‹ Mémoires du capitaine Landolphe (volume 2)Chapitre 4 sur 19 · ME RIO IR FS · texte numérisé non relu

ME RIO IR FS

signala son départ dans une salve de mousqueterie. Il me prévint qu’à son arrivée, il m’enverrait le prince Boudakan.

Débarrassé de mes visites, pouvant disposer librement de tout mon temps , je songeai

à la construction de maisons solides et du fort.

Je jetai , pour cela , les yeux sur un terrain éloigné de cent toises du lieu où mon artillerie était déjà placée. Je le fis défricher tout autour et à une grande distance. Le roi d’Owhère m’envoya huit cents hommes pouf faciliter l’exécution de mes desseins. Ou coupa les arbres , on arracha les grandes herbes; on détruisit par le feu tous les reptiles qui avaient causé aux matelots de terribles frayeurs en se glissant dans leurs hamacs : ceux que les flammes n’avaient point atteints fuient assommés : au bout de quinze jours on n en vit plus. On creusa des fossés,* on fit de larges saignées pour les remplir et donner aux eaux

un rapide écoulement.

Un édifice de cent vingt pieds de long, de trente de large et d’un élage, fut élevé sur ce

Haxigâ^i pToj

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formé par

IMN1B iflETABMSSEMIROT F1A1ÇMS Capitaine Landolplie dans file d e Borodo (if oyarune dOwliere/ cotes dAtrupic )

terrain. jOn y joignit une galerie extérieure

et circulaire , large de huit pieds et couverte,

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afin de s’y promener à l’abri de la pluie et de l’ardeur du soleil. Au centre était un escalier à double rampe. Un très-large péristyle donnait entrée dans une belle salle carrée de trente pieds. Du milieu de la salle on pouvait passer dans quatre chambres de quatorze pieds. Il y avait un grand nombre de fenêtres afin de laisser pénétrer Fair dans toutes les pièces. Cet édifice était situé du nord- est au sud-ouest.

Ensuite j ordonnai la construction de huit maisons de trente-deux pieds de long sur seize de large , distantes l’une de l’autre également' de seize pieds *. Au milieu l’on voyait une place carrée de deux cents pieds, où j’établis un colombier de vingt-quatre pieds en carré, d’une semblable hauteur, élevé de terre de

* Elles étaient sur deux lignes parallèles, et ser¬

vaient à la fois de magasin et de logement. On avait séparé les hommes des femmes.

seize pieds sur douze piliers de bois, pour éviter aux pigeons la rencontre des rats et des souris. Au dessous du colombier se retiraient les moutons et les cabris. Un parc servait aux porcs. Les poules, les dindes, les pintades, les canards, les oies étaient logés dans des cases. Les vaches et les chevaux couchaient sous la plate-forme de la batterie.

Le fort fut construit à quatre bastions et armé de trente-deux pièces de canon de 8 et de 6. On l’entoura d’un fossé large de vingt pieds et profond de sept, que remplissait aux marées une rivière coulant à deux cents toises dans la forêt, vers le sud du grand édifice. Ce travail a coûté des peines infinies. Il a fallu couper les bois qui couvraient le terrain de l’alignement dû fort au fleuve. On a formé une chaussée dont le centre se fortifiait des arbres abattus. Des deux côtés, les nègres creusaient un fossé de vingt pieds de largeur et de dix de profondeur ; ils étaient enfoncés dans la vase depuis les genoux jusqu’à la ceinture. C’est avec les terres enlevées du

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double fossé que la chaussée a pris sou élévation. J’y ai fait planter deux rangées d’arbres qui, dans l’espace de deux ans, donnèrent un délicieux ombrage.

Je dus principalement aux noirs envoyés par le roi d’Owhère l’accélération de ces travaux. Le prince Boudakan étant venu avec Okro les encourageait par sa présence. Jamais je n’aurais pu surmonter tant d’obstaclesavec le seul secours des Européens, car les vapeurs extraordinairement fétides , exhalées de ces marais , les auraient tous tués.

