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amitié , si des rivaux se comportent ainsi , où donc s’arrêtera ton pouvoir ?
DU CAPITAL UAIYDOLPHE. 2Sl
chien, .exhalant «ne odeur insupportable couvraient tous les lits. Il y avait déjà six jours que j’habitais ce triste et misérable réduit , quand je me souvins de la lettre écrite par le capitaine Mils. Avant de l’envoyer à la poste , il fallait la montrer au commissairesurveillant des prisons. Un Français lui tenait lieu de secrétaire et d’interprète; Je priai celui-ci de me présenter à son chef. Le commissaire, ayant lu la lettre, me dit en riant qu’elle arriverait bientôt à son adresse.
A la lin de la semaine , il m’annonça qu’il avait l’ordre de m’envoyer avec mes officiers dans un cautionnement * de mon choix. Comme il me demandait si je desirais aller à Londres , je lui fis connaître que mon faible trésor avait supporté trop d’atteintes pour résider dans une capitale où tout se vend au poids de 1 or. <r Hé bien , » reprit le commissaire, «%ous pouvez habiter, à dix
On appelle ainsi en Angleterre le lieu où l?on engage sa parole de n en [joint sortir sans permission.
2 5a MEMOIRES
» lieues d’ici, la petite ville de Norège*, où » l’on vit à très-bon marché ; c’est à coup sûr » le meilleur cautionnement qu’il soit en » mon pouvoir de vous offrir. Dès demain )) vous partirez. »
On nous délivra des passe-port pour cette ville. MM. Lesourd mon second , Hamon et Viavant mes deux lieutenants , me suivirent. Le manque d’argent ne nous laissa d’autre ressource que l’usage de nos jambes , moyen d’ordinaire le plus économique à qui ne sait pas donner trop de lenteur a sa marche. Nous fîmes assez gaiement les dix lieues en deux jours.
Le nouveau commissaire des prisons , à notre arrivée , nous retira nos passe-port. 11 voulut bien nous indiquer une maison conforme à l’état de nos bourses que le voyage venait encore d’alléger. Nous y
* On a vu dans le premier volume , page 209 , qu il y a une jolie ville du même nom , a six lieues de New-London.
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louâmes une grande chambre à quatre lits , passables pour de pauvres passants que le malheur ne rend pas trop difficiles. On y voyait une table et quelques chaises. Ce loyer nous coûtait un sehelling (i) par jour.
^es officiers faisaient eux-mêmes la cuisine 5 ils allaient, chacun à son tour, acheter au marché les provisions. Ils ne me permirent point d’étaler mon savoir-faire dans ces fonclions ; mon talent d’achat fut également hors
de mise : on m’exempta malgré moi de toute corvée.
Le pain , fabriqué par un boulanger français, se vendait trois sous la livre, la viande sept ou huit sous. Nous trouvions un grand profit par l’emploi des foies de veau et de cochon , dans des fricassées dont la valeur n’excédait pas trois ou quatre sous (2). Les
(1) Environ vingt-deux sous de France. Vingt scheliings font la livre sterling.
(2) Etrange vicissitude ! Le capitaine, après avoir possédé plusieurs millions, trouve de l’économie dans
Anglais ne mangent point de ces foietf ; ils lés jettent aux chiens.
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Ayant passé une semaine dans cette chambre , je priai Fhôtesse de m’agréer comme pensionnaire, en me donnant à loyer un cabinet an rez-de;chaussée , dont la vue s’étendait , par une porte vitrée , sur un fort beau jardin. Elle y consentit sous la condition que son mari donnerait son1 aveu à cet arrangement. On en parla dans la journée. Le ; soir , je fus engagé à prendre du thé. L’on
convint que je paierais par jour un schelling
et demi pour le logement et la pension. *> Mon déjeuné se composait de fromage et de date. Le thé m'était servi après le dîner , ôit parmi les mets dominait toujours un excellent rosbif : on me le présentait également au souper. J’étais fort content de mes hôtes, qui remplissaient leurs engagements avec honneur.
un plat de foies de trois ou quatre sous , et partagé entre quatre personnes. C’est de cette façon que la ittftmie se rit trop souvent dé$ mortels.
