MÉMOIRE
tâtions sur le bonheur qu’avaient eu ses compatriotes d’échapper au pillage et au massacre.
Quelques jours après la fin de Finsurrecr tion, souhaitant de récompenser noblement Olivier, j’ouvris aux capitaines et officiers de la division l’avis de lui laisser en pur don la goelette anglaise et les soixante-dix nègres qu’elle renfermait. Une voix unanime d’adhésion couvrit cette offre. L’acte de cession, qui comprenait les circonstances de la prise de cette goelette , fut signé par tous les officiers et certifié des autorités de Me-du- Prince. J’y joignis un passe-port pour le Brésil, dans lequel j’appelais sur ce capitaine la protection des commandants de bâtiments de guerre ou de lettres de marque de la république française.
Ayant mandé Olivier : « Mon cher ami, » lui dis-je , ce j’ai constamment présents à la » mémoire les nombreux services que vous » m’avez rendus dans mon ancien établisse- » ment , et jamais je ne les oublierai. D’assez
DU CAPITAINE LAJKDOLP11E, 36^
grands profits * ** avaient été la suite de » votre dévouement à mes intérêts. Vous » avez tout perdu dans mon malheur; et » la guerre vous a fait cruellement sentir » une seconde fois le joug de la nécessité. » Il est en mon pouvoir d’adoucir le poids » de cette affreuse contrainte; recevez de mes » mains le gage d’une amitié reconnaissante. » Voici l’acte authentique qui vous rend pro- » priétaire avec tout son chargement de la » goeîette anglaise * tombée sous nos armes. » Le gardien de cette prise doit vous la livrer, » sans en détourner le moindre objet. Si, en » la visitant, vous trouvez qu’il soit néces- » saire d’y faire des réparations, ou d’y joindre » quelque partie de grément , dites un seul » mot, et vos désirs seront accomplis. C'est » ainsi , mon cher Olivier , que les Français )> savent reconnaître les bons offices que
* Je lui accordais un bénifice de cinq pour cent.
** Elle était doublée en cuivre et valait cent cinquante mille francs.
» Ton a mis en usage envers eux. Puissiez- » vous ne jamais rencontrer chez d’autres » peuples de plus grands ingrats!
Olivier m’embrassant , mouilla mes joues de ses larmes sans pouvoir prononcer une parole, car le sentiment d’une surprise extraordinaire , mêlée à celui de la plus vive reconnaissance, l’oppressait. C’était
pour moi un spectacle si touchant de voir le débordement d’un si bon cœur, que je détournai un instant les yeux pour lui cacher la rougeur de mes paupières ; doux combat de la nature où la sensibilité triomphait ! O puissance des bienfaits , quand donc seras-tu plus universellement reconnue ?
Durant notre séjour, on s’occupa de la visite et des réparations des frégates : on remplit les pièces d’une excellente eau tombant des rochers qui touchent au fort Saint- Antoine , et sont tout au plus éloignés d’une portée de fusil du mouillage où nos vaisseaux se trouvaient ancrés.
DU CAPITAINE XANDOLPHE.
Sur la fin de frimaire an VIII (décembre 1799), abondamment pourvu de provisions, observant avec un profond chagrin le ravage des maladies à bord de la division * et parmi les soldats, redoutant la perte de tant de braves gens, si précieux à l’État, j’abandonnai le dessein de garder plus long temps Pile-du- Prince.
J’écrivis donc au gouverneur une lettre que lui remit M. Dufour, adjudant de la division. J’annonçais mon intention de lui
rendre le commandement de File, des fortifications et de l’artillerie , au même état que j’avais trouvé les choses , moyennant une contribution de huit cents onces d’or, payables dans les vingt-quatre heures, pour indemniser la France des frais de la guerre. En ajoutant qu’il était loin de ma pensée que son conseil apportât une opposition à mes vœux, je lui déclarais que, par cette circonstance, je me verrais forcé, bien à regret
* Plus de cent matelots étaient déjà sur les cadres.
T. II
sans doute, de mettre en vigueur les lois françaises dans la colonie, mesure assurément fort nuisible aux intérêts des habitants.
Je prévins M. Dufour que, si le gouverneur demandait une explication de ces lois, il devait lui souffler a l’oreille les deux mots : Liberté générale. Ainsi que je m’y étais attendu , l’on ne manqua point d’adresser cette question. La réponse de l’officier produisit tout son effet. Le gouverneur fit un mouvement en arrière, comme s’il eut marché sur un reptile, et n’hésita point à donner sa voix pour le paiement de la contribution exigée ; le conseil suivit aussitôt son avis.