L’eau coulant abondamment servait au transport des marchandises qui arrivaient à la porte du fort ou en sortaient .* elles n’étaient plus exposées dans les embarcations aux dangers de la rivière , qui se font sentir les trois quarts de l’année.

Les naturels du pays, en admirant le fruit de tant d’efforts, témoignaient leur satisfaction de pouvoir nous conduire des vivres sans redouter la perte de leurs pirogues ,

évènement qui les avait plusieurs lois désolés.

Je fis entourer l’intérieur du fort, près des fossés, de palissades en bois rond de dix-huit pouces de tour, et enfoncées de deux pieds en terre. Elles avaient environ dix pieds de haut, les pieux se touchaient : elles étaient soutenues et affermies par des croix de saint . .,**•«*' - *

André- des bandes de fer armées de lances, rivées en dessous , les couronnaient. Ces lances, hautes de quatre pouces, n’en avaient guère que trois d’intervalle entre elles (i).

Du côté de la mer, vis-à-vis la grande batterie composée de seize pièces , paraissait un banc de sable qui n’était couvert que de six à sept pieds d’eau dans la pleine mer : hors ce cason le voyait presque toujours à sec. Comme les lames venaient y briser huit mois de l’année, les embarcations n’osaient en risquer

le passage pour descendre à terre. Cette dé-

(i) Voyez page i(>4 du premier volume.

DU CAPITAINE LANDGLPHE.

fense naturelle me rassurait entièrement, et c’était même le motif qui m’avait déterminé à détourner derrière le fort le cours de la rivière des bois.

C’est sur ce banc qu’un capitaine portugais, Nicolas Olivier*, perdit son navire, pensant entrer dans la rivière du Bénin , car l’embouchure de celle de Borodo (i), située au sud de la première, lui est presqu’en tout semblable. Étant échoué, son bâtiment s’ouvrit. Olivier fut sauve avec douze hommes par le secours des nègres du roi. Je reçus ces infortunés dans mon fort, où toutes sortes de soins leur furent prodigués. Je leur proposai de prendre part au service de Ja compagnie : deux acceptèrent cette offre, le capitaine et un matelot , homme de couleur, appelé Sainte-Anne.

Je sortais de voir mourir le capitaine de

* Olivera.

(0 Voyez la note de la page 3ii du premier vo lu me.

la corvette la P et ite- Charlotte ; mon chagrin fut bien adouci en* remplaçant cet officier par un excellent marin , rempli d'expérience et d’instruction , qui avait voyagé plusieurs fois aux Indes et en Chine. Je gardai les dix autres matelots, en attendant une occasion de les envoyer au Brésil, à la Baie-de-tousleS'Saints. Je leur faisais distribuer les vivres. Un mois venait de s’écouler , quand il arriva de File- du-Prince un bâteau commandé par le capitaine Grégoire, nègre instruit, qui avait fait de bonnes études à Lisbonne, et parlant bien français. A sa vue , les Portugais tressaillirent de joie.

Je l’engageai à passer la nuit au fort. Dans la soirée , nous agitâmes des questions de commerce. Il desirait faire emplette de trois ou quatre mille tapisde coton; ilvoulaitaussi de l’ivoire. Je lui dis que je me chargerais volontiers de lui fournir ces marchandises, mais nous ne tombâmes point d’accord sur le prix. Ayant embarqué les hommes d’Olivier , il remonta la rivière jusqu’à Gathon.

BU CAPITAINE LANDOLPHE. 8l

Comme je me promenais le long du fleuve de Borodo , le capitaine Olivier qui m’accompagnait prit la parole : « Voici un grand et » beau banc de sable ; si vous le permettez , » j’établirai ici un labyrinthe où le poisson » viendra s’égarer. Vous y en trouverez » chaque jour, -à la basse mer, de toutes les » grosseurs et de toutes les qualités. Il sera » pêché sans frais , et vous n’aurez que la » peine de le retirer de sa prison. »

Je goûtai fort ce projet. Olivier voulut l’exécuter de suite. Il ordonna d établir des claies de huit pieds de haut sur un espace de cent cinquante toises. Animazan se chargea de faire fabriquer et poser ces claies par les plus adroits de ses nègres. Quarante hommes coupèrent des bois de manglier de la grosseur de quatre à cinq pouces, serrés de manière que le plus petit poisson n’y pût pénétrer. Chaque claie avait six pieds de large ; elle était fortement attachée par les deux extrémités d’en haut et d’en bas.

