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;) adressés au ministre de la marine pour en )> obtenir la permission. Un refus positif a )> suivi cette démarche. Ayant appris qu ils }> devaient rester en garnison dans une co- ». Ionie lointaine , notre attachement pour » eux s’est encore accru , comme nos regrets j) de ne pouvoir les accompagner. Nous » allions peut-être périr consumées de cha- « grin , si la ruse n’eût secondé le plus ar- » dent de nos voeux. Monsieur le capitaine ,
» vous avez un bon cœur, veuillez le con-
» sulter pour savoir si nous sommes bien » coupables. »
Leur déclaration me tira d’embarras, parce que je craignais , avec une grande
apparence de raison, quelles ne fussent rien moins que mariées. L agent comptable reçut l’ordre de leur faire délivrer par le commis aux vivres les rations ordinaires. On leur donna deux grandes cabanes pour elles et leurs époux *.
Le commandant d’armes , en me remettant les instructions du ministre, me donna les siennes pour éviter la croisière des bâtiments ennemis, qu’il connaissait par les avisos envoyés à la découverte. Quand je fus à qua-
rante lieues du Cap-Finistère , je pris la route la plus directe pour me rendre à Cayenne. Parvenu à la latitude de Pile de Madère , à cinquante ou soixante lieues dans l’ouest,
4 Les maris de ces dames, dont l’un , le capitaine , était parent de l’ancien maître de pension , Lepitre , sont venus me voir à Paris, six à sept ans après ce voyage.
1 t II. 1 9
j’eus connaissance sur les neuf heures du
matin d’un très-grand navire , tenant la
meme route que nous. Je l’observai, il semblait vouloir m’attaquer. J’ordonne le branlebas sans dévier. Sa manœuvre m’indique le dessein de se placer devant moi. Ma lunette
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me le fait reconnaître armé de vingt-deux pièces : « Officiers et soldats! » m’écriai-je gaiement, « ce navire vient de Madère; par » la route qu’il tient , nul doute qu’il n’ait » une destination pour une île anglaise , et ne » soit chargé d’excellent vin. Rien n’est plus » aisé que de nous procurer cette liqueur » en faisant passer sa cargaison sur notre » bord. Qu’en pensez-vous, mes amis? »
Un seul cri se fait entendre : « Oh ! oui , » oui : de bon gré ou de force, cette provision » doit nous revenir. » À la vue de ces heu-
reuses dispositions, j’ordonne de gouverner sur le bâtiment ennemi ; mais, remarquant notre manœuvre qui nous le faisait poursuivre , il renonce à son dessein et prend la fuite. La Vénus était fine voilière : à midi,
DU CAPITAINE LANDOLPTIE. agi
je îe joignis à une portée de canon. On tire contre son bord une pièce du gaillard d’ayant, en arborant pavillon français *. Il se met en travers et riposte à Ce coup par une Volée entière, qui fut sans résultat.
Je l’attaque alors par la hanche (i), voulant épargner le principal corps du bâtiment, bien convaincu qu’il amènerait son pavillon. De temps en temps , sa batterie faisait feu, mais sans nous causer aucun mal. Je m’approchai de sa poupe, et lui tirai cinq à six coups de canon qui mirent toute sa
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chambre en débris : le capitaine faillit d’être tué. Voyant trop bien qu’une plus longue résistance lui serait funeste, il se rendit. On l’amarina. Je ne m’étais point trompé. Venant
* Il m’était commandé d’éviter tout combat j mais j’àyais la certitude de prendre ce navjre.
(i) Partie de l’arriéré d’un vaisseau comprise depuis les grands porte-haubans jusqu’à la poupe, ou si l’on veut, la partie du bordagé au-dessous des galeries , depuis le grand cabestan jusqu’à l’aroasse qui est le derrière du gaillard , ou la culasse du navire.
de Madère^ son chargement consistait en neuf cents pipes (ï) de vin pour la Jamaïque. Je l’envoyai de suite à la Guadeloupe.
Tandis que l’équipage de la prise venait à mon bord, la vigie annonce un navire au vent à six lieues de nous. Je me hâtai de donner mes instructions au nouveau capitaine de cette prise, aspirant de première classe. Je lui commandai de chasser au sudouest, et dans le cas de force majeure, de conduire son bâtiment à Cayenne, Déployant promptement toutes ses voiles , il suivit la direction que je sortais de lui indiquer.
Le navire signalé par la vigie était une frégate anglaise qui, voyant deux bâtiments ensemble ? imagina peut-être que le combat entre eux était simulé pour la rendre victime de cette feinte , car elle montra beaucoup d'indécision dans sa manœuvre ; mais , dès qu’elle observa la séparation de la prise
(ï) La pipe contient un nrnid et demi , ou quatre cent trente-deux pinte?.
DU CAPITAINE LÀNDOLPHE.
d’avec moi , et que l’éloignement de ce navire lui eut ôté tout ombrage, elle força de voiles de mon côté pour livrer combat. Essayant avec elle la rapidité de ma marche, je remarquai , non sans un vif plaisir , qu’elle était supérieure à la sienne. Je fiscarguer mes basses voiles pour l’attendre. Arrivée à deux portées de canon , elle arbora le pavillon anglais , appuyé d’un seul coup sur mon bâtiment. J’y répondis également par un coup , et je l’attendis en travers. Cette ma nœuvre déconcerta si fort le capitaine ennemi, qu’il n’osa commencer l’attaque.
