IJ‘ ■ I III
(i) Etablissement anglais sur la côte d'Afrique.
Parvenus à l’entrée du fleuve ? mais privés de pilote pour y introduire les frégates , nous avons continué de longer les côtes d’Afrique , dans le but de prendre connaissance des caps de Monte et de Muserade. Les nègres ? en ces lieux, recueillent abondamment du riz rouge d’une excellente qualité. Ils le vendent en paquet du poids de trente livres. Ce riz ne revient qu’à un sou la livre qui se paye en quincaillerie ou en verroterie.
Passant sur le fameux banc de Sainte-Anne à dix heures du soir, ma longue vue de nuit (i) me fit apercevoir quatre grands na-
( ij Elle a deux pieds et demi de développement, et huit pouces de circonférence dans la partie supérieure. Elle sert également le jour et la nuit : dans ce dernier cas on ôte un tube intérieur qui a quatre pouces de long et quatre et demi de tour. Il se trouve quatre verres dans la lunette quand le petit tube y est renfermé.
On découvre parce moyen , dans les ténèbres, un navire à trois lieues en mer sans qu’il soit aucunement
vires allant de conserve. Je commande par lin signal à la Mèdêe et à la Franchise de se préparer au combat, d’allumer les fanaux aux canons, de les couvrir dun capuchon, • et de chasser en ligne de bataille les navires observés. Cet ordre fut si ponctuellement exécuté qu’à minuit la division se trouvait au centre des ennemis.
Au coup de sifflet tous les capuchons tombèrent, les mèches étaient allumées , les canons détapés, près de faire feu. Une portée de pistolet nous séparant de ces navires, on les héla. « D’où êtes- vous ? » — « D’Angleterre. » — « Et nous de France. Amenez , sans quoi » vous allez couler à fond. » Il ne fut pas nécessaire de renouveler la menace. Nos embarcations amarinèrent les quatre prises , dont
éclairé: oa distingue même sa marche et sa voilure. Une chaloupe se fait aussi remarquer la nuit.
M. Landolphe a fait l’acquisition de cet instrument à la Guadeloupe, lorsqu’il commandait la V enus. Il l’a payé six cents francs. L’Anglais Chapman en est l’auteur.
MJ CAPITAINE LANDOLPHE. 333
les capitaines , rendus à bord , déclarèrent n’avoir eu aucun soupçon que les vaisseaux français visitassent le banc de Sainte-Anne.
Nous naviguions sur quatre brasses d’eau.
Dès que le jour parut, on vit que deux
navires étaient armés chacun de trente pièces", et montés par cent vingt hommes d’équipage ; le troisième portait vingt-quatre pièces et quatre-vingts hommes; le quatrième, vingt pièces et soixante hommes.
À la suite de cette capture, observant la plus profonde consternation sur le visage des capitaines, je leur tins le même langage qu’aux prisonniers que j’avais renvoyés peu de temps auparavant dans leur patrie. Ces officiers et leurs matelots manifestèrent une extrême surprise de voir tant de générosité parmi leurs ennemis. J’ai reçu plus tard de nombreux remerciements de la part de ces capitaines.
Le vaisseau qu’ils choisirent ayant mis à la voile, on ôta des trois autres les provisions,
la poudre et d’autres munitions de guerre, excepté les canons , et Ton y porta le feu.
La division continua son chemin sur les côtes de Malaguette (i). Les habitants vendent aux Européens une graine que l’on nomme quelquefois poivre de Guinée. On l’appelle aussi poivre à quatre épices. Beaucoup plus doux que celui des Indes , il est d’une couleur cannelle : sa graine, qui a un peu moins de grosseur que le poivre noir , offre plusieurs facettes.
Des noirs de cette côte venaient à notre
bord dans de petites pirogues d’une trèsgrande légèreté; deux hommes les montaient, rarement trois : ils nous apportaient des malaguettes , c’est-à-dire , de leur poivre. On leur jetait quelques morceaux de biscuit. Ils se précipitaient à la nagé pour les saisir , et rentraient fort habilement dans leur canot. Quelquefois la pirogue chavi-
(i) Pays d’Afrique dans la Guine'e.
rait; mais elle était aussitôt relevée. Deux nègres se plaçaient à chaque extrémité , et la poussant avec un balancement l’un contre l’autre, ils en ôtaient toute Peau en cinq minutes.
