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pris dans la société : l’écriture avait pour lui des attraits singuliers; la sienne était belle. Pour exprimer en un mot son éloge , je dirai que son intelligence et sa pénétration étonnèrent plus d’une fois ses maîtres.
Je restai a Paris jusqu’au mois de mars i y 86. C est vers ce temps que M. Marion Briîlantais et moi renouvelâmes l’ancien projet d’établissement sur les cotes d’Afrique. Je rédigeai le prospectus dans lequel il fut arreté que l’on expédierait tous les trimestres au Bénin un navire de trois où quatre cents tonneaux, chargé de diverses marchandises dont la valeur serait d’environ deux cent mille francs; qu au premier départ je commanderais un batiment portant une double cargaison , avec des ouvriers , charpentiers, maçons, tuiliers , forgerons, etc. , et tous leurs outils.
L exécution de notre dessein commença par la création d’une société sous le nom de Compagnie d’Owhère et de Bénin . M. Marion Briîlantais en devint le premier administrateur. La compagnie obtint, par arrêt du
conseil du Roi , un privilège exclusif pendant trois ans pour commercer dans ces parages. Afin de favoriser la première expédition , Sa Majesté voulut bien céder le Pérou , vaisseau de quatre cents tonneaux, dont je pris le commandement , et dans lequel je devais ramener à son oncle le prince Boudakan*. On me nomma directeur en chef de tous les établissements que pourrait fonder la compagnie.
Je joignis à l’armement du Pérou deux corvettes légères pour l’usage de son service jour-
* Il passait à Paris pour le fils du roi ? puisque je pensais qu’il avait cette qualité. Il était excessivement susceptible en ce qui touchait son rang. Quand , dans les sociétés , on l’appelait monsieur Boudakan 9 il répondait soudain : Je suis le prince Boudakan . Du reste il était très-aimable et fort poli.
Je Fai présenté au roi et au dauphin en 1 786, quelqu es jours avant l’arrestation du prince de Rohan impliqué dans la fameuse affaire du collier. Louis XVI lui donnait une pension de quinze cents francs par mois durant son séjour en France.
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(i) Petit bâtiment de cinquante à cent tonneaux, et quelquefois plus : il a deux mâts inclinés sur l’arrière , dont chacun porte une voile en forme de trapèze , semblable à la grande voile d’un briganlin ou d’un cutter.
nalier, car son tirant devait Fempêcher d’entrer dans îa rivière ; il fallait qu’il restât en dehors des barres , à trois lieues du fleuve. Ces corvettes s’appelaient, l’une V Afrique y matée en goélette (i), du port de soixantedix ton n eaux, montée par vingt-cinq hommes, portant six pièces de 4, et autant de pierriers sur pivot ; l’autre la Petite- Charlotte , du port de quarante tonneaux, ayant douze hommes d’équipage , armée de douze pierriers montés aussi sur pivot.
Quand toutes les dispositions de l’entreprise furent achevées, je partis pour Rochefort. J’étais adressé à M. François Hèbre^ négociant, correspondant des armateurs. Il voulut me présenter à l’intendant de la marine, M. Delagranville , qui me fit prendre
possession du Pérou . Je vis ce bâtiment armé de dix-huit pièces de 8.
Je n'oubliai pas d'aller saluer M. Chevillard , ancien constructeur de la Négresse. Je le revis avec un vrai plaisir ; il me parut qu’il n’en avait pas moins à me rencontrer. Je réclamai sa bienveillance et ses conseils , pour une nouvelle distribution de pièces de charpente dans l’intérieur du vaisseau. J’obtins tout ce que je souhaitais de sa complaisanc e, ainsi que de celle des employés dans l’administration de la marine, dont je ne saurais trop louer le zèle à m’accorder les choses utiles à mon armement.
A la fin de juin, M. Brilîantais vint de Paris avec le prince Boudakan que j’avais laissé sous sa conduite , en quittant cette capitale. Le commissaire passa la revue de l’équipage à bord : il s’y trouva cent quarante hommes , en comptant les ouvriers et les marins des deux corvettes. Tout îe monde reçut trois mois d’appointements d’avance.
Je mis à la voile en rade de File d’Aix, le 17 juillet, par un très-beau temps. Parvenue à dix ou douze lieues de Ténériffe, l’une des Canaries, la Petite Charlotte faillit être enlevée par un pirate Salain (1), armé en chebec (2). Il était six heures du matin lorsque celui-ci l’aborda. Elle eut heureusement le temps de mettre le pavillon en berne. Il n’y avait qu’une lieue de distance entre elle et moi. Je fis tirer un coup de canon au forban, qui prit la fuite en me voyant arriver pour le poursuivre.
Favorisé par de bons vents, je passai dans Fouest de File de Palme *, et me dirigeai au
(1) De Salé, ville d’Afrique au royaume de Fez, très-célèbre par ses pirateries.
(2) Bâtiment à voiles et à rames que Ton arme en guerre contre les petits corsaires, et dont on se sert $ussi pour transporter des munitions. On en voit beaucoup sur la Méditerranée : ils ont trois mâts et portent de quatorze à vingt-deux canons, très-rarement plus, en une seule batterie.
* Nous vîmes alors un coucher de soleil si magni-
DU CAPITAINE U ANDOLPHli. 19
cap de Palme afin de prendre connaissance de la Côte-d’Or. Nous découvrîmes bientôt les îles du Cap-Verd : nous longeâmes à l’est celle de Sel et de Bonaviste (i). Le cap de Palme fut aisément doublé dans un éloignement de deux lieues. Il est dangereux d’en approcher, car on y remarque un banc de roche dans l’est, que couvrent trois ou quatre pieds d’eau, et où brise la mer agitée. Après ce passage on peut sans nul péril côtoyer à trois lieues les rivages de l’Afrique. Tous ces endroits sont beaux et couverts de bois. On y trouve un fond de sable de douze à dix-huit brasses ; mais lorsque la sonde indique un fond vaseux, c’est un avertissement que l’on est près de l’entrée de quelque rivière.
fique , que tout l’e'quipage se prosterna d’admiration sur le pont. Une procession dans l’île se fit remarquer en meme temps.
(1) Ou Bonavista. Les Portugais la nomment ainsi , parce qu’elle est la première de ces îles qu’ils aient de'-
couverte.
Ici se place un évènement que je ne dois
pas omettre. Un soir à sept heures , l’ho-
rizon parut enflammé d’éclairs qui n’offraient presque point d’intervalles, p’affreux coups de tonnerre répandaient l’effroi parmi l'équipage. Les plus anciens marins n’avaient
jamais entendu de si terribles éclats. Cette
grande scène, dans son horreur, était sublime. Trois fois le tonnerre tomba dans la nuit sur la chaîne électrique placée à la pointe du grand mât, mais sans causer d’accident. Nous admirions les effets du fluide électrique qui, serpentant dans la nue, la divisait sur nos têtes avec une incroyable vitesse, fdait sur le conducteur tout le long de la chaîne en cuivre attachée sur les haubans, et s’éteignait dans la mer.
Le chirurgien, plus curieux encore qu’un physicien prudent , voulant observer ces effets avec une grande attention , s’approche des haubans , quand soudain la foudre atteint le grand mât. Il reçoit du fluide une si violente commotion qu’il s’écrie ; « Ah! j’ai le
DU CAPITAINE L/VNDOLPÏIE. 2Î
bras cassé î » Heureusement pour lui, sa douleur n’eut, avec la peur, que la durée d’un éclair. Je ne pense pas qu’il ait jamais perd a» de vue cet avertissement du ciel.
Les éclairs brillèrent et le tonnerre gronda douze heures. Durant toute la nuit la mer était si calme que le gouvernail devenait inutile; toutes les voiles restèrent carguées, et ce qui n’offre pas moins de singularité, c’est qu’il ne tomba point une goutte d’eau avant , pendant ou après ce magnifique orage.