Le jour même de la délibération, l’on m’apprit que plusieurs militaires étrangers, désertëurs de différentes nations, embarqués sur les frégates comme faisant partie des troupes de débarquement, avaient résolu dans Pivresse, de piller la vil^ au moment de l’évacuation. Il était tout simple que le goii~
DU CAPITAIRtE LANDOLPHE, 3 rjj
verneur et l’état-major, qui le savaient, me communiquassent leurs inquiétudes. Je les rassurai bientôt par ces paroles : « Messieurs, « soyez parfaitement tranquilles à ce sujet » Aucun évènement sinistre ne troublera » votre ville ou les habitations. Vous pouvez » m’en croire , en vous déclarant que je prends sous ma responsabilité la sûreté de » la colonie entière. Les troupes et les ma- » nns iront à leur bord sans être prévenus » du jour ni du moment de leur départ, et » je serai le seul, comme le dernier, à m’em- « barquer dans mon canot, s
La contribution étant acquittée, j’invitai les capitaines et les officiers à dîner le 'surlendemain. Tous les cuisiniers descendirent à terre. Je fis tuer deux cents volailles, trois bœufs, plusieurs porcs et quelques moutons.
J envoyai de bons tireurs à la chasse, qui me rapportèrent des ramiers, des pintades sauvages et privées. Ces préparatifs mettaient en gaieté les soldats et les matelots, qui croyaien t
descendre à terre pour danser et faire ce qu ils
appelaient leurs fçtrces.
La veille du dîné, à huit heures du soir, j’ordonnai aux capitaines et à mon second d’envoyer à terre les chaloupes et les canots , le lendemain à 4 heures du matin. Dès que le jour parut , on battit la générale; les troupes s’assemblèrent sur la place d’armes, ayant le sac au dos. Le commandant Lerch fit l’appel, il n’y manquait que les malades. On embarqua les soldats , qui se rendirent paisiblement à bord de la division. Je restai seul. Les canots emportèrent le dîné. Le gouverneur, suivi de ses officiers, m’accompagna jusqu’au bord du quai. On me remercia des précautions que je sortais de prendre afin de préserver la ville du pillage. Les autorités m’embrassèrent. Je montai sur mon
canot.
Lorsque je fus à mon bord, on remit les forts dans l’état que j’avais annoncé , c’est-àdire, sans destruction ni distraction d aucun
DU CAPITAINE LAN DOLPHlï»
objet. Les Portugais arborèrent leur pavillon , en criant : Vivent les Français !
Les officiers militaires et de mer se rendirent sur la Concorde , hors quelques-uns restant sur les deux autres frégates, pour maintenir l’ordre parmi les équipages et les soldats. Une distribution de vivres avait eu lieu dans chaque bord ; on venait de partager les trois bœufs, qui firent d’excellente soupe; il y avait trois volailles par plat (i). On donna double ration devin. Je décrirais difficilement la joie de tous ces braves ; ils
dansèrent toute la nuit. Je les laissai reposer le jour suivant.
Yingt-quatre heures après ce délassement, j’appareillai le matin à dessein d’établir une croisière à la hauteur de File de Sainte- Hélène (2) , croyant bien pouvoir m’ernpa-
(1) On entend par là sept hommes mangeant ensemble pendant le voyage.
(1) Si célèbre par le séjour et la mort de Napoléon
Buonaparte.
rer de quelques bâtiments de la compagnie anglaise ; mais mon espoir fut déçu : aucun ne parut à mes regards. Cette course inutile dut m engager â traverser l’Océan pour entrer dans le fameux fleuve de la Plata (i).
De violents coups de vent du nord et du nord-ouest rendirent ce voyage pénible et même un peu long; c’était dans l’hiver de cet hémisphère. Étant en latitude du cap de Sainte-Marie ? nous entrâmes à l’embouchure de la rivière vers cinq heures du soir. Lorsque nous eûmes parfaitement reconnu le cap , nos ancres tombèrent par douze ou quatorze brasses d’eau : l’on y passa la nuit.
Il .est dangereux de naviguer sur ce fleuve dans les ténèbres , à cause des bancs de sable dont il paraît rempli.
(i) Il a vingt-cinq ou trente lieues de large, et soixante à son embouchure, en ce qu’il se déborde
comme le Nil. Cette rivière du Pe'rou traverse le Pa-
ragnay , et se pre'cipite dans la mer du Nord.