Quand tout fut prêt^ on plaça les claies t. h. 5

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debout sur le banc de sable : on y enfonça des pieux qui les soutenaient, étant bien amarrées avec du rotin. De longues perches au-dessus , fixées également par des piquets , rendaient * cette cloison si solide qu elle pouvait résister à la violence des vagues.

Aù bout de cette digue d’une nouvelle espèce fut construit ce que Olivier appelait un labyrinthe : il avait quarante pieds de circonférence. Le poisson y entrait de deux côtés par une ouverture de deux pieds , et n’en sortait plus. Le capitaine portugais m’avait fait observer que ces animaux nagent toujours en ligne droite , meme lorsqu’ils rencontrent un obstacle. Effectivement au flux et au reflux, venant heurter contre la digue, iis sé trouvaient forcés de nager en avant, et s’introduisaient dans le labyrinthe.

Cette pêcherie me devint extrêmement utile. La marée y amenait une immense quan-

tité de raies, de soles, de carpes , de mulets , de grandes écailles , etc. ; à la basse mer tous ces poissons restaient échoués. Chaque jour

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nous allions les enlever dans des brouettes. J?en nourrissais quatre cents personnes , et je faisais distribuer l’excédant aux- babitants de

Boby. On sonnait la cloche ; les noirs accou-

raient avec des paniers; ils emportaient le poisson chez Ànimazan , qui le partageait dans les ménages. Jamais le moindre débat ne s’est élevé pour cette distribution.

Parmi les nègres que le phidor de Boby m’a donnés, il s’en rencontrait un assez semblable aux Albinos. Ne dans ce village, il était noir, mais il avait la peau parsemée de tâches de toutes les couleurs et de la grandeur d’une lentille. Ses cheveux , ses sourcils , ses cils étaient blonds. Il avait les yeux ronds ; il voyait parfaitement les objets la nuit, sans pouvoir les distinguer le jour. Je remployais à pagayer :

sa force était double de celle de ses camarades.

Lorsque tous les travaux furent totalement achevés , le terrain parut défriché dans une étendue de trois lieues de circonférence , ce qui produisait l aspect d’une vaste prairie.

Tous les rnatifns, à Fouverture des portes, les chevaux, les ânes, les bœufs, les vaches, les moutons , les cochons sortaient du fort. Ils allaient à la prairie prendre leur nourriture , et passaient la journée sans gardeur. Au coucher du soleil , on battait la caisse ; aussitôt

revenaient ces animaux , les uns hennissant,

les autres beuglant , les moutons bêlant , les cochons grognant. Rien n’était plus divertissant que de voir leur gaieté en avalant sept à huit boisseaux de maïs versés dans la cour; en un clin d’ôeil tout le grain avait disparu.

Le colombier était garni de pigeons qui multipliaient prodigieusement. La volaille était aussi extrêmement abondante. Il ne nous manquait pour vivre heureux dans ce climat que le premier des biens, celui sans lequel les autres ne sont rien, je veux dire la

santé.

Avant deux mois de* séjour, les blancs

étaient atteints d’une fièvre ardente, bilieuse

ou maligne qui les enlevait en quelques jours. Les hommes adonnés aux femmes et

aux liqueurs fortes succombaient sans, exception. Les Anglais perdaient les trois quarts de leur équipage en trois mois, les Français la moitié , les Portugais le quart. Les malades devenaient jaunes par tout le corps ; leurs yeux , les ongles de leurs mains et de leurs pieds avaient, comme 1 épiderme, la couleur du safran.

