B MÉMOIRES
)) pays. Si vous avez le désir d’en emporter » sur vos frégates, on vous allouera pour » fret les deux tiers de la quantité que vous » en pourrez charger. »
On conçoit que si j’eusse commandé des bâtiments de commerce , je n’aurais pas un moment balancé à profiter d’un marché dont l’occasion devenait la source de prodigieux bénéfices; mais il m’était interdit de prendre aucune sorte de cargaison étrangère aux vaisseaux de l’Etat, qui pût nuire à leur vitesse.
Le gouvernement , redoutant une insurrection, avait appelé des Patagons (i) pour le secourir au besoin. Il s’en trouvait trois ou quatre mille dans un camp formé à deux lieues de la ville. J’allai les voir avec M. Casa. Leur général s’avança vers nous; il avait au moins sept pieds et demi de haut; ses formes régulières et bien proportionnéesétaient
(i) Peuples de la terre Magellanique ; ils vivent de cliasse et de poisson. Le pays de ceux - ci est à une centaine de lieues de Buenos-Ayres.
DU CAPITAINE LANDOLPHK.
vraiment colossales : ses yeux extrêmement vifs brillaient comme ceux des sauvages. H se mit à rire en m’examinant ; la hauteur de
mon front atteignait à peine celle de son nombril. Il demanda si j’étais général. M. Casa lui répondit que je commandais une division de frégates françaises: il fit un mouvement de tête où l’on observait une sorte de bienveillance et d’approbation. Il nous refusa l’entrée du camp, mais nous pouvions découvrir la plupart de ceux qui le composaient. Nous vîmes leurs femmes, grandes et fortes comme eux, dans les proportions naturelles ; leurs beaux cheveux noirs descendaient en triples tresses jusqu’à la naissance du mollet.
Tous les Patagons sont basanés ; il y en a quelques-uns dont la taille s’élève jusqu’à neuf pieds. Un grand chapeau rond et. rabattu couvrait la tête de ces géants. Leur corps était enveloppé d’une blouse en toile de coton. Ils portaient aux pieds des sandales à la romaine , attachées par des cordons audessus des malléoles.
Leurs chevaux étaient grands et fort maigres. Un morceau de cuir tenait lieu de selle y où pendait une double corde à chaque côté. Deux morceaux de bois formaient le pied des étriers.
Le vice-roi m’ayant fait annoncer que la
goelette chargée des quatre - vingt mille piastres était prête à partir , nous mîmes de suite à la voile. Je m’aperçus que de seize pièces de canon , montées sur ce bord, aucune n’avait de charge. J’en adressai la remarque au capitaine, en ajoutant qu’un faible corsaire anglais pouvait aisément nous prendre à l’abordage. « Je n’ai pas peur , » me dit-il , et les canons restèrent vides.
Il y a quarante lieues de Buenos-Ayres à Monte-Yideo. Nous naviguions dans la Plata comme sur une mer, tant elle est large. A deux heures du matin, l’on découvrit un petit bâtiment espagnol, que nous devançâmes par la supériorité de notre marche. On arriva sur les. deux heures après - midi â Monte - Video- Quatre hommes â cheval accoururent pour nous féliciter d’avoir
BU CAPITAINE LÂNOOLPHE. 891
échappé au£ motivemens d’un corsaire anglais, qui s’était emparé de leur navire, et les avait mis à terre. Ils nous apprirent que le capitaine de ce corsaire montrait son allégresse en les abordant, convaincu qu’il saisissait le commandant de la division française , dont on lui avait donné le signalement pendant mon séjour à Buenos- Àyres; qu’il entra dans un grand désespoir quand il se vit trompé* qu’il était expédié du cap de Bonne- Espérance avec un équipage de cinquante hommes pour faire des incursions dans la Plata ; que depuis trois semaines il parcourait ce fleuve; qu’il avait déjà pris plusieurs bâtiments espagnols où se trouvaient de grosses sommes d’argent ; que celui qui venait de tomber en son pouvoir contenait dix-huit mille piastres appartenant à divers négociants de Monte-Video.
