris.
L'Empereur même, incessamment travaillé par les mauvais vouloirs des ennemis intimes que j'avais autour de Sa Personne et parmi ses Ministres, ne savait plus à qui entendre. D'ailleurs, il ne s'agissait pas d'une de ces conceptions laborieusement étudiées et mûries avec
lenteur par Lui, dont II possédait si bien tous les éléments qu'aucune contradiction ne pouvait plus L'en détourner. Pourvu que la sépulture séparée, durable , des morts indigents ou peu fortunés dont II avait pris l'initiative, fût assurée quelque part, mon Auguste Maître se tiendrait pour satisfait. Cette condition remplie, le cimetière le plus rapproché de Paris Lui semblait le plus désirable : c'était visible. Sans contester le rejet absolu de tout emplacement sis dans le bassin argileux, gypseux, marneux de cette ville, prononcé par la Commission de Recherches, au double point de vue de la difficulté de combustion* des corps et de Tinfection des nappes d'eau souterraines, l'Empereur avaitil, dans son for intérieur, la pensée que MM. de Hennezel, Bel grand et Delesse allaient peut-être bien loin dans leurs appréciations, notamment, sur ce dernier sujet? Il ne m'en a jamais rien marqué; mais, je ne pus Lui faire partager mon empressement à réaliser le projet du Cimetière de Méry, dont II regrettait, ainsi que moi, du reste, Téloignement de Paris.
Voilà pourquoi, d'ajournements en ajournements, toute l'année 1868 s'écoula.
Je n'en fus pas moins fort surpris (et à bon droit!) quand j'appris la déclaration faite par M. Rouher, Ministre d'État, au nom du Gouvernement, dans la séance du Corps Législatif du 10 Mars 1869, que la solution de la question de Méry-sur-Oise était considérée comme appartenant au domaine de la Loi! Qu'il eût énoncé pareille doctrine après la décision de l'Empereur, contraire à son avis personnel, qui déféra bientôt le Budget « extraordinaire » de la Ville de Paris (en attendant
mieux) à l'approbation législative, je Taurais trouvé tout naturel, et je m'en serais félicité, puisque j'étais le promoteur de cette mesure également appliquée au Budget Ordinaire. Mais elle restait encore à l'état de délibération au Conseil des Ministres, et je ne pouvais interpréter la déclaration de M. Rouher que par le dessein de m'imposer un nouvel et très long ajournement. C'était un de ces procédés habiles, ressemblant à des trahisons couvertes de beaux dehors, dont ce Ministre donna deux exemples peu de temps après : à l'occasion des traités de la Ville avec le Crédit Foncier, la première fois, il me défendit avec éloquence d'insinuations injurieuses qui ne me concernaient en aucune façon, et la seconde fois en concédant à l'Opposition, qui ne la demandait point, la mise en liquidation de la Caisse des Travaux de Paris.
Les débats solennels que ces Traités motivèrent au Corps Législatif et au Sénat, et la réalisation de l'Emprunt de 280 millions qui s'ensuivit, occupèrent, en majeure partie, l'année 4869. Lorsque je me croyais enfin au but de tant de patiente persévérance, l'avènement du Ministère Ollivier vint déterminer ma retraite I
La Guerre interrompit la reprise de l'affaire par mon successeur. ^
J'ai constaté précédemment que les Préfets et le Conseil Municipal de la République y revinrent, sans enthousiasme, sous la contrainte de la nécessité, avec la conviction que nulle autre solution ne remplissait aussi bien toutes les conditions voulues.
Le Rapport de M. Hérold, dont j'ai déjà parlé comme il le mérite, en est la preuve.
Après avoir mis en évidence l'obligation, pour la
Ville, de créer, sans retard, de nouveaux lieux de sépultures, et la convenance de leur donner assez d'étendue pour préserver l'avenir des embarras du présent, le consciencieux Rapporteur discute successivement, pied à pied, de proche en proche, à partir de TEnceinte Fortifiée, tous les emplacements désignés par les opposants au projet de Méry : d'abord, dans le voisinage immédiat de la Ville, encombré déjà de nouveaux fauboui^s, puis, un peu plus loin, où les grands espaces libres devenaient rares, en vue de l'établissement de cimetières « périphériques ».