On employait avec succès , dans les maladies bilieuses les boissons acidulées et mêlées de jus de citron ou d’orange; mais le meilleur des remèdes était le tamarin en infusion. Malheureusement j’avais en ma possession trop peu de ce dernier fruit , car l’arbre (i) qui le produit n’existe pas à Owhère ni au Bénin ; il fallait le tirer du royaume des Ayeaux, à plus de trois cents lieues de la mer.

Ce royaume , situé dans 1 intérieur de l’Afrique , est puissant. Des noirs de cette

(i) Le tamarinier croît en Egypte, en Arabie, en Ethiopie et au Sénégal. 11 s’élève aussi haut que les noyers de nos climats.

contrée sont venus me voir : iîs savaient écrire et calculer en arabe. Ils ne montrèrent aucune surprise en voyant le fort, nos canons , nos fusils , nos pistolets , nos sabres. Ils m’apprirent , par l’organe de leur interprète, qu’ils possédaient des fonderies de canons et des manufactures de toutes les armes que je leur montrais ; qu’il arrivait dès bâtiments au séjour de leur roi 5 venant de fort loin , mais par une autre mer que celle 011 était mon vaisseau.

Jk » • •

Leur récit m’intéressa vivement. Je présumai que les Ayeaux pouvaient être une colonie de Maures expulsés de l’Espagne, et que les vaisseaux , dont On me parlait, passaient dans le canal de Mozambique ou dans la mer Rouge , en doublant le cap de Bonne- Espérance. Leur ayant demandé combien de temps ils avaient employé pour se rendre à mon établissement, ils me répondirent :

« Trois lunes jusqu’à Bénin. » En comptant cinq lieues de marche par journée , on trouverait donc qu’il y a quatre cent cinquante

lieues de la capitale de ce peuple à la ville de Bénin-

Les Beniniens m’ont fréquemment entretenu des Ayeaux ; ils m’pnt dit que ce peuple leur fournissait de plus belles marchandises

que nous, mais qu’elles étaient aussi beaucoup

plus chères. Ce n’était pour moi la matière d’aucun doute ; des objets apportés de si loin sur des animaux devaient supporter un surcroît de dépense que nous évitions.

Les ayant questionnés sur le motif de leur venue dans mon établissement, je sus qu’envoyés par leur roi pour des affaires politiques auprès de celui de Bénin , celui-ci leur avait beaucoup vanté mon fort et ses dépendances ; qu’étant à si peu de distance de ce lieu , ils

n’avaient pas voulu s’en retourner dans leur

pays sans profiter de l’occasion de- voir des blancs , sorte d’hommes , selon eux , qui leur étaient jusqu’à ce jour absolument in-

connus.

Ils passèrent deux jours dans le fort. Je leur fis présent à chacun d’une belle piece

MÉMomés

de mouchoirs de Cholet, l’accompagnant d’un écrit contenant mon nom, celui de ma nation, ainsi que ces mots : Fort et établissement français élevés à V embouchure de la rivière de Bénin ou Formosa , côte d’ Afrique.

La stature de ces nègres était belle ; leurs cheveux ne frisaient point comme ceux des Africains qui habitent les côtes. Une extrême vivacité brillait dans leurs regards : ils avaient

un teint basané presque semblable à celui des mulâtres. Je pourrais dire qu’ils tenaient le milieu pour la couleur entre ceux-ci et les noirs. Leur langage avait une grande douceur qui le rendait fort agréable ; tous leurs mots finissaient par une voyelle.

Pour avoir un vaste terrain autour de moi , j’achetai du roi d’Owhère, qui prit le consentement d’une assemblée nationale, trente lieues de territoire au profit de la compagnie. Le contrat de cette acquisition est déposé dans les bureaux du ministère de lamarine.