Débarrassé de ces légères entraves , je continuai ma route pour Cayenne. Pendant ce voyage * je veillai particulièrement à la santé de mon équipage. Je faisais laver le pont deux fois par jour, et l’entrepont une fois la semaine, avec du vinaigre et du jus de citron que j’avais en abondance. Des réchauds pleins de braise ardente , montés sur des roulettes , étaient poussés dans tous les lieux où pouvait régner un mauvais air. On
tirait fréquemment des coups d’espingolle pour détacher les miasmes des parois du vaisseau. Ces détonnations produisent toujours plus d’effet que Fusage des acides et des divers esprits vantés par la chimie. Il est même difficile d’imaginer combien la poudre enflammée avec éclat assainit les lieux renfermés, et qu’habitent une multitude d’hommes trop pressés sur un point. Elle ébranle, d’un côté , les particules d’air vicié ; de l’autre, elle renouvelle par une combustion rapide les gaz ambians des hamacs.
Parmi ces précautions je comptais pour beaucoup la gaieté des matelots; il entrait donc dans mon devoir de les maintenir en cette disposition. Je connoissais un peu la musique ; j’en avais pris des leçons à Paris de maîtres estimés. Je les mettais journellement en usage sur la clarinette, depuis six heures du soir jusqu’à huit. L’équipage dansait au son de l’instrument, et je menaçais de priver d’une ration de vin quiconque n aurait point pris part aux danses de ses
camarades. C’en était assez pour voir sur le pont toutes les jambes sauter en mesure plus ou moins juste.
En approchant des côtes d’Angole, nous
observions presque chaque jour plusieurs baleines d’un brun très-foncé, longues de cinquante à soixante pieds, soufflant Peau en gerbe à une hauteur de quinze ou vingt. Nageant autour de notre vaisseau avec une extrême vitesse , jamais elles ne le touchaient , même en passant sous la quille. J’en ai vu , lorsque j’allais à terre à Malimbe , plonger sous mon canot et reparaître presque aussitôt à quelques toises de là.
Je me suis informé des nègres pêcheurs du Congo, s’ils apercevaient en tout temps ces monstres marins. Ils ne les remarquent , m’ont-ils dit, que durant trois ou quatre lunes, celles d’octobre, de novembre, de décembre et de janvier • ce qui m’a donné lieu d’établir la conjecture que cette espèce de baleines vient annuellement du pôle austral, attirées dans ces lieux par une multi-
tode de gros insectes qu’elles y trouvent , et particulièrement du frai des grands poissons , dont elles paraissent étonnamment friandes.
Certains navires des États-Unis viennent pêcher des baleines à cette côte. J’en visitai un dans ma traversée , qui rapportait douze cents barils d’huile. Le capitaine, parti depuis dix-huit mois de Baltimore, revenait de la mer Pacifique où sa pêche était établie, principalement à l’ouest du Pérou, sur les cotes de Lima. On sait combien le produit de la pêche des baleines est avantageux au commerce. Je vais dire deux mots de la manière dont on les prend aux côtes d’Angoîe.
Lorsque la vigie en voit une souffler, le vaisseau gouverne de ce côté. A cinq ou six cents toises de là, trois hommes descendent dans un canot, deux pour nager, le troisième pour harponner l’animal. L’instrument dont se sert le pêcheur est différent de celui que l’on emploie ailleurs , car la pointe du dard est accompagnée de deux crocs re-
DU CAPITAINE LÀNDQLPHE
courbés, au lieu que celui-ci, d’un acier de la meilleure trempe, se compose de deux morceaux ajustés l’un sur l’autre, à-peu-près comme des ciseaux. L’un des côtés est fort tranchant ; le dos a trois lignes d’épaisseur , et le côté entier autant de largeur. L’autre morceau n’est établi que pour offrir une résistance quand le dard est entré , parce qu’alors les deux fers s’ouvrent en croix.
Au bout du dard , qui n’a guère que quinze pouces de long, s’adapte une baguette ronde, un peu plus grosse que celle du fusil, d’un fer très-flexible , et longue de cinq pieds: on y joint, au moyen d’une douille, un manche de bois rond, également long de cinq pieds, et gros de quatre pouces; ce qui forme une longueur totale d’au moins onze pieds. A l’extrémité de ce manche, on voit un morceau de plomb de quinze livres. Le harponneur étant auprès de la baleine, se tient ferme debout sur le devant du canot, saisit son instrument par le milieu, le balance avec force dans une ligne presque horizontale : le poids
du plomb lui sert avec un extrême avantage à lancer son dard qui entre de cinq ou six pieds dans le corps de l’animal.
Une ficelle de la grosseur du tuyau d’une forte plume , composée de deux cents fils , et longue de mille brasses , reste, d’un bout, attachée au harpon; l’autre est sur un dévidoir fixé au canot. Aussitôt que l’animal est blessé, il avance droit comme un trait, et avec autant de rapidité : la corde se déroule sans le moindre embarras ; autrement le canot et les hommes seraient renversés. La baleine, après une cinquantaine de brasses dévidées , nage en zigzag. A la vue de ce mouvement , on la tire à soi pour lui lancer de nouveaux dards, si elle n’est pas frappée mortellement; il y en a jusqu’à douze dans le canot. Un harpon se vend cent cinquante francs : j’en ai acheté un par curiosité.
Le vaisseau s’approche : des hommes ayant des crochets de fer sous leurs bottes montent sur la baleine , en coupent de grosses tranches que l’on jette dans des chaudières de chacune
deux barriques. On allume les fourneaux avec du charbon de terre : ils sont scellés dans le navire. La graisse de l’animal fond,
et forme ce que nous appelons huile de baleine.
J’arrivai à Cayenne sans avoir couru de vrais dangers. Ayant mouillé dans la grande rade , je descendis à terre. J’allai chez M. Jeannet (i), commissaire du directoire exécutif.
