‹ Mémoires du capitaine Landolphe (volume 2)Chapitre 10 sur 19 · t- MÉMOIRES · texte numérisé non relu

t- MÉMOIRES

» lurons qui tous ont un grand appétit. Dé- » crochez ce dinde, le gigot et deux volailles.' » Faites-nous souper sur l’heure. Donnez- » nou^ unjî chambre particulière. En atten- » dant que tout soit cuit , apportez quatre » bouteilles de vin sur la table : nous ne » boirons pas de cidre ce soir. »

Ces façons décommander le repas, qui coulaient de source de la bouche de ces messieurs , en révélant à mes compagnons et à moi l’usage de nos introducteurs , nous surprit fort. Nous nous regardâmes quelques secondes comme des gens sur le visage desquels se manifeste l’embarras ; puis je représentai très- humblement à ces lurons, que des prisonniers de guerre ont autant et quelquefois plus d’appétit que des hommes en liberté, mais qu’il est bien rare aussi que leurs facultés pécuniaires puissent soutenir la volonté de le satisfaire. — « Soyez tranquilles, » votre écot sera réduit à très-peu de chose. » Vous passerez sans doute ici la nuit?»

« Oui, messieurs. » — « Bonne mère, vous

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» fournirez un excellent lit à ces braves ma-

» rins. Quant a nous , nous partirons après » Je souper. »

On servit le repas dans une belle pièce* Le misérable état de notre porte-feuille , réveillant nos idées à la vue d'une table excellente, nous fit encore hésiter à nous y asseoir ; mais ces honnêtes chevaliers français , ne voulant pas laisser ainsi les choses imparfaites, vinrent tous les huit nous prendre par le bras: ((Allons, messieurs, nous brûlons » du désir de vous régaler et de boire à vos » santés. » Il n était plus possible de reculer devant une si grande politesse, sous peine de passer pour des hommes un peu trop grossiers; c’est pourquoi mous nous laissâmes doucement entraîner' vers le ban que Nous signalâmes la faim qui nous pressait sur tous les morceaux que l’on nous offrit. Le vin les arrosait souvent, et toujours avec délices. On fut gai, l’on causa beaucoup 1 on s’amusa. Le souper fini , ces messieurs demandèrent la carte, La veuve l’ayant pré-

sentée , un seul se leva , la paya , en nous disant avec courtoisie : « Messieurs les ma*

)> rins, vous ne devez rien; tout est acquitté, i) Nous sommes ravis d’avoir rencontré de

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)) valeureux hommes tels que vous. Allez re- )> poser tranquillement dans votre lit, comme » sur un vaisseau dans le calme, en pleine » paix. Adieu , messieurs ; nous vous sou» x) . haitons le bon soir , ainsi quun bon » voyage. » Ils prirent leurs fusils et s en

allèrent. .

Sur les sept heures du matin , l’hôtesse accourut à nous en pleurant; elle nous apprit que les lurons , ces chevaliers français, qui nous avaient ,si bien traités, étaient des hommes tout autres que ceux que nous imaginions! « Ah! )v s’écria cette femme, «que 3) vous êtes heureux d’avoir rencontré une » bonne veine de .leur humeur! Sachez que » vous buviez et mangiez hier soir au milieu » d’une bande, de chouants ! oui , dune >1, bande de chouants! En sortant de l’aur. »t berge , ils ont tiré plusieurs coups de

*> fusil sur le brigadier de la gendarmerie ,

s> et Font tué. Un détachement de hussards ,

» en cantonnement dans les environs , est à » la poursuite de ces assassins *. »

Ayant écouté la veuve de la Civette y avec une surprise encore plus forte que n’était l’accueil des lurons , nous continuâmes notre chemin , sans l’interrompre, jusqu’à Rouen. Là, les deux officiers Lesourd et Hamont m’abandonnèrent pour se rendre à Nantes. Yiavant me suivit jusqu’à Paris.

La recherche de mes parents fut l’objet de mes premières démarches. J’allai directement à la demeure où je les avais laissés en 1786. Je ne les trouvai plus; on ignorait leurs noms (i). Tel est le grand mouvement

* Nous vîmes effectivement ces cavaliers courir après eux.

( i ) On a vu la même chose dans V Histoire de l’esclavage de Dumont . « Soudain je vole au toit paternel ;

» je frappe; on ouvre; je m’explique. Hélas ! on ne » sait ce que je veux dire ; mon père y est inconnu ; » sa maison a changé de propriétaire. »

de cette capitale, que les connaissances s’y font en un quart d’heure et s’oublient avec la même promptitude. Les relations deviennent si fort multipliées qu’il est rare d’y voir des liaisons d’amitié long-temps sensibles. On se voit , on se parle , on se quitte , et tout est fini : c’est la lanterne magique animée.