J ai vu plusieurs fois un seul nègre monter une pirogue, s’avancer à plus de trois lieues en pleine mer, et venir échanger à bord quelques bananes ou des citrons contre des couteaux ou des ciseaux. Quand sa pirogue chavirait , il passait dessous , la remettait a flot, se couchait dedans sur le dos, agitait ses pieds avec une vitesse prodigieuse , et la vidait ainsi en un demi-quart d’heure. ■ ,
Nous prenions souvent plaisir à les voir* plonger à quinze ou vingt pieds de profondeur : ils allaient chercher des os entourés de viande salée; jamais ils ne revenaient à la surface de 1 eau , sans rapporter le morceau que l’on y avait lancé.
Continuant de longer la côte d’Afrique pour doubler le cap de Palme, nous décou-
vrîmes auprès de Seskron un fort navire à trois mâts. Comme nous le chassions avec tant de vitesse qu’il ne pouvait échapper, le capitaine alla volontairement s’échouer sur un banc de roches tenant presque à la terre. Il espérait sans doute trouver un abri parmi les rochers, parce que les frégates, selon lui ? ne pousseraient point la témérité jusqu’à s’aventurer dans un lieu si périlleux, meme à la portée du canon. En effet , la prudence
nous retint ; mais, ne vôuiant pas perdre
dans une sage précaution le fruit de nos premiers efforts , je fis mettre à 3a mer les chaloupes et les canots de la division, en vue de m’emparer du navire à l’abordage. Le canot de la Concorde portait dix-sept hommes, et les autres embarcations soixante. Un
lieutenant de vaisseau les commandait tous.
L’ennemi faisait un feu nourri sur les assaillants. Malgré les coups de canon , nos matelots atteignirent son vaisseau : les uns y montèrent par le beaupré, les autres par la poupe, et d’autres par les flancs. Un as-
pirant intrépide court au capitaine , qui déjà le couchait en joue avec une espingolle : « Rends-toi, » lui dit-il en détournant l’arme, « ou tu perds la vie. » Le capitaine, stupéfait, livre son bâtiment armé de vingt-deux pièces, et monté par cinquante hommes d’équipage ; il était tout neuf et doublé en cuivre. On le dégagea des roches; il n’avait point subi d’avaries : on le convertit en hôpital ambulant à la suite de la division.
Nous doublâmes le cap de Palme. A la pointe de ce lieu, il se rencontre des rochers à plus de deux lieues de terre, et auxquels les navigateurs doivent donner beaucoup d’attention pour les éviter.
On côtoya les rivages de la côte des Dents jusqu’à la rivière de Saint-André. Trois grands navires en nous voyant mirent à la voile. Nous leur donnâmes la chasse. Chaque frégate en prit un. Ils étaient armés de vingt à trente pièces. Celui qui se rendit à la Concorde se nommait le Robuste y il
me tira sans succès quelques coups de canon.
En attérissant au cap La ho , nous y prîmes encore deux bâtiments anglais.
Comme le nombre des prisonniers augmentait prodigieusement , je les renvoyai tous en Angleterre , et sur un seul navire avec des vivres, toujours sous la condition de ne point servir contre la France et ses alliés y hors le cas d’échange.
A tout instant le long de cette côte , nous faisions des captures anglaises ou portugaises. Dans le nombre des prisonniers il y avait des noirs. Je réunis quatre cents de ces derniers que l’on embarqua sur un
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fort navire, dont je confiai le commande^ment à M. Hamont , enseigne de vaisseau *. Cet officier demeura chargé par mes instructions de le conduire à la Guadeloupe ou à Cayenne, et de le remettre à la disposition
* Le même qui était avec moi sur la Liberté.
DU CAPITAINE LANDOLPÜE.
des agens supérieurs du gouvernement. Sa traversée fut heureuse.
Dans la rade de Sama se voit un fort hollandais dépendant du fameux château de la Mine (i). J’avais le désir de m'arrêter sur cette rade , afin de renouveler ma provision d’eau dans la rivière de Saint-Jean, voisine du fort ; mais le gouverneur de la Mine nous ayant envoyé un exprès pour nous inviter à mouiller près de lui , parce qu’il
nous fournirait, disait-il, tous les secours exigés par notre position , nous acceptâmes son offre en laissant tomber les ancres au pied du fort.
Je descendis à terre accompagné des officiers. Nous fûmes parfaitement accueillis du gouverneur et de son état-major. Je lui communiquai mon dessein d’attaquer le cap Corse * * avec cinq cents Français, appuyés
(i) En Guinée. Il tire son nom des mines d’or qui sont près de là.