A huit heures du mâtin , on levs. les ctocres. En longeant la cote, nous laissâmes à bâbord 1 île de Lobos, ou File des Loups. Nous vîmes beaucoup de pingouins (i \ On découvrit la première ville espagnole sur la côte du Nord ; elle se nomme Maldonados ;
elle est située au fond d’une très-belle anse.
La division y mouilla.
J’envoyai de suite un officier à terre; il se rendit auprès du commandant de la place ,
(i) Oiseau de mer de la grandeur d’une oie. Il a les ailes si courtes qu’il ne peut voler. Sa peau est rude et aussi épaisse que celle du pourceau. Ses ailerons pendent des deux côtés comme de petits bras , et lui servent à nager et non à voler. 11 saute presque toujours dans l’eau , et ne vient à terre que pour creuser sur le rivage des trous, où il pond et fait éclore ses petits. Ses œufs sont bariolés de taches noires. Il marche la tête droite, élevée. Son corps est presque vertical, en sorte que le voyant de loin, on le prendrait
pour un pygmée ou un petit homme. Sa peau est si dure qu’à peine, d’un coup de sabre, peut-on lui trancher la tête.
afin d’éviter que notre présence ne semât l’alarme sur la côte. Le gouverneur lui fit un accueil distingué , et lui donna gracieusement un pilote que je le priais de m’accorder pour nous conduire à Monte-Video.
Le lendemain, nous tendîmes les voiles vers ce lieu, où nous parvînmes avec assez de difficultés, parce que l’on n’y trouvait que trois brasses d’eau. Heureusement que le secours des cabestans nous fit glisser sur une vase molle. Nous pénétrâmes ainsi au fond du port, afin de rester à l’abri des vents d’Est, qui soufflent quelquefois avec une extrême impétuosité. Les frégates ne purent flotter que lorsque l’artillerie en fut ôtée : on la déposa sur les quais.
Nous étions à peine dans le port qu’un officier de la douane, suivi de plusieurs employés, monte à bord de la Concorde; il prend ainsi la parole : « Monsieur le com- » mandant, je viens, au nom du roi et de )) son excellence le vice-roi du Pérou, placer » des gardes dans chacune de vos frégates. »
— c( Comment ? des gardes espagnoles sur les » bâtiments de guerre de la république fran- » çaise ! et par quel motif? » — « Afin que » nulle marchandise soumise aux droits ne » soit débarquée. » — « Monsieur le capi- » taine , je suis sincèrement fâché de ne pou- » voir admettre ici vos gardes ; nous ne fai- » sons aucun commerce , excepté pourtant
» l’échange de quelques boulets contre de » mauvaises raisons tendant à l’insulte. » Quand je suis parti de France , ou pour » mieux dire ? quelques moments avant de » mettre à la voile , j’ai vu arriver à Roche- » fort une escadre de six vaisseaux de guerre « et quatre frégates de votre nation ; il » n’est point venu à l’esprit d’un chef fran- » çais d’y déposer des gardes ; c’eut été véri- » tablement porter atteinte à l’honneur du )> général espagnol , que de laisser planer » sur lui l’odieux soupçon qu’il était capable » de favoriser la contrebande. Par les memes )> motifs que j’invoque dans une cause en
» tout semblable, je vous prie de vous reti- » rer promptement vous et vos gardes. Je dois
» encore vous déclarer, dans l’intérêt des
» hommes qui sont sous vos ordres, que si
a vous persistez à les poser sur nos bords ,
a il est fortement à craindre que les équi-
a pages ne leur montrent les sabords par où
» l’on passe , la nuit , malgré soi. Vous me
» comprenez, monsieur, a — « Mais..., ,
» mais.... a — - m
« Tout ce qu’il est en ma puissance de a vous promettre, afin que vous 11e demeua riez pas trop écarté de la ligne de votre dea voir , c’est que, lorsque j’enverrai des em- » barcations à terre, il vous soit loisible de a les visiter pour vous assurer qu’elles ne » renferment rien de contraire à vos lois, y> avec la faculté de confisquer les articles » que ces lois rangent dans la classe des a marchandises prohibées. »
Ce discours n’eut point le bonheur de plaire à M. l’officier • il se retira fort mécon-
tent, en me déclarant qu’il allait dresser procès-verbal de mon refus *.
Je descendis à terre avec les deux capitaines de la Franchise et de la Médée. Nous allâmes rendre visite au gouverneur de Monte-Video, nommé Buisto Amenthio **.