(i) Voici Farticle que lui consacre la Biographie clés Hommes vivants, (c Jeannet, neveu du. fameux » Danton , fut , pendant les premières anne'es de la » révolution, maire d’Arcis-sur-Aube , sa patrie, et » fut nommé, en 1 792, commissaire du conseil exécutif « provisoire, à Thionville , pendant le siège de cette » place. Envoyé ensuite par la Convention comme » commissaire h Cayenne , il y prononça la liberté » des noirs. Vers la fin de Tannée, ses pouvoirs étant 2) expirés, il revint en France. En 1796, le directoire » le renvoya pour dix-lmit mois en qualité de son 2) agent dans la meme colonie. Cette seconde mission » allait finir, quand les déportés du 18 fructidor y » arrivèrent , le 23 octobre 1797. Jeannet exécuta
» rigoureusement envers eux les ordres du directoire;
3oo
Il apprit avec joie que j’apportais beaucoup d’argent. On débarqua les barils le lendemain , et les approvisionnements contenus dans la corvette. Quand il sut l’embarquement furtif des deux dames , le commissaire éclata de
rire, à ce tour d’une espèce nouvelle. Il voulut les inviter à dîner avec leurs époux, tous les officiers d’artillerie, M. Mauduit, secrétaire du gouverneur, et moi.
Une grande embarcation vint les prendre à bord. M. Jeannet les reçut au quai. On se promena dans la ville en attendant le repas. Ce dîné fut brillant. On dansa le soir et toute la nuit. Le lendemain, nous ne pûmes accepter l’invitation de M. Lerch * *, commandant de la garnison , qui desirait aussi nous
» et ils s’en sont plaints amèrement depuis. Accusé de » concussions dans ses divers emplois , il a publié à son » retour en F rance , après le 1 8 brumaire , un mémoire » en réponse à ces imputations. »
M. Landolphe refusa de transporter les déportés k Cayenne.
* Il existe.
DU CAPITAINE LÀNDOLPHE. 3ü I
donner un dîné. L’inquiétude d’être attaqué sur cette rade foraine * * pressait mon retour.
Pendant le trajet- un ras de marée (i) formait des lames d’une hauteur prodigieuse , qui, prenant la corvette en travers , lui occasionnaient un si violent roulis que nous eûmes infiniment de peine à monter à Bord. Le ras de marée , augmentant d’heure en heure, et redoutant des suites fâcheuses de ma position , je pris le parti de filer le câble, d’y mettre au bout une grosse bouée, d’abandonner l’ancre, et d’appareiller pour la Guadeloupe.
Arrivé sans accident sur la rade de la Pointe-à-Pitre , j’y mouillai ; puis je me rendis a terre afin de remettre aux commissaires Hugues et Lebas les paquets dont j’étais chargé pour eux. Ils m’annoncèrent que la
* Sans abri.
(i) Courant qui se fait sentir fortement en pleine mer, surtout aux nouvelles et pleines lunes, et presque toujours sans aucun vent.
prise, chargée de vin de Madère , était parvenue à la destination que j’avais marquée. On sortait delà vendre, le vaisseau compris, quinze cent mille francs *.
hes artilleurs de mon bord étan tdébarqués , je demeurai aux ordres des commissaires qui m’avertirent de me préparer à une croisière de trois mois. En conséquence , je formai une demande d’approvisionne-
ment.
Je passai huit jours sur la rade. Prêt à mettre les voiles dehors, je reçus mes instructions ; c’était de croiser au vent des îles anglaises , vers Tabago , la Barbade et d’autres lieux voisins. Passant au vent de la Dominique, j’eus le bonheur , une semaine après ma sortie, de capturer trois navires, dont
* De toules mes prises en matériel des vaisseaux , qui se sont élevées à près de quarante- cinq millions de francs au jugement même des Anglais , ni moi ni mes équipages n’avons jamais reçu un sou : cependant il m’en revenait douze parts , comme capitaine. Qu’est donc devenu cet argent ? Dieu le sait .
deux à trois mâts; l’autre était une belle goelette richement chargée. J’envoyai les trois prises à la Guadeloupe ; les deux premiers bâtiments y parvinrent heureusement ; mais l’ennemi reprit la goelette à la vue d’Antigue.
J’avais confié la conduite de celle-ci à un aspirant nommé Leroi * que suivaient quelques bons matelots. Les Anglais conduisirent leurs prisonniers à Antigue, et les déposèrent sur un navire en rade. Au bout de trois jours, ces derniers observent un petit bâtiment peu éloigne deux. Concevant le hardi projet de l’enlever, ils se précipitent la nuit dans les flots, arrivent sans bruit à la nage auprès du navire , montent a bord, surprennent les trois hommes qui le gardaient Leroi leur dit ; « Gardez-vous de faire un mouvement ; si » vous jetez un cri , vous êtes morts! »
Ces audacieux Français coupent Je câble , tendent les voiles, et passent auprès d’un
* 11 exisle.
3o4 mémoires
vaisseau de guerre gardant Pentrée du port. On crie, en demandant à ceux-ci où ils vont. L’un d’eux, qui s’exprimait fort bien en anglais , répond avec le porte-voix : « A la » pêche. » Le vaisseau ne trouvant rien à redire au dessein des prétendus pêcheurs, dont la proie était aussi muette que les poissons , leur permit de passer en toute liberté. Nos prisonniers, qui venaient d’en faire d’autres , arrivèrent tranquillement à la baie de Mahaut. Ce coup d’éclat valut à Faspirant la conduite d’un corsaire , avec le produit d’une partie de la vente de sa prise.