L’audacieux corsaire se promenait dans ces eaux en pleine sécurité , nonobstant un grand nombre de canonnières armées de pièces de 18, qui pouvaient le chasser; mais
pas une ne se montrait à l’ennenii; toutes restaient dans les ports de leur station. Il m’était impossible de concevoir parmi les Espagnols , nation puissante , une si grande indifférence à protéger le commerce qui, après l’agriculture , est le premier bien d’un état policé. * 1
Pendant que l’on réparait la mâture et la voilure des frégates , que l’on visitait leur grément, et que l’on nétoyait les pièces à l’eau, je pressais M. Yasquès de me fournir trois cents milliers de biscuit et cent cinquante milliers de bœuf salé , etc. , pour une campagne de six mois. Un bœuf gras pesant quatre cents livres se vendait dix francs. Comme on achetait le cuir cinq francs, il ne coûtait réellement qu’une piastre. M.Vasquès en faisait tuer sept à huit chaque jour pour la nourriture des équipages et des soldats de la division. On recevait la viande sans os , et l’on en mangeait à volonté. Un très-beau mouton n’excédait point la valeur de quinze sous.
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DU CAPITAINE LÀNDOLPHE, 393
11 m’était impossible de comprendre la vi-
leté du prix de ces vivres, quand M. Vasques m’en expliqua les raisons. « Il y a, » dit-il , « dans l’intérieur des terres des propriétaires
» de troupeaux, possédant quarante- cinq ou » cinquante mille bœufs, confiés à la garde » d’un seul homme. Chaque année ils met- » tent à mort le tiers de ces animaux unique- » ment pour en tirer la peau, ce qui leur » fournit sans peine un revenu considé- » rable.
)) Les bœufs sont si communs dans cette » contrée , que les voituriers ou les rouliers » coupent en route le jarret de l’animal , le » tuent , en prennent les meilleurs mor- » ceaux, abandonnent le reste à la voracité » des lions, des tigres, et des chiens sauvages » que l’on y voit aussi par troupes. «
Les Espagnols m’ont assuré que jamais les bœufs de ce pays ne quittent volontairement le lieu de leur naissance , et que lors même qu’on les a pliés ailleurs au joug des charrois , ils retournent au plus vite dans leur canton dès qu’ils sont en liberté.
Cette observation s’applique également aux chevaux qu’on y rencontre en fort grand nombre; ils sont d’une belle taille, vigoureux, pleins de noblesse et de vivacité. Ils supportent patiemment la faim deux ou trois jours* Un cheval estimé, qui se vendrait à Paris mille ou douze cents francs , coûte en ces lieux une ou deux piastres. On en trouve tant à Monte Video, que la plupart des habitants font journellement leurs visites et vaquent à leurs affaires sur de fins coursiers. J’ai vu les voituriers à cheval, conduisant 1 aiguillon en main leurs charriots tirés par des bœufs.
Les Péruviens étonnent les gens d’Europe, en montrant leur adresse à s’emparer des chevaux et des bœufs sauVages. Montés sur un coursier dressé, ces indiens tiennent à la
main droite une courroie ronde comme une
grosse corde à ballot. A l’un des bouts est un
nœud très coulant; l’autre s’amarre solide-
ment par une boucle en fer à l’arçon de la selle, Jœ cavalier pousse au galop son cheval, qui devance toujours l’animal poursuivi.
DIT CAPITAINE LANDOLPHE. 3q5
Quand il se trouve en position d’arrêter? celui-ci dans sa course , il lui jette au cou son nœud coulant. L’Indien fait subitement un écart dont l’infaillible pouvoir cause la chute du bœuf ou du cheval sauvage. Alors on lui - enlace les quatre pieds. Des amis du vainqueur viennent à cheval lui prêter secours; on conduit l’animal dans un grand parc ; on le laisse jeûner trois jours, après quoi il devient facile à dompter.
Un jour, M. Vasques m’offrit de me conduire avec ses chevaux dans une campagne , à seize lieues de Monte-Video : j’acceptai. On amène après le déjeuner une berline attelée de six coursiers noirs que guidaient deux postillons. Nous partons au galop, et quatre lieues se font en une heure. Là, les chevaux sont dételés : un coup de fouet les renvoie sans guide au lieu d’où ils venaient. Six autres d’un poil noir, moucheté de blanc, leur succèdent : même vitesse et même retour à leur écurie, c’est àdire au galop et toujours sans guide. Ceux
qui prirent leur place avaient le poil bai clair , et les six derniers le poil gris cendré.