* Il est à deux lieues de la Mine , et appartient aux Anglais.
34 O MÉMOJRES
de deux cents Bataves qu’il était en son pouvoir de m’accorder. Il me répondit que j’avais sans doute la pleine liberté de faire descendre mes troupes sur le rivage pour l’attaque projetée , mais que je ne deyais compter sur aucun secours de sa part, en ce que tous les gouverneurs des diverses nations européennes établies sur les côtes d’Afrique, s’étaient engagés par un traité solennel à garder la neutralité, sans distinction de puissance, dans le cas où la guerre éclaterait en Europe.
Celte réponse d’un gouverneur, dont le
pays était lié par différents intérêts autant
que par politique à la France, nejaissa point que de faire naître en moi beaucoup de surprise. Je le priai de me délivrer un acte du refus dont ce traité, dans la circonstance, était cause ; attendu que cette pièce était essentielle à ma justification auprès du ministère de la marine : il me la remit sans ba-
lancer.
Je restai près d’un mois sur cette rade. On
DU CAPITAINE LANDQLPHE. 34 1
y remplit d’eau tous les tonneaux des frégates. Le gouverneur nous en expédiait , dans des pirogues, une soixantaine de barriques par jour. 11 joignait à cette attention celle de tirer de son jardin , pour nous les adresser, de grandes quantités de légumes, qui sont très-rares, et conséquemment fort chers dans ce pays. Nous recevions journellement de ses bontés une centaine de gros choux destinés à la soupe des équipages. On ne saurait croire combien ces légumes, notamment les choux, contribuaient à maintenir tous les hommes en bonne santé. Les oranges et les citrons nous arrivaient également par ses soins, et toujours au-delà de nos souhaits. En un mot, ce généreux militaire ne voulait point limiter ses dons à nos besoins. C’est une conduite assez rare pour me faire éprouver ici le plaisir le plus sincère à les reconnaître dans un écrit public.
La division, chargée dîme nouvelle provision d’eau, mit à la voile pour le Bénin. Mon dessein, dans ce voyage , devait me
donner l’assurance qu’un peuple d’Europe ne s’était point emparé des terres où j’avais formé mon établissement. En côtoyant ces parages, deux navires anglais et un portugais tombèrent dans nos mains. J’armai le dernier en canonnière pour entrer aisément dans la rivière , et saisir les bâtiments ennemis que je pourrais y rencontrer. Je fis placer sur ce navire quatre pièces de 1 8 3 il suivait les frégates. ,
Arrivée à Pembouchure du fleuve, la division mouilla, en dehors des barres, par cinq ou six brasses d’eau. J’aperçus de là le pavillon français flottant toujours au lieu même de mon ancien désastre Je m’embarquai sur la canonnière avec deux lieutenants de vaisseau et quatre-vingts hommes , dont la majeure partie se composait d’artilleurs.
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Lorsque je fus près du drapeau , une pirogue , portant le pavillon français, se dirigea vers moi ; elle était montée par neuf noirs , jadis mes garçons de comptoir, qui me reconnurent. Je les appelai tour-à-tour par
leur nom et dans leur langue. Poussant aussitôt des cris de joie, ils agitent leurs bonnets, redoublent de vitesse, font voler leur canot sur les flots, en faisant trois fois le tour de la canonnière , encore qu’elle fût à la voile.
On amena les huniers. La pirogue vint à bord. Gomme je demandais aux noirs des nouvelles du prince Boudakan , du capitaine Okro et du phidor Animazan i, ils m’apprirent qu’aucun des trois n’existait plus *; que le successeur d’Ânimazan , appelé Mabi , était l’un des neveux du roi d’Owhère , et frère du feu prince Boudakan.
Curieux de voir ce fonctionnaire, je fis gouverner la canonnière du côté du village
de Bobi, où nous mouillâmes. Je descendis à
* On me dit que le prince Boudakan , ayant rapporté de France des connaissances trop étendues pour son pays , avait avalé la mauvaise fétiche ; c’est-a-dire qu’on l’empoisonn». Ainsi donc fui moissonné dans la fleur des ans le prince lé plus accompli de l’Afrique,
344 MFMOIRFS
terre avec MM. Dufour et Baudouin, lieutenants de vaisseau. Le chef Mabi s’avance audevant de nous plein d’allégresse, et nous conduit chez lui. -
Mon premier soin fut de m’informer combien il se trouvait de navires anglais dans la rivière et quelle était leur force , soit en artillerie, soit en hommes. Le prince me déclara que l’on en vojTait quatre à trois mâts et très-grands, armés les uns de seize pièces, les autres de douze ; qu’ils avaient à leur arrivée un équipage nombreux , mais qu’ils étaient maintenant réduits à peu d’hommes.