Le temps de ma croisière étant expiré, je revins prendre à la Guadeloupe les nouveaux ordres des agens du directoire. Je reçus des vivres et recommençai une croisière de trois mois. Allant au vent de la Désirade et de Marie-Galande, je m’avançai autant que cela me fut possible dans l’est de ces îles.
Quinze jours après mon départ, je découvris un très-grand bâtiment à trois mats, courant sur nous à pleines voiles , les bon-
nettes (i) hautes et basses. Voulant lui donner Tidée que je sortais de la Martinique, je fais gouverner au nord. Le capitaine me croit anglais et n’amène aucune voile. Lorsque je fus certain qu’il ne pouvait m’échapper, je le poursuivis. La corvette marchait bien , je l’atteignis en peu de moments. On lui tire deux coups de canon de chasse en arborant pavillon français. Il appuie le pavillon anglais par un coup de canon de retraite. Je m’approche de rennemi à une demi-portée de mes pièces. Six coups de ma batterie lui prouvent mon désir d’engager sérieusement le combat. Loin de le refuser, il se place en travers et lâche toute sa volée. Manœuvrant
(i) Voiles que Ton peut gréer en dehors des vergues sur des bouts, aux deux côtés d’un vaisseau quand on marche vent arrière, et vers le vent lorsque Ton va grand largue : elles servent à élargir la voilure du vaisseau. Celles qui sont ajoutées aux voiles de l’arrière deviennent souvent inutiles , en ce qu’elles couvrent ordinairement les voiles de l’avant, qui semblent placées avec plus d’avantage.
T. II
pour l’attaquer dans la hanche et l’aborder, sa poupe est entièrement fracassée par plusieurs boulets dirigés sur ce point; mais, comme il redoute un abordage qu’il ne saurait plus éviter , son pavillon descendu m’annonce sa reddition.
J’envoie vers lui un canot monte par un officier, avec ordre de m’amener ce capitaine et d’amariner la prise. L’Anglais se nommait Lioutasse ; il était âgé de soixante-cinq ans : c’est l’homme le plus vieux que j’aie rencontré en mer. Il se rendait à l’adresse de son fils, négociant , que depuis fort long-temps il n’avait point vu. Ayant navigué durant plusieurs guerres , et livré divers combats , il succombait pour la première fois dans une attaque. Son navire s appelait Z jdlbioYi » , de Bristol , allant à la Jamaïque, richement chargé , portant vingt- quatre pièces de 8 et soixante hommes d équipage.
Cette proie était trop belle pour m’exposer à la rendre; je l’escortai jusqu’à la Guadeloupe. On débarqua tous les matelots à la
Pointe-à-Pitre. On menaçait le capitaine de
la prison. Je m’y opposai en m’offrant pour
sa caution. Il conserva sa liberté dans la ville
seulement. Cet état dura peu ; car ayant prdj
posé aux commissaires d’envoyer un parle-*
mentaire a la Martinique pour l’échanger ,
cet offre de ma part eut leur agrément et son effet.
De nouvelles provisions passèrent à mon bord. On mit une seconde corvette sous mon commandement; c’était le Scipion , de vingt pièces, montée par le capitaine Régis, enseigne de vaisseau. Nous allâmes croiser de conserve (i) au vent des îles anglaises , à cent lieues dans l’est de la Martinique. Nous courions des bordées au nord depuis la latitude de Tabago jusqu’à celle d’Àntigue, ensuite d’autres bordées au sud. Ces promenades durèrent un mois. Comme nous étions , un jour, à trente lieues dans lest de la Martinique, on découvrit à huit heures du ma*
(i) Croiser ensemble.
ao.
tin une flotte de cent vingt à cent trente voiles , qui se dirigeait vers cette île. L’aspect d’un si nombreux convoi nous réjouit dans Fespoir de faire des captures productives j mais, disposés a 1 attaque des ailes de la flotte, nous reconnûmes, à cinq lieues, six vaisseaux de guerre avec autant de frégates , qui Fescorîaient ; deux de celles-ci se détachèrent des autres pour me chasser, et deux
encore se portèrent sur le Scipiou .
Donnant le signal à cette corvette d’une manœuvre indépendante. de la mienne (i), j’essayai de gagner au vent , mais en vain. Je fus contraint de fuir versSainte-Lucie. Approchant de la Martinique , une frégate anglaise qui sortait de la rade courut sur moi; de sorte que, poursuivi par trois frégates, il ne me restait plus qu’un Seul moyen de salut , c’était de passer sous le vent de Sainte-Lucie, en avançant toujours : j’y réussis. Les frégates n’osèrent suivre leur projet, de peur d’être attirées pendant la nuit sur les écueils.
(i) D’agir librement.
Âu lever du soleil, je ne vis plus d’ennemis. Je marchai vers la Guadeloupe, où j’abordai sans d’autre résultat qu’une appréhension trop bien justifiée, car je n’évitai le péril qu a la faveur de l’extrême légèreté de ma corvette. Si elle eût été privée de cette qualité précieuse, il m’aurait fallu relâcher à Saint-Thomas.
Quinze jours après mon entrée à la Pointeà-Pitre, j’appris avec une grande joie que le Scipion , forcé pour s’alléger, de jeter une partie de ses canons à la mer , avait eu le bonheur de parvenir à i’île de Curaçao.
Mon navire ayant besoin d’être mis en carène, je le conduisis dans la baie de Mahaut. Lorsqu’il fut réparé , on l’approvisionna pour mon retour en France. Je vins à la Basse-
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terre; j'y séjournai quelque temps.