Encore que les faits qui vont suivre aient eu lieu un ou deux ans plus tard, on voudra bien souffrir que je les écrive ici pour ne les point séparer du sujet précédent.
Aux climats d’Owhère et de Bénin, les orages éclatent tous les jours dans les mois d’avril et de mai; iis sont moins fréquents durant les autres mois. La tempête commence ordinairement de l’est au sud-est. Le ciel se noircit ; d’innombrables éclairs précèdent de forts
coups de tonnerre. Il s’élève un grand vent vers les onze heures du matin, qui en dure
à-peu-près deux, et qui cesse par une grosse pluie..
La foudre est plusieurs fois tombée sur mon habitation. Un jour à quatre heures du matin , il fendit le mât de pavillon du haut en bas , toucha le pourtour de mon lit en détachant les vis. Bien qu’il fut si près de moi, je n’en ressentis aucun effet; circonstance que j’attribue à une moustiquaire en gaze , tendue autour du lit pour me préserver de la piqûre des moustiques, piqûre fort douloureuse et qui laisse sur la peaü une tache semblable à celle du pourpre *. M. Palisot de Beauvois, savant
naturaliste, dont j aurai plus d une fois oc-
casion de parler, avait passé la nuit sur des matelas au milieu de ma chambre. Se sentant soulevé à l’improviste, il m'appelle avec force : — « Monsieur Landolphe ! Monsieur
* Cest le cousin de France, mais il est beaucoup plus gros et moucheté. Si l'on gratte trop la piqûre , elle dégénère en ulcère.
DU C APITAINE. LAN OOLPHK.
» Landolphe ! » -r- « Que voulez- vous ? « —
« Le tonnerre est tombé ! » — « H n a Pas rnis » le feu ici ? » *— « Non. » — « Qu’il se relève.
» Au jour nous verrons ses traces. » Je me rendormis.
Dès que le soleil parut , je me levai. Ayant observé l’intérieur de l’appartement , nous aperçûmes le portrait de Louis XVI peint à l’huile, entouré d’un grand cadre doré qui m’appartenait, tout dépouillé de sa dorure et le cadre aussi noir que du charbon. Au~o
dessous était l’Encyclopédie, dont un volume
supportait une tasse de porcelaine. Ce volume avait une marque au dos ainsi que la ierait la pointe d’un stylet. M. de Beau vois, désirant examiner de plus près la couverture, porte la main sur la tasse qui semble intacte, mais qui disparait en poussière à nos regards confondus d’étonnement.
Une autre fois, une négresse, un cheval et six moutons s’étaient réfugiés sous la batterie du fort. Il était onze heures du matin. Une lumière éblouissante me clôt les yeux \
j’entends, avec un coup de tonnerre, le meme sifflement que produirait un boulet au départ du canon. Mes yeux s’ouvrant, je les tourne vers le fort, éloigne de moi de soixante toises : j aperçois mon cheval et les six moutons étendus sur le dos. J accours i la négresse était debout dans une immobilité parfaite. Je vole à la pharmacie ,• j’y prends une phioîe d alcali, dont une demi-cuillerée mêlée d’eau fut introduite avec beaucoup de peine dans sa bouche. Je la considérais comme asphyxiée : elle éprouve à l’instant les convulsions d’un épileptique. Deux heures après le remède , cette femme était guérie. Je trouvai aussi que la grosse barre de fer qui fermait la porte était enlevée de ses montants.
A peu de distance du cap de Palme on voit la rivière de Saint-André, dont la profondeur se refuse à l’arrivée de grands na- Tires ; elle ne reçoit que de petits bâtiments qui font le commerce de l’ivoire et de la poudre dor. C est-là que commence la Côted Or; elle se prolonge jusqu’au pays d’Acra,
où les Hollandais et les Danois ont un fort : chaque fort a son village particulier. Tout le long de la côte on rencontre de ces points militaires occupés par d’autres hâtions, telles que l’Angleterre, le Portugal et la France. Les Français en possédaient deux ; on les nommait Omocou et Juda. Le premier a produit peu d’effet, parce qu’il était trop près de ceux des Hollandais et des Anglais, dont la rivalité commerciale avec nous devenait par trop nuisible à nos intérêts. L’autre , mieux construit et situé entre deux forts anglais et portugais, n’était qua une demiportée de canon de ces lieux.
Tous les forts sont dans la dépendance du roi sanguinaire Dahomet, qui n’a consenti à leur établissement que pour le service de la traite des nègres. Il ne souffre point que les étrangers entrent en guerre sur son territoire. On éprouve d’extrêmes difficultés pour y descendre; on n’y aborde qu’avec des pirogues montées par une douzaine de noirs, et que loue le gouverneur hollandais du fort
de la Mine aux capitaines qui vont faire la traite à Juda.
Il y a dans toute l’étendue de la côte une barre qu’aucun marin d’Europe , même le plus habile, ne saurait passer sans chavirer, et sans être exposé à la gueule des requins. Les pirogues en usage dans ce lieu si périlleux sont excessivement légères ; et né tirent que six pouces d’eaii. Elles vont aussi vite que les lames, qui les jettent sur le sable, à plus dç cent pieds de la mer quand elle se retire. Les nègres ^saisissent avec une rare vivacité l’intervalle d’une autre lame pour enlever leur pirogue, qui, sans cette précaution, retournerait à la mer où elle serait mise en pièces. Le capitaine ou l’officier transporté dans la pirogue pour descendre à terre se trouve, prompt comme l’éclair, dans les bras de ses conducteurs, non sans avoir été effrayé de ce terrible abord.
Un droit est dû aux guides par le passager ; il est en sus de leur paie journalière. Un capitaine donne une ancre d’eau-de-vie
ou vingt bouteilles : on évalue cette mesure à une once d’or. Tout autre officier en paie la moitié.
Pour envoyer à terre les marchandises, on a recours à des tonneaux hermétiquement fermés et cerclés en fer. On arbore un pavillon : l’on avertit par un signal l’officier, qui est à terre, que la chaloupe, chargée de marchandises, va se rendre auprès des barres afin d’y jeter les tonneaux sur les lames. Le canot est amarré par un grelin nommé tangony long de quatre-vingts brasses, à une ancre de huit cents livres mouillée au large ; il se dirige vers la première barre. Là , on pousse dans les flots les futailles , que les vagues apportent sur le sable, éloigné d’environ une demilieue du point où elles ont commencé de flotter. Des nègres porteurs , précédés de l’officier, vont les recevoir ; il est fort rare qu’il s’en perde. Quand le capitaine veut écrire à cet officier, il met sa lettre dans une bouteille bien fermée, et la confie aux lames
(1) En considérant cette foule de difficultés pour arriver au pays des noirs , n’est-on pas tenté de croire que la nature a voulu les soustraire à l’esclavage des blancs ?
(2) Le lecteur ne verra peut-être pas avec indifférence ce qu’on a déjà écrit sur ce royaume; le voici :
«... Il y a trois forts à trois quarts de lieue de la mer. La descente à terre est défendue par une barre formée d’un banc de sable. Cette barre est affreuse et terrible par ses naufrages , et par l’avidité des requins qu’on y voit en grand nombre. Les chaloupes ni les canots des
comme les marchandises; les préposés sur-
veillants la retirent (1).
Indépendamment de tant d’obstacles pour le commerce vers ces bords, il faut encore qu’un Européen qui , étant à terre; veut aller à son navire, en obtienne la permission de l’Yavogan, commissaire des guerres du roi Dahomet, sans quoi les nègres qui l’auraient aidé dans ce transport seraient à l’instant décollés.