Après avoir passé deux jours à cette cam-
pagne , nous revînmesàla ville, tirés par vingtquatre autres coursiers , aussi beaux et non moins ardents que les premiers. Ne sachant qu’imaginer d’un pareil train , je demandai àM. Vasquès combien il avait de ces chevaux en sa possession. — « Trois cents, qui sont » placés sur les diverses routes où m’ap- » peîlent mes affaires. Vous pensez peut- » être que ce grand nombre d’animaux me » prend une sovmme considérable, tant » pour l’achat que J>our l’entretien : dé- » trompez-vous. Le plus beau de tous me » coûte trois piastres, et leur nourriture
» n’exige pas une obole. Ils vont paître à la
» plaine, où l’herbe ne manque jamais. Ma )) plus grande dépense en mes courses, c’est » la réparation des voitures. »
Ce fournisseur faisait abattre tous les jours quarante bœufs pour les équipages de la marine royale. La viande était constamment
distribuée sans os. Les vautours, d’autres oiseaux carnaciers , les chiens sauvages, une multitude de porcs, dévoraient la chair autour de ces os ; puis on les relevait ainsi dépouillés, afin de les faire servir d’aliment aux flammes des fours à brique , à tuile , à plâtre et à chaux.
On remarque de belles constructions a Monte-Video. On y élevait alors une cathédrale ; les briques des voûtes étaient si parfaitement liées que l’œil n’y pouvait discerner les jointures. M. Vasquès bâtissait, de son coté , une maison vaste et magnifique avec une terrasse à l’instar des orientaux.
Tandis que les réparations et les approvisionnements des frégates se poursuivaient, je me promenais souvent avec M. Guyot aux environs de la ville. Un jour il me dit
qu’un prêtre français, réfugié, anciennement préfet apostolique à Me de France , desirait s’embarquer sur mon bord pour revoir sa patrie. « Comment se nomme -t- il?
« L’abbé Darté. » — « Faites-moi le plah
» sir de lui annoncer que j’ai l’intention de » lui parler. »
Le lendemain ce respectable ecclésiastique se rendit vers moi ; j étais sur la Concorde . Après m’avoir communiqué son envie de repasser en France, je lui déclarai que je voulais bien l’admettre sur ma frégate, puisqu’il
était français , fonctionnaire, et malheureux; mais que je ne devais point lui dissimuler les risques qu’il nous faudrait tous les deux courir, s’il ne pouvait justifier par des pièces sa qualité, sa mission à l’Ile-de-France, son départ de ce lieu , et son arrivée à Montevideo ; car il n’ignorait pas sans doute que les
lois contre les prêtres absents n’étaient pas moins rigoureuses que celles qui atteignaient les émigrés laïques.
A l’instant il tire de sa poche divers certificats dont l’authenticité fit tomber toutes mes craintes. « Maintenant, monsieur l’ab- » bé, » lui dis-je , « reposez-vous sur un » embarquement prochain. Allez vous occu- » per du soin de votre départ. Venez dîner
'■ *>U CAPITAINE LANDOLPHE. 3qq
» chez moi autant de fois que la fantaisie
» vous en prendra, je vous recevrai toujours » avec le plus grand plaisir. Cette invita-
» tion n est point une parole de courtisan , » car si vous me permettez de mêler ici le » profane au sacré , je vous dirai franche- » ment que c’est l’Évangile. »
Lahbé, rempli de joie , me prodigue ses remerciements, et ne fait nulle difficulté d’accepter mes offres. Il partageait souvent mon repas. Je le recevais avec toute la considération due à son caractère. C’était un homme aimable , dont la douce humeur avait autant de simplicité que de franchise , et dont la conversation très-spirituelle offrait beaucoup d’agrément. Il aimait la religion , en parlait peu, mais il y croyait.
M. Vasques, se ressouvenant du refus, ordonné par mon devoir, de transporter en France des peaux de bœuf du Pérou , me proposa d’emporter , en lingots de cinquante livres, quatre cent milliers de cuivre de rosette, c’est-à-dire, pur et dégagé de toute substance étrangère. C’était un envoi destiné
4oo MÉMOIRES
à Pan de ses amis, négociant de Paris, pour couvrir les remises produites par Invente de plusieurs corsaires que ce négociant lui avait
adressés.