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Un soir, après le coucher du soleil, comme j’avais mouillé sous la montagne de la Souffrière, j’entends un bruit souterrain qui me cause de l’inquiétude ; je place quatre hom mes avec des haches auprès du câble pour le couper, si quelque éruption poussait des ma-
3lO MÉMOIRES
tières inflammables vers le vaisseau. Toute la nuit, le bruit redoublant jeta la consternation dans les lieux voisins.
Au point du jour l’air se remplit de cendres vomies par cinq ouvertures , qui se formèrent à la fois, et s’annoncèrent avec une détonnation aussi forte que le bruit de l’artillerie.
Trente pieds d’épaisseur de ces cendres cou-
vrirent en peu d’heures les habitations. M. Chénais, habile naturaliste et grand physicien , en voyé dans la colonie par le gouvernement , eut la curiosité d’aller visiter le sommet de la montagne, où Faction du feu venait de cesser. 11 me proposa de l’accompagner. J y consentis. Des nègres placèrent des madriers épais de trois pouces sur les cendres encore fumantes : nous approchâmes du cratère , mais sans pouvoir y parvenir. M. Chénais recueillit un grand nombre de morceaux de lave plus ou moins curieux.
Je reçus à mon bord divers passagers, entre autres MM. Benoît Cavet, ordonnateur de la marine, Lebas, collègue de M. Hugues, un
capitaine de vaisseau , tombé dans la disgrâce de ce dernier , Mad. de Fourniolle, épouse d’un député de la Martinique au Conseil des Cinq-Cents j avec ses deux enfants.
Je déployai les voiles pour la France. De furieux coups de vent , qui nous assaillaient presque sans relâche , rendirent ma traversée extrêmement pénible. Je pris la direction de Belle -Ile afin d’aborder au port le plus proche , si la supériorité de Pennemi, dans une poursuite , m’obligeait à recourir à ce moyen.
A la vue de Belle-Ile , n’ayant fait aucune rencontre fâcheuse, je voulus me rendre à Rochefort ; mais quand nous fûmes auprès de l’Ile- Dieu , l’on aperçut un grand bâtiment qui gouvernait sur nous avec toutes ses voiles dehors. Acceptant volontiers le combat, je fis manœuvrer de son côté pour le joindre ; mais comme il s’aperçut, par mes basses voiles carguées , de la ferme résolution de mesurer mes forces contre les siennes , il refusa de livrer sa réputation de bravoure au
hasard d’une action;, et revira deiord dans le nord. La prudence me défendant de le poursuivre, de crainte de tomber dans un piège, je continuai tranquillement ma route.
À six heures du soir, découvrant la tour de Chassiron, j’entrai dans la rade des Basques, et je vins mouiller la sonde en main sous le fort de File d’Aix. Tout le monde fut étrangement surpris de l’arrivée de la Venus . J’allai voir à terre le commandant des armes , M. Lelarge. Voici ses propres expressions : « Com- » ment diable , avez-vous donc fait pour » échapper aux griffes d’une frégate , et d’un » brigantin anglais armé de vingt-deux ca~ » ronades de , qui croisent depuis trois » mois à la vue de File-Dieu ? Ces vautours 5) fondent sur nos bâtiments , dévorent tous » les convois allant à Brest , et nous forcent » à suspendre le départ de nouveaux navires,
» qui tomberaient encore infailliblement » dans leurs terribles serres. r>
<c Mon général, «répondis-je, « poursuivi » par l’un de ces vilains oiseaux, j’ai fait
BU CAPITAINE LANDOLPHE. 3l3
» bonne contenance en iui montrant de loin » mon bec et mes ongles. Gomme il m’a vu y> parfaitement disposé à les mettre en usage » contre lui , il comptait peu sans doute sur » ses moyens ou sur son courage 5 car, me 5) tournant promptement le dos, il a pris » son vol au nord. »
Le lendemain 14 nivôse an VI (3 janvier 1798), un pilote vint à mon bord; ^gouverna la Vénus dans la rivière et là conduisit au port , où elle fut désarmée. Un congé me fut alors délivré pour me rendre à Paris.
Le 6 floréal suivant (aô avril 1798) me vit nommer au commandement de la frégate la Créole , de quarante-quatre pièces , armée à Paimboeuf. Deux autres frégates de trentedeux canons chacune, également armées en ce lieu, sortaient depuis peu des chantiers: c’étaient la Pouponne et la Chiffonne . Toutes les trois devaient aller de conserve à Brest.
Sur la fin de brumaire an VII (au milieu de novembre 1798), ayant achevé tous les préparatifs de mon départ, je m’aperçus
que la disposition de l’atmosphère annonçait très-prochainement de grandes gelées. Appréhendant, en conséquence, d’être longtemps retenu dans la Loire par les glaces, je desirai savoir du pilote s’il était en son pouvoir de me dégager de l’embouchure du fleuve dans la nuit. A sa réponse affirmative, je prévins par un signal les capitaines des deux* frégates , que j’appareillerais dans la même nuit. Ils me dirent que leurs bâtiments devant souffrir encore quelques arrangements , ils ne pouvaient me suivre.
A deux heures du matin , le froid devint si rigoureux que le thermomètre indiquait quatorze degrés. Le fleuve commençait à charrier. Je presse le pilote de lever les ancres: il se rend à mes instances. A quatre heures la frégate était sous voiles, et hors de la rivière. Je me dirigeai vers Brest ; mais voyant que le pavillon de la petite île Dumai signalait des vaisseaux ennemis sur les côtes de '• - +
Brest, je pris le parti d’entrer à Lorient. Parvenu à Port-Louis, je débarquai dans le
DU CAPITAINE LANDOLPIIE. 3 I 5
but d’aller à pied jusqu a Lorient*, pour
rendre une visite au commandant des armes.