Il donne, au sujet de chacun, les raisons qui doivent le faire écarter : nature du sol; insuffisance d'étendue; trop grande proximité d'habitations, pour la plupart; infiltrations dangereuses dans des nappes d'eaux souterraines se dirigeant vers Paris, pour tous. Enfin, il s'inquiète des abords attristants que formerait, autour de cette Cité des Arts, centre de toutes les élégances, où le luxe et les plaisirs contribuent dans une large mesure à la prospérité du commerce et des industries spéciales, une zone de cimetières offrant aux yeux moins de mausolées que de croix de bois.
A l'égard des cimetières systématiquement éloignés de Paris, du moment qpie tous exigeaient un chemin de fer pour le service des convois et des visiteurs, leur distance, variant de quelques kilomètres en plus ou en moins, devenait une considération secondaire. Le plateau de Méry pouvait fournir, seul, une surface dépassant de beaucoup tous les besoins prévus pendant un siècle et plus, dans des conditions parfaites. Sous tous les rapports, il devait être choisi de préférence à tout autre emplacement.
Toutefois, la Commission de 1874 croyait inadmissible l'exploitation en régie d'un chemin de fer par une Administration Municipale. Elle demandait que la Ville acceptât la proposition d'un traité consenti, semble-t-il, par la Compagnie du Nord, pour la construction des gares funéraires des Boulevards de Clichy, d'Enfer et de Ménilmontant, et leur raccordement par la Ceinture.
On a vu plus haut que cette combinaison m'aurait souri; mais, jadis, la Compagnie du Chemin de Fer du Nord s'y refusait par des raisons que la Commission d'Enquête de Paris fit siennes.
Quoi qu'il en soit, l'article !•' de la délibération prise par le Conseil Municipal le 14 Août 1874 porte :
« Il y a lieu de créer un nouveau cimetière parisien « sur l'emplacement désigné sous le nom de plateau de « Méry-sur-Oise... »
Est autorisée u l'appropriation immédiate à l'usage « du cimetière,... de la partie dudit emplacement dé- « nommée : la Garenne de Maubuisson ».
Et l'article 5 complète ces dispositions dans les termes suivants :
« M. le Préfet est autorisé à provoquer un Décret « déclarant d'utilité publique la création du Cimetière « de Méry-sur-Oise et à poursuivre l'achat des parcelles « restant à acquérir pour en compléter la formation, et « ce, soit à l'amiable, soit par voie d'expropriation pour « cause d'utilité publique, conformément à la Loi du «3 Mai 1841. »
Cette délibération ne laisse aucun doute sur le véritable caractère des deux cimetières périphériques créés, depuis lors, par la Ville.
« Article 4. — Il sera créé, à une distance très rappro-
<( chée de Paris, deux cimetières : Vun, à l'Est ; Tautre, « au Sud, pour suhweniT provisoirement au service des c( inhumations, concurremment avec les cimetières ac- « tuels de Saint-Ouen etd'Ivry. »
En attendant l'ouverture de la Nécropole de Mérysur-Oise et rétablissement de communications entre Paris et ce nouveau lieu de sépultures, même avec le concours de la Compagnie du Nord, opérations qui nécessitaient un délai de plusieurs années, on comprend qu'il fallait bien assurer le Service des Inhumations d'une manière quelconque.
L'article 7 réservait, pour une délibération spéciale, le traité dont les bases étaient convenues entre TAdministration et la Compagnie du Chemin de Fer du Nord.
Le répit obtenu par l'agrandissement des Cimetières extérieurs de Saint-Ouen et dlvry-Gentilly permettait de retarder la solution de la question principale. On ne s'en fit pas faute. M. Hérold, devenu Préfet de la Seine en 1879, dut reprendre la question au même point qu'en 1874, dans un Mémoire au Conseil Municipal, daté du 33 Mars 1881 .