Je le priai de mettre un embargo sur toutes les pirogues, afin de laisser ignorer notre entrée en ces lieux aux capitaines anglais. « Je te donnerai, » me dit Mabi, « un bon » pilote qui a reçu des coups violents d’un » de ces capitaines, et qui sera fort aise de » s’en venger. Il va te mener dans la rade de » Régio , où sont les vaisseaux. »
Le pilote s’embarqua de srnte avec M. Baudouin, que je chargeai de commander la ca-
DU CAPITAINE LÀNDOLPHE
nonnière. Ils tendirent les voiles à quatre heures du soir. Après avoir fait une douzaine de lieues en remontant le fleuve, ils arrivèrent sur la rade à la pointe du jour, surprirent les Anglais qui, manquant du temps
nécessaire pour se mettre en défense , amenèrent leur pavillon aux premiers coups de canon tirés par les Français.
Le capitaine Baudouin consacra une partie de la journée à faire amariner ses prises. Les officiers vaincus , accablés de leur défaite , supplièrent le vainqueur de les déposer à terre, dans le village de New-thon, avec un certain nombre d’Anglais; ce qui leur fut accordé.
Le surlendemain à huit heures de la matinée, nous fumions tranquillement un cigare, M. Dufour et moi, sur les bords du fleuve, quand nous découvrîmes les quatre bâtiments, leurs pavillons renversés, suivis par la canonnière qui leur servait d’escorte. J’expédiai une pirogue au capitaine
3/j6 MÉMOIRES
Baudouin pour qu’il fît mouiller les prises « •
devant Bobi.
M. Baudouin étant débarqué m’annonça
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qu’il y avait à bord de ces vaisseaux environ trois cents noirs. J’ordonnai qu’on les mît à terre. Une partie fut donnée au roi d’Owhère, une autre aux garçons de comptoir qui m’avaient servi , et le reste à des particuliers dont les bons offices et l’amitié me furent autrefois utiles. On ramena les vaisseaux à la mer, et le feu les consuma.
Je proposai aux capitaines prisonniers et à leurs matelots de monter sur les frégates, pour être ensuite déposés dans des îles portugaises ; ils aimèrent mieux rester à Bobi , en attendant l’arrivée de quelque navire anglais ou portugais , qui les prendrait à son bord.
Je restai avec M. Dufour quatre jours à Bobi. Le prince , successeur d’Animazan , nous
combla d’honnêtetés. Il fournit à la canon-
nière des ignames, du poisson frais , des vo-
lailles et des moutons; à quoi je dois ajouter cent volailles, vingt-quatre moutons énormes et deux bœufs , envoyés par le roi d’Owhère dans une très-forte pirogue aussitôt qu’il apprit mon arrivée ainsi que la capture des navires anglais. Les capitaines prisonniers se décidèrent à s’embarquer sur cette pirogue , afin de se rendre directement à la ville d’Owère.
Ayant fait transporter mes présents sur les frégates , je quittai Bobi. Le lendemain la division appareilla. Je pris une direction au vent , pour sortir du golfe de Bénin et doubler le cap For m ose. Je voulais parcou-
rir les rivières du Calbar, où beaucoup d’Anglais s’occupaient de la traite , et particulièrement dans celle du Bani. Je remarque ici que , lorsqu’on est en vue du cap Formose , il faut compter six rivières sur ce point, et que la septième est celle qui conduit au Calbar ; que l’entrée de cette dernière offre de nombreux dangers, par divers bancs de
sable situés à plus de deux lieues de terre et
de son embouchure , et sur lesquels on ne voit que dix pieds d’eau. L’une des frégates échoua sur les accores (i). On mit promptement les chaloupes à la mer. Une petite ancre de sept à huit cents livres , attachée au bout d’un grelin et mouillée par derrière, servit à la retirer du naufrage qui semblait déjà très-prochain.
Je découvris dans le fleuve du Bani huit navires anglais ; le manque d’eau sur le fond nous en interdisait l’entrée. J’avais fortement l’envie d’y envoyer la canonnière pour les saisir; mais, étant tous armés, ils se pré-
(i) Côte fort escarpée, et dont souvent le sommet est inaccessible. On trouve, d’ordinaire, à une trèsfaible distance de ce lieu une profondeur d’eau considérable. Comme l’élévation de la côte est presque perpendiculaire au-dessus de l’eau, il devient trèsdifficile , dans un péril , de sauver l’équipage.