Une guinée par semaine était ma paye. Le prix de mon blanchissage et du charbon pour me chauffer étant acquitté, il me restait trois francs , sur quoi je devais veiller au maintien de mon vêtement.
Une montre d’or, sauvée dans mon dernier combat , me restait ; je la vendis deux cent dix francs à un horloger de Norège. Avec ce produit , j’achetai du molleton blanc pour me faire une houppelande , un pantalon , un gilet. Une paire de souliers et des bottines m’étaient aussi nécessaires. J’examinai chez le drapier à quel taux s'élevait ma dépense; il s’aperçut que mes désirs surpassaient mes fonds: « Prenez, monsieur, >*> me dit cet honnête marchand , « tout ce qui peut vous » convenir dans mon magasin ; je n’ai pas » besoin maintenant de votre argent : vous « me l’enverrez quand vous serez en Fran ce. »
Je le remerciai beaucoup de cette marque de confiance. Il m’indiqua tin bottier, sur la probité duquel je pouvais me reposer. Celui-ci, dès qu*ii m’aperçoit, me regarde et
me dit : « Vous etes prisonnier de guerre ,
» monsieur ?» — « Oui, je le suis. » - « En
» ce cas, je dois vous donner de bonne mar- „ chandise ; je vais vous servir , vous serez » content. » Il me fit essayer des bottines et des souliers qui s'ajustaient si parfaitement à mon pied, qu'il eût peut-être moins bien réussi en prenant la mesure pour les faire.
Je me mets en devoir d’en acquitter le prix i les bottines valaient une guinée , les souliers neuf scbellmgs ÿ mais le bottier , a l’instar du marchand, repousse mon argent avec les mêmes motifs et les mêmes expressions. J'insistai, il persista dans son refus : je lui déclare que je serai force de lui laisser mon emplette , s’il ne consent à en recevoir le prix , alors il se décidé a 1 accepter.
Je retourne chez le drapier, afin de terminer notre compte. Je devais cent soixantequatre francs, que je lui comptai, moins dixhuit francs qu’il me fallait pour le tailleur. Le marchand fit encore des difficultés à légard du paiement, voulant toujours ne rece-
voir la somme entière qu’à mon retour dans ma patrie.
Au lieu de dix-huit francs de façon , j’en payai vingt , et le peu de monnaie qui restait dans ma bourse ne put suffire à l’achat d’un chapeau commun de six schellings. J’attendis une seconde semaine pour faire cette légère acquisition. Malgré la pénurie d’argent , le prix de ma pension était régulièrement acquitté *. *
Bien que ma position , examinée sous toutes ses faces, n’eût rien de séduisant, je ne me trouvais pas trop misérable. On nous avait conservé la liberté de la promenade, dans le rayon d’une lieue de la ville. A cette distance était situé un parc magnifique, possédé par l’amiral Rodney (i)? qui prit en
* Tous ces minces détails ennuieraient indubitablement le lecteur, s’il ne devinait mon intention de publier des traits qui honorent la classe marchande de l’étranger.
(i) Voyez V Histoire de V esclavage de Dumont .
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I78i , sur les Hollandais, File de Saint-Eustache. Chaque fois que je dirigeais mes pas vers ce parc , j’aimais a me rappeler que j’avais contribue a la reprise de la meme ile^ en transportant sur la corvette la Liberté les troupes appelées à cette nouvelle conquête.
Mon séjour à Norège durait depuis deux mois, et le chagrin de reposer dans une longue inutilité commençait à me faire sentir son amertume : il est en effet bien cruel pour un coeur ne patriote de tomber dans l’impuissance d’etre utile a son pays! J aspirais avec ardeur au moment où la fortune me permettrait de reprendre un commandement pour acquérir l’honneur d’un combat glorieux aux armes françaises. Comme ce doux espoir flattait ma pensée, je me rends le samedi , jour de paye , chez le commissaire. Il me jette dans quelque surprise en intervertissant l’ordre ordinaire; car, au lieu
de commencer par moi son paiement, il le verse dans les mains de tous les prisonniers. Dès qu’il les eut renvoyés, il s’excusa poli-
DU CAPITAINE LANDQLPME. Sfc5q
ment de m’avoir laissé attendre un peu de temps ce que l’on me devait.