Je passai quarante-huit heures sur la rade de Juda (2), M. Sénat, gendre de M. Olivier,
gouverneur du fort français, vint à mon bord; c’est lui qui m’a fourni les détails que
navires ne peuvent venir sur celle barre. On y va avec de petits canots faits exprès , conduits par vingt nègres adroits à ce métier, et armés de petits poignards, avec lesquels ils se battent contre les requins , quand le canot vient à virer»
« Le fort français est le premier des trois, étant au vent des autres. Le fort anglais est le second , et le fort portugais le troisième. Ces trois nations y font un commerce considérable d’esclaves ; c*est l’endroit de la côte qui en fournit le plus. Les noirs de Juda sont les meilleurs et les plus chers de tous les nègres d’Afrique. On les estime en Amérique, surtout à cause de leur dextérité, et de leurs dispositions à tout apprendre en peu de temps. Le royaume de Juda a souffert de
grandes révolutions. Dahomet , sorti des bois à la tête
de cent mille hommes en 1727, s’en empara, après avoir battu , chassé ou fait prisonniers les possesseurs , qui étaient plus négociants que guerriers. Ce prince nègre a dépeuplé tout ce pays.
« Au mois de décembre de chaque année, il faisait
inviter les Européens à se trouvera la cour, pour assister à ce qu’il nommait les coutumes , c’est-à-dire, l’anniversaire de la mort de son père. Là, il immolait à
V> ,ÏJ
je rapporte ici. Aussitôt qu’il en fut sorti, je mis à îa voile pour le Bénin , où j’arrivai le 21 novembre 1786. Etant à terre, j’allai droit à Boby voir le chef de ce village, Animazan, à qui j’annonçai le retour du prince
ses mânes un grand nombre d’hommes, de femmes, de chevaux, bœufs, moutons, chevreaux, poules, et autres animaux, auxquels il faisait couper la tête, et qu’il faisait jeter dans un trou creusé en terre, pour aller, disait-il, servir son père en l’autre monde. O11 jetait dans le meme trou de l’eau-de-vie , du maïs , des mouchoirs , des pièces de soie, et toutes sortes de vivres et d’étoffes. Les Européens étaient présents à cet affreux spectacle, et Dahomet était alors environné des trois directeurs français, anglais et portugais. Ensuite on refermait le trou , et il faisait distribuer au peuple de l’eau-de-vie et d’autres marchandises.
«Il a immolé en l’année de la mort de son père, jusqu’à huit ou neuf cents personnes , tant hommes que femmes; mais dans la suite, comme il ne lui restait plus environ que onze mille hommes, et qu’il était mal avec tous ses voisins , il ne sacrifiait plus que peu de monde. On appelle Judaïques les habitants de 'ce royaume. »
DU CAPITAINE LANDOLPHE. 3l
Boudakan. Je le prévins que cinquante hommes débarqueraient le jour suivant avec quelques pièces de canon , en le priant d’envoyersurFheure unepirogueau roi d’Owhère, afin de lui donner avis de mon arrivée et de celle du prince.
Je ne saurais exprimer toute la joie d’Animazan à cette nouvelle; il fit arborer sur sa maison le pavillon blanc qui fut salué par des salves de mousqueterie , tant de Boby que de Sal-Towne, ou village de Sel; ainsi nommé, parce qu’on y en fabrique une grande quantité *.
Le troisième jour, le monarque instruit par Animazan m’envoya deux phidors pour me complimenter sur mon heureuse traver-
* On brûle des feuilles d’une espèce de saule ; on en lessive les cendres; l’eau qui provient de là bout
jusqu’à ce qu’elle soit réduite en marc. Elle donne
alors un produit doux et plus sain que 110s sels. On le transporte au loin dans l’intérieur des terres; c’est l’objet d’un commerce fort étendu.
sée. Il donnait l’ordre de me laisser débarquer toute mon artillerie, et choisir le terrain qui me conviendrait pour mon établissement. Il souhaitait vivement de me voir avec le prince. Je fis un beau présent à chaque phidor sans oublier Animazan.
Jetais descendu à terre au moyen de la goelette V Afrique 3 ainsi que le prince , M. Glais , premier ingénieur de M§1 le comte d’Artois , qui avait obtenu un congé de trois ans, M. Forestier, ingénieur en second, deux lieutenants du bord, M. Boutan , chirurgien en chef, trente hommes de Féquipage, six pièces de canon de 8 avec leurs affûts, cent planches pour former des radeaux , plusieurs tentes pour abriter mes gens.
Les ingénieurs désignèrent dans l’île de Borodo, sur la rive gauche de la rivière Formose, le terrain le plus commode et le plus favorable à l’exécution de mes desseins. On fit disparaître de ce lieu les bois et les hautes herbes qui le couvraient. Une place servit à
JÛU CAPITAINE LANDOLPHE.
monter les canons ; les charpentiers formèrent les radeaux, et quarante nègres aussi forts qu’intelligents, envoyés par Animazah , facilitèrent les transports au-delà de nos souhaits. On coucha sous les tentes. Pour moi, après avoir soupé d’une excellente volaille fricassée a 1 huile , et servie par les soins du chef de Boby, je passai la nuit dans un hamac et dans une chambre qu’il m’avait destinée.
Le , je montai à bord du Pérou . Je fis charger sur l'Afrique les outils et instruments propres aux travaux qu’on allait entreprendre, ainsi que les présents que je me
proposais d’offrir aux souverains des deux États*
Les ingénieurs établirent provisoirement des plates-formes en planche, afin de monter huit pièces en batterie , tirant à barbette. Ensuite ils tracèrent des lignes sur un emplacement où Ion devait construire plusieurs maisons, semblables à celles du pays, pour y loger l’équipage. On m’éleva un édifice en
T. II
bois de trente pieds carrés, dun seul étage. On y plaça, sur un des angles à 1 ouest,* un mât de pavillon, haut de trente pieds, où le pavillon du roi de France fut arboré et salué
de vingt-un coups de canon.
Animazan se chargea de bâtir huit maisons/d’un seul rez-de-chaussée, selon la
/lpç Owhériens . et
1 torroin
marqué par lès ingénieurs. Elles ne furent élevées que pour peu de temps; elles avaient vingt-cinq pieds de long et seize de large. La crainte de l’incendie exigeait de l’une à
l’autre une séparation de douze pieds. Mon pavillon était au centre. En huit jours tout fut construit, couvert en natanier, et habité;
cent vingt nègres fournis par Animazan
avaient seconde les travaux.
Ce gouverneur me voyant prêt a conduire le prince Boudakan à son oncle fit équiper une grande pirogue, défendue par dix pierriers, et cinquante hommes armés de sagaies et de deux pistolets chacun. Il me prévint que je ne passerais qu’une seule nuit
DU CAPlTÀÏNft tANDOLPHK. 35
dans la pirogue. Je m’j embarquai le premier décembre avec le prince, M. Palisot de Beauvois, un officier, un chirurgien, et deux matelots munis de haches pour couper des arbres , selon la nécessité.
La pirogue arbora le pavillon français sur un mat place au centre. Au premier signal du patron, trente nègres se mirent à pagayer en chantant, toujours avec un étonnant accord. Nous marchions très-vite. A deux heures de l’après-midi, moment de leur dîner, quatre d entre eux descendirent à terre le fusil sur 1 épaule , pour chercher de quoi suppléer au poisson qui leur manquait. Le patron me dit qu’ils apporteraient bientôt un chevreuil ou un sanglier.
Tandis que ceux-ci parcouraient la foret, d autres ramassaient une grande quantité de bois mort. Au bout d’une demi-heure, nous vîmes revenir les chasseurs avec un très-fort chevreuil qu ils avaient tué. On l’étendit sur un lit de bois mort ; on le couvrit ensuite d’un autre lit de bois sec: on y mit le feu.