On doit distinguer Faccore de l’écare *. celle-ci est 1 escarpement d’une côte, au lieu que l’accore est une cote dont le fondaugmente considérablement dès l’instant où l’on s’en éloigne.
paraient à la résistance. Après quelques moments d’hésitation, je les abandonnai pour aller faire le siège de Me-du-Prince.
On observe a trente lieues environ des côtes occidentales d’Afrique, après cette île, celles de Fernando-Po, de Saint-Thomas, de Corisco, et d’Anabon, qui sont sous la direction du gouvernement de ITie-du^Prince. Les Portugais ayant cédé aux Espagnols Fernando-Po, dans le traité de paix de 1777 conclu à Saint-Ildefonse et relatif à l’abandon au profit de ceux-ci de la colonie du Saint-Sacrement, située sur la rivière de la Plata , en prirent possession l’année suivante^ Ils y établirent une colonie avec un fort pour la défendre. Dix-huit mois après leur arrivée, les nègres de l’île se révoltèrent, portèrent le ravage dans toute la colonie, mirent à mort la presque totalité des Européens. Ceux que le massacre épargna prirent la fuite.
Depuis cette fatale époque, les noirs ne souffrent plus qu’aucun individu d’Europe descende a terre. S’il se présente un navire
35û MEMOIRES
qui ait besoin de vivres, de bois et d'eau ? les nègres chargent ces provisions dans de grandes pirogues pour être portées à bord , et dans le but de recevoir en échange des pièces d'étoffes ou de la quincaillerie. Je préviens les capitaines prudents de fuir comme empestée la terre de Corisco : cette relâche leur coûterait cher, car l’on n’y voit jamais que des antropophages.
Paraissant devant l’lle-du-Prince, j’ordonnai les préparatifs d’une descente de deux
cents hommes. On les embarqua sur les chaloupes ; ils furent déposés dans une apse défendue par deux seules pièces d’artillerie, loin de la portée du canon des forts qui gardent l’entrée du port. M. Lerch conduisait les soldats, et les troupes de la marine étaient commandées par un lieutenant de vaisseau. Le débarquement s’opéra sans résistance.
On marcha droit au fort principal pour l’attaquer de revers. Pendant cette action, les frégates vinrent mouiller en ligne de bataille sous les forts Saint-Antoine et Sainte-
DU CAPITAINE LANDOLPHE. 35 f
Anne. Le premier était armé de deux batteries de quarante pièces en bronze et de gros calibre ; trois cents soldats européens en composaient la garnison.
Ce mouvement extraordinaire fut un motif pour les forts de héler la division. J’annonçai que j’attendais la réponse du gouverneur-général à une lettre que je sortais de lui expédier; que les habitants devaient conserver leur sécurité; que je ne venais pas dans ce pays pour la troubler, à moins d’y être contraint par des circonstances fâcheuA ses. Les frégates s’embossèrent tranquilleraent, de manière à présenter le feu de toute leur batterie à la ville, dans le cas où le gouverneur aurait refusé la capitulation honorable que je lui proposais, et dont voici les termes.
« Monsieur le général,
» Au nom du Directoire exécutif de la ré- » publique française, je vous somme de me
» remettre, dans le délai de deux heures,
» rile-du-Prince , ses forts, ses munitions ,
» son artillerie, ses magasins 3 promettant » par la présente aux habitants pleine ü- » berté, sûreté, respect aux propriétés, à » la religion , aux coutumes, etc. Les offi- » ciers conserveront leurs armes, et les trou- » pes leurs havresacs : celles-ci déposeront » les armes sur les glacis.
» J'ose espérer, monsieur le gouverneur, w que les sentiments de religion dont vous » êtes pénétré ne vous permettront pas d’hé- » siter un instant à souscrire à ma demande, » pour éviter tous les malheurs que la » guerre entraîne apres soi. Si , comme je » n’en doute point, vous acceptez cette som-
» mation, vous aurez la complaisance de
» m’envoyer quatre des principaux habi-
» tants de File qui me serviront d otages.
» Monsieur le gouverneur,
» Que Dieu vous ait en sa sainte garde ,
» et vo o s conserve de longues années. C'est » avec de tels sentiments que,
n J &i Fhdnnetir de vous saluer,
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JLan*dolphe ,
Capitaine de vaisseau , commandant la division du Sud des frégates de la République Française .