« J’ai des ordres, » continua-t-il , « de vous » adresser une proposition. » — cc Laquelle ? »
— « Souhaitez-vous de passer en France ? »
— « C’est demander à un malade s’il aspire » à guérir; oui, certes! et faites-moi partir » de suite. » — cc Oh, non, pas si vite; il » faut auparavant prendre un engagement?»
— cc Voyons-lè. » — — a Vous allez jurer par » écrit que, durant toute la guerre présente , » vous ne porterez point les armes contre » les Anglais ni contre leurs alliés. » — « Un » tel engagement , monsieur , est impos- » sible. » — cc Pourquoi? » — ce Parce qu’il » est aussi contraire à mon honneur qu’à » mes vœux ; car je dois vous déclarer sans » réserve qu’aussitôt que j’aurai recouvré » ma liberté , si la guerre continue de sé- » parer les deux peuples , j’emploierai tous » les moyens de servir ma patrie. La seule » condition que mon état présent me per- » mette de souscrire, c’est que mes armes ne
» seront jamais tournées contre la Grande'
» Bretagne et ses amis , tant que le destin » n’aura point favorisé mon échange avec un » ou plusieurs de vos compatriotes. »
Après cette déclaration sortie du fond de
mon cœur, le commissaire me donna la
guinée d’usage, et me renvoya dans mon cautionnement, en me disant : cc Monsieur y> Landolphe , vous êtes un obstinette . » Rentré dans mon logement, je commuaiquai ce dialogue aux Français : ma résolution fut applaudie des uns, et trouva des censeurs dans les autres ; mais le langage de ceux-ci me fournit la preuve qu’ils manquaient d’idées exactes sur le véritable point d’honneur.
Une autre semaine venait de s’écouler ; je
me présentai pour recevoir la paye comme à l’ordinaire. Le commissaire, cette fois , me prie d’attendre quelques moments , en me faisant observer qu’il allait bientôt me communiquer un objet intéressant. Je me retire au fond de l’appartement. Lorsqu’il eut terminé ses paiemens et congédié ceux qui les
avaient touchés , il vint à moi : « Hé bien , « M. Landolphe, voulez-vous aller en France » aux conditions stipulées, il y a huit jours ?» — « Non , monsieur. Je ne veux revoir mon » pays qu’avec l’engagement que vous con- » naissez. » * — « Je vois bien que vous » êtes toujours un obstinette. Donnez-moi » le nom de vos officiers ; prévenez - les » que vous partirez ensemble lundi pro- » chain. »
Cette heureuse nouvelle. méritait un profond remercîment, qui fut suivi du paiement de ma guinée , avec celui de trois jours de plus, correspondant à l’heure de notre embarquement.
Ravi d’aise, je me sens la légèreté d’un oiseau , je vole à ma pension. La grande nouvelle passe, comme l’éclair, de l’oreille au cœur de mes officiers. Je règle mon compte avec l’hôtesse ; je donne à mon trop honnête marchand ses dix-huit francs , qu’il s’opiniâtrait encore à refuser. Toutes mes
dettes étant payées , trente francs composaient le fonds de ma bourse.
Embarqués le lundi dans un bâtiment parlementaire , nous arrivâmes sur la rade de Cherbourg le mardi à neuf heures de la matinée. Il y avait là un vieux vaisseau (1 )
(1) Le Brillant , dont j’ai parlé dans une note du tome i; page 291. On m’a conduit à bord de ce vaisseau en *794 7 'lorsque je faisais partie de l’équipage du brick la Thérèse . Il était effectivement très-vieux. Beaucoup d’années venaient de s’écouler depuis qu’il en avait passé onze dans l’Inde. Le capitaine est arrivé à Cherbourg en décembre 1794* C’est la veille de Noël que j’ai fait naufrage sur cette rade.