Je consultai s,ujtyce point les capitaines des deux frégates. Comme ce cuivre passé au laminoir pouvait être utile à l’Etat pour le doublage des vaisseaux, je consentis à le prendre. La Concorde en reçut deux cents milliers , et les deux autres frégates chacune la moitié de ce poids. J’en formai mon lest, en remplacement des gueuses que je fis débarquer et remettre au trésorier de la marine espagnole. J'ordonnai que ces pièces de cuivre fussent rangées le long de lécarlingue, en observant toujours de garder exactement les lignes d’eau.
L’expérience m’ayant appris combien il est avantageux de conserver long-temps Peau pure, puisqu’elle soutient la santé des matelots, et que je n’ai pas eu de malades a bord pendant vingt-deux mois passés sous voile, je fis laver l’intérieur des futailles avec de Peau de chaux légèrement éteinte ; ensuite on
ï>ü CAPITAINE LANDOLPHE. 4ol
les inclina pour les laisser égoutter. Je dois rappeler ici aux marins qu’avec cCMejprécatn tion, j’ai constamment trouvé l’eaii plus
claire, plus limpide, et de meilleur goût après dix-huit ou vingt mois, qu'au moment de l’embarquer, é V
• Lorsque mes provisions furent en place, je profitai du bas prix des bœufs afin de faire
préparer quatre cents tablettes de bouillon , qui coûtaient huit où dix sous la livre , au lieu de vingt-quatre francs qu’on la payait en France Un cuisinier de Saint-Malo, nommé> Cheftel excellait non-seulement dans la composion de ces tablettes, mais dans l’assaisonnement de diverses <;viandes pour les voyages de long course Au bout d’un an ?, elles sortaient du baril pour passer» sur? la table sans le moindre apprêt , et flattaient lè goût le plus difficile à contenter.
Après trois mois de séjour dans le fleuve
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de la Plata, nous appareillâmes en thermidor
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* Il existe.
an VIII (août •1800), à dessein d’établir une oroisièrejà la hauteur de Rio Janeiro (i ). Arrivés devant la baie, a quarante lieues dans l’«8t , nous passâmes trente jours sans faire d'autres prises que plusieurs barques portugaises, que l’on coulait à fond, après en a voié renvoyé à terre dans leurs canots des capitaines et les matelots, avec des vivres.
Gommé je ne voyais sortir aucun navire de Rio Janeiro, je pensai que le vice-roi, .instruit de notre croisière et du blocus de cè
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port , avait mis Un embargo général sur ses voiles y ce qui dut me déterminer à lever la croisière. Je me dirigeai dans le nord.:
-, Peu de jours après ma résolution y un matin à six heures, lés vigies signalèrent l’apparition de plusieurs vaisseau^ dans le sud-est, à six difeïiës de nous , et qui marchaient au
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(0 Ou fiivière de Janvier, Cette ville grande et
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ri clie est la plus belle au Brésil, et situeé précisément
— ^ sous le tropique. Âpres Gibraltar , c’est la plus forte
place qu’il y ait sur mer.
BU CAPITAINE UANDOLPHE.
Sud. J’ordonne de revirer de bord et de courir à letn* rencontre pour m’assurer de leur lorce. On reconnut huit voiles de guerre ennemies et bien armées, au vent à notre égard , et hâtant leur marche sur nous Les frégates, à la suite de mon signal, revirent de bord encore une fois et prennent chasse. L’ennemi nous gagne de vitesse. Les trois plus grands navires s’attachent à me poursuivre ; l’un m’attaque en poupe, et les deux autres par tribord et bâbord. Canonné de trois côtés
à la fois, je présente une résistance honorabîe.
Deux vaisseaux livrent combat à la Mèdée ,et deux autres s'approchent de la Franchise. Voyant de tous côtés des forces si supérieures, je laisse aux frégates la liberté d’agir à leur gré, pour ne pas tomber tous les trois dans les mains des Anglais. Bien que notre position me parût désespérée, je continuai de me défendre. Je fis tirer des coups de canon de retraite au commandant de l’escadre, qui se trouvait à ma poupe. Par
malheur, Tamorce des pièces enflamma la boiserie de la grande chambre où je les avais placées. Ce funeste évènement me troubla. Néanmoins j’envoyai toute ma volée à l’un des vaisseaux qui me serraient les flancs.
Il m’était trop visiblement impossible d echapper à tant de coups à la fois. Voulant épargner le sang de mes braves qui aurait coulé sans succès, après plusieurs autres volées , j’amenai : le feu cessa. Je me rendis au Belliqueux 9 de soixante- quatre pièces, et dont la première batterie avait un calibre de a4* Les deux autres qui secondaient l’attaque à la portée du pistolet , contenaient chacun quarante-quatre pièces. Outre leurs triples forces envers moi , ils couraient suf leur lest , tandis que j’étais pesamment chargé.