Conservant quelque indécision dans l’esprit sur le point où devaient tourner mes pas, je la rompis en songeant au domicile d’un de mes plus intimes amis. 11 demeurait auprès de la barrière de Mesnilmontant. Dès qu’il me voit, M* * Lécousté * me reconnaît et se jette dans mes bras : « Bon Dieu î d’où » venez-vous ? » s’écria-t-il. — « Des prisons » d’Angleterre. » — ■« Qu’avez-vous donc fait , » depuis tant d’années que nous n’avons » reçu de vos nouvelles ? « — « Vous racon-

» termes actions depuis 1786 n’est pas î’af- » faire d’un instant , souffrez que nous en » parlions plus tard. » — « Vous avez besoin

* Jl était Normand , et ancien employé supérieur de

la ferme générale.

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» de prendre un peu de nourriture?» — - « Non, d’aucune. Dites-moi bien vite, je » vous prie , dans quel état se trouve M. Pon- » teney * et madame Faraguet ** sa sœur. » — « M. Pon teney a cessé d’habiter Paris ; » ayant fait l’acquisition d’un très-beau do- » maine à Pantin , il y demeure avec sa sœur. » Couchez-ici ; demain nous irons les voir » ensemble. »

La nuit étant fort avancée , j’acceptai l’offre de mon ami , dont il m’est impossible de trop louer les attentions envers moi : si cet écrit lui tombe entre les mains , il saura combien ses procédés m’ont touché.

Après le déjeuné, nous montâmes sur les hauteurs de Believille, où je m’arrêtai quelques moments pour contempler à mon aise Fune des premières villes du globe , ses nombreux monuments , les sites ravissants qui l’entourent , et le beau fleuve dont les eaux mouillent ses bords en deux parties presque

* Ancien payeur général de la trésorerie.

** Aujourd’hui mou épouse.

égales. Nous traversâmes ensuite les prés de

Saint-Gervais si riches en effets pittoresques, et nous arrivâmes au délicieux séjour de M. Ponteney.

Depuis neuf ans l’on me croyait mort.

Quel fut l’étonnement du frère et de la sœur en me revoyant ! Ils me prirent pour une ombre durant deux secondes , tant ma présence les frappait. La réalité de nos embrassements dissipa cette courte illusion, Après des milliers de questions, suivies de mes

réponses , le dîner fut servi. M. Lécousté resta jusqu’au soir. On disposa pour moi une fort jolie chambre , dans le but de me la faire habiter autant que je le souhaiterais ; on y ajouta l'aimable proposition de pourvoir à tous mes besoins.

J’allai , dès le lendemain , aux bureaux du

ministère de la marine. On m’envoya dans

celui de M. Dessaint, chef de l’inscription des marins. Je lui exhibe mon passeport , qui lui passe rapidement sous les yeux.

T( Votre navire n’a pas été armé en France ,

)> et nous considérons comme nuis les ar- » mements faits aux colonies. » ■ — • a Yrai- )) ment, cela est nouveau ! Les marins fran- » çais, servant la patrie au fond même de )) la Cochinchine , sont - ils moins néces- » saires, moins habiles, moins dévoués que » ceux qui montent des vaisseaux armés » dans un port de France ? » Cette réponse n’eut pas du tout l’air de plaire à M. le chef de l’inscription, car, fâché jusqu’à la pâleur, il me dit avec beaucoup de véhémence : « Il

faut que vous alliez vous présenter à

)) Rochefort devant le conseil de guerre. »

« — J’y consens volontiers : délivrez-moi

» un passe-port. )>

Prenant une feuille de papier , il y écrit ces mots : « Il est ordonné au citoyen Lan- » dolphe , matelot , de se rendre à Rochefort « et de se présenter au commissaire des » classes , pour recevoir les ordres du com- » mandant des armes , etc. j) À la vue de cette feuille , je 1 ui parle ainsi : « Monsieur , per- » mettez-moi de vous dire que vous ne savez

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)> ce que vous faites. J’ai bien certainement » une grande considération pour la classe » des matelots ; mais daignez reconnaître » que, depuis beaucoup d’années , j’ai cessé )) de l’être ; que mon grade de capitaine au » long cours équivaut , selon la loi, à celui )> d’enseigne de vaisseau.» Mon homme parut irrité. « Vous partirez comme matelot ! » —

« Je ne partirai point. Reprenez votre passe- » port. » Il a recours aux gendarmes ; il en appelle deux. Je lui adresse un grand vers , sans m’en douter :

« Qui n’est pas criminel , ne craint point les gen- » (larmes ! »

Sa fureur était au comble.

L’éclat de cette dispute amena de mon coté M. Poissonnier , chargé de la délivrance des passe-ports. Ce commis desira voir le mien. Quand il lut mon nom , il me demanda le lieu de ma naissance : « Auxonne. » Il me saute au cou : « Ah ! vous êtes le fils du » meilleur de mes amis. Ne partez pas. Je

» vais compulser les registres. J’y ai remar- » qué que vous êtes désigné pour obtenir » un avancement. Venez demain à deux « heures , je vous ferai paraître devant le » ministre de la marine. »

On conçoit que je me gardai bien de manquer au rendez-vous. M. Poissonnier me fit placer à l’extrémité de la salle d’audience. Le ministre *, ayant écouté tous les solliciteurs, allait rentrer dans son cabinet. M. Poissonnier courut a lui , en disant : cc Souffrez que j’aie )> l’honneur de vous présenter un marin qui a bien mérité de la patrie. » Au meme instant , il montre au ministre un registre constatant ma nomination, par un décret de la convention nationale , au grade de lieutenant de vaisseau , et l’envoi du brevet avec le décret à la Guadeloupe.