C’est vers ce temps que Bourgeois, désirant chasser avec un de mes nègres, s’enfonça

dans une foret où se retirent beaucoup d éléphants sauvages, fort dangereux quand on les attaque. Tous deux étaient armés d’un fusil. Le nègre demande à Bourgeois s’il serait bien aise de voir ces animaux. Sur la réponse affirmative de Fofficier, le nègre s’avance etfdécouvre une vingtaine d’éléphants qui pâturaient dans une plaine couverte de hautes herbes. Les chasseurs s’en approchent. Le noir en ajuste un qui s’était un peu écarté de la troupe. L’éléphant sentit sans doute que sa vie était menacée , car il courut sur l’agresseur avec une vitesse extraordinaire , le saisit de sa trompe et l’écrasa d’un seul coup contre un arbre. Bourgeois s’échappe , arrive tout tremblant de frayeur, et me raconte avec ces circonstances la perte de mon malheureux nègre.

En 1787 , la frégate la Junon de 44 , commandée par M. le comte de Flotte et sortie de Toulon , arriva sur la grande rade à l’embouchure de la rivière, mais à cinq ou six lieues de terre. Je m’embarquai de suite sur

l’Afrique , et me rendis à bord de la frégate pour présenter mes hommages au commandant. J’en fus très-bien reçu. Il m’annonça que le ministre de la marine l’avait chargé de visiter mon établissement , pour être assuré que les directeurs de la compagnie

remplissaient leurs engagements envers le gouvernement. M. de Flotte ajouta qu’il avait l’intention de se rendre auprès du roi de Bénin , mais qu’étant incommodé, il renonçait à ce voyage. « Deux lieutenants de vais- » seau me remplaceront ; vous les accompa- » gnerez; ils ont les pouvoirs nécessaires » pour faire un traité de commerce entre ce » pays et la France. »

À cela je répondis que je me voyais avec le plus grand plaisir honoré de cette mission , parce que j’avais quelques raisons de me

flatter d’être favorablement accueilli du mo-

narqüe de Bénin ; motifs déjà tirés de sa prédilection pour les Français, auxquels il accordait gratuitement, en ma personne, un trèsvaste terrain dans Gathon , afin d’y établir un

fort, des maisons, et couper les bois que je jugerais propres à ces constructions.

M. de Flotte montra beaucoup de contentement de ces observations qui lui semblaient d’un bon augure. Je me rembarquai sur F Afrique y e n promettant à ce commandant de revenir le lendemain chercher les deux officiers , car je devais leur laisser le temps de faire quelques préparatifs pour ce voyage.

Je chargeai sur la même corvette douze gros moutons , plusieurs volailles , trois cents ignames et des citrons. Je débarquai le tout dans la Junon. Les chefs et l’équipage virent avec étonnement ces vivres. Un officier m’ayant demandé à qui je les destinais : « Je » n’ose les offrir, lui dis-je, à M. le comte $ 3) mais je prie messieurs les officiers de » vouloir bien les accepter. » — « Quelle » somme exigez-vous pour ces présents ? »- — « Rien, du tout , je serai même trop satisfait » de les voir agréer par ces messieurs, et s’ils » trouvent les ignames excellentes, à mon

» prochain retour j’en renouvellerai la pro- » vision. »

Les deux officiers , étant prêts à partir , montèrent sur mon bord avec vingt-cinq grenadiers matelots des troupes de la marine. Nous descendîmes à mon établissement; nous dînâmes de poisson frais, de gibier, d’ignames. Après le repas , nous prîmes le chemin de Gathon, où nous arrivâmes le soir. J’allai de suite chez Danikan ; je le prévins des motifs de notre voyage , et que l’importance de la mission des officiers ne souffrait aucun délai. Le phidor dépêcha vite un exprès à Bénin. En attendant l’ordre supérieur , nous couchâmes , dans une maison désignée par Danikan, sur de belles nattes de jonc , fabriquées avec un art vraiment remarquable.

Dans la journée il vint deux ambassadeurs du roi, suivis d’environ cent noirs portant deshamacs; ils complimentèrent les officiers de la frégate. Le lendemain nous quittâmes Gathon à sept heures du matin. Après deux haltes où des vivres étaient préparés pour le

BU CAPITAINE LÀNDOLPHE. g3

rafraîchissement , nous entrâmes à deux heures de i’après-midi dans la capitale , au domicile des Européens.