Ayant le cœur contristé de cette défaite, ma peine augmentait encore à la vue des frégates, pressées si fort des deux côtés. A huit heures du soir, la Méclée fut atteinte et forcée à se rendre ; mais la Franchise , par
DU CAPITAINE DANOOLPHE. 4° 5
une marche supérieure , put se soustraire à toute poursuite. Le capitaine Jurien , qui la commandait, fit même une prise anglaise en revenant en France; action inespérée qui lui attira le grade de capitaine de vaisseau.
Voici le nom des vaisseaux et des capitaines de la division anglaise :
Le Belliqueux , de 64 canons, commandé par Rouley Bul-
teel, écuyer j
Le Dorsetshire ,
de
idem.
Ramsden }
Le Neptune ,
de
id.
Spens }
Le Bombay Casile ,
de
id.
Ha mil ton ;
L}Exeter ,
de
' id.
Menton}
Le Coutts ,
de
id.
Porin}
Le Royal Admirai,
de
id.
Wilson ;
Le Seringapalan ,
de
id.
Day.
Total 294 canons.
Peu de temps après que j’eus baissé pavillon, le commodore Bulteel m’envoya chercher dans son canot. Ainsi que le capitaine Mils? il me présenta différentes liqueurs, dont je ne pus agréer l’offre. 11 voulut me loger dans sa chambre, en me témoignant beaucoup
d’égards. Tous mes officiers et mes matelots
passèrent à son bord, ainsi que trente pri¬
sonniers anglais gardés sur la Concorde. Ayant su de ceux-ci que je les avais constamment bien traités, il redoubla de soins en-
vers mes gens.
Le lendemain le commodore me déclara qu’il allait me conduire avec mon équipage à Rio-Janéiro, pour être à la disposition du vice-roi du Brésil, à moins que je ne préférasse le suivre en Chine où il se rendait. Je prêtai mon consentement à la première partie de son dessein , en ce que je pouvais trouver plus aisément une occasion de rentrer dans ma patrie. Il fit route vers la capitale du Brésil. Au milieu de ce trajet on vint m’avertir que l’on avait fouillé les matelots français * et que l’on s’était emparé de leurs ceintures,
* On les fit mettre tout nus et danser sur le pont,fafin de s’assurer qu’ils n’avaient point d’argent
caché
dont chacune renfermait cinq mille francs. Ces sommes provenaient de parts de prises en
marchandises*.
Je me plaignis amèrement au commodore de sa conduite à l’égard de mes hommes, Je m’emportai jusqu a lui rappeler qu’un capitaine de corsaire n’agirait pas avec plus de rigueur. Il me força de mettre en oppHiliqn mon caractère et le sien , et de faire sortir de mon côté un triomphe qui devait l’hu milier jusqu’à la confusion , puisque j’avais tout particulièrement défendu à l’équipage de/a Concorde de toucher en aucune façon aux objets des prisonniers que le sort des combats livrerait en nos mains.
Le capitaine du Belliqueux , loin de se fâcher de ma colère , fi t éclater ses ris , et n écouta mes raisons que pour me dire de prendre patience. Je criai plus fort encore, mais ce fut en vain*
* On les vendit au Pérou avec un extrême avan-
tage : un mouchoir de trente sous en France se payait la dix francs.
4û8 MÉMOIRES
Tandis que nous avancions vers la terre , Fabbé Darté, qui reposait la nuit dans sa cabane , s’éveille tout- à-coup , frappé d’un bruit sourd au-dessus de lui. Il voit avec un sentiment d’effroi une pince à canon près d’ètre enfoncée dans sa poitrine : il la saisit en poussant de grands cris. La sentinelle vole au danger;mais l’assassin avait disparu. Celui-ci, sachant ou soupçonnant que Fabbé emportait de l’argent, venait de former le dessein de le tuer pour le voler. Il avait percé le pont vis-à-vis la partie supérieure du corps étendu de M. Darté. Heureusement que ce but homicide fut manqué , parce que le trou se trouva trop étroit pour le passage entier de la pince: Le capitaine Bulteel ordonna de rechercher Fauteur de cet horrible attentat, mais le criminel demeura inconnu.