L’évènement qui place l’auteur et l’éditeur de cet ouvrage dans la même carrière , au même port , au même hôpital , dans la même année , au même mois , au même jour est assez curieux pour l’observateur, surtout quand on saura que M. Landoiphe a résisté aux sollicitations de Laharpe , de Bernardin de Saint-Pierre, de M. Falconei et d’autres gens de lettres, qui l’ont plusieurs fois pressé de leur confier la rédaction de ses
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en station. Un officier vint à bord du parlementaire afin de nous reconnaître , mais sans daigner nous dire un mot. Il s’en retourna comme il était venu , c’est-à-dire avec une langue immobile. Cette rare discrétion ne le portait cependant pas à l’oubli des subsistances qui nous devenaient si nécessaires , ayant jeûné toute la journée.
Mémoires , tandis que , vingt ans plus tard , j’ai deux fois refusé l’honneur de m’en charger.
Puisque cet endroit me fournit l’occasion de citer deux écrivains très-justement célèbres, je dois exprimer le regret, dont tout homme après m’avoir lu sera pénétré comme moi, que l’un ou l’autre de ces auteurs n’ait pu prêter son grand talent à cette production , particulièrement à l’époque où les V ojages étaient si fort en possession de plaire au public. On eût sans doute accordé le temps nécessaire à leur travail; au lieu que je me suis presque forcément imposé l’obligation de le faire et publier en quelques mois , lorsqu’il aurait fallu y consacrer au moins deux années. C’est donc une singularité de plus que Ton doit ajouter
au second paragraphe de cette note.
A trois heures de l'après-midi , je n’ose dire de Faprès-dînée pour nous, car la voix de nos intestins sollicitait trop éloquemment le repas du milieu du jour, plusieurs chaloupes furent dépêchées vers notre navire, à dessein de nous prendre et de nous transporter à terre. On comptait environ cent soixante hommes venus sur le parlementaire. Nous passâmes tous entre deux rangs de soldats. En touchant la terre : « Où nous conduisez- vous , » dis-je à leur officier. Il me répond avec autant de politesse que de gravité : « Comme vous arrivez des prisons » d’Angleterre , nous vous menons à l’hôpi- » tal , pour vous offrir tous les secours dont » vous aurez besoin , et vous visiter tous » scrupuleusement , afin que l’on soit assuré » que vous n’apportez pas ici quelque ma- » ladie contagieuse. »
On nous fit monter dans un vaste bâtiment , ancienne maison des religieux de je ne sais quel ordre , et convertie en une
immense prison. On me plaça dans une
longue salle garnie de lits, pour coucher avec un inconnu. Cet arrangement ne me plut point. L’infirmier, qui avait toute l’encolure d’un vrai geôlier , tenta de se faire obéir. Ses façons de parler produisirent entre nous deux la dispute la plus vive. Il eut recours à la garde, qui me signifia d’éviter le bruit , si je ne voulais être réduit à la raison.
Je dis tranquillement au caporal : « Je ne » suis point naturellement tapageur; mais je » vous déclare qu’aucune force armée ne me » fera reposera côté d’un individu que je ne » connais point ; j’aime beaucoup mieux » coucher sur le carreau. Que répond rez- » vous à cela? » — « Rien. » En s’en retournant ,/ je l’entends dire aux soldats : « Voilà
» un marin qui a de la tête ! »
La garde étant sortie, on apporta dans les paniers des morceaux de pain noir comme de la suie , pesant environ une demilivre. Chaque homme prit son morceau : je reçus le mien sans marquer de répugnance.