Il commença par mettre les six années perdues au compte de l'influence du Parti Clérical!
A cette occasion, je dois certifier que, jadis, le Clergé de Paris m'avait, au contraire, prêté son appui dans cette affaire, comme le prouve le concours effectif de M^' Surat, Vicaire -Général de l'Archevêque, — le Cardinal Morlot, — aux travaux et au vote unanime de la Commission d'Enquête de 1867.
Mais, cette fois, M. Hérold, pour laisser aux pré-
ventions le temps de se dissiper, crut à propos, de faire, d'abord, du Cimetière de Méry un lieu de sépultures « facultatif », c'est-à-dire un lieu où ne seraient inhumés que les morts dont les familles le demanderaient, pour leur assurer un repos durable !
De plus, il abandonnait les gares funéraires projetées auprès des Cimetières Montmartre, du Père-La-Chaise et Mont-Parnasse. D'accord avec la Compagnie, il proposait rétablissement, près du Chemin de Fer du Nord, rue du Faubourg-Saint-Denis, d'une seule gare mortuaire. De là partiraient tous les convois et trains de visiteurs, et son accès, affirmait-il, imposerait aux familles et amis des défunts moins de fatigue et une moindre perte de temps que le voyage aux Cimetières de Saint-Ouen et d'Ivry-Gentilly!
Conformément à ses conclusions , le Conseil Municipal délibéra qu'il y avait lieu :
V D'approprier immédiatement au Service des Concessions perpétuelles (interdites dans les cimetières provisoires), et des Concessions temporaires, portées à quinze ans, au minimum, et renouvelables pour semblable période, 40 hectares à prendre sur la propriété communale dite la Garenne de Maubuisson.
On comptait évidemment déterminer, par l'exemple des familles riches ou seulement aisées, l'option graduelle, qui permettrait de rendre obligatoires les inhumations de tout ordre à Méry ;
2° D'établir, dans un terrain appartenant à la Compagnie du Chemin de Fer du Nord, et situé rue du Faubourg-Saint-Denis, une gare mortuaire avec raccordement à la ligne de Paris à Pontoise ;
3^ De construire un embranchement de la station d'Herblay au Cimetière de Méry- sur-Oise, — dont la création avait été délibérée le 14 Août 1874;
i" De traiter, avec la Compagnie du Nord, des conditions d'usage de son réseau et d'exploitation de l'embranchement d'Herblay.
Enfin, M. Hérold proposait et fit voter l'organisation de 6'*,69*,37* de terrain pour l'agrandissement du Cimetière extérieur des BatignoUes, et de 3*',68*,04'' pour celui du Cimetière extérieur de La Chapelle, mais, à titre de « nature essentiellement provisoire » ! commandée par les circonstances.
Il reconnaissait hautement que les cimetières établis et agrandis précédemment dans la nouvelle Banlieue de Paris étaient « odieux à la Population Parisienne », parce que la distance qui les séparait de la ville, faisait obstacle à l'exercice du « culte des morts » ! Il avouait, d'ailleurs, que les agrandissements déjà pratiqués à Saint-Ouen et à Ivry-Gentilly avaient soulevé des protestations extrêmement vives, et portées au Conseil d'État, par des communes atteintes!
L'Administration ne profita pas moins de ce dernier vote pour ne rien faire de plus jusqu'à présent.
Cependant, l'expérience des cimetières périphériques est faite. La Population a jugé la valeur pratique de leur proximité. Le moment est donc venu de prendre enfin une résolution définitive.
Depuis trente ans, le Service des Inhumations vit d'expédients indignes de la Capitale de la France. Il ne s'agit pas d'un de ces embarras dont le temps a raison et qu'on peut conjurer à force de tempéraments et de
palliatifs. Le mal est de ceux qui s'aggravent implacablement par leur durée même et qui réclament l'application de remèdes héroïques.
L'Administration Municipale et le Gouvernement qui sauront se décider à trancher nettement la question de Méry ne recueilleront pas un médiocre honneur de cette énergique résolution.