Etant arrivé dans la baie de Rio-Janéiro, le commodore m’appela près de lui : « Mon- » sieur le commandant, » me dit-il, « vous » avez établi une similitude entre un capi- » taine de corsaire et moi. Voyons si vous
» la soutiendrez. Je vous remets intactes les » ceintures de vos matelots , avec l’inscrip- » tion particulière de leur nom , qui s’y » trouve jointe. Vous pouvez maintenant » les leur rendre. Je n’avais pris la précau- » tion d’enlever ces objets que pour éviter » des rixes, quelquefois sanglantes , et tou- » jours extrêmement désagréables. Tel était » le but de ma conduite , jugez jusqu’à quel « point j’ai mérité vos reproches. »
Déposant dans la main de chaque homme la ceinture qui lui appartenait, je leur rappelai à tous qu’ils devaient de profonds remerciements au commodore de son noble procédé. Il reçut les miens en particulier , avec prière d’oublier mon emportement.
« Vous ne m’avez point offensé , » continua-
t-il en .riant avec un visage ouvert ; « je
» ne saurais qu’applaudir à l’intérêt plein » de chaleur que vous montrez envers de » braves gens qui méritent si bien de con- » server le pécule acquis au péril de leur
» vie , en combattant avec honneur pour la » défense de leur pays. »
J’étais propriétaire de deux coffres; l’un contenait mes effets , et l’autre trois cent mille francs. Ne doutant point que ces coffres ne me fussent conservés , à la vue du désintéressement que l’on venait de montrer , je réclamai la caisse qui renfermait mon argent. O douleur! le capitaine me répondit qu’il était sans pouvoir de me la rendre, en ce que lui et ses officiers la considéraient comme une propriété de la division , c’est à-dire , appartenant à l’Etat ; que si cette somme considérable eût été confondue dans une malle avec mes effets , il se serait donné de garde d’y toucher, mais que, séparée de ma propriété visiblement particulière , il se compromettrait envers son gouvernement , s’il refusait plus long- temps de la reconnaîre comme une prise légitime. J’eus beau lui fournir toutes les preuves décisives que ce coffre-fort était mon bien , ma possession , mon véri-
DU CAPITAINE LANDOLPIIE. /jn
table fonds , il fallut presque verser des larmes de regret , et se résigner à perdre en un clin d’œil le fruit de tant de veilles , de soins, de peines, d’efforts et de périls *.
* La fortune s’est bien souvent joue'e de moi ; peu d’hommes , je crois , en ont essuyé autant de caprices. En 1780 , j’avais placé quatre-vingt mille francs dans les mains d’un armateur de Bordeaux. Le jour même de son départ en mer, je lui en confie encore quarante mille autres. On ne l’a jamais revu depuis , et jamais non plus je n’ai touché une obole de ce dépôt.
En 1816, je verse vingt-quatre mille francs dans la caisse qui devait servir d’établissement à la colonie française du Sénégal. Mon intention ne cherchait aucun lucre dans l’entreprise $ je n’envisageais que la prospérité future de cet établissement. Il ne rn’est point revenu, et jamais il ne me reviendra un centime du nouveau versement. Je m’estime encore fort heureux , en songeant que toutes ces. pertes successives n’ont en aucun temps troublé une heure de mon sommeil.
11 y a vingt ans que deux des plus forts banquiers de la capitale m’ont proposé d’employer huit millions dans un chargement de six vaisseaux pour le Bénin,
4l2 v MÉMOIRES
Nous abordâmes à ce fameux port tout hérissé de canons : ils sont montés sur des forts bâtis ou plutôt taillés dans des rochers inexpugnables. C’était pour ma tête une ample matière à réflexions en voyant le lieu que , sousLouis-le-Grand , l’intrépide, l’immortel Dugai - Trouin eut l’incroyable audace de franchir , sous la volée de plus de cent pièces de canon dont la bourre tombait sur ses vaisseaux. J’étais présent par la pensée au moment où, bravant les feux épouvantables de tous ces tonnerres, il entrait fièrement en vainqueur dans cette opulente cité, lui
rendait ses clefs après avoir emporté ses millions (i), et laissait à la postérité l’éclatant
témoignage qu’il n’est point de place imprenable au courage éclairé, porté jusqu’à l’héroïsme.
si je voulais rentrer dans la carrière du commerce 7 je les ai refusés : Fheure du repos était déjà sonnée pour moi.