Un infirmier passa près de moi dans cet instant. Je le priai de me procurer un lit pour moi seul. Ma prière est appuyée par un schilling que je lui glisse dans la main ; il y jette la vue à la lueur d’un réverbère, et remarquant que c’est une pièce d’argent , il me dit: « Ci- » toyen , soyez tranquille , je vais revenir » bientôt. »
Un quart-d’heure après ces mots , il m’emmena tout au bout de la salle, où un bon lit m’était préparé. On voyait à côté, sur une petite table, un morceau de pain blanc, ïine tranche de jambon, avec un pot de bière. Le plus violent appétit me fit avaler promptement et la bière et le jambon. Je me couchai, puis je dormis d’un sommeil sterling , comme le disent les Anglais.
On vint m’avertir , le lendemain , de me rendre au conseil. Celui qui fut chargé de ce soin m’appela d’une voix si forte que toute la salle trembla. « Monte au comité , a me dit ce nouveau Stentor, « on est assemblé ; » l’on t’attend. » Je parais et vois sept horn-
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mes , la tête couverte d’un bonnet rouge, réunis autour d’une table, trois de chaque coté, le président tenant le haut bout. On me fit asseoir à l’autre extrémité , mais à une distance respectueuse.
Voici mon interrogatoire, que je ne dois poin t passer sous silence, quoique les réponses soient à peu près connues par tout ce que j’ai rapporté :« Tes nom et prénoms ?» — ce Jean- » François Landolphe. » — a Ton âge ?» — cc Je suis né en 1747* » — « Ton pays ?» — « Auxonne ( Côte - d’Or ). » — « Qu’as-tu » fait ?» — « Depuis 1766 , j’ai suivi la » carrière maritime. Je suis maintenant » enseigne de vaisseau. On m’a confié la » direction d’une corvette de la répu- » blique , nommée la Liberté , armée à la » Guadeloupe. J’ai combattu la frégate an- » glaise F Alarme y de trente-deux pièces de » 82, quand je n’en avais que seize de 4- » Après une action fort opiniâtre , il m’a fallu » céder à la force : ma corvette a coulé bas. » Le capitaine ennemi m’a sauvé du nau-
» frage , avec le reste de mes gens. Conduit à » la Martinique, ensuite sur un transport, » puis à Porstmouth au mois d’octobre der- » nier, j’arrive d’Angleterre, comme vous » devez le savoir. ». — « Dis - tu la vérité ? » quelqu’un te connaît-il ici ? peux-tu t’ap- » puyerdu témoignage d’un ou de plusieurs » individus qui sont venus d’Angleterre avec » toi ? »
— « Sans doute. Mes premiers compagnons » d’infortune sont mes officiers. Vous pouvez » les interroger. Mon second se nomme Le- » sourd ; je dois reconnaître, avec un grand » plaisir, qu’il mérite l’application de la moitié » de son nom dans un combat, car il est sourd » au feu comme aux menaces de l’ennemi. » MonlieutenantHamontest muetenpareille » circonstance , mais son active intrépidité » mérite l’éloge de tous ses rivaux de gloire. » Le citoyen Viavant , mon autre lieute- » nant , pensionnaire de l’Etat , pour avoir » laissé une de ses jambes dans le combat de » la frégate la Minerve contre une frégate
» anglaise, s’élance aux hunes avec sa jambe » de bois comme le plus agile matelot, et » montre une grande habileté à jeter les » grenades sur le pont des Anglais. Ecoutez » ces braves officiers , vous saurez d eux si » j’ai dit la vérité. »
Le comité, paraissant satisfait de cet éclaircissement , me renvoya. Il manda néanmoins mes officiers l’un après l’autre , afin de les entendre séparément. Leur interrogatoire étant achevé , l’on nous rendit la liberté au moyen de cartes de sortie, dont l’effet nous amena devant le commissaire de la marine. Celui-ci nous délivra des passe-ports à moi et à Yiavant pour Paris , à Lesourd et à l’autre officier Hamont pour Nantes *. Nous reçûmes tous des frais de route.
On me donna six: mille francs en papiermonnaie, somme qui me parut exorbitante ; mais le commissaire mit le comble à ma surprise en ajoutant ces mots : « Si cela ne
* Chacun devait se rendre à son de'partement.