« En rade de l’Ile-du-Prince , devant les forts Saint-
» Antoine et Sainte-Anne. »
Le gouverneur déclara qu’il ne pouvait agréer la capitulation avant que d’avoir connu lavis de son conseil , composé d’officiers dont une partie restait dans les habitations • qu une réponse définitive me parviendrait dans la nuit même ; que si la sommation était acceptée, je recevrais les otages indiqués.
J avais prévenu les chefs des troupes en marche, que le refus de la capitulation serait annoncé par un coup de canon tiré de la Concorde y et par Pexplosion de trois fusées volantes. Ensuite la division devait commencer un feu roulant sur toute la ville.
T. II
Çettç mesure fort heureusement n’eut point d’exécution , en ce que vers onze heures du soir, je reçus les quatre otages, qui me garantirent qu’au lever du soleil les forts me seraient livrés, squs les autres conditions énoncées dans ma lettre* Je comblai d’attention ces notables habitant^,
A six heures du matin, je fis descendre à terre deux cents hommes guides par deux lieutenants de vaisseau , qui prirent possession du fort Saint-Antoine : cinquante autres s’emparèrent du fort Sainte-Anne. Les troupes du commandant Lerch marchèrent droit à la ville; elles entrèrent dans la maison du gouverneur, qui s’était retiré vers son habb tation, à deux lieues dans l’intérieur des terres.
Jedébarquai sur les huit heures , et nommai Lerch au commandement de la place. Quand les troupes françaises arrivèrent au fort Saint- Antoine, elles n’y rencontrèrent qu’un seul homme ; c’était le chef qui se frappait le front de désespoir que l’on eût ainsi rendu
1>U CAPITAINE LANBOLPHE. 355
cette place sans aucune résistance ; car tous ses canons chargés à boulets et à mitraille mis en jeu par trois cents Soldats de la ligne, pouvaient assurément nous foudroyer *. Je
prodiguai toutes sortes d’égards à ce brave officier pour adoucir sa peine. On trouva dans le fort deux milliers de poudre, autant de boulets de divers calibres.
Comme je passais sur le quai , un individu m arrête et m embrasse les larmes aux yeux : je reconnais en lui le capitaine Nicolas Olivier (i), dont je tenais tant de services depuis son naufrage à l’entrée de la rivière de Borodo. Frappé de cette rencontre qui me causait autant de joie qu’à lub-méme, je mis de 1 empressement a savoir comment il se
* Il attendait à toute minute des ordres pour se défendre. Dans ce cas le fort, élevé de plus de trois cents pieds au-dessus des frégates , aurait tiré presque perpendiculairement sur nous, dans l’écartement dune portée de pistolet , tandis que nous étions réduits à l’impuissance de riposter.
(0 Voyez pages 79^2,97,98, io5 de ce volume.
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trouvait dans cette île. « Je ne puis, » me ditil, « vous raconter ici le sujet de notre sépa-
» ration ; mais si vous voulez tantôt me re-
» cevoir , j’aurai l’honneur de vous entre- » tenir à ce sujet. » — « Oui, monsieur Oli- » vier, venez ce soir à sept heures, et comp- » tez que je ferai pour vous tout ce qui dé- » pendra de mon pouvoir. »
Il se présente à l’heure désignée; la sentinelle avait ordre de le laisser entrer. Quand
il fut dans ma chambre : « Hé bien, capi- » taine , dites - moi donc maintenant de » quelle manière vous avez été conduit ici.
)) Je vous croyais au Brésil, dans la baie de » Tous-les-Saints. » — « Vous vous rappe-
" ■ jv
» lez le moment où les Anglais , tâchant de » vous assassiner ,.... » Je l’interrompis :
« Monsieur Olivier , croyez-moi , oublions » les crimes. » Il reprit ainsi :
« Les flammes avaient déjà dévoré quel- » ques magasins, quand je m’aperçus quelles » gagnaient avec une extrême rapidité mon » appartement Une corde me tombe entre
» les mains 5 je l’attache en dehors , je des- « cends par ce moyen ; elle était trop courte » de cinq pieds : je l’abandonne et me laisse * tomber. Je me relève. Déjà ma chambre » n’offrait plus qu’un tourbillon de feu. Je » cours chez Animazan qui, me recevant » comme un frère , joint aux plus grands té- » moignages d’amitié tous les secours sortis » d un cœur humain. Il m’adresse au roi » d’Owhère , dont la générosité n’a d’égal » que l’amour que je lui porte, tant je suis » pénétré de la grandeur de ses bienfaits !