En vingt minutes il fut cuit. Les nègres connaissent le point précis de la cuisson par le fumet de l’animal. Ils lui ratissèrent la peau, qui était d’une extrême blancheur sous leurs couteaux. Après l’avoir éventré , ils jetèrent au loin les intestins ; ils le coupèrent en morceaux et les fricasserent a 1 huile. Tout fut dévoré, hors les os et les extrémités des pattes qu’ils portèrent dans un plat de bois sur le devant de la pirogue. J’en voulus savoir la raison; ils me répondirent que ces restes étaient destinés à la fétiche du diable, afin que Lolocou les mangeât, et que par cette
raison il ne leur fit aucun mal.
A la suite du repas , les nègres burent abondamment du bourdon *. Ils se rembarquèrent et continuèrent leurs chants toute la nuit. A huit heures du matin nous arrivâmes à Owhère : les habitants nous reçurent par une salve de mousqueterie. J’allai de suite chez le roi, avec le prince , M- de Beau vois , le
* Vin de palmier.
DU CAPITAINE LANDQLPHE. 3y
chirurgien et les deux matelots. « Voici, lui » dis-je , le prince Boudakan que je ramène » en bonne santé. C’est à lui de vous racon-
» ter la manière dont il a été accueilli en » France, et le genre d’éducation qu’il y a » reçue. Je rends à votre tendresse le dépôt » précieux qu’elle me daigna confier. »
Ce bon roi , versant des larmes, serre avec émotion le prince dans ses bras, et lui passe autour du cou une seconde filière de corail *, marque d’une dignité nouvelle qui le rendait semblable aux hommes grands de cette nation. Aussi tôt le prince se dépouilla de l’habit français pour reprendre son ancien vetement.
Durant les quatre jours que je passai dans la ville, on ne voyait que danses, divertissements et illuminations. Au milieu d’une grande place, nous remarquâmes une croix
* Quelques jours après il m’envoya aussi une fiiiere par Okro. Bourgeois, en reçut une plus tard. J’ai perdu la mienne dans un combat où mon navire la Liberté a coulé bas.
où brillaient une cinquantaine de lampions ; elle avait été plantée par des missionnaires venus du Brésil , qui baptisèrent le monarque en ce temps sous le nom de Manuel Oiobia ; c’était celui de sa famille. Les révérends pères lui firent agréer une fort belle chapelle sculptée , représentant le crucifiement du Sauveur du monde , où figuraient les saintes femmes.
Le roi voulut bien accepter aussi , de la part de la compagnie, le don d’un superbe ameublement- en satin rouge et blanc, d’un lit complet en taffetas cramoisi , et de trois jolies glaces, que nous plaçâmes dans une chambre de dix-huit pieds carrés. Le roi fut enchanté de ces présents ; il ne se lassait pas de les admirer, surtout les glaces. J’y ajoutai un manteau d’écarlate galonné d’or, un chapeau surmonté d’un plumet blanc, une canne à pomme d’argent. « Cette » canne, observai-je, doit servir à faire con- » naître votre volonté, quand il vous plaira » de former près de moi quelque demande.
BU CAPITALE LANDOLPHB.
» Vous pouvez être assuré que j’accorderai » tout à ce sigue. »
Sa réponse montra tout son désir d’être utile à la nation française pour laquelle il professait une estime particulière ; qu autant de temps que mes compatriotes resteraient dans son pays, il les prendrait sous sa protection spéciale ; que nul de ses sujets n’aurait l’audace de les insulter sans s’exposer au plus sévère châtiment (i). Je le prévins que je souhaitais retourner promptement à mon établissement, afin d’aller sans délai rendre visite an roi de Bénin. — « Quand veux-tu » partir? » — « Demain à huit heures. » — « C’est bien. La pirogue qui t’a conduit ici » te ramènera. J’ai commandé' au capitaine- » général Okro de t’accompagner jusqu’à Ga- » thon. La pirogue et les hommes qui la » montent sont à tes ordres. Okro lui-même » doit t’obéir en tout. Je l’ai particulièrement
(,) On a vu que Oueffo et le roi de Bénin ont dit la même chose.
4° mémo niés
chargé de veiller à ce qu’il ne t’arrive aucun » accident dans tes voyages. »
Okro ne manqua point de venir à l’heure
précise dans mon logement. M. de Beauvois et les personnes qui m’avaient accompagné s’embarquèrent avec moi. Nous emportâmes beaucoup de vivres fournis par le roi, tels que des ignames, des œufs, des moutons, deux douzaines de volailles, des poules et des canards d Inde en vie. Les nègres, reprenant leurs pagaies et .leurs chants , firent un chemin rapide. Nous passâmes la nuit dans la pirogue. Ils nous dirigèrent sur des rivières que je ne connaissais point, et beaucoup plus étroites que celles où j’avais déjà passé trois fois. Je sus d’eux qu’ils voulaient éviter la rencontre des Jo , qui sont des pirates ; que parfois ils se battent contre ceuxci sans les craindre , mais qu’ils n’avaient aucun dessein d’exposer la pirogue. « Les Jo ,
» continuèrent-ils , ont appris ton séjour « à Owhère ; il est possible qu’afin d’ob- » tenir des présents ils aient armé plu-
» sieurs pirogues pour t’insulter à ton re- » toilr. »
Nous arrivâmes à quatre heures du soir à l’établissement. Deux jours après ce voyage, j’entrepris celui de Bénin. M. de Beauvois desira m’accompagner. Je l’emmenai avec un chirurgien et les deux matelots. Okro commandait la pirogue. Etant à Gathon , Danikan me dit : « Tu ne peux aller à la ville de Bénin » avant que le roi en soit averti. Je vais lui i > dépêcher un exprès. Apprends-moi lequel » des deux moyens tu préfères, du cheval » ou du hamac. On t’enverra l’un ou l’autre » sans retard. » Je fis tomber , comme au premier voyage , mon choix sur le hamac* M. de Beauvois et le chirurgien suivirent cet exemple.
Nous attendîmes deux jours la réponse du • monarque, qui nous envoya tren te-deux hommes et deux phidors. Ces derniers , m’ayant complimenté sur mon retour, m’apprirent que leur maître témoignait une grande envie de me revoir, et qu’il m’adressait six
gros moutons avec deux cents magnifiques ignames.
Okro et ses gens restèrent à Gathon. Nous
montâmes dans nos hamacs ; ceux qui les
portaient chantaient constamment. A chaque distance de deux lieues, on avait déposé des provisions sous l’ombrage de très-beaux arbres: des nattes étaient étendues poumons garantir de l’ardeur du soleil; des arbres coupés et couchés sur la terre nous servaient de siège ainsi qu’aux porteurs. M. de Beauvois et moi ne pouvions trop louer les attentions que le roi avait pour nous dans ce trajet.
Nous entrâmes dans la ville à trois heures de l’après-midi; ensuite on nous fit descendre chez le capitaine des guerres Jabou, qui ordonna que l’on nous servît du mouton, de
• la volaille fricassée à l’huile, des œufs, des fruits, des ignames, du vin de palme. Les porteurs signalèrent leur appétit sur les ignames.
Après le repas, j’offris à ce capitaine-général une filière de corail de trois cents francs ,
un manteau de drap bleu galonné en or, un chapeau bordé d’or. Il m’adressa beaucoup de remercîmens par mon interprète, en m’assurant qu’il favoriserait de tout son pouvoir le commerce que les Français souhaiteraient entreprendre au royaume de Bénin.
Ensuite on nous conduisit dans le logement des Européens. Deux phidors vinrent me complimenter de nouveau, et me dirent que le roi voulait me recevoir seul à onze heures du soir. Dès que je fus introduit dans son appartement, il se mit à rire : deux nègres sans nul vêtement étaient à ses côtés; l’un .deux parlait un peu anglais, il me servit d’interprète.
Le monarque , prenant la parole , commença par applaudir à ma nouvelle apparition dans ses Etats, puis il ajouta qu’il avait appris que mon artillerie était descendue à terre à l’embouchure du fleuve; que j’avais construit des maisons pour y loger beaucoup de monde; que je m’étais rendu chez le roi d’Owhère avant de venir à la ville de Bénin;
que je savais bien que lui, chef de ce royaume, m’avait accordé un terrain à Gathon * afin d’y élever un fort à ma volonté.