» suffit pas pour le voyage de Paris , vous » pourrez vous présenter à la municipalité » du lieu où l’argent vous manquera ; vous » y. recevrez à l’ouverture de votre passe- » port le supplément nécessaire au reste » du chemin.
J’avais le dessein , avant de commencer mon voyage , de passer quelques jours à Cherbourg , en vue d’examiner les travaux du port. J’allai prendre un logement à Fhôtel de France. Après le dîner, je demandai la carte de ma dépense, cc Citoyen , je n’en « donne point , » me dit le chef, « il me » faut deux cent cinquante francs comptant » pour la journée. Les provisions augmen- » tant journellement , demain vous me paye- » rez trois cents francs; et je dois vous avouer » que si je vous traite avec tant de faveur , » c’est qu’arrivant des prisons d’Angleterre, » votre situation me touche lame. » J’ouvrais de grands yeux et de plus grandes oreilles à ce langage. Du reste , j’acquittai le lende-
main les cent écus : en recevant cette somme,
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îl m’annonça que le jour suivant la verrait encore augmenter.
Alors, épouvanté de ces énormes frais, je ne songeai plus qua fuir au plus tôt un
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pavé si brûlant : le troisième jour j étais parti. Mes officiers m’accompagnaient. Nos jambes s’exercaient sous le fardeau léger, consistant en un petit paquet sur le dos, qui renfermait toutes nos richesses. A chaque auberge , où l’appétit aiguillonné par la marche nous forçait d’entrer, les premiers mots roulaient toujours sur la question de savoir si nous avions du pain. «Hélas ! non,» répondions- nous d’un ton piteux, et fort capable , en vérité , d’attendrir les cœurs durs. — « Tant pis pour vous ; il nous est » impossible de vous en donner. Allez à la » municipalité ; montrez vos passeports ; » vous en recevrez , comme prisonniers de » guerre. »
Nous volions à cette municipalité, car la faim donne des ailes quand elle ne va point jusqu a la défaillance : deux pains noirs de
trois livres chaque étaient le prix de la course , nourriture suffisante pour la journée, puisque le petit havresac en renfermait toujours un reste. Même demande , même réponse ? même démarche tout le long du chemin.
Il est assez rare que de gais ou tristes pélelerins puissent entreprendre et terminer une route d’une certaine étendue, sans rencontrer ce qu’on appelle vulgairement une aventure. Aussi fûmes-nous appelés à faire cette expérience.
A quelques lieues au-delà de Caen, vers les deux heures de l’après-midi , huit hommes armés d’un fusil à deux coups nous entourent, en criant : liai te- là ! qui êtesvous ? où allez-vous ? « Nous sommes , » leur dis-je , « des marins sortis des prisons d’An- » gleterre ; nous retournons paisiblement » au pays qui nous a vus naître. »
Un d’entre eux , s’approchant de moi , jeta les yeux sur les boutons de mon habit. Comme il lut , autour de l’ancre , les mots marine
militaire , il dit à ses camarades : « Ce sont » de braves gens qui ne nous font aucun » mal » Puisse tournant de notre côté: « Où » coucherez-vous, cette nuit? » — « Vérita- » blement , messieurs, nous l’ignorons, car » ce pays nous est inconnu. » — « Hé bien » si vous desirez nous suivre , nous vous * conduirons dans un bon lieu; soyez as- » suré que Ton vous recevra de manière à » ce que vous n’aurez aucun regret d’avoir
accepté ce gîte. » — «Messieurs, votre » ton et vos manières annoncent des per- » sonnes sur lesquelles on peut compter , » nous mettrons beaucoup d’empressement » à vous suivre. »
On arriva, vers le déclin du jour, dans un village situé sur une éminence. Nous entrâmes dans une petite auberge, à l’enseigne de la Civette , tenue par une veuve. On remarquait, pendus au croc , un fort dinde plumé , plusieurs poules et un gros gigot, cc Ma bonne mère , » dit un de ces messieurs à l’hôtesse , « vous voyez ici douze
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