C’était un officier-général de la marine espagnole, homme fort aimable et parlant un peu le français. En nous recevant avec une
franche cordialité , il nous offrit tous les ser-
vices qui dépendaient de sa position. Nous revînmes à nos vaisseaux.
Je reçus le lendemain la visite de M. de Linière, Français, chevalier de Malte et de Saint-Louis, capitaine de vaisseau , comraan-
* Le lendemain un capitaine de la douane fut assommé d’un coup d’aviron par l’un de nos matelots. Cette malheureuse affaire n’eut pas de suites graves.
** A son retour des prisons d’Angleterre, il est venu me voir à Paris. Il avait été attaqué en pleine paix par les Anglais, qui lui prirent trente millions apportés sur trois frégates en Europe.
dant-général de la marine espagnole dans letendue de la rivière de la Plata , qu’il gardait avec quarante canonnières armées de
quatre pièces de 18. Il nous raconta les circonstances qui l’amenèrent en Amérique.
Après avoir épousé la fille d’un très-riche négociant de Buenos-Ayres , qui lui donna deux enfants, il fit de cette contrée sa nou-
velle patrie. M. de Linière était rempli d’amabilité, d’agrément, possédant une variété de connaissances assez rares dans un officier de mer. Nous goûtions un vrai plaisir à le recevoir , quand il voulait bien dîner à notre bord *.
Nous fîmes également connaissance avec M. Guyot , fils du célèbre capitaine qui a découvert les îles Malouines (i) , et qui leur
a donné le nom de sa ville natale ( Sairit-
* Il a péri trois ans après dans une émeute.
(i) Elles sont à quatre-vingts lieues de l’entrée du détroit de Magellan, dans la mer du Sud. Les Anglais les nomment Falklands.
Malo ). M. Guyot était lieutenant de vaisseau et chevalier de Saint-Louis; il avait suivi son père , capitaine de brûlot (i) dans l’expédition de M. de Bougainville, quand ce grand navigateur fit le tour du monde en 1766, 1767, 1768 et 1769, avec la frégate la Boudeuse et la flûte V Etoile.
Cet officier me rendit d’importants services durant mon séjour à Monte -Video.
Comme il parlait aisément la langue espagnole , et qu’il connaissait les usages de ce beau pays , ses avis me furent précieux pour la conduite que je devais tenir envers les chefs du gouvernement et le vice-roi.
Une dizaine de jours après notre arrivée , je priai le commandant de la ville de me fournir , conformément à mes instructions ,
(1) Bâtiment rempli de matières combustibles pour brûler d’autres navires. On y attache des grappins de
toute espèce , afin qu’il puisse s’accrocher aux vaisseaux ennemis. Le capitaine d’un brûlot doit être intrépide et manœuvrier.
3 Ha MÉMOIRES
les moyens de réparer et approvisionner les trois frégates ; il me renvoya droit au viceroi ? résidant a Buenos-Ayres. Mon correspondant se nommait M. Vasquès , négociant fort riche , et de plus , fournisseur des vivres de la marine ; il me conseilla d’écrire au vice-roi et de lui demander les fonds que j’estimais nécessaires à la division. « S’il » vous les refuse, » ajouta-t-il, « je puis » vous avancer cent mille piastres ( un » demi -million ) , contre des lettres de » change sur le trésor de la république fran-
« caise. »
Je suivis ce conseil. Le vice-roi répondit qu’il ne pouvait disposer d’aucuns fonds. Ayant montré la lettre de son excellence au gouverneur, celui-ci m’engage à me rendre à Buenos-Ayres, avec mes .instructions. Il pousse la complaisance jusqu’à me fournir un bâtiment de l’État pour ce voyage.
Dès le lendemain je m’embarque avec
M. Dufour sur une fort belle goelette , ar-
mée de seize pièces, et portant cinquante
DU CAPITAINE LANDOLPIIE* 3g3
hommes dequipage. La route se fît en vingtquatre heures. Nous allâmes, sans perdre un instant, au palais du vice -roi. En nous recevant avec / beaucoup de politesse, le prince, cousin du roi d’Espagne, ordonna que Ion avançât des sièges pour nous asseoir. Je lui déclarai le motif de mon voyage \ c’était de réitérer la demande de fonds que je lui avais adressée peu de jours auparavant , pour les besoins de la division des frégates de la République Française. Ce mot de république parut lui offenser l’oreille. Il m’interrompit : « Monsieur le » commandant , je ne puis souscrire à vos » vœux. « — « J’ai l’honneur de représenter » à votre excellence qu’il est prudent de les » remplir, car un refus me jetterait malgré » moi dans la nécessité d’agir d’une façon » qui répugne à la douceur. Et puisque » mon devoir m’oblige de m’expliquer clai- » rement , je vous déclare que j’attends sous » vingt-quatre heures une réponse tout-à- » fait positive. Souffrez que je me retire à
)> l’instant à mon hôtel , où je vais attendre )> l’honneur que vous me ferez sans doute » de me communiquer de nouvelles inten-
)) lions. »
J étais à peine à l’hôtel qu’il me vint une voiture de la part de son excellence. Le cocher m’annonça qu’il était chargé de me conduire partout , selon mes ordres.