Je lui répondis qu’il serait périlleux d’en bâtir un dans ce lieu, parce que tous les matelots y trouvaient leur tombeau; que j’avais dû choisir l’entrée de la rivière dont l’air était bien moins malsain; que j’établirais parla suite un comptoir à Gathon, où résiderait constamment un officier chargé de suivre les opérations du commerce; que jamais le Bénin ne serait privé de marchandises pour la traite; que dans un autre temps le fort, dont il me parlait , pourrait être élevé sur l’emplacement qu’il m’avait indiqué ; que
j’étais fort jaloux de mériter sa bienveillance
et l’amitié de ses sujets; que le meilleur témoignage qu’il pût recevoir de la sincérité de mes sentiments se tirait des présents que les
* Je l’avais déjà fait défricher. On y voyait encore les traces d’un fort hollandais que les nègres détruisirent , après avoir égorgé tous ceux qui l’occupaient.
administrateurs de la compagnie m’avaient chargé de lui offrir; que cette compagnie, dont le roi de France soutenait les intérêts en lui confiant un vaisseau, m’honorait de son estime puisque j’en prenais le commandement; et qu’enfin l’on m’avait prescrit de continuer avec lui-même les liaisons d’intérêt et d’amitié qui subsistaient depuis plusieurs années.
En même temps j’étalai sous ses yeux quatre grandes pièces de très-belle soierie , quatre pièces de toile de Perse , deux pièces de mousseline des Indes, six filières de corail, un superbe manteau d’écarlate galonné d’or, un
chapeau fin orné d’un plumet blanc. Ces dons lui causèrent un grand plaisir. Il manifesta l’envie de voir incessamment établir mon comptoir à Gathon. Je lui promis qu’aussitôt mon arrivée à l’embouchure du fleuve, j’enverrais un officier muni de marchandises, qui ouvrirait le commerce au premier lieu. Je le priai de recommander au peuple Jo de ne point inquiéter ce trafic, soit dans les ri-
vières, soit ailleurs. « Si le chef de cette na- » tion avait quelque envie de me voir, je » le recevrais de manière à lui faire aimer et
» respecter les Français qui, loin de s’éta- » blir ici pour y faire la guerre, ne désirent » que la paix et la prospérité des nations » africaines ».
Le roi me déclara que je devais être pleinement tranquille ; qu’il allait mander un des chefs les plus puissants des Jo; que mes embarcations navigueraient en toute sûreté; que si quelque insulte atteignait un Français il saurait bien la venger.
Cette fois je ne restai que trois jours dans la ville de Bénin. Comme j’ai fait, pendant près de six ans passés en Guinée, de fréquents voyages aux villes d’Owhère et de Bénin, je saisis ici le moment de rapporter les coutumes non seulement de leurs habitants, mais de ceux des villages qui composent les deux Etats. En retraçant l’image de leurs mœurs, j’aurai peut-être quelque droit à l’estime du lecteur, car je suis le seul Euro-
DU CAPITAINE LANDOLPHE. L \j
péen qui, par une constitution propre au climat, n’y a jamais été frappé de maladie, le seul qui ait eu connaissance de la langue des deux peuples assez pour la faire servir aux observations, le seul en un mot qui ait eu des relations presque journalières avec les deux souverains de ces pays *.
♦ M. Palisot de Beauvois, par ses talents distingués, aurait été sans doute très-capable de traiter cette matière à fond, s’il eut pu apprendre le beninien et si son tempérament eût soutenu son courage (i).
(ij On lit dans la Biographie universelle , à l’article palisot de Beauvois : « Naturaliste français , mort à Paris le 21 janvier
» 1820 . Palisot obtint la permission de s’embarquer avec le
d capital ne Landolpbe de Nantes, » Comme ce dernier allait souvent dans ce port , on a vraisemblablement cru qu’il y était né.
Dans la Flore d’Owarc ( d’Qwhère ) et de Bénin (en Afrique ), Paris , 1804-21 , vingt livraisons , ou 2 volumes in-folio avec 120 planches coloriées , ouvrage inachevé , la planche XXXIVe représente une plante portant le nom de Landolphia owarieksis ( Landolphie d> Ow are ). « Je lui ai donné ( dit le naturaliste qui en est l’auteur ) «le nomdeM.Landolphe, ancien capitaine de » vaisseau, commandant de l’expédition à Oware,et quim’a procuré » toutes les facilités qu’il était en son pouvoir de me donner pour » me transporter avec moins d’obstacle dans le pays où j’ai pe- » nétré cent lieues , au moins, plus loin que n’avait été aucun » européen avant moi. »
La ville de Bénin est aussi grande que l’une des premières de France *, et peuplée d’environ quatre-vingt mille âmes. Un fossé de plus de vingt pieds de largeur et autant de profondeur l’entoure. Les terres tirées des fossés forment, du côté de la cité, un talus où l’on a planté une haie d’épines si épaisse qu’elle ferme tout passage, même aux animaux. Ce talus fort élevé dérobe au loin la vue des maisons; on ne les aperçoit qu’en mettant le pied dans la ville, dont les portes sont dans un grand éloignement les unes des autres.
Tous les jours, il s’y tient un marché sur une place d’un quart de lieue de long et presque aussi large. On l’ouvre de onze heures à midi pour laisser le temps d’arriver aux gens de la campagne. On y apporte toutes sortes de comestibles des environs, des m arma n dises d’Europe, telles que mousselines, indiennes, toiles de Bretagne, anglaise, portugaise, mouchoirs de Cholet et de soie.
* Elle est à quatorze cents lieues de Paris.
DU CAPITAINE LANOOLPHE
chapeaux , couteaux , etc., ainsi qu’un grand nombre d’outils fabriqués par les Beniniens qui travaillent parfaitement ie fer et le cuivre *. Ces deux métaux ornent l’intérieur des habitations.
On voit peu de maisons sans une filature de coton, ou un métier propre à faire des tapis de coton et de paille admirables; c’est l’ouvrage des femmes. Ce métier, ressemblant à celui de nos tisserands, est perpendiculaire au lieu d’être horizontal comme ces derniers. Leurs pagnes ont un lé d’une
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aune et un tiers : on en teint de diverses couleurs ineffaçables, qui sont un produit abondant du pays. On y foule aux pieds l’indigo. Il en est de même des ananas. Les me Pons sont si exquis que ce n’est point porter trop loin l’exagération , en avançant que le meilleur des nôtres est inférieur en qualité au pire des leurs.
* Tous les artisans qui se distinguent dans leur profession reçoivent le signe de la noblesse.
T. II
5o MÉMOIRES
Les rues sont extrêmement larges : au milieu Fan remarque des gazons où paissent les cabris et les moutons. A trente pieds des maisons est un chemin uni , couvert de sable, servant à la circulation des habitants.
Quand un énfant voit le jour dans les villes
et les villages, aucune cérémonie ne marque sa naissance. Il n’en est pas de même du mariage. Un jeune homme , désirant l’union conjugale, demande la fille à ses parents, qui fort rarement la refusent. Il leur donne une ou plusieurs pièces d’étoffe, puis il emmène sa femme chez lui. Si, trop jeime encore, elle ne donne aucun signe de puberté, le mari la confie a la surveillance de femmes qui l'avertissent du moment où le mariage doit se consommer ; c’est ordinairement à onze ou douze ans. La pluralité des femmes est permise dans toute l’Afrique : un homme en prend autant qu’il en peut nourrir; sa richesse est estimée sur ce nombre.