( i ) En 1711.
Le commodore Bulteei, en descendant à terre, eut l’attention de faire embarquer dans une chaloupe toutes mes provisions. Un de ses lieutenants m’accompagna dans le canot principal. Le vice-roi me reçut comme prisonnier de guerre de l’Angleterre et du Portugal. Son excellence m’ayant adressé des reproches d’avoir brûlé plusieurs bâtiments portugais, je lui dis que c’était un devoir pour moi de suivre les instructions qui me l’ordonnaient. « A cela, » répond -il, « je » n’ai point d’objection. » Il continua. (( Quoique vous et vos équipages soyez pri- » sonniers, je vous accorderai autant de li- )) berté que je le pourrai. Vous recevrez les » vivres nécessaires à tous vos gens, et d’une » qualité dont nul n’aura lieu de se plaindre » sans injustice. »
, Ôn nous désigna pour prison un îlot à mille toises de la ville, où l’on observait plusieurs maisons à deux étages et très-spacieuses. Les équipages des deux frégates y reposaient sans gène. Chaque jour une garde,
composée de cent hommes, de deux lieutenants et d’un capitaine, se renouvelait dans une maison particulière qui lui servait de caserne. Nos vivres étaient aussi excellents qu’abondants , selon la promesse du vice-roi.
On eut avis que j’étais franc-maçon, car à peine avais-je touché le rivage , qu’une députation de cinq membres d’une loge vint m’offrir de l’argent ou d’autres services. Je les remerciai d’une si grande obligeance; je ne pus en meme temps leur dissimuler ma surprise de ce qu’ils m’annonçaient la fondation d’une loge dans un pays soumis en tout aux lois portugaises, tandis qu’un franc-maçon reconnu a Lisbonne y serait puni de mort. J’ajoutai que, dans plusieurs voyages à cette capitale, on m avait fortement recommandé de cacher mon entrée dans celte société, parce que le seul soupçon que j’en fusse membre m aurait interdit la porte de toutes les maisons. Cette loi terrible, me dit-on, était due au tribunal de l’inquisition, qui l’avait provoquée au fort de sa cruelle sévérité.
DU CAPITAINE LÀNDQLPHF.
Je leur demandai comment ils savaient que jetais franc-maçon. « Nous l’avons ap- » pris du commodore Bulteel *, qui vous a )) mis en recommandation auprès des mem- ». bres de la vénérable loge. »
Quelques jours après cette démarche , le fils du vice-roi m’honora de sa visite : il me proposa d’assister aux travaux de la société, cc Si je n étais prisonnier, » lui dis-je, cc je y> ressentirais une vraie joie d’y participer. » — cc Soyez tranquille sur ce point, j’avertirai » le capitaine delà troupe qui vous surveille,
» que je viendrai vous mettre à terre vers » les sept heures du soir. »
Il tint parole. Une fort belle voiture tirée par trois mulets nous transporta dans une vaste plaine , au milieu de laquelle était bâti un grand édifice. Un escadron , le sabre nu , l’entourait. Comme je paraissais plongé dans le plus profond étonnement, le fils du prince,
* hn arrivant à sou bord , je lùi fis les signes d’usage '• il y répondit. . , > / .
jetant les yeux sur moi, me dit avec une extrême douceur: « Ne craignez rien; nous » jouissons ici d’une sécurité parfaite. La jj troupe que vous voyez est sous mes ordres ; j> j’ai le commandement général de la cava- «»! lerie du Brésil: i»
Ma : surprise ne, diminuait point , en songeant qu’une si haute et si importante fonction était confiée à ce jeune homme, qui n’avait guère ijue vingt-deux ans ; il est vrai que ses études pouvaient lui tenir lieu d’expérience. Versé, me dit-il, dans la physique, la géométrie, la géographie, il parlait
très-bien les deux langues française et anglaise. •. • i*,u 'n ; • îmsq !»■».*
Introduit dans l’enceinte du temple, j’entendis avec beaucoup de plaisir le discours du vénérable ; mais ce qui acheva de mettre le comble à mon étonnement, ce fut d’observer en ce lieu , parmi les premiers' chefs militaires et les adm inistrateurs de la colonie , des personnages revêtus des premières dignités de l’église , tels que des évêques et des
DU CAPITAINE LANDOLPHE. 4 i y
archevêques. Un magnifique banquet termina les travaux.