» Un petit navire portugais, abordant à u File de Rorodo, m’a pris sur son bord et “ ma transporté dans le Brésil. Rendu sous » le beau ciel de ma patrie, où le souvenir » de mes malheurs s’est un instant effacé » comme un songe , des négociants de San- » Salvador m’ont confié le commandement » d’un vaisseau pour commercer sur la Côte* » d’Or. Pris par un corsaire français, une » sorte de pitié a touché le capitaine de cette « nation , car, en passant auprès de Me du-
» Prince, il m’a fait porter ici dans un ca- >» not. Voilà trois mois que les habitants
» daignent m’y nourrir, sans que l’Éternel
» m’ait encore donné les moyens ni l’espoir
de reconnaître cette hospitalité. »
— « Soyez tranquille sur les desseins de *
» 1 Eternel, monsieur Olivier. Votre position » est certainement affligeante, mais elle n’est » point sans remède. Revenez tous les soirs, » Vous me direz, je vous prie, s’il se forme » quelque conspiration contre les Français ; » car les negres s’attendent à recevoir de » moi la liberté, ce qui ne saurait avoir » lieu, ne voulant point consommer la ruine » de la colonie. »
« Je promets devons instruire de tout » ce qui pourra compromettre votre sû- » reté. » Olivier sortit.
Le jour qui suivit la prise de possession de 1 île, je fis afficher aux portes des églises et sur les murs des différents quartiers de la ville, une invitation à tous les habitants de fournir librement des vivres à la division.
DU CAPITAINE LàNDOUPHE.
On les prévenait que cés provisions seraient payées comptant, soit en argent, soit en marchandises, selon le tarif de leur com-
merce ordinaire. L'agent comptable de l’expédition demeurait chargé des paiements.
Le tarif contenait les objets et les prix Suivants :
Une volaille. . . . i f.
* / Un alquer de farine de manioc. . . 2 5o c.
Un idem de pois rouges . . . 2 5o.
Un idem d’écïiaioUes. . . . 2 5o.
Mille cocos . . . 20i
Une corde de bois , ( 8 pieds de long et 4
de haut , avec des huches de 4 pieds. ) 20.
Quatre régimes de bananes. . * . • 4'
Mille citrons. . . * •
Une pièce de mouchôirs de Chôîet ,
( ii mouchoirs.) . K . . ' . . . . 20.
Une idem de toile de Bretagne étroite
de cinq aunes. 5.
Ainsi de suite, selon cette proportion.
M ÉÊê â *•' J J . t . , y - ■ v
Dès quê les affiches furent posées , on s’empressa de nous fournir une énorme quantité de vivres.
Souvent il venait des cotes d’Afrique des navires anglais relâchant dans cette île, afin d’y former des provisions de bouche et faire de l’eau. Comme ils ignoraient que les Français s’en étaient rendus maîtres , ils arrivaient sans défiance à pleines voiles , en voyant le pavillon portugais, arboré par les commandants des forts aussitôt que ceux-ci découvraient quelques Anglais à la mer.
La canonnière mouillée dans l’anse filait son câble quand ils étaient entrés, leur tirait par derrière un coup de canon , en hissant le pavillon de France , et sommait l’ennemi d’amener. Les forts imitaient cet exemple. Dans cette situation , les vaisseaux ne pouvant plus revirer de bord, ni avancer sans péril sous les batteries, étaient bien obligés de se rendre. Nous avons pris de cette manière, sans perdre un seul homme, six bâtiments anglais , chargés de deux cent cinquante , de trois cents et de trois cent cinquante nègres.
Une superbe goelette en portait soixantedix.
En amarinant ces navires, on mettait les noirs sur le rivage , pour être à la disposition du gouverneur. Je le chargeais de les donner aux habitants, selon la progression de leurs impôts, comme une indemnité des frais de la guerre. Dans ce partage, je fus loin d’oublier madame Damathe, dont lepoux ne vivait plus. On se rappelle qu’une feinte maladie autrefois m’attira chez lui (i). Depuis, ce digne officier de la douane , m’avait rendu de très-grands services. Il entrait donc dans les voies de la justice que je de-r vinsse extrêmement reconnaissant envers sa veuve : aussi sa part fut-elle de cent vingt nègres des deux sexes (2).
Un beau matin , il me prit envie de m’enquérir de l’ancien gouverneur de File, M. de
(1) Tome 1 , page 63.
fl
(2) Ce serait ici le lieu de rapporter une circonstance formant époque dans la vie de fauteur, mais je suis son intention qui ne me permet point de la rendre publique.