Le séducteur reconnu d’une fille çst réputé marié avec elle. Si cet acte de surprise s’est
DU CAPITAINE LAHDOLPHE
passé dans la nuit, dès que lè jour paraît on publie d'ans: tes rues le nom des époux ; ils sont unis par cette simple fornfelité. Si l’épouse n’est pas encore parvenue au termfe qui donne prise à la grossesse , 1 epoux sup~ porte une amende ^ car son action emporte 1 idée d un délit grave. C’en est un autre que d’user du droit conjugal au moment du flux périodique , et lorsque là femme est* enceinte ou nourrice. Dans le p renfler cas, elle se retire dans un endroit* éloigné de la demeure du marr, et n y renffe qù’après la purification par les bains. L’homme qui touche sa: femme dans la même circonstance est également contraint de se purifier pour éviter Fa-
mendèé
Les personnes élevées eri dignité , Comme les hommes grands, les phidors* et les passa-' dors, reçoivent en présents des filles de Fâge de quatre à huit ans* Ces enfants demeurent dans des chambres particulières sous la di-*
* Il existe des cases isolées pour cet usage.
reclion de femmes âgées. Le monarque envoie ses filles aux hommes grands : ceux-ci
adressent les leurs aux phidors, qui agissent de même envers les passadors. Aussitôt qu’elles touchent à l’heure du mariage, on les pare des plus belles étoffes , et on les présente aux maris.
Ces femmes sont toutes fort coquettes; elles passent six mois à se coiffer, mais leur coiffure dure trois ans : le nombre des grains de perle et de corail enfilés dans leurs cheveux , joints en très-petites nattes, est infini.
A la mort d’un homme grand, d’un phidor ou d’un passador , on l’enterre dans l’appartement qu’il affectionnait le plus. Avant de descendre le corps dans le tombeau, on le place sur une claie élevée de terre d’environ trois pieds,* on allume dessous un feu modéré qui en fond la graisse et le dessèche. On le porte dans une sorte d’alcove, où il est posé dans l’attitude d’un homme assis. On établit autour de lui une maçonnerie en terre glaise , à la hauteur de trois pieds , qui se ter-
mine en plate-forme comme un autel. Audessus sont fixées de belles dents d’éléphant du poids de quarante à cinquante livres , bien sculptées sous l’image de lézards et de serpents. Ces dents sont appuyées sur des . têtes de bélier ou de bouc en bois, grossièrement travaillées. J’ai vu au moins vingt dents sur l’une de ces tombes.
On n’entre qu’une foisl’an dans la chambre où repose le défunt , et c’est pour célébrer l’anniversaire de sa mort. Tous ses parents et ses amis assistent à la cérémonie. On fait, au pied du tombeau, dans un trou carré d’amviron six pouces et profond de dix-huit, des libations de vin de palme et d’eau-de-vie ; on y introduit un fruit qu’ils nomment colas c’est le cachou, après quoi l’on dit une infinité d'orernus que je n’ai jamais bien compris.
Les filières de corail du mort sont renvoyées au roi, car les fonctions n’étant pas héréditaires, ses enfants n’en sont décorés qu’après Fâge de vingt ans et avoir fait une action utile à l’État; encore faut-il que cette
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faveur sait sollicitée par la majorité des habitants du canton de leur père.
L’homme du peuple aisé est porté sur un brancard; on couvre son corps d’un drap blanc. Des pleureuses le suivent; on fait le tour du village et on le conduit à la sépulture.
Quant au pauvre, il est à peu près aban¬
donné. Quelquefois on le jette hors de la
ville, dans les fossés où u nemultitude de va u-
tours le dévorent. Ces oiseaux, qui sont gros
comme des dindes, se promènent par les
rues : il est expressément défendu de les tuer , car ils ne causent aucun mal à personne, et détruisent les lézards et les reptiles.
Lorsque le roi de Bénin est décédé, l’on
creuse dans l’une des grandes cours du pa¬
lais un trou de quatre pieds carrés , profond de trente , et très-large en bas. On y
descend le monarque et ses premiers ministres : ceux-ci sont vivants. L’ouverture est fermée par une grande trappe de bois. Tous les jours on vient y apporter des vivres , en demandant si le roi est mort. Les malheureux
WJ CAPITAINE LANDQLPHE.
répondent qu’il est bien malade. On continue le transport des vivres et les questions jusqu'au silence , dont il ne faut point d’explication pour savoir qu’ils ne sont plus.
Pendant les premiers jours , la capitale est en deuil. Des hommes masqués et déguisés d’une façon gigantesque , armés d’un damas, parcourent les rues , font voler la tete de ceux qu’ils rencontrent , reçoivent leur sang dans des bassins de cuivre, et vont le verser
sur le tombeau des rois.
Quelque temps après, on retire du trou les corps du monarque et des ministres. On rend ces victimes à leurs parents , qui sont très-honorés que les serviteurs du souverain IVient accompagné dans l’autre monde; ils leur donnent la sépulture au fond de leurs maisons.
Le roi est inhumé dans une cour spacieuse , sous un vaste portique, soutenu par douze grands piliers, formés chacun du tronc d’un seul arbre. Ces pilastres, mal sculptés , repré-
sentent des hommes grands , vêtus en habits de cérémonie comme au conseil du roi.
En examinant l’un de ces tombeaux , j’ai remarqué beaucoup de dents d’éléphant de sept pieds de longueur et d’une blancheur éclatante. Ce qui me causait une vraie peine était de voir ce lieu couvert de sang humain. On observait aussi sur la couverture un serpent, long de trente pieds et gros- de six au milieu, fabriqué de ces dents artistement emboîtées l’une dans l’autre. Sa gueule était ouverte ; une lame de cuivre formait sa langue; il paraissait venir du faîte et se glisser le long de la couverture pour s’introduire dans le tombeau.
Les détails qui précèdent touchant le décès des rois m’ont été fournis par des phidors, ainsi que par une foule d’habitants ; car la cii constance de la mort d’un souverain ne s’est pas offerte dans tout le temps que j’ai vécu daps ces contrées.
Le monarque des deux empires, avançant en âge , est tenu de faire nommer d’avance
un de ses enfants souverain , pour occuper le trône à sa mort, en ce que, sans cette formalité , la couronne pourrait tomber en élection hors de sa famille. Il convoque une assemblée de tous les hommes grands, phidors et passadors du royaume , qui, par un certain jour de lune , doivent se réunir dans une cour du palais où peuvent entrer plus de dix mille hommes, et d’où les femmes, ce jour-là, sont exclues. Le roi fait appeler ses enfants mâles , âgés d’au moins vingt ans , et les présentant à rassemblée , lui dit : « Voici mes fils ; » choisissez celui d’entre eux dont les qua- » lités sont le plus dignes du trône , afin « qu’après ma mort vous trouviez en lui » des gages de paix et les vertus d’un bon » père, comme le courage du guerrier quand » il faudra combattre. »
Le choix tombe rarement sur le fils aîné. Celui que l’on reconnaît héritier du trône prend aussitôt le titre de roi d’une province. L’assemblée se lève , le salue et le harangue
par l’organe d’un chef. On le conduit à son
père, qui lui donne l’accolade. Ensuite il va
dans sa province, d’où il ne doit sortir qu’une
fois l’an, qui est le jour même de son élection,
afin de venir rendre hommage à l’auteur de
son existence.
J’ai été présent une fois à l’arrivée du jeune roi dans cette circonstance. On le nommait Chiffau . Il avait une figure aimable ; sa taille était de cinq pieds deux pouces. Un corps de mille à douze cents hommes , armés de sa¬
gaies , l’escortait. Trente jeunes gens , couverts , les uns de pagnes blanches , les autres de pagnes rouges, marchaient devant lui; quelques-uns dansaient et frappaient en mesure sur des tambourins. Etant entré dans la cour où reposait son aïeul , le roi son père s’avança les reins enveloppés de pagnes magnifiques, ayant le cou , les bras et le bas des jambes entourés d’une multitude de gros colliersdecorail. Il portait cette fois une chemise en filet dont chaque nœud était garni de forts
DU CAPITAINE LÂNDQLPHE.
grains de corail : elle pesait plus de vingt livres*. Après s’être assis au pied de la tombe du dernier monarque , où î’on observait au moins soixante dents d’éléphant , il fit venir son fils , l’embrassa ; tons deux versèrent des pleurs l’un sur l’autre devant l’assemblée, qui me sembla partager leur émotion.