Dans la journée le conseil , composé de cinq membres , fut assemblé. Trois voix décidèrent qu’il ne fallait apporter aucun retard à couvrir les nécessités de la division. Au déclin du jour , un officier m’avertit de me rendre au palais. Le vice-roi desire savoir s’il m’est permis de lui mettre sous les yeux la partie de mes instructions , concernant ma relâche dans son pays. J y consens très— volontiers. On lui donne lecture de l’article , dont je suivais parfaitement 1 esprit.
« C’est bien, monsieur le commandant; je » vais ordonner que l’on vous compte quatre- )) vingt mille piastres. Vous pourrez les em- » porter sur le bâtiment qui vous a conduit
DtT CAPITAINE LANDOLPHE.
» ici. » — « Je desire ne point me charger » de cette somme. Je prie votre excellence » de la confier au trésorier de la marine es- » pagnole à Monte-Video , pour qu’il ae- » quitte aux fournisseurs les mémoires que » j’approuverai. » Le vice-roi fit embarquer l’argent sur la goelette, mais je n’en délivrai point de reçu.
Je séjournai une semaine à Buenos-Ayres. J?y connus M. Casa Major *, maître à la chambre des comptes , parlant purement le français , et dont de très-bonnes études à Bordeaux avaient fait un homme instruit fort au-delà du vulgaire. Un jour il offrit de me montrer un trésor immense. M. Dufour vint avec moi. M. Casa nous mena dans un vieux fort construit sur le bord de la rivière. On y voyait quelques pièces de canon montées sur des affûts presque pourris , et que gardaient, avec le trésor , une trentaine d’invalides.
* On prononce Cassa Major.
t. ir.
Je ne demeurai pas médiocrement surpris, en entrant, d’observer au pied de vastes bâtiments une quantité très-considérable d’objets, longs de dix-huit pouces, larges de huit, surautantd’épaisseur,que j’imaginais être des saumons, attendu qu’ils avaient cette forme et la couleur du plomb. Je dis en riant a M. Casa : « Voilà justement de quoi faire » quelques centaines de milliers de halles de » calibre. » — « Oh, oh! monsieur le corn- ,» mandant,, nous ne jetons pas ainsi ces » pièces à la tête de l’ennemi. Je m’aperçois » que vous êtes grandement dans l’erreur ; » ces prétendus saumons sont d’un métal » plus précieux que le plomb, car vous » voyez sous une fausse apparence de vrais » lingots d’argent , qui, faute de place » aux lieux couverts , restent dans la cour, » sous la surveillance de ces fidèles inva- » Mes. Passons au magasin, vous allez y )> découvrir de plus étonnantes richesses. »
On ouvrit. Quel trésor ! On comptait, entassées l’une sur l’autre, plus de mille
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caisses remplies de piastres neuves, venues de la monnaie de Lima par les rivières. Chaque caisse renfermait cinquante mille francs. C’était donc plus de cinquante millions de francs, sans y comprendre le grand nombre de lingots rangés dans la cour.:
En sortant du fort , M. Casa Major nous guida, hors de la ville à une demi - lieue , vers un endroit où I’on: remarquait pluà1 de quatre millions de cuirsdebœuf, disposés avec tant d’art que les rats n’y pouvaient pénétrer. Élevés à quatre pieds de terte suides soliveaux, ils étaient établis en pente comme un toit, pour faciliter l’écoulertient des eaux pluviales , de manière qu’ils n’en souffraient aucun dommage.
Je ne me lassais point de promener des regards d admiration sur ces précieux produits d’un si riche climat/Vc Comment , » lui dis-je > « ne transportez-vôus pas ces marchandises en Europe? a — « Ah ! pourquoi? Depuis quatre ans que la guerre » est commencée, nul naviré n’a quitté ce