Saint-Vincent, qui voulut m’envoyer jadis en prison , parce qu’il me soupçonnait d’avoir volé la chaloupe du capitaine Desrud(ï). Sans les bontés de M. Delage, j’aurais immanquablement fait un tour de bloque* *. Je l’appelai près de moi, c’est-à-dire que je lui donnai l’escorte de quatre hommes et d’un officier. Il vint sans retard. Prenant le premier la parole : ce Que puis-je faire,» me dit-il , « qui » vous soit avantageux? » — «Rien. Vous sou- » venez-vous de l’époque où, gouverneur de » cette île , vous reçûtes un jeune homme » qui vous présenta ses respects ? Le mauvais
(1) Tome 1 , pages 60 , 61.
* Espèce de corps-de-garde en usage chez les Portugais. Au lieu de lit de camp, sont deux madriers élevés à trois pieds de terre , qui s’éloignent ou se rapprochent l’un de l’autre à volonté. Le prisonnier que l’on y place est assis vis-à-vis deux demi-cercles qui, étant joints , entourent son cou. Il a les mains libres en dessous , et prend aisément la nourriture déposée sur le bord du madrier. Dix hommes peuvent être ainsi placée l’un à coté de l’autre. Une sentinelle les surveille.
DU CAPITAINE LAÏÏDOLPHE.
» temps l’avait séparé de son navire. Sept ma- » rins le suivaient dans une chaloupe. Vous
y> l’accusâtes de l’a vôir enlevée \ et sans preuve,
)) la prison allait le punir par vos ordres. » Grâce à la bienveillance d’un capitaine de » La Rochelle, le bloque lui fut épargné. Eh » bien , ce jeune homme , ce prétendu cou- » pable, ce déserteur de son bord , ce grand » voleur de chaloupe , est ici , devant vos » yeux, c’est moi-même. »
Qui demeura stupéfait à ce discours? ce fut M. de Saint-Vincent. Comme il gardait le silence les yeux baissés, je continuai ainsi : « Soyez tranquille, mon cœur n’a » jamais conservé de rancune* Retournez à » votre habitation. Si vous essuyez quelque » désagrément des Français, ce que je ne » saurais imaginer, venez exposer vos » plaintes avec confiance ; j’emploierai tout » mon zèle à vous rendre justice. Allez , » monsieur de Saint-Vincent , c’est tout ce » que je desire que vous emportiez de l’effet
)> de mes souvenirs. » Il reçut la leçon de fort bonne grâce et se retira.
Nous occupions File depuis trois semaines quand un soir, vers les six heures , Olivier m’avertit que les noirs de la colonie avaient formé le projet de mettre impitoyablement à mort tous les blancs, sans distinction de rang, ni d’âge, ni de sexe ; de s’emparer de File , et d’y tenir la même conduite qu’à Fernando-Po : ce devait être dans une nuit fort sombre. Mandant aussitôt le chef de bataillon Lerch , je lui communiquai 1 horrible dessein que l’on sortait de me révéler.
La garde des postes fut doublée; on ferma tous les passages dont les nègres pouvaient profiter en descendant des montagnes. Je fis
placer à la porte de mon hôtel quatre pièces de campagne chargées à mitraille. J’ordonnai aux capitaines des frégates et au second de la Concorde 9 de se tenir sur leurs gardes, de saisir toutes les pirogues venant
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la nuit le long de leur bord, et de les couler si elles refusaient de se rendre.
Nous passâmes, comme on le peut croire, trois jours et trois nuits dans les plus mortelles inquiétudes , et dans une surveillance égale à tant de perplexités. Le quatrième jour, Olivier nous tire de cet horrible état, et nous rafraîchit un peu le sang par la nouvelle que tous les Portugais , s’étant réunis dans une seule nuit, et marchant contre
les insurgés , les avaient surpris au milieu de leur camp; qu après s’être emparés du chef du complot , ils lui avaient tranché la tête; que tous les rebelles étaient en fuite; que si , à la suite de sa déclaration , quelque incertitude me restait encore dans l’esprit, il me ferait apporter cette tête au bout d’une pique. Refusant de voir le sanglant témoignage d’une vérité dont je ne pouvais douter, puisqu’elle sortait de la bouche d’un ami sincère, je lui adressai les remercîmens les plus flatteurs de son zèle pour le salut de nos personnes , et de grandes félici-