A la fin de cette cérémonie , le jeune roi s’en retourna dans son gouvernement avec le corps armé qui l’avait suivi. Fort étonné de ce qu’il n’entrait point dans le palais, j’en demandai le motif au phidor Oyfou, l’un des
premiers confidents du vieux monarque; il
me répondit : « Les hommes grands ne » souffrent jamais qu’un fils du roi , destiné » au trône, parle à son père, de peur que ce- » lui -ci ne lui inspire des sentiments de haine » ou de vengeance contre ses propres enne- » mis, et que ce fils n’en reçoive des conseils » de changer nos moeurs, nos usages que » nous tenons purs de toute innovation
* Le roi me la fit soupeser.
» depuis l’origine de la première dynas- » tie. »
Autrefois Owhère et le Bénin ne formaient qu’un royaume. La division ayant éclaté parmi deux frères dont un régnait au Bénin, l’autre se déclara indépendant, prit les armes, et se maintint à Owhère. Il y a vingt ans, le dernier roi était le soixante-unième de ce royaume. Ceux de Bénin se perdent dans la nuit des temps; on en ignore le nombre. La langue et les coutumes des deux états sont les memes. Il y a pourtant cette différence que le roi d’Owhère ne fait aucun sacrifice humain, qu’il existe trois classes de noblesse au Bénin, et deux seulement à Owhère.
Ces classes se composent, la première des hommes grands, la seconde des phidors, la troisième des passadors. A Owhère il n’y a point de ces derniers. Les hommes grands ne peuvent sortir delà capitale, et les phidors du royaume, sous peine de mort. Les passadors ne le quittent jamais que par un ordre ;
sont chargés des messages que le roi envoie
PU CAPITAINE LANDOLPHE. 6î
sur tous les points : iis promulguent les or-
donnances et les règlements de police; ils vont porter les communications royales chez les nations étrangères, et recevoir leurs arabassadeurs qui viennent au Bénin ; ils sont chargés de faire connaître les déclarations de guerre et les traités de paix. Les phidors d’Owhère, autorisés par le monarque, ont le droit de franchir les limites de l’empire; ils remplissent aussi les mêmes fonctions que les passadors au Bénin.
Le chef de Bénin est très-puissant; plusieurs rois voisins sont ses tributaires, entre autres celui de Juda : il lève centmille hommes en vingt-quatre heures. Bien qu’il ait des chevaux dans ses états , les mulets seuls servent à la guerre, parce qu’ils sont aussi infatigables que faciles à nourrir. Les cavaliers sont armés de piques et de pistolets. Dès que le conseil a décidé la guerre , le roi transmet directement ses ordres au capitaine général. Si celui qui commande n’a pas su vaincre ?
sa tête tombe pour expier son malheur ou son inhabileté.
Un membre de la noblesse accusé d?un délit ou d’un crime est traduit devant le conseil des hommes grands, qui le jugent à la pluralité des voix sans désemparer , soit à l’amendé, soit à la peine de mort : dans ce cas, on lui tranche la tête. Le conseil s’assemble toujours au son d’un tambourin^ battu dans toutesles rues de la ville ou du village qui a vu le crime ou le délit. 11 n’existe point de corps armé pour arrêter les criminels dé toutes les conditions ; ce sont les habitants qui, dans cette vue, se prêtent un mutuel appui.
On juge le peuple dans tous les lieux habités. Au milieu d’une grande place est un vaste édifice ouvert de toutes parts , qui sert à l’assemblée des vieillards chargés de cet important ministère. L’entrée de l’audience est libre à chacun. Le plus profond silence y règne à côté de la gravité. On amène le prévenu qui a la liberté de choisir un dëfen-
seur. L’accusateur porte sa plainte : s’il ne produit pas de preuves suffisantes, il subit
le châtiment qu’eût encouru l’accusé.
Une amende prononcée doit être acquittée de suite; elle est toujours inférieure à la fortune du coupable. L’homme condamné à mort souffre la peine du talion. Les fils du roi n’en sont pas exempts.
J’ai vu dans la ville d’Owhère un des fils du monarque monté sur le devant d’une pirogue; il avait une espèce de gaffe (i) à double crochet dans les mains. Une autre pirogue vint à sa rencontre. Pour éviter l’abordage, le jeune prince dirigea sa gaffe vers un nègre qui , cherchant à s’en garantir, mourut frappé d’un coup dans la poitrine.
Le prince descend sur la rive; il est arrêté par le peuple, jugé et condamné. Je cours chez le roi; je lui expose que cet affreux
(ï) Fer à deux branches, Furie droite et Fautre
courbe, partant toutes deux d'une douille commune où s'emboîte une longue perche.
accident n’est pas le produit de la volonté *, D’abondantes larmes coulèrent de ses yeux ; il me dit en sanglotant : « Puisque l'homme
» frappé n’est plus, il faut bien que la loi » s’accomplisse.» L’infortuné prince fut mis à mort d’un coup de massue dans la poitrine.
J’ai aussi vu à Bénin l’un des plus cruels supplices que puisse inventer la barbarie. C’était un nègre attaché au sommet del’un des hauts arbres ** plantés au centre de la ville; il était exposé vivant à la voracité des vautours qui venaient lui arracher les yeux et déchirer les autres parties de son corps. Révolté de cet horrible spectacle, il me fut impossible de me contenir : les nègres répondirent en riant à mes questions que le cri* minel était un traître à sa patrie; qu’il avait
* M. de Beauvois était avec moi. Nous mîmes tout en usage pour sauver ce beau jeune homme qui n’avait pas vingt-trois ans, et dont la funeste action était réellement involontaire.
** Us excèdent cent pieds.
divulgué les secrets de l’Etat, le plus grand des forfaits. Aussi les noirs sont-ils extrêmement discrets; ils consentiraient plutôt à ce que leur langue fût coupée qu’à révéler un secret dont la matière eût donné lieu à quelque délibération dans leur comité.
Une femme prévenue d’adultère est conduite devant ses juges, qui la font mettre à genoux dans une place publique. Là , on trace à la craie deux ronds où elle pose les pouces. Deux vases pleins sont devant elle, sous le nom de la bonne et de la mauvaise fétiche. On lui ordonne d’avouer son crime. Dans ce cas, elle boit la mauvaise fétiche qui l’empoisonne. Dans l’autre cas, on lui frotte la langue avec une herbe dont le suc la fait enfler soudain et sortir prodigieusement de la bouche. Une plume de coq la traverse. Si l’accusée persiste à nier dans les menaces, et
que l’on n’ait pas de témoignages suffisants
pour la condamner, on ôte la plume de la langue qui est frottée d’une herbe nouvelle, et dont l’effet subit la remet sans douleur
T- II
dans son état naturel. Elle avale la bonne fétiche et s’en va.
Les nègres, ainsi qu’on vient de le lire , connaissent des simples d’une vertu singulière; ils possèdent en outre des notions utiles sur l’art de guérir. Un jour, l’un des miens me dit : « Voilà des hommes qui ont de gros » ventres, si tu le veux je les guérirai avant huit jours.» Je consultai les chirurgiens dont l’opinion m’apprit que tous leurs remèdes étant épuisés, je ne devais pas craindre d’exposer la vie de ces hydropiques. Je les confiai au nègre qui , selon sa promesse , leur rendit la santé. Trois graines * de palma christi ** réduites en poudre, infusées dans un verre d’eau froide pendant vingt-quatre heures, et avalées chaque jour après avoir été passées au tamis, suffirent pour cela. L’enflure disparut entièrement par une violente purgation , vers le sixième ou septième jour.