Le contre-amiral Truguet m’accueillit parfaitement ; mais il me dit : « Je ne peux vous » mettre en activité avant que vous ayez subi

* G'était le contre-amiral Truguet.

)) un jugement d’un conseil militaire. Re- )) venez demain , je vous ferai donner un » double de votre nouveau grade , ainsi » qu’un passe-port pour Rochefort. » Je reçus mon titre : la promotion est datée du

19 fructidor an III ( 5 septembre 1795 ).

Au mois de nivôse suivant (janvier 1 796 ), l’ordre d’aller à Rochefort me parvint. Je parus en germinal au conseil de guerre 9 tenu à bord du vaisseau amiral. Je fus acquitté à l’unanimité, touchant la perte de la

corvette la Liberté. Le jour qui suivit mon ' -■

jugement, je sollicitai du commandant des

armes, Lelarge, la permission de retourner

à Paris pour y terminer quelques affaires de famille. Cet officier me témoigna le regret d’être obligé de me donner un refus, en ce que l’autorité supérieure lui avait défendu la délivrance des congés aux officiers qui voudraient s’absenter de son département. Il me conseilla de m’adresser directement au ministre et me proposa de faire passer ma lettre avec sa correspondance. En accep-

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tant son offre , je suivis ce qu elle renfermait. Dix jours après ma demande , la permission

Irafyr < 1 iv

me fut accordée. Je revins donc à la capitale. Je visitai les bureaux. On y visa mon passe-port. J’obtins aisément une prolongation de séjour.

Le i3 messidor an IV ( ier juillet 1796) me vit élever au grade de capitaine de frégate , avec le commandement de la corvette la V ênus , de vingt-deux pièces de 8 , armée à Bochefort. Le ministre ayant souhaité de m’entretenir particulièrement, le chef de la première division M. Forestier *, m’introduisit dans son cabinet. Le nouveau ministre , M. Pléville le Peley , me fit asseoir. « J’ai » confiance en vous, » me dit-il; « c’est ce » qui me porte à vous charger d’une mission « délicate sur la Vénus. Vous transporterez » dans une de nos colonies , qui en a grand » besoin, des troupes, des munitions de

* Depuis conseiller d’État, intendant de la maison du Roi. V

)) guerre , et des sommes considérables. Dis- » posez - vous à partir sous le plus bref » délai. )>

J’épuisai devant le ministre toutes les formes de la politesse et du remerciement pour une si haute faveur, et je profitai de

tant de bienveillance pour le prier de m’accorder un retardement de huit jours, qu’exigeait encore le règlement de mes affaires ; . ce qui me fut donné de bonne grâce.

En arrivant à Rochefort , je trouvai la Vénus tout armée. Le commandant d’armes me fit reconnaître par un officier de l’étatmajor , en qualité de capitaine de cette corvette. L’équipage était complet. On embarqua les barils qui renfermaient l’argent : je les déposai dans les coffres de la grande chambre, sous ma surveillance immédiate.

Au bout de quelques jours je descendis la rivière , et vins mouiller sous la protection du fort de File d’Àix. C’est en ce lieu qu’une compagnie d’artilleurs monta sur mon bord.

J appareillai au mais de thermidor. On fit un appel ; nul ne manquait. Nous quittâmes le lendemain le pertuis d’Antioche. Mon second s’approche alors de moi et me dit: « Capitaine, grande nouvelle!» — -«Quoi?» — « La Vénus a mis au jour, cette nuit, » deux belles femmes. » — « Qu’entends-je? » Comment des femmes ont-elles pu s’intro- » duire ici , sans la connaissance des officiers » de garde ? » Je montrai de Thumeur. L’officier se mit à rire , et continua de cette manière : « En venant à bord , vous avez em- » mené vous-même une de ces dames dans » votre canot , il y a trois jours ; un beau » manteau bleu la couvrait. Vous avez de- » mandé au patron quel était lejeune homme » assis sur le devant du canot. On vous a » répondu que c’était un perruquier allant à » la corvette pour voir un de ses camarades. »

Ce récit augmenta mon humeur. J’ordonnai au second de faire monter sur le pont ces deux nymphes ou ces filles charmantes de la Vénus. Je les vois : l’officier avait dit

la vérité sur leur beau|é. Il n’y avait rien à * retrancher de son éloge. Je les interroge : je veux savoir leur nom , leur âge, et surtout le motif de leur embarquement clandestin ; car si elles me trompaient, ajoutai-je, je me vërrais contraint de les livrer au premier

Âf ;

port , dans les mains des autorités constituées. Yoici la réponse que j’en tire : « Nos )> époux sont montés sur votre vaisseau ;

)> tous deux servent dans l’artillerie, l’un est » capitaine et l’autre lieutenant. Nous avons )> très-vivement désiré de les suivre. Ils sesont

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