‹ Mémoires du capitaine Landolphe (volume 2)Chapitre 2 sur 19 · O MÉMOIRES · texte numérisé non relu

O MÉMOIRES

^ u trop méchants. Croirais-tu qu’ils nousfrap- » pent; et que souvent c’est par des coups » qu’ils paient les vivres que nous leur ap- » portons ? »: 1

Le prince ayant monté à bord, je résolus de. mettre à la voile dans les cinq premiers jours d octobre. Les vents de terre s’élevèrent à lest-nord-est avec assez de force pour refouler la marée. Un matin à dix heures, je passai les barres sans accident et même sans danger. Je laissai tomber une ancre par huit brasses d eau ; c’était afin de disposer mon chargement dans un meilleur ordre , car j’avais pris la précaution d’éviter qu’il tirât plus deau sur le derrière que sur le devant, dans le cas eu j’aurais encore eu le malheur d échouer. A six heures du soir le travail étant fini, je déployai toutes mes voiles dans la direction de l’Ile-du-Prince, où je devais remplir deux cent cinquante barriques d’eau que je n avais osé prendre à la rivière, de peur de trop charger le navire , toujours à cause des barres.

DU CAPITAINE LANDOLPIIE.

Le douzième jour de mon départ de ce lieu , j’atteignis Flle-du-Prince : j’allai mouiller au port. J’y séjournai vingt-deux jours. J’achetai cent alquers de farine de manioc , et cent cinquante volailles à un franc- pièce*.

Ayant placé mes provisions , je mis a la voile

pour Saint-Domingue. Deux ou trois jours après ma sortie, une petite vérole confluente se déclara sur le bord \ elle était si dangereuse qu’elle m’emporta plus de cent noirs des deux sexes.

A mon arrivée au Cap-Français, j éprouvai des difficultés pour y entrer. Un garde-côte royal m’ordonna de mettre bas le pavillon étranger que je portais : il me prévint qu’il allait faire feu sur. mon navire si je n’obéissais. Je répondis au capitaine 9 qui s avança , que j’étais Français ainsi que mon navire ; que j’avais simulé le pavillon autrichien , à cause de la guerre $ que j’étais adressé à

* Quand on les .paye en marchandises , elles ne reviennent guère qu’à huit sous.

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mém ouïes

MM. Poupet, frères, négociants de cette ville ; qu a mon entrée dans le port, j’échangerais ce dernier pavillon contre celui de France. « Avez-vous à bord un pavillon blanc ? me de- » manda le capitaine. » — « Oui , monsieur. » * (( Hé bien, arborez-le, ou vous jje passe-

» rez point. Le gouverneur m’a défendu de » recevoir aucun navire étranger , hors ceux J) ^es États-Unis. )> J’arborai le pavillon français et j entrai, mais sans pouvoir descendre à terre avant que l’on eût fait la visite de santé. Cette visite n’eut lieu que le lendemain matin. si ; 4* U

fcf'-' »

Les médecins et officiers civils, que cet objet concernait , m’adressèrent plusieurs questions auprès du bord : « De quelle con- » trée venez-vous ? votre nom ? celui de votre

« vaisseau? la date de votre départ? de quel » port ? le nom des navires avec lesquels » vous avez eu communication en mer? la » maladie de votre bord ? le nombre des » malades? »

Après avoir satisfait à ces demandes , ils

voulurent savoir si la petite vérole avait cessé. Lorsqu’ils surent que -depuis vingt jours tous les symptômes de cette épidémie avaient disparu*, ils se décidèrent à monter sur le navire et visitèrent tous les individus 5 après quoi -, me déclarant exempt de la quarantaine , iis me délivrèrent un certificat et une

permission d’aller à terre, acte dont je profitai le jour même vers midi.

Je me présentai chez MM. Poupet, mes correspondants, qui firent éclater, à ma vue, la surprise qu’on éprouve en retrouvant un individu que l’on a cru mort.

« Soyez le bien-venu ! s’écrièrent-ils. Nous » n’espérions pas plus en vous qu’au retour :» de votre bâtiment. Il y a déjà long-temps » que nous vous croyions au fond des eaux. »

Je leur racontai les circonstances fâcheuses auxquelles j’avais été en butte, et leur annonçai que le roi d’Owhère avait mis le prince Boudakan sous ma conduite.

Des félicitations sans nombre m’accueillirent d’avoir triomphé de tant d’obstacles;

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elles furent suivies d’une lettre de l’armateur simulé autrichien , qui m’annonçait la vente de la Char mante-Louise à M. Marion Brillantais de Paris , et que ce navire avec sa cargaison devenait une propriété française : il finissait par m’engager à quitter le pavillon autrichien pour arborer celui de France.

En conséquence de cet avertissement, je m’adressai au greffe de l’amirauté qui , après avoir reçu ma déclaration , me délivra un passe-port et reconnut mon navire comme étant sous la protection du gouvernement français.

MM* Pou pet s’occupèrent de la vente de mes noirs, ainsi que de l’achat des sucres et cafés dont je voulais composer mon chargement pour la France. Pendant mon séjour le prince Africain fut présenté à M. de Belcombe , gouverneur-général de Saint-Domingue. Le général l’accueillit parfaitement et lui fit présent d’un sabre garni en argent, sur lequel étaient gravés ces mots : Donné au prince Boudakan par M. de Belcomhe y

DU CAPITAINE LaNDQLFHE. l3

gouverneur- général de Saint-Domingue y

en 1784*

Au mois de septembre , mon chargement étant prêt, je cinglai vers la France. J’arrivai à Nantes au milieu d’octobre de cette année 1784, après en avoir passé deux dans les fa- . tigues et les inquiétudes.

Les marchandises furent aussitôt débarquées. Je me rendis promptement à Paris avec le jeune prince. Nous allâmes loger ensemble , rue de Berry,’ hôtel du même nom , au premier étage, dans un appartement que je payai cent cinquante francs par mois , les deux serviteurs compris dans la location. Empressé de commencer l’instruction de l’auguste voyageur , je lui donnai des maîtres à danser, de musique , de langue française , et d’écriture. Hors la lecture qui lui semblait très-difficile , il fit dans tout de rapides progrès. Il dansait avec grâce et légèreté , exécutait des airs guerriers sur la clarinette qu il aimait beaucoup, parlait au bout de six mois le français assez correctement pour etre com-

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