Il me félicita de ma relâche ; car , selon lui,
si j’avais suivi mon premier dessein , j’aurais couru de trop grands risques de tomber dans une escadre ennemie , qui bloquait depuis plusieurs mois l’entrée du port de Brest.
Je passai une semaine à Port-Louis. J’y appris la cruelle nouvelle que les deux frégates la Pouponne et la Chiffonne qui devaient m’accompagner^ ayant été surprises par les glaces descendues comme des torrents du haut du fleuve, avaient péri corps et biens, avec d’autres navires armés en guerre. Dans l’impossibilité de gouverner ni de mettre à la voile à cause des glaces et des vents de sudest, tous ces vaisseaux furent jetés et fracassés sur les roches de Saint-Nazaire (i). Les infortunés équipages essayant de gagner la
* U y a deux lieues d’une ville à l’autre.
( i ) On trouve dans un village , près de là , une grande quantité de pierres d’aimant.
3l6 MÉMOIRES
terre, furent coupés en deux par Fa mo nettement (i) des glaçons : pas un homme ne put échapper à cet horrible désastre; plus de dix-huit cents soldats et matelots y perdirent la vie.
En arrivant à Lorient, le commandant des
• ^ . JB
armes de cette ville m’annonça la levée du blocus de Brest. Dès le lendemain, favorisé par un bon vent , je déployai les voiles pour ma destination. Bien que l’escadre ennemie se fut retirée, je me gardai de naviguer au large; j'aimai mieux affronter toutes les diffi- ' cultés du passage de Toulinguet (2), lieu que ne fréquentent jamais les grands navires, et qui offre de nombreux dangers dans les calmes, en ce que, privé de mouillage, les cou- - rants poussent le bâtiment sur des roches.
* * -Mm
Un pilote passa sur la Créole afin de la conduire dans la rade, où tous les vaisseaux
(1) Je sais que l’Académie n’admet pas encore ce mot j malgré cette autorité si respectable, je le crois»
susceptible d’étre bientôt reçu.
(2) Voyez tome 1 , pages 283 , 284*
3ij
de guerre étaient à l’ancre. Le ministre de
la marine reçut avis de mon arrivée. Je lui détaillai les qualités de cette frégate, au nombre desquelles sa marche supérieure paraissait en première ligne.
Le fninistre m’ordonna , le 3o pluviôse an VII ( 1 8 février 1799), d’abandonner la direction de cette frégate , et de la remettre à Fofficier que j’en croirais le plus digne. Je la cédai à M. Roger Dufour, lieutenant de vaisseau *. M. le vice-amiral Morard de Galles, commandant des armes à Brest, m’ayant prescrit de venir lui parler , il me donna de suite une lettre du ministre qui m’appelait à Rochefort, pour y prendre avec le grade de capitaine de vaisseau le commandement des trois frégates la Concorde de quarante-quatre pièces, la Médée et la Franchise , de chacune trente-deux.
La Concorde était précisément le meme navire sur lequel je desirais passer en France,
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* Aujourd’hui capitaine de frégate.
3l8 MEMOIRES
quand le capitaine Mahé le montait , et qu’il était mouillé dans la Virginie , sur la rade de Norfolck (i). Le capitaine de frégate Goudain commandait la Médée ; et la Franchise avait pour chef le capitaine de frégate Jurien (a).
(1) Voyez pages 166-168 de ce volume,
(2) Maintenant contre-amiral, a Jurien ( Pierre- » Roch) » dit la Biographie des Hommes vivants , « ca- » pitaine de vaisseau, commandait, en 1809, la frégate » V Italienne , sous les ordres de M. Troude, com- » mandant la divison de Lorient. Ce dernier ayant » appris que deux, divisions anglaises bloquaient les » ports de Lorient et de l’île d’Aix , et que leur inten- » lion était évidemment d’occuper le mouillage de la » rade des'Basques , donna ordre au capitaine Jurien )> d’appareiller. Celui-ci mit à la voile le 25 février au y> matin, avec la frégate V Italienne , la Cy hèle et la » Calypso , et vint mouiller aux Sables-d’Olonne. » Attaqué par cinq vaisseaux anglais , et par une fré- » gâte, il soutint pendant trois heures, à demi-portée » de pistolet, un combat inégal et très - meurtrier » avec un vaisseau de 80 , et parvint , malgré l’infé- » riorité de ses forces, à entrer dans le port des » Sables. »
« En 1 8 ï 4 ? 1® capitaine Jurien fut nommé par le
DU CAPITAINE LANDOLPHE. 3tg
Le 27 floréal an VU ( 16 mai 1799), ces frégates étant armées et pourvues de provisions pour six mois, le vice-amiral Martin commandant des armes a ïtochcfort, me remit avec les siennes les instructions du ministre. Nous tendîmes les voiles , et prîmes le chemin des Açores afin d etablir une croisière de quelques jours dans Pouest de ces îles. Un bâtiment anglais, armé de vingt pièces, tomba dans nos mains : allant à Surinam il était chargé de chevaux et de provisions. Des femmes s y trouvaient; je les fis embarquer avec des vivres sur un navire danois.