Le roi envoya deux phidors qui nous félicitèrent suu notre arrivée , en nous annonçant que leur maître nous donnerait audience le soir même. Dans l’intervalle il nous adressa des vivres en abondance. J’avais emporté plusieurs ancres d’eau-de-vie ; nous bûmes de cette liqueur mêlée d’eau, au lieu du vin de palme compris dans les provisions.

Nous fûmesintroduitsà dix heures et demie par deux phidors dans l’appartement royal, avec les cérémonies accoutumées. Le monarque nous reçut en riant. J avais emmene un nègre parlant assez bien le français pour nous servir d’interprète : j’aurais pu m’expliquer sans lui, mais on doit se rappeler que j’ai dit que cette explication dans la langue du pays n’était pas sans danger *. Le roi

* Les Européens, en se plaignant au roi d’une vexation, craignent d’avoir la tete coupée.

nous fit asseoir sur des pliants ; il me demanda le sujet du voyage des deux blancs qui m’accompagnaient. Lorsqu’il le connut, il me fit la même réponse que j’en avais déjà reçue dans une pareille occasion : qu’il distinguait les Français parmi tous les Européens ; qu’il leur vouait une sincère amitié ; mais qu’il ne pouvait permettre aux officiers du roi de France de construire un fort à Gathon avant d’avoir pris l’avis de son conseil ; qu’il se proposait de l’assembler sans retard , et que sa résolution nous serait aussitôt connue.

Les deux lieutenants lui offrirent de la part de leur souverain une grosse filière de corail estimée dix-huit cents francs, et plusieurs pièces de Perse , qui causèrent un

grand plaisir à Sa Majesté beninienne. Le roi nous mena dans une des cours du palais où l’on voyait plus de mille dents d’éléphant. Il pria, toujours en riant, les officiers d’en choisir deux ; ce qu’ils firent à l’instant. Elles pesaient chacune environ cinquante livres.

L’interprète les apporta vers huit heures du matin à notre logement.

A midi le conseil s’assembla. Nous fûmes avertis par deux phidors de nous y rendre. On nous fit prendre place assis à droite et à gauche du monarque. L’assemblée était imposante; les soixante hommes grands, vénérables parleur longue barbe blanche* ayant au cou , aux poignets et aux pieds leur double filière de corail, s’y trouvaient. La délibération avait pour objet un privilège exclusif dë commerce pour les Français. Les débats furent aussi étendlis qu’animés. La majorité décida qu’aucun peuple d’Europe ne jouirait jamais de cette faveur, parce que les Beniniens avaient trop présente à la mémoire la manière dont les Hollandais les tourmentaient jadis , pour s’exposer à de nouveaux outrages ; qu’ils consentaient à trafiquer avec toutes les nations du monde, mais que la France conserverait toujours leur première affection

Le lendemain nous quittâmes la ville : une

centaine d’hommes nous accompagnèrent ainsi qu’auparavant jusqu’à Gathon(i). Les lieutenants s’étant embarqués sur ma corvette, je les conduisis à bord de leur frégate, qui mit bientôt à la voile pour Flle-du- Prince.

Mon établissement était alors en pleine activité; non seulement il remplissait mes désirs, mais il surpassait déjà mes espérances. Malheureusement les troubles qui éclatèrent en France dans les années j 789 et suivantes, s’opposant à l’expédition d’aucun navire en Guinée, il me fut impossible de remplacer les individus victimes de l’ardeur du climat. Chacun des bâtiments qui m’était promis devait m’apporter quarante hommes. Le défaut

de si précieux transports me laissa dans un

(1) Le passage inséré dans les notes finales du preniier volume ( pages 3*27-339 ) s’applique à ce voyage de Bénin; mais comme il se rapporte également à plusieurs circonstances plus ou moins importantes de la première partie de l’ouvrage, je me suis décidé, après quelque hésitation, à l’y laisser.