Le prince , me ramenant dans sa voiture, voulut savoir ma pensée sur cette brillante réunion ; je lui fis connaître la vérité en avouant que je trouvais le tout admirable, et que jamais je n’avais paru dans une assemblée si grave et si digne de respect.
Au bout de trois jours , je reçus de lui line visite nouvelle : « Que puis-je demander » pour vous à mon père , et qui vous cause » un vif contentement? » — « Rempli de » gratitude pour vos bontés envers les » Français , et particulièrement à mon » égard , ma franchise vous dira que j’aime » beaucoup votre pays , mais que j’affec- » fionne encore plus le mien. Mon voeu lé » plus ardent est donc de retourner très- » promptement en France. » — « C’est côm~ » pris. Je vais exposer vos désirs à mon père , » et je vous rapporterai bïentôt sa réponse. »
Dès le jour suivant , je le vis arriver à moi d’un air satisfait ; il s’approche de mon oreille :
T. II
« Vous ne resterez pas long- temps prison- » nier. J’ai obtenu pour vous et vos officiers » une frégate de vingt-six canons , comman* » dée par un officier supérieur de la marine , » pour vous transporter à Lisbonne. On » commencera demain l’armement de la fré- » gâte. Donnez-moi le nom de vos officiers. î» Je ne saurais décrire mes transports de joie à cette nouvelle qui , comme un doux écho , résonna dans l’ouïe de mes compagnons d’infortune.
On ne peut se lasser de répéter qu 'un bienfait n}est jamais perdu. Le lecteur se souvient qu’ayant eu le bonheur d’être utile au capitaine Olivier, celui-ci me rendit à son tour d’importants services. Depuis, j’ai retrouvé l’occasion à Me-du -Prince de le récompenser de son zèle et de ses peines. A son tour, il sortait d’écrire de Saint-Salvador, baie de Tous- les- Saints, au vice-roi du Brésil ,
plusieurs lettres * sur ma conduite envers
* 11 avait connu la suite de ma dernière action par
DU CAPITAINE LANDOLPHR. /j j g
îui; ainsi qu’à Plle-du-Prince; ii n’avait rien omis touchant mes malheurs; c’est en un mot par ses rapports avantageux sur ma personne, qu ii avait appelé et déterminé la bienveillance du vice-roi.
Le commodore Bulteel voulut m’engager à dîner sur son bord avec les capitaines de sa division ; j’appris-là ce dernier trait d’Olivier. Seulement, le commodore, en me racontant les diverses particularités des lettres du capitaine portugais, parla bien de l’incendié , mais glissa sur les auteurs de cet exécrable attentat. On conçoit que , dans un pareil moment, je dus garderie silence, car la politesse, en recevant le dîner du commodore , me défendait de toucher un point qui couvrait d’opprobre quelques-uns de ses compatriotes. Au reste , les capitaines de la division me comblèrent d’attentions durant tout le repas.
M. Grêlé , lieutenant de vaisseau , qu’une frégate portugaise emmenait en Europe. Cette frégate avait relâché, à Saint-Salvador.
Il m’est arrivé de rencontrer sur des prises anglaises plusieurs marins, qui tirèrent sur moi la nuit même où l’on brûla tous mes édifices. Les malheureux se crurent perdus, imaginant qu une potence allait etre dressee à ma vengeance. Loin de leur causer aucun mal, je les rassurai, en leur déclarant que je savais jusqu’ou entraîne 1 obéissance des subordonnés à leurs chefs , soit marins ou militaires, et que je voulais désormais tout oublier sur cette étrange affaire.
Le commodore mit à la voile , dans l’in-
tention de relâcher au Cap-de-Bonne-Espérance , et d’y attendre la mousson. Il emmena la frégate /a Mèdée , laissant la Concorde pour servir de parlementaire sous le pavillon portugais, et conduire en France tous les prisonniers de guerre de ce pays; mais, trois jours après son départ, le commodore revint à la rade , parce que la Medée coulait bas : elle fut déchargée promptement
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et mise en pièces.
Lorsque notre départ pour l’Europe fuj
DU CAPITAINE LANDQLPHË. 4^ 1
arrêté, on nous transféra sur la montagne
de Notre-Dame -de- Bon- Secours , au sommet
de laquelle on distinguait une fort belle église et quelques édifices d’excellent goût.