Cinglant vers les cotes d’Afrique, nous
» Roi pour reprendre possession de File de Bourbon , )> en vertu du traité de Paris. Il partit de Rochefort » le 1 3 novembre, ayant sous ses ordres la frégate » r Africaine , et les flûtes l’Éléphant, la Salamandre » et la Loire. Après avoir rempli sa mission, et avoir » reçu l’accueil -le plus satisfaisant de lord Sommerset, » gouverneur du Cap de Bonne-Espérance, il rentra » dans le port de Brest, le 27 août i8i5. »
ayons attéri au Cap-Blanc (i); ensuite nous avons suivi la direction de la rivière de Sénégal. Il est utile d’avertir ici les navigateurs, qui se rendent à cette colonie sans en avoir déjà fréquenté les côtes , de se défier des courants dont la violence extrême pousse les vaisseaux dans l’est : ils doivent avoir la précaution , partant des îles Canaries , de gouverner au moins d’un degré de longitude à l’ouest au-delà de leur estime (2), afin d’é-
(ï) En Afrique sur la côte de Nigritie, entre les îles Canaries et le Cap-Verd. On compte dix caps de ce nom dans diverses parties du monde.
(2) C’est avoir l’idée de la longueur de la route et de sa direction, d’après l’examen de toutes les circonstances qui peuvent influer sur la mesure de l’une et de l’autre. On peut regarder que la longitude estimée n’a pas besoin de correction , quand la latitude estimée ne diffère point de la latitude observée de plus de trois minutes sur une route de vingt lieues , ou de quatre sur une route de quarante, ou de cinq sur une route de soixante, et ainsi de suite, en augmentant d’une minute pour chaque vingtaine de lieues.
vifcer les bancs de sable du Cap-Blanc et ceux de Portendick (i), qui sont mai indiqués sur les cartes de 1753. Plusieurs navires ont péri sur ces écueils, et notamment la frégate la Méduse en 1 8 1 6.
Dès que nous eûmes laissé tomber l’ancre au Sénégal, M. Blanchot, commandant du fort Saint-Louis , monta sur une pirogue très-légère, que conduisaient cinq nègres; il venait a bord de la Concorde . La pirogue ayant chaviré fut bientôt relevée par l'adresse des noirs, et le commandant, vieillard de soixante-cinq ans, y reprit sa place. Je lui donnai tous les secours que réclamait sa position. Il ne put contenir l’effusion de sa joie, en apprenant que je transportais pour la colonie une compagnie de cent vingt hommes, avec de fortes provisions de guerre et de bouche. Je le priai de se disposer à rece-
(1) A quatre-vingts lieues de la rivière de Sénégal; c’est un lieu habité par les Maures.
voir tout mon chargement , et de m’envoyer un adroit pilote pour introduire sans risque les chaloupes dans la rivière.
Ce fameux fleuve, qui a des débordements réglés comme le Nil , nourrit aussi comme lui des crocodiles. Une barre en rend l’entrée fort difficile et périlleuse. Les bancs de sable, qui la composent, changent de position aux nouvelles lunes : on n’y voit en basse mer que dix pieds d’eau.
Le jour suivant , le pilote Valentin se rendit auprès de moi. Lorsque le chargement militaire des frégates fut débarqué, je lui
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demandai s’il pouvait faire passer notre prise sur la barre. « Oui, » me dit-il , « mais « avec autant de travail que de précau- » lions. » — « Rien ne sera négligé. » — « Il faut en ôter les canons, la mâture,
» les objets pesants restés dans la cale/fer- » mer les sabords , les calfater pour empê-
» cher l’eau d’y pénétrer. Toutes les cha- » loupes prendront ensuite le navire à la
» remorque. Lorsqu’il sera près de la barre , » on l’inclinera sur le côté , puis on le tirera » dans la rivière. »
Tout s’exécuta selon le vœu du pilote.
Quand on l’eut introduit à une lieue de la barre , on le releva ; on y replaça les vingt pièces, et l’on y mit une garnison. Les Anglais, depuis, ignorant qu’il se trouvât là un point de défense , vinrent attaquer la colonie avec une division. Mais leurs chaloupes furent foudroyées et coulées bas par une batterie si formidable; ils perdirent un grand nombre d’hommes dans cette action.
En quittant 1 embouchure de la rivière de Sénégal, je fis route pour assiéger l’île de dorée , à quarante lieues de là dans le sudouest. Nous arrivâmes sur la rade à onze heures du soir , dirigés par un excellent pilote. Cette île était depuis trois jours au pouvoir des Français. Le capitaine Renaud , montant un corsaire, avait obligé le commandant anglais qui sommeillait encore à capituler. L’équipage du corsaire, au nombre de soixante-
dix hommes , s'était frayé un passage parmi des rochers jusque-là reconnus inaccessibles par les Anglais. Cette nouvelle nous fut extrêmement agréable.
Nous séjournâmes une semaine dans la rade afin de nous procurer de Feau. On envoya pour cet obj et des chaloupes à la Grande- Terre. Comme les rivières étaient fort loin , on fit des trous profonds à cinquante pas de
la mer. On trouva d assez bonne eau sans au- * »
cun goût saumâtre , dont on remplit toutes les pièces de la division.
Ayant su qiie plusieurs navires . anglais étaient mouillés dans les îles du Cap-Verd (1), je quittai les eaux de Gorée pour aller sur la rade de Lapraga. Un pilote qui connaissait parfaitement Fintérieur de File principale , prit si bien ses mesures que nous entrâmes à
(1) Dans l’océan atlantique, sur la cote occidentale d’Afrique ; il y en a douze dont la plus grande esi Saint-Jago : elles furent decouvertes en ï4®° par lt génois Antoine Nolie > au profit du Portugal.
pleines voiles sur cette rade au co.ucheP du soleil, avec le pavillon anglais.
J’avais une corvette de dix canons, portant le pavillon des États-Unis ; celui qui la commandait était américain. En approchant de l’île , nous reconnûmes quatre beaux navires anglais et un portugais. Nos ancres allaient tomber, lorsque le gouverneur nous salua de vingt coups de canon pour nous féliciter de notre heureuse arrivée. Une semblable politesse en méritait une autre , qui lui fut rendue soudain par le même nombre de coups.