DU CAPITAINE tANDOLPHÉ.

abandon qui m’aurait bientôt consumé de Ghagrin , si je- n'avais trouvé le moyen d’user, d un autre coté, dè toutes mes ressources.

Je pris la résolution de rècevoir les vaisseaux étrangers naviguant vers ces bords , tels que ceux des Portugais, des Anglais et des Danois. J’achetais leurs cargaisons qui me donnaient de très-gros bénéfices. Je consentais à remplacer leurs marchandises par un nouveau chargement dans un temps déterminé. Ils recevaient Peau, le bois, les vivres de toute nature, d’après un tarif invariable. Je faisais transporter les achats à bord des vaisseaux, hors des barres, en pleine rade. C’était pour les capitaines un avantage inappréciable, puisque leur cargaison se plaçait promptement, qu’ils évitaient les dangers de 1 entrée du fleuve, et que la santé de leur équipage n était jamais compromise.

Quand il m’arrivait de manquer d’un assortiment d’objets dont j’étais désireux, j expédiais le capitaine Olivier, commandant ma corvette la Petite- Charlotte , qui remon-

gg . , . ME MOTIFS-

tait la Côte-d’Or jusqu’à cent vingt lieues, lï opérait pour mon compte deè échanges fructueux avec les capitaines hollandais i portugais, danois et français, mouillés dans ces* parages. Cet intelligent officier me rapportait continuellement les marchandises dont le moment me faisait une nécessité. Ses absences ne duraient jamais plus de quinze jours. Par « ce moyen j’étais assuré de remplir mes engagements envers les capitaines qui comptaient sur mon zèle à fournir leur cargaison. Mes bénéfices devenaient immenses; ils excédaient trente mille francs par jour. Sans doute un tel gain devait exciter l’en vie; mais j’étais bien loin de me douter qu’elle attirerait sur ma tête des actes de violence de la part des Anglais* moi qui, n’étant Jaloux de personne , les obligeais de si bon ccfcur !

Ces malheureux ourdirent Un complot auprès du roi d’Aunis , tributaire de celui de Bénin, tendant à détruire mes magasins. Ils l’engagèrent à l’armement d’un grand nombre cfe, pirogues , qui viendraient par l’ intérieur*

DU CAPïtfAÎWE ÉÀNDÔÎLPHE. g&

dés rivières jusqu’à mon établissement, distant de mmmte lieues de- sa capitale; ce

qui était d’autant plus aisé &pp. ees fleuves communiquent avec les ©apx de Bénin.

Je sommeillais clans une complète ignolianee d’un si odieux projet. Qàro , de grand matin ,• se présente sûr une très-belle pirogue .bien armée, en me demandant' .de la poudre'1 et dm balles. * Pourquoi? # lui dis-je. — 4 *G’e$t un secret ; qui! te suffise de savoir » que je dois châtier un peuple qui ose cora- » battre le roi d’Owhère. » J'insistai vivement pour connaître le nom de ce peuple audacieux; il garda constamment te silence sur' cet objet.

Je lui donnai vingt barils de poudre , chacun de dix livres , un millier de balles du' calibre de nos fusils de munition , cent livres de plomb en barre avec un moule à faire des balles. Il s’embarque dans sa pirogue et disparaît.

Animazan devait, par son ordre, commander des patrouilles ip nuit autour des bois;*

u\ .MÉMOIRES '!'k '

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elles étaient chargées d’arrêter tous les nègres qui s’y seraient réfugiés; -Le secret fut si bien

gardé que nous ne conçûmes aucun soupçon de ce qui se passait derrière notre habitation.