* Elles sont de la grosseur d’une fève.
** Deux de ses feuilles noircissent parfaitement les chaussures; c’est le plus beau cirage qui soit connu.
ïl est possible qu’en Francè l'effet de ces graines soit moins sensible que dans un climat où la chaleur, s’élevant k cinquante degrés , laisse assez d’ouverture aux pores , pour que le malade transpire copieusement , et où l’arbre qui produit le fruit vit trèslong-temps, au lieu qu’il est annuel ici.
On connaît la crédulité des noirs et leur superstition : en voici un exemple. Savais perdu dans uti vol une cinquantaine de colliers de corail. J’interroge tous mes garçons de comptoir ; ils me répondent qu’ils ne connaissent point de voleurs. La journée se passe en recherches inutiles. Le lendemain, les ayant assemblés, je leur fais connaître que ma fétiche , qui ne trompe jamais , vient d’exposer à mes oreilles qu’un garçon de comptoir a porté la main dans mes coffres pour y dérober mes colliers. D’après cet avis surnaturel, je leur déclarai que si le coupable hésitait un moment à rapporter son vol, tous auraient sans exception la barbe brûlée par ma fétiche.
J’avais en ma possession une boîte de fer
blanc , renfermant des tubes de verre gros comme une forte plume. Il y avait dans chaque tube une mèche phosphorique. En cassant le bout du tube, la mèche prenait ! feu. C’est ainsi que ma chandelle s’allumait à bord. Je - «voulus faire servir ce moyen à
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réclaircissemept que je desirais. Ayant commandé d’approcher à l’objet de mes soupçons, je tire, un de mes tubes j et le porte à ma bouche avec agitation : ^tptit-à-coup je le retire et j’en casse le bout. Je présente la mèche enflammée à la barbe du voleur présumé. Tous , à cette vue, font des sauts de surprise et de frayeur, et tombant a mes genoux ils me supplient de prier ma fétiche de les épargner; ils jurent que mon corail sera remis et que désormais ils ne me
voleront plus. /
Effectivement , depuis cette expérience , rien n’a disparu de chez moi ; j’ai même eu le double avantage d’inspirer une grande crainte à ces hommes et de m’en faire esti-
DTI CAPITAINE LANDOLPHEt
mer. Je ne cherchai point à châtier le voleur ; je me contentai de leur adresser en commun des remontrances dont le but était de prouver qu’on ne doit jamais ni voler les blancs , ni leur causer le moindre mal.
Il n’y a point de temple à Owhère , comme
il en existe au Bénin. Ces édifices sont construits dans les bois. La plus grande propreté y règne 5 à l’extérieur comme à l’intérieur. Autour et fort loin sont des nattes
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sur lesquelles marchent les sacrificateurs dans leurs processions. Ces hommes , à l’instant de leurs sanglantes cérémonies, car
ce sont des hommes qu’ils égorgent, pa-
raissent déguisés par un seul morceau d’étoffe grise de léur pays , qui leur couvre la tête et le reste du corps jusqu’à terre : ils ont soin de frotter leurs pieds avec de la craie , afin que dans la marche ils ne soient pas reconnut. Cette sorte de couverture s’élève en pain de sucre de deux ou trois pieds au-dessus de la tête. Deux ouvertures où
s’appliquent deux morceaux de verre sont les seuls points qui font arriver la lumière aux yeux de ces prêtres. Les femmes ne pénètrent jamais dans leurs temples.
J’ai quelquefois demandé aux nègres pourquoi, ne rendant aucun culte à Dieu, ils ■ 1 {
adorent le diable. Voici leurs raisons: « Notre » souverain est bien grand ; nous le voyons » rarement j et nous ne lui parlons presque » jamais. S’il nous arrive d’être amenés en » sa présence , nôus sommes prosternés n’o- » saut le regarder, obligés même d’étendre » une main au-dessus de nos lèvres. Dieu, » qui est infiniment plus grand, est aussi )> infiniment bon , puisqu’il ne nous fait » jamais de mal; nous n’avons donc pas be- » soin de l’adorer : il pense d’ailleurs encore » bien moins à nous que notre roi.
» Iln’en est pas de même du diable; comme » il est méchant, qu’il nous cause le plus de » mal qu’il peut, et que tous les maux vien- » nent de lui, nous le prions, nous l’ado-
DU CAPITAINE LANDQLPHE. 71
>' rons, nous lui donnons des vivres pour » l’apaiser, (i) »
J’ai parlé des bois rouge , bleu , violet et jaune. Quand on les coupe sur pied, ils sont blancs comme les bois communs : c’est à l’eau que leur brillante et inaltérable couleur se détermine.
Il y a des mines d’ôr au Bénin; mais il est défendu d?y toucher sous peine de mort, dans la crainte que les Européens attirés par
(1) S’il arrivait qu’un jour des curieux voulussent
comparer le manuscrit de M. Landolphe avec ma rédaction , je dois le$ avertir ici que les mémoires que l’on a sous les yeux contiennent une foule de détails omis dans son ouvrage; tels sont les deux passages qui précèdent cette note et tout ce qui concerne les animaux, les mœurs , etc. : mais ces détails sortis de la bouche du capitaine n’en sont pas moins authentiques, pu squ’il leur a donné sa pleine approbation , après en avoir écouté tres-attentivement la lecture.
Les personnes qui auront occasion de voir M. Landolphe pourront s’assurer qu’il 11’est entré de ma part aucun trait d’imagination dans tout le récit, et qu’il est peut-être difficile de suivre Foriginal de plus près.
MÉMOJRES
leur avarice n’y viennent porter la guerre comme au Pérou.
Ayant pris congé du roi, je me mis en route comme auparavant et avec le même cérémonial. Outre mon escorte , plusieurs nègres me suivaient; on les avait chargés de conduire à Gathon dix -huit moutons, un bœuf, deux douzaines de poules et de canards d’Inde que m’envoyait le monarque. Chacun de ces conducteurs reçut de moi une pièce de mouchoirs de Cholet. Le phidor de Gaure m’accueillit ainsi qu’à l’ordinaire ; nous échangeâmes des cadeaux ; les siens consistaient en volailles en vie, et les miens en mouchoirs.
Les porteurs, qui chantaient toujours en *
courant avec la plus grande vitesse, refusèrent
de s’arrêter à une halte , de peur d’arriver la
nuit. Okro vint à une demi-lieue au-devant
de moi. Tous les présents dont on m’avait *
honoré furent déposés dans la pirogue. J’allai coucher avec M. de Beauvois et le chirurgien chez le phidor Danikan; il nous revit avec un vif plaisir, nous régala d’un bon
DU CAPITAINE LANDOLPHE. n 3
souper , d’excellent vin de palme , d’une eau- . de-vie vieille et délicieuse, Nos porteurs qui ne firent pas un moins bon régal d’un mouton cuit à l’huile , reçurent deux couteaux flamands chacun, et retournèrent à Bénin le jour suivant.
En me séparant de Danikan, je lui offris un très-beau présent. Je m’embarquai de suite dans la pirogue d’Okro; il nous ramena tous à l’établissement. Je donnai à ce capitaine un manteau de drap bleu, plusieurs pièces de fines étoffes, deux filières de corail , une superbe canne à pomme d’argent , où les mots suivants étaient gravés : Donné par la compagnie d’Owhère et de Bénin au capitaine Okro, en témoignage de ses bons services. Chacun de ses noirs reçut aussi un chapeau, six couteaux flamands avec un sabre. Je portai leur contentement au comble par la distribution de deux barils d eau-de-vie , contenant ensemble quarante bouteilles.
Okro s’en alla plein de joie sur sa pirogue à Qwhère. Arborant le pavillon français , il