A peine la révérence était tirée que les
quatre chefs anglais se rendent à bord de
la corvette, en vue de connaître la division
qui venait d’entrer. Le capitaine leur dit : « C’est, une division de frégates françaises, » et je vous arrête, »
J’ordonneaussitot de mettre trente hommes et un officier sur chacun des bâtiments pris , d’en couper les cables, et de les conduire au sud à trois lieues de terre. Cette mesure eut
3a 6 MÉMOIRES
promptement son effet. Dès que les chalou-
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pes, qui transportaient les marins à bord des navires , retournèrent aux frégates , je fis descendre à terre deux cents hommes d’infanterie , dans l’intention de surprendre le ^gouverneur: Le chef de bataillon Lerch commandait ces troupes; malheureusement son guide ignorait l’établissement nouveau d’une batterie dans des gorges de montagnes. Quand on aperçut cette* position , il fallut rétrograder ; lés soldats se rembarquèrent.
On. amena sur mon bord les capitaines des navires; ils étaient consternés , particulière-
ment le Portugais. Celui-ci se jette à mes pieds en me disant que, père de famille, cet évènement allait le plonger dans la plus af-
freuse misere; que son bâtiment ne lui appartenait point ; que chargé de maïs,, il était vieux et presque pourri. Je le lui laissai, avec ces mots : « Quand vous serez à terre, pré- » venez votre gouverneur d’avoir à l’avenir » moins de confiance aux vaisseaux navi- » guant sur la rade, et d’envoyer quel-
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DU CAPITAINE LÀNDOLPHE.
» qu’un les reconnaître avant que de leur » adresser le salut. »
Nous levâmes les ancres à minuit et nous tendîmes les voiles du côté de nos prises. Au soleil levant , je desirai savoir la destination de ces vaisseaux : les capitaines me répondirent qu’ils devaient aller en Chine; qu’ayant chacun vingt ou trente pièces de canon , et cent ou cent vingt hommes d’équipage, marchant de conserve , ils n’appréhendaient point l’attaque d’une frégate, encore moins celle d’un ou de deux corsaires. « Les évènements, » leur dis-je, « contra- » rient sans doute étrangement vos vues, » mais je veux un peu soulager vos pertes.
» Choisissez un vaisseau parmi ceux que le » sort m’a livrés : je vous le donne pour être » vendu à votre profit et à celui de tous vos
» marins , selon les parts qui reviennent à
» chaque grade *. Vous et vos hommes
Les officiers et les équipages de la division sous- . . , >
crivirent a cet arrangement.
)> serez embarqués et envoyés en Angleterre,
» avec la condition qu’aucun de vous ne
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» portera les armes contre les Français ou
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» leurs alliés , avant d’être échangé. »
Ces capitaines parurent émerveillés de mon dessein. Lèur choix tomba sur un grand navire du port de cinq cents tonneaux. Le capitaine qui le commandait se présenta pour le conduire. « J’en suis fâché, » lui dis-je,
» mais cette direction ne saurait passer dans » vos mains; c’est le sort qui doit en décider ,
» seulement en faveur de l’un de vos trois » collègues *. Celui-ci va prendre l’enga- » gement de le vendre en arrivant au pre- » mier port de la Grande-Bretagne , et d’en » distribuer aussitôt le produit. »
Cette résolution ayant été reçue avec beaucoup de joie , je fis charger le vaisseau de
* J’usais de cette précaution afin de prévenir la réclamation des armateurs, quand le navire parviendrait en Angleterre.
DU CAPITAINE LaNDOLPHE.
diverses quantités de vivres pour trois mois ; ce qui nous attira de la part de ces officiers des actions de grâces d’autant plus vives ,
qu’ils craignaient d’ètre déposés avec leurs
équipages dans les îles du Cap-Verd. Les matelots surtout étaient ravis de retourner dans leur patrie, "sans passer par toutes les misères qu’endurent les prisonniers de guerre.
Ensuite je délivrai au capitaine un passeport ^ dans lequel étaient relatés l’armement de son vaisseau portant un seul canon , et le lieu où la division française l’avait pris. Dès qu’il fut en route, je brûlai les trois autres, selon mes instructions.
Nous cinglâmes vers les îles des Idoles. Ayant attéri à celle de Tamara (i), nous l’entourâmes avec succès. Trois bâtiments anglais, ainsi qu’un autre dont le capitaine aurait bien voulu qu’on le crût américain, se rendirent à nos armes. Le faux américain
(i) Sur la côte de la Haute -Guinée.
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portait douze pièces de canon sous le pavillon des États-Unis. Le subrécargue de ce navire était français. J’interrogeai les matelots; » ils venaient , me dirent-ils, de Gilbraltar où ils avaient chargé leur artillerie. Présumant que ce vaisseau était masqué par un pavillon neutre , j’ordonnai d’éclaircir un point si important. J^a visite faite à son bord mit à découvert ses lettres en anglais , qui l’autorisaient à courir sur les navires français : alors je ne conservai plus aucun scrupule de le considérer comme une capture légitime.
Nous quittâmes ces bords pour venir à l’entrée de la rivière de Serra-Leone (i). Dans la route, une fort belle goelette anglaise, armée de dix pièces, fut prise par la corvette que j’avais chargée de s’en emparer. Malheureusement , le capitaine anglais, dans sa résistance , eut les deux cuisses emportées par un boulet. Nos chirurgiens , malgré des soins infinis , ne purent le sauver.