Huit jours après le départ d’Okro, Ton vit arriver à la pointe du jour plusieurs pirogues où flottaient des pavillons. Une seule portait la flamme et le pavillon rouges , ce que je n’avais point encore vu dans ce lieu. Arrivées à terre, Okro en fit descendre quatre vieux noirs , dont la tete était couverte de cheveux blancs et les mains liées sur le dos; puis s’adressant à moi : « Tu vois les ennemis » du roi d’Owhère et les tiens ; je te rends » l’arbitre de leur sort ; tu peux faire tomber » leur tête , c’est le droit de la guer^ de notre » pays. »

Ayant ordonné que l’on détachât les liens de ces vieillards , je desirai connaître les raisons qui les excitaient a combattre le souverain d’Owhère et les blancs. Ils avouèrent sans hésiter que les Anglais avaient donné de gros présents au roi d’Aunis pour

DU CAPITAINE, LÀNBOLPHÈ. ÏO I

le déterminer a les aider dans leur 'entreprise ; qu’ils devaient venir la nuit incendier rétablissement français ; qu 'après cette destruction , tous les nègres montés sur des pirogues avaient l’ordre de s’emparer du terrain qui l’environnait ; que ceux-ci auraient été soutenus par les Anglais, qui s'y seraient établis eux-mêmes par droit de conquête.

Je n’entendis point cet aveu sans émotion ; cependant je me contins. « Ne faites jamais, » leur. dis-je, la guerre aux blancs, car ils » ne viennent dans votre pays que pour » ; vous faire, jouir des mêmes avantages qu’ils »> en retirent. Vous voyez que je suis maître « de vos personnes, et que votre vie est en » mon pouvoir, puisque le capitaine vous

>? ayant pris les armes à la main livre vos têtes » à ma discrétion. Écoutez la vengeance que » je veux tirer de votre crime. Demain , vous -» partirez dans ma corvette qui vous con- » duira directement dans votre pays. Vous » irez trouver votre souverain ; vous aurez » Fattention de le convaincre que ses intérêts p seront gravement compromis s’il continua

» de se laisser prendre aux Séductions des

Anglais > qui sont fjèctttihùé dâhVfos états » policés .pour-être les éMèfrtis dû genre ■# humain (i). a

Ce discours fut accompagné, pouf- chacun des vieillards / d’une pièce de iùouè|iS®®:'dè Cholet .et d;un baril d^ati-dè-tilf dé vingt bouteilles, Ils tonibèf-ent à mëfe genoux ; de grosses larges roulaien t ma* teütfs j^üpiêres. Je recommandai aü capitaine dè là corvette PMW, durait tout Wÿage , une foule d’égards pour pes mâtfeèntjéûises Victimes d’une 0 profonde crédulité. Olüro et tous bës gens me oonsidérak^ arëc un étonuetnetu qui tes rendait immolées.

La corvette étaht revenue .d’Âunis , le Càpitai&se m’apnoirça dans son rapport la remise ■. > .d . oos quétte chefs guerriers, il en

ayak été «rés-gïuetejisénient afcCitêilli. Çè monarque , Ije priant d^ccéptéi5 iitie dètit de-

ft i !

(ï) Ôà Verra plus tard que le capitaine sait leuj’ * èttdrè Akie justice éoiinplète , quand d^honorabtes pn>“

fiées gênent son estimé.

DU CAPITAMC LASmOLPÎIE.

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iëpbant de quarante-cinq livres , j urâ dès ce moment nue amitié sans borne à la nation française, ainsi qu’une tienne éternelle aux Anglais $ car ceux-ci, ajouta-t-il , l’avaient entraîné par leurs funestes conseils dans une guerre dont le résultat lui causait une perte de plus de deux cents hommes ; et ne qui notait pas moins déplorable, c'est que les prisonniers , après avoir été réduits en esclavage par le capitaine Okro, avaient subi quelques moments le joug du roi d’Owhère qui , à son tour , venait de les vendre aux Euro-r péens trafiquant en noirs dans le Caibard.

J’avais passé trois ans jusqu’à ce modulent dans mon habitation sans essuyer le moindre désagrément, hors les atteintes de la nature qui s’appesantissait impitoyablement sur les blancs, l’oubliais les Anglais et leurs complots ; j’agrandissais mes ressources par d’immenses correspondances; je chargeais divers navires portugais venant du Brésil , et ceux d’autres nations , dont la cargaison reçue et renouvelée par mes soins donnait à

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